XX XVI
IJb tneldeat.
— En voilà bien assez pour aujourd'hui, reprit M. Camusot; vous devez avoir besoin de prendre quelques aliments ; je vais vous faire reconduire à la Conciergerie.
— Hélas ! je souffre trop pour manger, dit Jacques Collin.
Camusot voulait faire coïncider le moment du retour de Jacques Collin avec l'heure de la promenade des accusés dans le préau ; mais il voulait avoir du directeur de la Conciergerie une réponse h l'ordre qu'il lui avait donné
LA TORTURE HODERRE. 169
le matin , et il sonna pour envoyer son huissier. L'huissier vint et dit que la portière de la maison du quai Malaquais avait à lui remettre une pièce importante relative à M. Lucien de Rubemprë. Cet incident devint si grave qu'il fit oublier son dessein à Camusot.
— Qu'elle entre, dît-il.
— Pardon, excuse , monsieur, fit la portière en saluant le juge et l'abbé Carlos tour à tour. Nous avons ëtë si troubles, mon mari et moi, par la justice, que nous avons oublié dans notre commode une lettre à l'adresse dé M . Lucien, et pour laquelle nous avons payé dix sous , quoiqu'elle soit de Paris , car elle est très-lourde. Voulez-vous me rembourser le port? Dieu sait quand nous reverrons nos locataires !
— Cette lettre vous a été remise par le facteur? demanda Camusot après avoir examiné très-attentivement l'enveloppe.
— Oui, monsieur.
— Coquart, vous allez dresser procès-verbal de cette déclaration. Allez, ma bonne femme. Donnez vos noms, vos qualités...
170 OVOXltHI PABTIB.
Gamusot fit prêter serment à la porti^, puis il dicta le procès-verbal.
Pendant Faccomplissement de ces formalités, il vérifiait le timbre de la poste qui por* tait les dates des heures de levée et de distribution, ainsi que la date du jour. Or, cette lettre, remise chez Lucien le lendemain de la mort d'Esther, avait été sans nul doute écrite et jetée à la poste le jour de la catastrophe.
Maintenant on pourra juger de la stupéfaction de M. Gamusot en lisant cette lettre, écrite et signée par celle qu'on croyait la vie* time d'un crime.
eSTHBA A LUCIEN.
Lundi, 13 mai 1830.
{Mon dernier jour, à dix heures du matin. )
u Mon Lucien, je n'ai pas une heure h vivre.
A onze heures, je serai morte, et je mourrai sans aucune douleur. J'ai payé cinquante mille francs une jolie petite groseille noire contenant un poison qui tue avec la rapidité de réclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te dire : « Ma petite Esther n'a pas souffert... >*
}73 OBDXIÈME PARTIS.
Oui, je n'aurai souffert qu'en décrivant ces pages.
u Ce monstre qui m'a si chèrement achetée, en sachant que le jour où je me regarderais comme à lui n'aurait pas de lendemain, Nucingen vient de partir , ivre comme un ours qu'on aurait grisé. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j'ai pu comparer mon ancien métier de fille de joie à la vie de l'amour, superposer la tendresse qui s'épanouit dans l'infini à l'horreur du devoir qui voudrait s'anéantir au point de ne pas laisser de place au baiser. Il fallait ce dégoût pour trouver la mort adorable. . . J'ai pris un bain. J'aurais voulu pouvoir faire venir le confesseur du couvent où j'ai reçu le baptême, pour me confesser et me laver l'âme. Mais c'est assez de prostitution comme cela, ce serait profaner un sacrement, et je me sens d'ailleurs baignée dans les eaux d'un repentir sincère. Dieu fera de moi ce qu'il voudra.
«Laissons toutes ces pleurnicheries, je veux être pour toi ton Ësther jusqu'au dernier moment, ne pas t'ennuyer de ma mort, de l'avenir , du bon Dieu, qui ne serait pas bon s*il
LA TOftTURK HODERIIE. 175
me tourmentait dans Tautre vie, quand j'ai dévoré tant de douleurs dans celle-ci.
u J'ai ton délicieux portrait fait par ma* dame de Mirbel devant moi. Cette feuille d'ivoire me consolait de ton absence, je la regarde avec ivresse en t'écrivant mes dernières pensées , en te peignant les derniers battements de mon cœur. Je te mettrai sous ce pli le portrait, car je ne veux pas qu'on le pille •ni qu'on le vende. La seule pensée de savoir ce qui a fait ma joie sous le vitrage d'un marchand , parmi des dames et des officiers de l'empire ou des drôleries chinoises, me donne la petite mort. Ce portrait, mon mignon, efface-le , ne le donne à personne... à moins que ce présent ne te rende le cœur de cette latte qui marche et qui porte des robes , de cette Clotilde de Grandlieu, qui te fera des noirs en dormant, tant elle a les os pointus... Oui, j'y consens, je te serais encore bonne à quelque chose comme de mon vivant. Ah !
pour te faire plaisir, ou si cela t'eutseulement fait rire, je me serais tenue devant un brasier en ayant dans la bouche une pomme pour te la cuire ! Ma mort te sera donc utile en-
174 HttXtÉHB PAHTIB.
core... J'aurais troublé ton ménage... Oh!
cette Glotilde, je ne la comprends pas ! Pouvoir être ta femme, porter ton nom, ne te quitter ni jour ni nuit, être à toi, et faire des façons ! I] faut être du faubourg Saint-Germain pour cela ! et n'avoir pas dix livres de chair sur les os...
« Pauvre Lucien, cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir ! Va , tu regretteras plus d'une fois ton pauvre chien fidèle, cette* bonne fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour d'assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était de rêver à tes plaisirs , de t'en inventer , qui avait de l'amour pour toi dans les cheveux , dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta 6a/lêrina, dont tous les regards étaient autant de bénédictions; qui, durant six ans, n'a pensé qu'à toi, qui fut si bien ta chose que je n'ai jamais été qu'une émanation de ton âme, comme la lumière est celle du soleil.
Mais enfin, faute d'argent et d'honneur, hélas! je ne puis pas être ta femme... J'ai toujours pourvu k ton avenir, en te donnant tout ce que j'ai... Viens aussitôt cette lettre reçue ,
LA TOBTtBI HOBBIHE. 175
el prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me déJBe des gens de la maison...
•c Vois-tu, je veux être belle en morte , je me coucherai, je m'étendrai dans mon lit, je me poserai, quoi ! Puis je presserai la groseille contre le voile du palais, et je ne serai défi* gurëe ni par des convulsions, ni par une posture ridicule.
u Je sais que madame de Sérizy s'est brouillée avec toi , rapport à moi ; mais vois-tu , mon chat, quand elle saura que je suis morte, elle te pardonnera , tu la cultiveras , die te mariera bien, si les Grandlieu persistent dans leur refus.
«c Mon Nini, je ne veux pas que tu fassesde grands hélas en apprenant ma mort. D'abord, je dois te dire que l'heure de onze heures du lundi 13 mai n'est que la terminaison d'une longue maladie qui a commencé le jour ou, sur la terrasse de Saint-Germain, vous m'avez re^ jetée dans mon ancienne carrière... On a mal à l'âme comme on a mal au corps. Seulement l'âme ne peut pas se laisser bêtement soufErir comme le corps; le corps ne soutient pas l'âme comme l'âme soutient le corps, et Tâme
176 BBUXIÈMB PARTIE.
a le moyen de se guérir dans la réflexion qui fait recourir au litre de charbon des couturières. Tu m'as donné toute une vie avanthier, en me disant que si Clotilde te refusait encore, tu m'épouserais. C'eût été pour nous deux un grand malheur. Je serais morte davantage, pour ainsi dire ; car il y a des morts plus ou moins amères. Jamais le monde ne nous aurait acceptés.
« Voici deux mois que je réfléchis à bien des choses, va ! Une pauvre fille est dans la boue, comme j'y étais avant mon entrée au couvent ; les hommes la trouvent belle , ils la font servir à leurs plaisirs en se dispensant d'égards , ils la renvoient à pied après être allés la chercher en voiture ; s'ils ne lui crachent pas à la figure, c'est qu'elle est préservée de cet outrage par sa beauté ; mais, moralement, ils font pis. Eh bien ! que cette fille hérite de cinq à six millions, elle sera recherchée par des princes, elle sera saluée avec respect quand elle passera dans sa voiture ^ elle pourra choisir parmi les plus anciens écussons de France et de Navarre. Ce monde, qui nous aurait dit roca en voyant deux beaux
LA TORTURE MOBEEIfE. 177
êtres unis et heureux, a constamment salué madame de Staël , malgré ses romans en action, parce qu'elle avait deux cent mille livres de rente. Le monde , qui plie devant l'argent ou la gloire, ne veut pas plier devant le bonheur, ni devant la vertu ; car j'aurais fait du bien... Oh ! combien de larmes aurais-je séchées !... autant, je crois, que j'en ai versé ! Oui, j'aurais voulu ne vivre que pour toi et pour la charité.
«t Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi ne fais pas de lamenta* tlons, mon bon chat ! Dis-toi souvent : « Il y a «I eu deux bonnes filles, deux belles créatures, « qui toutes deux sont mortes pour moi, sans <( m'en vouloir, qui m'adoraient.» Élève dans ton cœur un souvenir à Goralie, à Esther, et va ton train ! Te souviens-tu du jour où tu m'as montré vieille, ratatinée, en capote vert-melon, en douillette puce à taches de graisse noire, la maîtresse d'un poëte d'avant la révolution, à peine réchauffée par le soleil , quoiqu'elle se fût mise en espalier aux Tuileries, et s'inquiétant d'un horrible carlin, le dernier des carlins? Tu sais, elle avait eu des laquais, des
)78 DEVXTtHt PARTIE.
équipages, un hôtel ! je t'ai dit alors : k II raut u mieux mourir à trente ans ! » Eh bien ! oe jour-là, tu m'as trouvée pensive, tu as fait des folies pour me distraire ; et, entre deux baisers, je t'ai dit encore : « Tous les jours les «jolies femmes sortent du spectacle avant là «fin!... » Eh bien, je n*ai pas voulu voir la dernière pièce, voilà tout...
« Ta dois me trouver bavarde, mais c'est mon dernier ragot» Je t'écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les couturières qui se lamentent m'ont toujours fait horreur ; tu sais que j'avais su bien mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bal de l'Opéra où l'on t'a dit que j'avais été fille !
«( Oh ! non, mon Nini, ne donne jamais ce portrait ; si tu savais avec quels flots d'amoar je viens de m'abîmer dans tes yeux en les regardant avec ivresse pendant une pause que j'ai faite... tu penserais, en y reprenant l'amour que j'ai tâché d'incruster sur cet ivoire, que l'âme de ta biche aimée est là.
«t Une morte qui demande l'aumône , en voilà du comique!... Allons, il fout savoir se tenir tranquille dans sa tombe.
LA TÛRTUBI HO0BRIIE. 17d
u Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux imbéciles, s'ils savaient que cette nuit Nucingen m*a offert deux millions si je voulais l'aimer comme je t'aimais. Il sera joliment volé, quand il saura que je lui ai tenu parole en crevant de lui. J'ai tout tenté pour continuer à respirer l'air que tu respires. J'ai dit à ce gros voleur :
«1 — Voulez- vous être aimé comme vous le demandez ? Je m'engagerai même à ne ja* mais revoir Lucien...
« — Que faut-il faire? a-t -il dmandé.
M — Donnez -moi deux millions pour lui...
« — Non !
« Si tu avais vu sa grimace? Ah! j'en aurais ri, si ça n'avait pas été si tragique pour moi.
u — Évitez-vous un refus, lui ai-je dit. Je le vois , vous tenez plus à deux millions qu'à moi. Une femme est toujours bien aise de savoir ce qu'elle vaut, ai-je ajouté en lui tournant le dos.
« Ce vieux coquin saura dans quelques heures que je ne plaisantais pas.
180 DSDXIÈME PABTIB.
« Qu'est-ce qui te fera comme moi ta raie dans les cheveux ? Bah ! je ne veux plus penser à rien de la vie, je n'ai plus que cinq minutes, je les donne à Dieu ; n'en sois pas jaloux, mon cher ange, je veux lui parler de toi, lui demander ton bonheur pour prix de ma mort et de mes punitions dans l'autre monde. Ça m'ennuie bien d'aller dans l'enfer, j^aurais voulu voir les anges pour savoir s'ils te ressemblent...
<( Adieu, mon ami, adieu ! je te bénis de tout mon malheur. Jusque dans la tombe je serai
« Ton ESTHER...»
u Onze heures sonnent. J'ai fait ma dernière prière, je vais me coucher pour mourir. Encore une fois , adieu ! Je voudrais que la chaleur de ma main laissât là mon âme comme j'y mets un dernier baiser, et je veux encore une fois te nommer mon gentil minet, quoique tu sois la cause de la mort de ton
«( ESTHER. n
O* ToH Toit i|He la Juntica mut «t dpit Mr* •■»• cttnr.
Un mouvement de jalousie pressa le cœur du juge , en terminant la lecture de la seule lettre d*un suicide qu'il eût vue écrite avec cette gaieté, quoique ce fût une gaieté fébrile et le dernier effort d'une tendresse aveugle.
— Qu'a-t-il donc de particulier pour être aimé ainsi ?.«. pensa -t-il, en répétant ce que disent tous les hommes qui n'ont pas le don de plaire aux femmes.
tmB tllSTfitlGTIOIl CRIMIRBLLE. i6
— S*il VOUS est possible de prouver non-seulement que vous n'êtes pas Jacques Collin , forçat libéré, mais encore que vous êtes bien réellement don Carlos Herrera, chanoine de Tolède , envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VU , dit le juge à Jacques Collin , vous serez mis en liberté, car impartialité qu'exige mon ministère m'oblige à vous dire que je recois à l'instant une lettre de la demoiselle Esther Gobseck où elle avoue l'intention de se donner la mort, et où elle émet sur ses domestiques des soupçons qui paraissent les désigner comme étant les auteurs de la soustraction des sept cent cinquante mille francs.
En parlant, M. Camusot comparait l'écriture de la lettre avec celle du testament , et il fut évident pour lui que la lettre était bien écrite par la même personne qui avait fait le testament.
< — Monsieur, vous vous êtes trop pressé de croire à un crime , ne vous pressez pas de croire à un vol.
— Ah!... dit Camusot en jetant un regard de juge sur le prévenu.
— Ne croyez pas que je me eompromette
LA TOBTVBB MODBRIIE. 183
en VOUS disant que cette somme peut se retrouver, reprit Jacques Collin eu faisant en* tendre au juge qu^il comprenait son soupçon.
Cette pauvre fille était bien aimée par ses gens ; et, si j'étais libre, je me chargerais de chercher un argent qui maintenant appartient à rétre que j'aime le plus au monde , à Lucien!... Auriez- vous la bonté de me permettre de lire cette lettre ? Ce sera bientôt fait... C'est la preuve de l'innocence de mon eher enfant... vous ne pouvez pas craindre que je l'anéantisse... ni que j'en parle, je suis au secret.
— Au secret ! s'écria le magistrat , vous n'y serez plus... C'est moi qui vous prie d'é« tablir le plus promptement possible votre état ; ayez recours à votre ambassadeur , si vous voulez...
Et il tendit la lettre à Jacques Collin. Camusot était heureux de sortir d'embarras, de pouvoir satisfaire le procureur général, mesdames de Maufrigneuse et de Sérizy. Néanmoins il examina froidement et curieusement ]a figure de son prévenu, pendant qu'il lisait la lettre de la courtisane; et malgré la sincé-
184 OEDXltME PARTIE.
rite des sentiments qui s*y peignaient , il se disait : « C'est pourtant bien là une physionomie de bagne! »
— Voilà comme on Taime!... dit Jacques Collin en rendant la lettre.
Et il fit voir à Camusot une figure baignée de larmes.
— Si vous le connaissiez ! reprit-il, c'est une âme si jeune, si fraîche, une beauté si magnifique, un enfant, un poëte. . . On éprouve irrésistiblement le besoin de se sacrifier à lui, de satisfaire ses moindres désirs. Ce cher Lucien est si ravissant quand il est câlin...
— Allons, dit le magistrat en faisant encore un effort pour découvrir la vérité , vous ne pouvez pas être Jacques Collin...
— Non, monsieur..., répondit le forçat.
Et Jacques Collin se fit plus que jamais don
Carlos Hcrrera. Dans son désir de terminer son œuvre, il s'avança vers le juge, l'emmena dans l'embrasure de la croisée, et prit les manières d'un prince de l'Eglise en prenant le ton des confidences.
— J'aime tant cet enfant, monsieur, que s'il fallait être le criminel pour qui vous me pre-
m TORTURE MO0ERRE. 185
nez, afin d'éyiter un désagrément à cette idole de mon cœur, je m'accuserais, dit-il à voix basse. J'imiterais la pauvre fille qui s'est tuée à son profit. Aussi, monsieur, vous supplié-je de m'accorder une faveur, c'est de mettre Lucien en liberté sur-le-champ...
— Mon devoir s'y oppose, dit Camusot avec bonhomie ; mais, s'il est avec le ciel des accommodements, la justice sait avoir des égards, et, si vous pouvez me donner de bonnes raisons... parlez, ceci ne sera pas écrit...
— £h bien ! reprit Jacques Gollin, trompé par la bonhomie de Camusot, je sais tout ce que ce pauvre enfant souffre en ce moment ; il est capable d'attenter à ses jours en se voyant en prison...
— Oh! quant à cela..., dit Camusot en faisant un haut-le-corps.
— Vous ne savez pas qui vous obligez en
m'obligeant, ajouta Jacques Collin qui voulut
remuer d'autres cordes. Vous rendez service
à un ordre plus puissant que des comtesses de
Sérizy, que des duchesses de Maufrigneuse ,
qui ne vous pardonneront pas d'avoir eu dans
votre cabinet leurs lettres... , dit-il en monte.
186 OEUXlkME PABTIE.
trant deux liasses parfumées. Mon ordre a de la mémoire.
— Monsieur ! dit Gamusot, assez. Cherchez d*autres raisons à me donner. Je me dois autant au prévenu qu'à la vindicte publique.
— Eh bien, croyez-moi, je connais Lucien ; c'est une âme de femme, de poëte et de Méridional, sans consistance ni volonté , reprit Jacques Collin , qui crut enfin avoir deviné que le juge leur était acquis. Vous êtes certain de l'innocence de ce jeune homme, ne le tourmentez pas, ne le questionnez point ; remettez-lui cette lettre , annoncez-lui qu'il est l'héritier d'Esther, et- rendez-lui la liberté... Si vous agissez autrement, vous en serez au désespoir ; tandis que si vous le relaxez purement et simplement , je vous expliquerai (gardez-moi au secret) demain, ce soir, tout ce qui pourrait vous sembler mystérieux dans cette affaire, et les raisons de la poursuite acharnée dont je suis l'objet ; mais je risquerai ma vie, on en veut à ma tête depuis cinq ans... Lucien libre, riche et marié à Glotilde de Grandlieu, ma tâche id-bas est accomplie, je ne défendrai plus ma peau... Mon perse*
LA TORTURE HODEBNE. 187
cuteur est un espion de votre dernier roi...
— Ah ! Gorentin !
— Ah! il se nomme Gorentin... je vous remercie... Eh bien ! monsieur, voulez-vous me promettre de faire ce que je vous demande?...
— Un juge ne peut et ne doit rien promettre. Goquart ! dites à Thuissier et aux gendarmes de reconduire le prévenu à la Conciergerie... Je donnerai des ordres pour que ce soir vous soyez à la pistole, ajouta-t-il avec douceur, en faisant un léger salut de tête au prévenu.
L« Juge repread tous sca avawtoge*.
Frappé de la demande que Jacques Collin venait de lui adresser, et se rappelant Finsistance qu'il avait mise à être interrogé le premier , en s*appuyant sur son état de maladie , Gamusot reprit toute sa défiance. Ed écoutant ses soupçons déterminés, il vit le prétendu moribond allant, marchant comme un Hercule , ne faisant plus aucune des singeries si bien jouées qui en avaient signalé l'entrée.
LA TORTVBE HOOEBIVB. 189
— Monsieur!...
Jacques Gollin se retourna.
— Mon greffier, malgré votre refus de le signer, va vous lire le procès-verbal de votre interrogatoire.
Le prévenu jouissait d'une admirable santé ; le mouvement par lequel il vint s'asseoir près du greffier fut un dernier trait de lumière pour le juge.
— Vous avez été promptement guéri? dit Camusot.
— Je suis pincé, pensa Jacques Collin.
Puis, il répondit à haute voix :
— La joie, monsieur, est la seule panacée qui existe. Cette lettre, la preuve d'une innocence dont je ne doutais pas... voilà le grand remède.
Le juge suivit son prévenu d'un regard pensif lorsque l'huissier et les gendarmes l'entourèrent; puis, il fit le mouvement d'un homme qui se réveille , et jeta la lettre d'Esther sur le bureau de son greffier.
— Goquart, copiez cette lettre ! .. .
MéluMsIic p«v4icialièr» ans jwgtta fl*iMitra«tfoa.
S'il est dans la nature de l'homme de sic.
défier de ce qu'on le supplie de faire, quand la chose demandée est contre ses intérêts ou contre son devoir, souvent même quand elle lui est indifférente, ce sentiment est la loi du' juge d'instruction. Plus le prévenu, dont l'état n'était pas encore fixé, fit apercevoir de nuages à l'horizon dans le cas où Lucien serait interrogé, plus cet interrogatoire parut néces-
LA tOETCRB HODERirB. 191
saire à Oamtisot. Cette formalitë n'eût pas été, d'après le code et les usages , indispensable , qu'elle était exigée par la question de l'iden-* tité de l'abbé Carlos. Dans toutes les carrières, il existe une conscience de métier. Â défaut de curiosité, Camusot aurait questionné Lu-^ cien par honneur de magistrat comme il venait de questionner Jacques Collin , en dé* ployant les ruses que se permet le magistrat le plus intègre. Le service à rendre, son avancement, tout passait chez Camusot après le désir de savoir la vérité, de la deviner, quitte k la taire. Il jouait du tambour sur les vitres en s'abandonnant au cours fluviatile de ses conjectures, car alors la pensée est comme une rivière qui parcourt mille contrées.
Amants delà vérité, les magistrats sontcomme les femmes jalouses, ils se livrent à mille suppositions et les fouillent avec le poignard du soupçon, comme le sacrificateur antique éven* trait les victimes ; puis Ils s'arrêtent, non pas au vrai, mais au probable, et ils finissent par entrevoir le vrai. Une femme interroge un homme aimé comme le juge interroge un criminel. En de telles dispositions, un ëdair, un
193 DEDXIÈMB PàftTIE.
mot , une inflexion de voix , une hésitatioa su£Ssent pour indiquer le fait, la trahison , le crime caché.
— La manière dont il vient de peindre son dévouement à son fils (si c*est son fils) me ferait croire qu'il s'est trouvé dans la maison de cette fille pour veiller au grain ; et, ne se doutant pas que l'oreiller de la morte cachait un testament , il aura pris , pour son fils, les sept cent cinquante mille francs, parpromsion!... Voilà la raison de sa promesse de faire retrouver la somme. M. de Rubempré se doit à lui-même et doit à la justice d'éclaircir l'état civil de son père... £t me promettre la protection de son ordre (son ordre ! ) si je n'interroge pas Lucien !...
Il resta sur cette pensée.
Gomme on vient de le voir, un magistrat instructeur dirige un interrogatoire à son gré. Libre à lui d'avoir de la finesse ou d'en manquer. Un interrogatoire, ce n'est rien, et c'est tout. Là gît la faveur. Camusot sonna, l'huissier était revenu. Il donna l'ordre d'aller chercher M. Lucien de Rubempré , mais en recommandant qu'il ne communiquât avec
LA TORTVRE HOOEENE. 193
qui que ce fût pendant le trajet. II était alors deux heures après midi.
— Il y a un secret, se dit en lui-même le juge , et ce secret doit être bien important. Le raisonnement de mon amphibie, qui n'est ni prêtre, ni séculier, ni forçat, ni Espagnol, mais qui ne veut pas laisser sortir de la bouche de son protégé quelque parole terrible, est ceci : •( Le poëte est faible , il est femme ; il n'est pas comme moi, qui suis l'Hercule de la diplomatie, et vous lui arracherez facilement notre secret ! » Eh bien ! nous allons tout savoir de l'innocent ! ...
Et il continua de frapper le bord de sa table avec son couteau d'ivoire, pendant que son greffier copiait la lettre d'Ësther. Combien de bizarreries dans l'usage de nos facultés ! Gamusot supposait tous les crimes possibles , et passait à côté du seul que le prévenu avait commis , le faux testament au profit de Lucien. Que ceux dont l'envie attaque la position des magistrats veuillent bien songer à cette vie passée en des soupçons continuels , à ces tortures imposées par ces gens à leur esprit, car les affaires civiles ne sont pas
1U4 DECXitVB PARTIE.
moins tortueuses que les instructions erimi^ nelles, et ils penseront peut-être que le prêtre et le magistrat ont un harnais également lourd, également garni de pointes i Tintérieur. Toute profession d'ailleurs a son cilice et ses casse-têtes chinois.
imgmrm tiwnm aoaH VimmmmmtMf mm Palais*
Vers deux heures, M. Camusot vit entrer Lucien de Rubemprë, pâle, défait, les yeux rouges et gonflés, enfin dans un état d'affaissement qui lui permit de comparer la nature i Tart, le moribond vrai au moribond de théâtre. Le trajet fait de la Conciergerie au cabinet du juge , entre deux gendarmes précédés d'un huissier, avait porté le désespoir à son comble chez Lucien. Il est dans l'esprit du poëte de préférer un supplice à un juge-
196 DEDXlfeHE PABTIE.
ment. En voyant cette nature entièrement dénuée du courage moral qui fait le juge et qui venait de se manifester si puissamment chez l'autre prévenu, M. Camusot eut pitié de cette facile victoire, et ce mépris lui permit de porter des coups décisifs , en lui laissant cette affreuse liberté d'esprit qui distingue le tireur quand il s'agit d'abattre des poupées.
— Remettez-vous, M. de Rubempré, vous êtes en présence d'un magistrat empressé de réparer le mal que fait involontairement la justice par une arrestation préventive, quand elle est sans fondement. Je vous crois innocent , vous allez être libre immédiatement.
Voici la preuve de votre innocence : une lettre gardée par votre portière en votre absence, et qu'elle vient d'apporter. Dans le trouble causé par la descente de la justice et par la nouvelle de votre arrestation à Fontainebleau, cette femme avait oublié cette lettre, qui vient de mademoiselle Esther Gobseck... Lisez!
Lucien prit la lettre, la lut et fondit en larmes. Il sanglota sans pouvoir articuler
Lh TORTUEE nODKRRE. 197
une parole. Après un quart d'heure, temps pendant lequel Lucien eut beaucoup de peine à retrouver de la force, le greffier lui présenta la copie de la lettre et le pria de signer un : Pour copie conforme à roriginal à représeivter à première réquisition , tant que durera rinstruction du procès, en lui offrant de coUationner ; mais Lucien s'en rapporta naturellement à la parole de Coquart quant à l'exactitude .
— Mcmsieur, dit le juge d'un air plein de bonhomie , il est néanmoins difficile de vous mettre en liberté sans avoir rempli nos formalités et sans vous avoir adressé quelques questions... C'est presque comme témoin que je vous requiers de répondre. A un homme comme vous , je croirais presque inutile de faire observer que le serment de dire toute la vérité n'est pas ici seulement un appel à votre conscience, mais encore une nécessité de votre position, ambiguë pour quelques in^ stants. La vérité ne peut rien sur vous, quelle qu'elle soit ; mais le mensonge vous enverrait en cour d'assises, et me forcerait à vous faire reconduire à la Conciergerie; tandis qu'en
198 SBïïXifeHK PARTIE.
répondant franchement à mes questions vous coucherez ce soir chez vous , et vous serez réhabilité par cette nouvelle que publieront les journaux : u M. de Rubempré, arrêté hier à Fontainebleau ;, a été sur-le-champ élargi après un très-^court interrogatoire. »
Ce discours produisit une vive impression sur Lucien , et en voyant les dispositions de son prévenu, le juge ajouta :
— Je vous le répète, vous étiez soupçonné de complicité dans un meurtre par empoisonnement sur la personne de la demoiselle Ësther : il y a preuve de son suicide, tout est dit; mais on a soustrait une somme de sept cent cinquante mille francs qui dé[)end de la succession , et vous êtes l'héritier ; il y a Ui malheureusement un crime. Ce crime a précédé la découverte du testament. Or, la justice a des raisons de croire qu'une personne qui vous aime autant que vous aimait cette demoiselle Esther s'est permis ce crime à votre profit... Ne m'interrompez pas, dit Camusot en imposant par un geste silence k Lucien qui voulait parler, je ne vous interroge pas encore. Je veux vous faire bien
LA TORTUE! HODBRIfE. 1£9
comprendre combien votre honneur est intéressé dans cette question. Abandonnez le faux, le misérable point d'honneur qui lie entre eux les complices, et dites toute la vérité.
On a du déjà remarquer l'excessive disproportion des armes dans cette lutte entre les prévenus et les juges d'instruction. Certes la négation habilement maniée a pour elle l'absolu de sa forme et su£St à la défense du criminel ; mais c'est en quelque sorte une panoplie qui devient écrasante, quand le stylet de l'interrogation y trouve un joint. Dès que la dénégation est insuffisante contre certains laits évidents , le prévenu se trouve entièrement h la discrétion du juge. Supposez maintenant un demi-criminel, comme Lucien, qui, sauvé d'un premier naufrage de sa vertu, pourrait s'amender et devenir utile à son pays ; il périra dans les traquenards de l'instruction.
Le juge rédige un procès- verbal très-sec, une analyse fidèle des questions et des réponses ; mais de ses discours insidieusement paternels, de ses remontrances captieuses
dans le genre de celle-ci, rien n'en reste. Les juges de la juridiction supérieure et les jurés voient les résultats sans connaître les moyens» Aussi , selon quelques bons esprits , le jury serait-il excellent, comme en Angleterre, pour procéder à Finstruction. La France a joui de ce système pendant un certain temps. Sous le code de brumaire an iv , cette institution s'appelait le jury d'accusation, par opposition au jury de jugement. Quant au procès définitif, si l'on en revenait aux jurys d'accusation, il devrait être attribué aux cours royales, sans concours de jurés.
XLU
Où tons e«nx qui oat fait dca laataa tremblaront da comparoir darani no <rifcnaal qnelconqna.
— Maintenant, dit Gamusot après une pause, comment vous appelez-vous? M. Co« quart, attention!... dit-il au greffier.
— Lucien Chardon de Rubempré.
— Vous êtes né?...
— A Angouléme...
Et Lucien donna le jour, le mois et Tannée,
— Vous n'avez pas eu de patrimoine?
— Aucun.
20â DEUXIÈME PABTIE.
— Vous avez néanmoins fait , pendant un premier séjour à Paris, des dépenses considérables, relativement à votre peu de fortune ?
— Oui , monsieur ; mais , à cette époque , j'ai eu dans mademoiselle Goralie une amie excessivement dévouée et que j'ai eu le malheur de perdre. Ce fut le chagrin causé par cette mort qui me ramena dans mon pays.
— Bien , monsieur, dit Camusot. Je vous loue de votre franchise, elle sera bien appréciée.
Lucien entrait, comme on le voit, dans la voie d'une confession générale.
— Vous avez fait des dépenses bien plus considérables encore à votre retour d'Angouléme à Paris, reprit Camusot ; vous avez vécu eouame un homme qui aurait environ soixante mille francs de rente.
— Oui, monsieur...
— Qui vous fournissait cet argent?
— Mon protecteur, Fabbé Carlos Herrera.
— Où Tavez-vous connu ?
— Je l'ai rencontré sur la grande route, au moment où j'allais me débarrasser delà vie par un suicide...
LA TOfiTORB MODERA E. 303
— Vous n'aviez jamais entendu parler de lui dans votre famille à votre mère?...
— Jamais.
— Votre mère ne vous a jamais dit avoir rencontré d'Espagnol ?
— Jamais.
— Pouvez-vous rappeler le mois , l'année où vous vous êtes lié avec la demoiselle Esther ?
— Vers la fin de 4825, à un petit théâtre du boulevard.
— Elle a commencé par vous coûter de l'argent?
— Oui, monsieur.
— Dernièrement, dans le désir d'épouser mademoiselle de Grandlieu, vous avez acheté les restes du château de Rubempré , vous y avez joint des terres pour un million , vous avez dit à la famille Grandlieu que votre sœur et votre beau-frère venaient de faire un héritage cansidérable et que vous deviez ces sommes à leur libéralité . . . Avez- vous dit cela, monsieur, à la famille Grandlieu ?
— Oui , monsieur.
— Vous ignorez la cause de la rupture de votre mariage?
S04 DBDXliMB PARTIE.
— Entièrement, monsieur.
— Eh bien ! la famille de Grandlieu a envoyé chez votre beau-frère un des plus respectables avoués de Paris pour prendre des renseignements. A Angouléme, Tavoué, d*après les aveux mêmes de votre sœur et de votre beau-frère, a su que non-seulemeht ils vous avaient prêté peu de chose , mais encore que leur héritage se composait d'immeubles, assez importants il est vrai, mais la somme des capitaux s'élevait à peine à deux cent mille francs.. • Vous ne devez pas trouver étrange qu'une famille comme celle de Grandlieu recule devant une fortune dont l'origine ne se justifie pas... Voilà, monsieur, où vous a conduit un mensonge...
Lucien fut glacé par cette révélation , et le peu de force d'esprit qu'il conservait l'abandonna.
— La police et la justice savent tout ce qu'elles veulent savoir, dit Gamusot , songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à la qualité de père que s'était donnée Jacques Gollin , connaissez -vous qui est ce prétendu Garlos Herrera?
LA TOfiTVRE KOBBBIfB. $05
— Oui, monsieur, mais je l'ai su trop tard.
— Gomment! trop lard? Expliquez-vous !
— Ce n'est pas un prêtre^ ce n'est pas un Espagnol, c'est...
— Dn forçat évadé, dit vivement le juge.
— Oui , répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé, j'étais son obligé, j'avais cru me lier avec un respectable ecclésiastique.
— "Jacques CoUin... , dit le juge en commençant une pbrase.
— Oui , Jacques GoUin , répéta Lucien , c'est son nom.
— Bien. Jacques Gollin, reprit M. Gamusot, vient d'être reconnu tout à l'heure par une personne; et s'il nie encore son identité, c'est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui cet homme était , dans le but de relever une autre imposture de Jacques Collin.
Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles en entendant cette terrifiante observation.
— Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu'il prétend être votre père, pour justifier
206 OBDXltME PARTIE.
rextraordiaaire affection dont vous êtes l'objet ?
— Lui! mon père!... oh! monsieur!... il a dit cela ?
— Soupçonnez-Yous d'où provenaient les sommes qu'il vous remettait? car, sll faut en croire la lettre que vous avez entre les mains, la demoiselle Estber, cette pauvre fille, vous aurait rendu plus tard les mêmes services que la demoiselle Coralie ; mais vous êtes resté , comme vous venez de le dire , pendant quelques années à vivre, et très-splendidement, sans rien recevoir d'elle.
— C'est à vous , monsieur, que je demanderai de me dire, s'écria Lucien, où les forçats puisent de l'argent ! ... Un Jacques Gollin mon père !... Oh ! ma pauvre mère !
Et il fondit en larmes.
— (ïrefSer, donnez lecture au prévenu de la partie de l'interrogatoire du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s'est dit le père de Lucien de Rubempré.
Le poète écouta cette lecture dans un silence et dans une coateuance qui firent peine à voir.
LA TORTUHE HODEHIVK. 207
— Je suis perdu ! s'écria-t-il.
— On ne se perd pas dans la voie de l'honneur et de la yërité, dit le juge.
— Mais vous traduirez Jacques Gollin en cour d'assises? demanda Lucien.
— Certainement, répondit Camusot, qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.
Les deax moral«a«
Mais, malgré les efforts et les remontrances du juge, Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard , comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poëte et l'homme d'action : Fun se livre au sentiment pour le reproduire en images vives , il ne juge qu'après; tandis que l'autre juge et sent k la fois. Lucien resta morne, pâle ; il se voyait au fond du précipice où l'avait fait rouler le juge d'in-
LA. TORTURB HODERRE. 300
struction , à Ja bonhomie de qui , lui poëte ; il s'était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habileté toute d'une pièce. Là où Jacques GoUin avait tout sauvé par son audace, Lucien, Thomme d'esprit, avait tout perdu par son intelligence et par son défaut de réflexion . Ce mensonge infâme et qui l'indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Gonfqndu par la subtilité du juge , épouvanté par sa cruelle adresse , par la rapidité des coups qu'il lui avait portés en se servant des fautes d'une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l'animal que le billot de l'abattoir a manqué. Libre et innocent à son entrée dans ce cabinet, en une heure il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d'une méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin , tandis que Lucien , tout entier à la crainte de voir son alliance avec un
910 DEVXIÈMl PABTIK.
forçat évadé devenir publique, avait imité là célèbre inadvertance des meurtriers d'Ibicus.
L'une des gloires de Royer-GoUard est d'avoir proclamé le triompbe constant des sentiments naturels sur les sentiments imposés, d'avoir soutenu la cause de l'antériorité des serments , en prétendant que la loi de l'hospitalité , par exemple , devait lier au point d'annuler la vertu du serment judiciaire. Il a confessé cette théorie à la face du monde , à la tribune française; il a courageusement vanté les conspirateurs , il a montré qu'il était humain d'obéir à l'amitié plutôt qu'à des lois tyranniqqes tirées de l'arsenal social pour telle ou telle circonstance. Enfin le droit naturel a des lois qui n'ont jamais été promulguées et qui sont plus efficaces , mieux connues que celles forgées par la société. Lucien venait de méconnaître , et a son détriment , la loi de solidarité qui l'obligeait à se taire et à laisser Jacques CoUin se défendre; bien plus, il l'avait chargé! Dans son inték*ét, cet homme devait être pour lui, et toujours, Carlos Herrera,
L^ TOITSRE HODVBIVE. 911
M. Camusot jouissait de son triomphe , il tenait deux coupables , il avait abattu sous la main de la justice l'un des favoris de la mode, et trouvé l'introuvable Jacques Collin. Il allait être proclamé l'un des plus habiles juges d'instruction. Aussi laissait-il son prévenu tranquille ; mais il étudiait ce silence de consternation , il voyait les gouttes de sueur s'accroître sur ce visage décomposé, grossir et tomber enfln mêlées à deux ruisseaux de larmes. «
Le oovp êm mai
— Pourquoi pleurer, M. de Rubempré?
vous êtes, comme je vous l'ai dit, Théritier de mademoiselle Esther, qui n'avait pas d'héritiers, ni collatéraux ni directs, et sa succession monte à près de huit millions ,... si Ton retrouve les sept cent cinquante mille francs égarés , dit Camusot après une pause.
Ce fut le dernier coup pour le coupable.
De la tenue pendant dix minutes , comme le disait Jacques Collin dans son billet , et Lu-
LA TORTCRB XOOERIVE. 215
cien atteignait au but de tous ses désirs ! Il s'acquittait avec Jacques Gollin , il s'en séparait , il devenait riche , il épousait mademoiselle de Grandiieu. Rien ne démontre plus éloquemment que cette scène la puissance dont sont armés les juges d'instruction par l'isolement ou par la séparation des prévenus, et le prix d'une communication comme celle qu'Asie avait faîte à Jacques Collin.
— Ah! monsieur, répondit Lucien avec l'amertume et l'ironie de l'homme qui se fait un piédestal de son malheur accompli, comme on a raison de dire dans votre langage : subir un interrogatoire /. . . Entre la torture physique d'autrefois et la torture morale d'aujourd'hui , je n'hésiterais pas pour mon compte , je préférerais les souffrances qu'infligeait jadis le bourreau. Que voulez-vous encore de moi? reprit-il avec fierté.
— Ici, monsieur, dit le magistrat devenant rogue et narquois pour répondre à l'orgueil du poëte , moi seul ai le droit de poser des questions.
— J'avais le droit de ne pas répondre, dit en murmurant le pauvre Lucien , à qui
914 DEVXitHB PARTIE.
son intelligence était revenue dans toute sa netteté.
— Greffier, lisez au prévenu son interrogatoire...
— Je redeviens un prévenu ! se dit Lucien.
Pendant que le commis lisait, Lucien prit une résolution qui l'obligeait à caresser M. Camusot. Quand le murmure de la voix de Coquart cessa, le poëte eut le tressaillement d'un homme qui dort pendant un bruit auquel ses organes se sont accoutumés et qu'alors le si* lence surprend.
— Vous avez k signer le procès-verbal de voU*e interrogatoire , dit le juge.
— Et me mettez-vous en liberté? demanda Lucien , devenant ironique à son tour.
— Pas encore , répondit Camusot ; mais demain , après votre confrontation avec Jacques Gollin , vous serez sans doute libre. La justice doit savoir maintenant si vous êtes ou non complice des crimes que peut avoir commis cet individu depuis son évasion, qui date de 1820. Néanmoins, vous n'êtes plus au secret. Je vais écrire au directeur de
LA TOHTOBE HODERIIE. 315
VOUS mettre dans la meilleure chambre de la pîstole.
— Y trouverai-je ce qu'il faut pour écrire?. . .
— On vous y fournira tout ce que vous demanderez, j'en ferai donner l'ordre par l'huissier qui va vous reconduire.
Lucien signa machinalement le procès-verbal , et il en parafa les renvois en obéissant aux indications de Coquart avec la douceur de la victime résignée. Un seul détail en dira plus sur l'état où il se trouvait qu'une pein*ture minutieuse. L'annonce de sa confrontation avec Jacques Collin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur , ses yeux secs brillaient d'un éclat insupportable. Enfin il devint, en un moment rapide comme l'éclair, ce qu'était Jacques GolHn, un homme de bronze.
Chez les gens dont le caractère ressemble à celui de Lucien , et que Jacques Collin avait si bien analysé , ces passages subits d'un état de démoralisation complète à un état quasiment métallique , tant les forces humaines se tendent , sont les plus éclatants phénomènes de la vie des idées. La volonté revient, comme
216^ DEUXIÈME PABTIB.
l'eau disparue d'une source; elle s'infuse dans l'appareil préparé pour le jeu de sa substance constitutive inconnue ; et alors le cadavre se fait homme, et l'homme s'élance plein de force à des luttes suprêmes.
— C'est un profond scélérat ! dit le juge h son greffier, pour se venger du mépris écrasant que le poète venait de lui témoigner. Il a cru se sauver en livrant son complice.
— Des deux , dit Coquart timidement , le forçat est le plus corsé...
L« jaC* * '* t*r(ar«
— Je vous rends votre liberté pour aujourd'hui , Goquart , dit le juge. En voilà bien assez. Renvoyez les gens qui attendent , en les prévenant de revenir demain. Ah ! vous irez sur-le-champ chez M. le procureur général , savoir s'il est encore dans son cabinet ; s'il y est , demandez un moment d'audience pour moi. Oh! il y sera, reprit-il après avoir regardé l'heure à une méchante horloge en
URB insTBucTion cbimiuelle. i9
bois peint en vert et à fliets dorés. Il est quatre heures moins un quart.
Les interrogatoires , qui se lisent si rapidement, étant entièrement écrits, les demandes aussi bien que les répoqses prennent un temps énorme. C'est une des causes de la lenteur des instructions criminelles et de la durée des détentions préventives. Pour les petits , c'est la ruine ; pour les riches , c'est la honte : car pour eux un élargissement immédiat répare, autant qu'il peut être réparé , le malheur d'une arrestation. Voilà pourquoi les deux scènes qui viennent d'être fidèlement reproduites avaient employé tout le temps consumé par Asie à déchiffrer les ordres du maître, à faire sortir une duchesse de son boudoir et à donner de l'énergie à madame de Sérizy.
En ce moment , Gamusot , qui songeait à tirer parti de son habileté , prit les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au procureur général, en lui demandant son avis. Pendant la délibération à laquelle il se livrait , son huissier revint pour lui dire que le valet de chambre de madame
LA TORTDRB MODERNE. 319
la comtesse de Sërizy voulait absolument lui parler. Sur un signe de Gamusot, un valet de chambre, vêtu comme un maître , entra , regarda Thuissier et le magistrat alternativement , et dit :
— C'est bien à M. Gamusot que j'ai l'honneur...
— Oui , répondirent le juge et l'huissier.
Gamusot prit une lettre que lui tendit le
domestique , et lut ce qui suit :
» Dans bien des intérêts^ que vous comprendrez , mon cher Gamusot , n'interrogez pas M. de Rubempré; nous vous apportons les preuves de son innocence , afin qu'il soit immédiatement élargi.
u D. DE MaUFRIGNEUSE , L. DE Sérizy.
« P. S. Brûlez cette lettre devant le porteur. »
Gamusot comprit qu'il avait fait une énorme faute en tendant des pièges à Lucien , et il commença par obéir aux deux grandes dames.
220 DEUXIÈMS PARTIE.
Il alluma une bougie et détruisit la lettre écrite par la duchesse. Le valet de chambre salua respectueusement.
— Madame de Sérizy va donc venir ? demanda-t-il.
— On attelait, répondit le valet de chambre.
En ce moment, Coquart vint apprendre à M. Gamusot que le procureur général l'attendait.
Sous le poids de la faute qu'il avait commise contre son ambition au profit de la justice, le juge, chez qui sept ans d'exercice avaient développé la finesse dont est pourvu tout homme qui s'est mesuré avec des grisettes en faisant son droit , voulut avoir des armes contre le ressentiment des deux grandes dames. La bougie à laquelle il avait brûlé la lettre étant encore allumée, il s'en servit pour cacheter les trente billets de la duchesse de Maufrigneuse à Lucien et la correspondance assez volumineuse de madame de Sérizy. Puis il se rendit chez le procureur général.
Moasienr le proeurciar général •
Le Palais de Justice est un amas confus de constructions superposées les unes aux autres, les unes pleines de grandeur, les autres mesquines , et qui se nuisent entre elles par un défaut d'ensemble. La salle des Pas Perdus est la plus grande des salles connues; mais sa nudité fait horreur et décourage les yeux.
Cette vaste cathédrale de la chicane écrase la cour royale. Enfin , la galerie marchande mène k deux cloaques. Daus cette galerie, on
remarque un escalier à double rampe, un peu plus grand que celui de la police correctionnelle , et sous lequel s'ouvre une grande porte à deux battants. L'escalier conduit à la cour d'assises , et la porte inférieure à une seconde cour d'assises. Il se rencontre des années où les crimes commis dans le département de la Seine exigent deux sessions. C'est par là que se trouvent le parquet du procureur général, la chambre des avocats, leur bibliothèque, les cabinets des avocats généraux, des substituts du procureur général.
Tous ces locaux , car il faut se servir d'un terme générique , sont unis par de petits escaliers de moulin, par des corridors sombres qui sont la honte de l'architecture , celle de la ville de Paris et celle de la France. Dans ses intérieurs, la première de nos justices souveraines surpasse les prisons dans ce qu'elles ont de hideux. Le peintre de mœurs reculerait devant la nécessité de décrire l'ignoble couloir d'un mètre de largeur où se tiennent les témoins, à la cour d'assises supérieure.
Quant au poêle qui sert à chauffer la salle des séances , il déshonorerait un café du boule-
LA TORTDBE HODIBRE. 923
Tard Mont-Parnasse. Le cabinet du procureur général est pratiqué dans un pavillon octogone qui flanque le corps de la galerie marchande, et pris récemment, par rapport à l'âge du Palais , sur le terrain du préau attenant au quartier des femmes. Toute cette partie du Palais de Justice est obombrée par les hautes et magnifiques constructions de la Sainte-Chapelle. Aussi est-ce sombre et silencieux.
M. de Granville^ digne successeur des grands magistrats du vieux parlement, n'avait pas voulu quitter le Palais sans une solution dans l'affaire de Lucien. Il attendait des nouvelles de Camusot , et le message du juge le plongea dans cette rêverie involontaire que l'attente cause aux esprits les plus fermes. II était assis dans l'embrasure de la croisée de son cabinet ; il se leva , se mit à marcher de long en long , car il avait trouvé le matin Camusot, sur le passage duquel il s'était mis, peu compréhensif. Il avait des inquiétudes vagues , il souffrait. Voici pourquoi : la dignité de ses fonctions lui défendait d'attenter à l'indépendance absolue du magistrat infé-
334 DEUXIÈME PABTIE.
rieur, et il s'agissait dans ce procès de Thon* neur, de la considération de son meilleur ami, de l'un de ses plus chauds protecteurs, le comte de Sérizy , ministre d'État, membre du conseil privé, le vice-président du conseil d'État , le futur chancelier de France, au cas où le noble vieillard qui remplissait ces augustes fonctions viendrait à mourir. M. de Sérizy avait le malheur d'adorer sa femme quand même y il la couvrait toujours de sa protection ; or, le procureur général devinait bien l'affreux tapage que ferait dans le monde et à la cour la culpabilité d'un homme dont le nom avait été si souvent marié malignement à celui de la comtesse.
— Ah ! se disait-il en se croisant les bras , autrefois le pouvoir avait la ressource des évocations... Notre manie d'égalité (il n'osait pas dire de légalité , comme l'a courageusement avoué dernièrement un poëte à la chambre) tuera ce temps-ci...
Ce digne magistrat connaissait l'entrainement et les malheurs des attachements illicites. Esther et Lucien avaient repris, comme on l'a vu, l'appartement où le comte de Gran-
ville avait vécu maritalement et secrètement avec mademoiselle de Bellefeuille, et d'où eUe s'était enfuie un jour, enlevée par un misérable.
Au moment où le procureur général se disait : « Camusot nous aura fait quelque sottise ! n le juge d'instruction frappa deux coups i la porte du cabinet.
— Eh bien ! mon cher Camusot , comment va Tafiaire dont je vous parlais ce matin?
— Mal , M. le comte, lisez et jugez-en vous même...
Il tendit les deux procès-verbaux des interrogatoires à M. de Granville, qui prit son lorgnon et alla lire dans l'embrasure de la croisée. Ce fut une lecture rapide.
— Vous avez fait votre devoir, dit le procureur général d'une voix émue. Tout est dit, la justice aura son cours... Vous avez fait preuve de trop d'habileté pour qu'on se prive jamais d'un juge d'instruction tel que vous...
M. de Granville aurait dit à Camusot :
« Vous resterez pendant toute votre vie juge d'instruction ! ...» il n'aurait pas été plus ex-
336 DKtXlfeHE FAKTIE.
plicite que dans sa phrase complimenteuse.
Gamusot eut froid dans les entrailles.
-*- Madame la duchesse de Maufrigneuse , à qui je dois beaucoup, m'avait prié...
— Ah! la duchesse de Maufrigneuse!...
dit Granville en interrompant le juge , c'est vrai... Vous n'avez cédé, je le vois , à aucune influence. Vous avez bien fait, monsieur, vous serez un grand magistrat.
Bii«-il tMp imrà V
En ce moment le comte Octave de Bauvan ouvrit sans frapper, et dit au comte de Granville :
— Mon cher, je t'amène une jolie femme qui ne savait où donner de la tête, elle allait se perdre dans notre labyrinthe...
Et le comte Octave tenait par la main la comtesse de Sërizy.
— Vous ici, madame ! s'ëcria le procureur général en avançant son propre fauteuil , et
dans que] moment!... Voici M. Gamusot , madame, dit-il en montrant le juge. Bauvan, reprit-il en s'adressant à cet illustre orateur ministériel de la Restauration, attends-moi chez le premier président, il est encore chez lui, je t'y rejoins.
Le comte Octave de Bauvan comprit que non-seulement il était de trop , mais encore que le procureur général voulait avoir une raison de quitter son cahinet.
Madame de Sérizy n'avait pas commis la faute de venir au Palais dans son magnifique coupé à manteau bleu armorié, avec son cocher galonné et ses deux valets en culotte courte et en bas de soie blancs. Au moment de partir^ Asie avait envoyé chercher un fiacre. Asie avait également ordonné de faire cette toilette qui , pour les femmes , est ce qu'était autrefois le manteau couleur muraille pour les hommes. La comtesse portait une redingote brune , un vieux châle noir et un chapeau de velours, dont les fleurs arrachées avaient été remplacées par un voile de dentelle noire très-épais.
— Vous avez reçu notre lettre?... dit-elle
LA TORTURS MODERNE. 390
à Gamusot, dont l'hëbètement Fëtonnait.
— Trop tard, hélas ! madame la comtesse, répondit le juge, qui n'avait de tact et d'esprit que dans son cabinet , contre ses prévenus.
— Gomment ! trop tard?
Elle regarda M. de Granville, et vit la consternation peinte sur sa figure.
— Il ne peut pas être encore trop tard !
ajouta-t-elie avec une intonation de despote.
Tant ca que font l«li fanunes à Parli
Les femmes , les jolies femmes , posées comme l'était madame de Sérizy, sont les enfants gâtés de la civilisation française. Si les femmes des autres pays savaient ce qu'est & Paris une femme à la mode, riche et titrée , elles penseraient toutes à venir jouir de cette royauté magnifique. Les femmes vouées aux seuls liens de leur bienséance, à ce qu'il faut appeler le Gode Femelle, se moquent des lois que les hommes ont faites. Elles disent tout,
LA TORTDRE MODKRNE. 351
elles ne reculent devant aucune faute, aucune sottise; car elles ont toutes admirablement bien compris qu'elles ne sont responsables de rien, excepté de leur honneur féminin et de leurs enfants. Elles disent en riant les plus, grandes énormités. A propos de tout elles ré« pètent le mot de la jolie madame d&-Bauyan, dans les premiers temps de son mariage , à son mari qu'elle était venue chercher au Palais : « Dépéche-toi déjuger, et viens ! »
— Madame, dit le procureur général, M. Lucien de Rubempré n'est coupable ni de vol , ni d'empoisonnement ; mais M. Gamusot lui a fait avouer un crime plus grand que ceux-là !...
— Quoi ? demanda-t-elle.
— Il s'est reconnu , lui dit le procureur général à l'oreiUe, l'ami , l'élève d'un forçat évadé. L'abbé Carlos Herrera, cet Espagnol qui demeurait depuis environ sept ans avec lui, serait le fameux Jacques CoUin...
Madame de Sérizy recevait autant de coups de barre de fer que le magistrat disait de paroles.
— Et la morale de ceci?... dit-elle.
232 DEUXIÈME PABTIE.
— Est , reprit M. de Granville en continuant la phrase de la comtesse et en parlant & voix basse , que le forçat sera traduit aux assises, et que si Lucien n'y comparaît pas à ses côtés comme ayant profité sciemment des vols de cet homme, il y viendra comme témoin gravement compromis...
— Ah! ça, jamais!... s'écria-t-dle tout haut avec une incroyable fermeté. Quant à moi , je n'hésiterais pas entre la mort et la perspective de voir un homme que le monde a regardé comme mon meilleur ami déclaré judiciairement le camarade d'un forçat... Le roi aime beaucoup mon mari.
— Madame, dit en souriant et à haute voix le procureur général, le roi n'a pas le moindre pouvoir sur le plus petit juge d'instruction de son royaume. Là est la grandeur de nos institutions nouvelles. Moi-même je viens de féliciter M. Camusot de son habileté...
— De sa maladresse , reprit vivement la comtesse, que les accointances de Lucien avec un bandit inquiétaient bien moins que sa liaison avec Esther.
— Si vous lisiez les interrogatoires que
LA TOETUEI HODBRIIE. 253
M. Camusot a fait subir aux deux prévenus , vous verriez que tout dépend de lui...
Après cette phrase, la seule que le procureur général pouvait se permettre, et après un regard d'une finesse féminine , il se dirigea vers la porte de son cabinet. Puis il ajouta sur le seuil, en se retournant :
— Pardonnez-moi, madame, j'ai deux mots h dire à Bauvan...
Ceci, dans le langage du monde, signifiait pour la comtesse : « Je ne veux pas être témoin de ce qui va se passer entre vous et Camusot. »
Toat ce qia« pcatreai les f«niin«a à Parlli.
— Qu'est-ce que c'est que ces interrogatoires? dît alors Léontine avec douceur à Gamusot, resté tout penaud devant la femme d'un des plus grands personnages de l'État.
— Madame, répondit Gamusot, un greffier met par écrit les demandes du juge et les réponses des prévenus ; le procès-verbal est signé par le greffier, par le juge et par les prévenus. Ges procès-verbaux sont les éléments
lA TOBTUai MODERNE. S35
de la procédure, ils déterminent Taccusation et le renvoi des accusés devant la cour d'assises.
— Eh bien I reprit-elle, si Ton supprimait ces inteiTogatoires?...
— Ah ! madame , ce serait un crime pour le magistrat,..
— C'est un crime bien plus grand de les avoir écrits ; mais , en ce moment , c'est la seule preuve contre Lucien. Voyons , lisezmoi son interrogatoire , afin de savoir s'il nous reste quelque moyen de nous sauver tous; il ne s'agit pas seulement de moi, qui me donnerais froidement la mort, il s'agit aussi du bonheur de M. de Sérizy»
-r- Madame , dit Gamusot , ne croyez pas que j'aie oublié les égards que je vous devais; et si M. Popinot, par exemple, avait été commis à cette instruction, vous eussiez été plus malheureuse que vous ne l'êtes avec moi.
Tenez, madame, on a tout saisi chez M. Lucien, même vos lettres...
— Oh ! mes lettres !
— Les voici, cachetées, dit le magistrat.
La comtesse, dans son trouble, sonna comme
si elle eût été chez elle, et le garçon de bureau du procureur général entra.
— Delà lumière! dit-elle.
Le garçon alluma une bougie et la mit sur la cheminée, pendant que la comtesse reconnaissait ses lettres, les comptait y les chiffonnait et les jetait dans le foyer. Bientôt la comtesse mit le feu, en se servant de la dernière lettre tortillée comme d'une torche. Camusot regardait flamber les papiers assez niaisement, en tenant à la main ses deux procès-verbaux. La comtesse, qui paraissait uniquement occupée d'anéantir les preuves de sa tendresse , observait le juge du coin de Fœil. Elle prit son temps, elle calcula ses mouvements, et, avec une agilité de chatte , elle saisit les deux interrogatoires et les lança dans le feu ; mais Gamusot les y reprit, la comtesse s'élança sur le juge et ressaisit les papiers enflammés. Il s'ensuivit une lutte pendant laquelle Gamusot criait :
— Madame! madame! vous attentez &...
madame !...
Un homme s'élança dans le cabinet, et la comtesse ne put retenir un cri en reconnais-
sant le comte de Sérîzy, suivi de MM. de Granville et de Bauvan. Néanmoins Léontine, qui voulait sauver à tout prix Lucien , ne lâchait point les terribles papiers timbrés qu'elle tenait avec une force de tenailles, quoique la flamme eût déjà produit sur sa peau délicate l'eiffet des moxas. Enfin Gamusot, dont les doigts étaient également atteints par le feu, parut avoir honte de cette situation, il abandonna les papiers; il n'en restait plus que la portion serrée par les mains des deux lutteurs, et que le feu n'avait pu mordre. Cette scène s'était passée en un laps de temps moins considérable que le moment d'en lire le récit.
Bistoir* d« rire.
— De quoi pouvait-il s'agir entre vous et madame de Sérizy ? demanda le ministre d'État à Camusot.
Avant que le jug(B ne répondit, la comtesse alla présenter les papiers à la bougie et les jeta sur les fragments de ses lettres que le feu n'avait pas entièrement consumées.
— J'aurais, dit Camusot , à porter plainte contre madame la comtesse.
— Et qu'a-t-elle fait? demanda le procu-
LA TORTURE lODlRNE. 289
reur général, en regardant altematiTement la comtesse et le juge.
— J'ai brûlé les interrogatoires , répondît en riant la femme à la mode , si heureuse de son coup de tète qu'elle ne sentait pas encore ses brûlures. Si c'est un crime, eh bien, monsieur peut recommencer ses affreux gribouillages.
— C'est vrai, répondît Gamusot en essayant de retrouyer sa dignité.
— Eh bien, tout est pour le mieux, dit le procureur général. Mais, chère comtesse, il ne faudrait pas prendre souvent de pareilles libertés avec la magistrature, elle pourrait ne pas voir qui vous êtes.
— M. Camusot résistait bravement à une femme à qui rien ne résiste, l'honneur de la robe est sauvé ! dit en riant le comte de fiauvan.
— Ah! M. Camusot résistait?... dit en riant le procureur général, il est très-fort...
En ce moment, ce grave attentat devînt une plaisanterie de jolie femme, et dont riait Camusot lui-même.
Le procureur général aperçut alors un
homme qui ne riait pas. Justement efirayë par Tattitude et la physionomie du comte de Sërizy, M. de Granville le prit à part.
— Mon ami , lui dit-il à l'oreille , ta douleur me décide à transiger pour la première et seule fois de ma vie avec mon devoir.
Le magistrat sonna, son garçon de bureau vint.
— Allez au bureau de la Gazette des Tribunaux dire à maître Massol de venir, s'il s'y trouve. Mon cher maître, reprit le procureur général en attirant Camusot dans l'embrasure de la croisée, allez dans votre cabinet, refaites avec un greffier l'interrogatoire de l'abbé Carlos Herrera qui, n'étant pas signé de lui , peut se recommencer sans inconvénient. Vous confronterez demain ce diplomate espagnol avec MM. de Rastignac et Bianchon , qui ne reconnaîtront pas en lui notre Jacques Collin. Sur de sa mise en liberté, l'abbé signera les interrogatoires. Mettez dès ce soir en liberté Lucien de Rubempré. Certes ce n'est pas lui qui parlera de l'interrogatoire dont le procès-verbal est supprimé... La Gazette des Tribunaux annoncera demain la mise en U-
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berté immédiate de ce jeune homme. Maintenant , voyons si la justice souffre de ces mesures ? Si l'Espagnol est le forçat, nous avons mille moyens de le reprendre , de lui faire son procès, car nous allons éclaircir diplomatiquement sa conduite en Espagne : Gorentin est là... Pouvons-nous tuer le comte, la comtesse de Sérizy, Lucien, pour un vol de sept cent cinquante miUe francs, encore hypothétique et commis d'ailleurs au préjudice de Lucien? Ne vaut-il pas mieux lui laisser perdre cette somme que le perdre de réputation?... surtout quand il entraine dans sa chute un ministre d'État, sa femme et la duchesse de Maufrigneuse... Ce jeune homme est une orange tachée, ne la pourrissez pas... Ceci est l'affaire d'une demi-heure. Allez, nous vous attendons. Il est quatre heures et demie, vous trouverez encore des juges; avertissezmoi , si vous pouvez avoir une ordonnance de non-lieu en règle... ou bien Lucien attendra jusqu'à demain.
Gamusot sortit après avoir salué; mais madame de Sérizy, qui sentait alors vivement les atteintes du feu, ne lui rendit pas son sa-
Si
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lut. X. de Sërizy , qui s'était élancé suintement hors du cabinet pendant que le procureur général parlait au juge, revint alors avec un petit pot de cire vierge, et pansa les mains de sa femme, en lui disant à l'oreille :
— Léontine , pourquoi venir ici sans me prévenir?
— Pauvre ami ! lui répondit-èUe k Tordiie, pardonnez-moi, je parais folie ; maïs il s'agissait de vous autant que de moi.
— Aimez ce jeune homme, si la fatalité le veut, mais ne laissez pas tant voir votre passion !... répondit le pauvre mari.
— Allons, chère comtesse, dît M. de GranviUe après avoir causé pendant quelque temps avec le comte Octave, j'espère que vous emmènerez M. de Rubempré dîner chez vous ce soir.
Cette quasi -promesse produisit une telle réaction sur madame de Sérizy , qu'dle pleura.
— Je croyais ne plus avoir de larmes, ditelle en souriant. Ne pourriez-vous pas, repritelle, faire attendre ici M. de Rubempré?...
— Je vais tâcher de trouver des huissiers
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pour nous l'amener, afin d'éviter qu'il soit accompagné de gendarmes, répondit M. de Granville.
— Vous êtes bon comme Dieu ! répondîtelle au procureur général avec une effusion qui rendit sa voix une musique divine.
— C'est toujours ces femmes-là , se dit le comte Octave, qui sont délicieuses, irrésistibles!...
Et il eut un accès de mélancolie , en pensant à sa femme.
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Pendant que jolies femmes, ministres, magistrats, conspiraient tous pour sauver Lucien , voici ce qui se passait à la Conciergerie.
En passant par le guichet, Lucien avait dit au grejBfe que M. Gamusot lui permettait d'écrire, et il demanda des plumes, de l'encre et du papier, qu'un surveillant eut aussitôt Tordre de lui porter, sur un mot dit à Foreille du directeur par l'huissier de Gamusot. Pen-
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dant le peu de temps que le surveillant mit à chercher et à monter chez Lucien ce qu'il attendait, ce pauvre jeune homme, à qui ridée de sa confrontation avec Jacques Collin était insupportable , tomba dans une de ces méditations fatales où Fidée da suicide, à laquelle il avait déjà cédé sans avoir pu l'accomplir, arrive à la manie. Selon quelques grands médecins aliénisteSf le suicide, chez certaines organisations, est la terminaison d'une aliénation mentale; or, depuis son arrestation, Lucien en avait fait une idée fixe. La lettre d'Esther, relue plusieurs fois, augmenta l'intensité de son désir de mourir, en lui remettant en mémoire le dénoûment de Roméo rejoignant Juliette. Voici ce qu'il écrivit :