LA CONCIERGERIE
— Merci, monsieur l'officier, dit la baronne en se dirigeant vers la porte pour se précipiter dans l'escalier, où elle s'écria :
— Mais où suis-je?
Cet éclat de voix alla jusqu'à l'oreille de Jacques CoUin , qu'elle voulait ainsi préparer h la voir. Le brigadier courut après madame la baronne , la saisit par le milieu du corps , et la transporta comme une plume au milieu de cinq gendarmes qui s'étaient dressés comme un seul homme : car, dans ce corps de garde, on se défie de tout. C'était de l'arbitraire , mais de l'arbitraire nécessaire. L'avocat luimême avait poussé deux exclamations : « Madame! madame! » pleines d'effroi, tant il craignait de se compromettre.
L'abbé Carlos Herrera , presque évanoui , s'arrêta sur une chaise dans le corps de garde.
— Pauvre homme ! dit la baronne. Est-ce là un coupable?
Ces paroles, quoique prononcées à l'oreille du jeune avocat , furent entendues par tout le monde, car il régnait dans cet affreux corps de garde un silence de mort. Quelques personnes privilégiées obtiennent quelquefois
114 pruiUbb fabtii.
la permission de voir les fameui: eriminels pendant qu'ils passent dansée oorps de garde ou dans les couloirs, en sorte que Thuissier et les gendarmes chargés d'amener l'abbé Carlos Herrera ne firent aueune observation . D'ailleurs , il existait , grâee au dévouemeiit du brigadier qui avait empoigné la barome poqr empêcher toute eommunication entre le prévenu mis «u secret et les étrangers, un espace très^rassurant.
— Allons ! dit Jacques CoUin , qui fit uo effort pour se lover.
En ce moment la petite boule tomba d« sift manche, et la piaee où elle s'arrêta fut r#mop* quée par la baronne , à qui son voile laii»sait la liberté de ses regards. Humide et graisseuse, la boulette n'avait pa» roulé , par pes petites choses en appameoce indifféjr^te»
étaient toutes calculées par Jaequm Oollin pour une complète réussite. Lorsque 1^ prévenu fut conduit dani$ la partie supérieure de Fescalier , Asie làeha très^naturelleiQejiil mn sae et le ramassa lesteiaieot $ m/ais en $e bais^ sant elle avait pris la boule que sa eoutofir « absolument pareille à celle de la poussiièi^ et
U e09C||l|«l9ll- 115
die la h»^^ du ptenoher , empêchait d'être 9p^ue.
— Ab ! iMU i ça na'a serré le cœur... il est mourant...
— Ou il le parait, répliqua le brigadier.
— Monsieur , dit Asie h l'avocat , conduisez-moi promptement chez M. Camusot, je viens pour cette a£Faire... et peut-être sera-t-il bien aise de me voir avant d'interroger ce pauvre abbé...
L'avocat et la baronne quittèrent le corps de garde aux murs oléagineux et fuligineux ; mais, quand ils furent en haut de l'escalier, Asie fit une exclamation :
— Et mon chien!... oh ! monsieur , mon pauvre chien.
Et , comme une folle, elle s'élança dans la salle des Pas-Perdus, en demandant son chien k tout le monde. Elle atteignit la galerie marchande et se précipita vers un escalier en disant :
— Le voilà !
Cet escalier était celui qui mène à la cour du Harlay, par où, sa comédie jouée, elle alla se jeter dans un des fiacres qui stationnent
116 PREHltRÉ PARTIE.
au quai des Orfèvres , et elle disparut avec le mandat à comparaître lancé contre Europe , dont les véritables noms étaient encore ignorés par la police et par la justice.
Asie an miens avee la daehasaa.
— Rue Neuve-Saint-Marc ! cria la fausse
baronne au cocher.
Asie pouvait compter sur l'inviolable discrétion d'une marchande à la toilette appelée madame Nourrisson , également connue sous le nom de madame de Sainte-Estève , qui lui prétait non-seulement son individualité, mais encore sa boutique , où souvent Asie trouvait un refuge. Asie était là comme chez elle , car elle occupait une chambre dans le logement de madame Nourrisson. Elle paya le fiacre et
118 PKEHIÈRK PàRTIE.
monta dans sa chambre, après avoir salue madame Nourrisson de manière à lui faire comprendre qu'elle n'avait pas le temps d'échanger deux mots.
Une fois loin de tout espionnage, Asie se mit à déplier les papiei» avec les soins que les savants prennent pour dérouler des palimpsestes. Après avoir lu ces instructions , elle jugea nécessaire de transcrire sur du papier h lettre les lignes destinées à Lucien ; puis elle descendit chez madame Nourrisson, qu'elle fit causer pendant qu'une petite fille de boutique alla chercher un fiacre sur le boulevard des Italiens. Asie eut ainsi les adresses de la duchesse de Maufrigneuae et do madame de Sérizy , que connaissait madame Nourri$aOQ par ses relations avec les femmes de chambre.
Ces diverses courses , ces occupatioQ$ mi-* nutieuses employèrent plus de deux heures.
Madame la duchesse de Maufrigneuae, qui demeurait en haut du faubourg Saint^Ho^ noré , fit attendre madame de Sainte-Eatève pendant une heure , quoique la femmo de chambre lui eût fait passer par la perte de son boudoir , après y avoir frappé , la carta
ik coNcmftBiii. 110
àt mbdataiê et Saint*£stéye, sur laquelle Asie avait lécrit : Venue pour démarche urgetUe concernant Lucien.
Au {premier rafou qu'elle jeta sur la figure <te le dwehesse, Asie comprit combien sa ▼îsîte était intempestive ; aussi s'excvsa-t^^e d'avoir troublé fe rej^osde madame la dudkesse ttir te péril dans lequel se trouvait Lucien. ..
— Qui étes-vous?... demanda la duciiesie salw audliae formule de politesse , en toisant Asie qui pouvait bien être prise pour une bwonne par maître Massol dans la salle dès Pas^PlsrdtaS) mais qui , sur les tapis du petit salon de l'hôtel de Gadignan, faisait l'effet d'une taehe de cambouis sur une robe de satin blanc.
— 4t suis une marchande à la toilette , madame la duchesse ; car en semblables conjonctures , on s'adresse aux femmes dont la profesE^n repose sur une discrétion absolue.
Je n'ai jamais trahi personne , et Dieu sait eombien de grandes dames m'ont confié leurs diamants pour un mois , en demandant des parures en faux absolument semblables aux leurs...
— Vous avez un autre nom? dit la duchesse en souriant de la réminiscence que provoquait en elle cette réponse.
— Oui , madame la duchesse , je suis madame de Sainte-Estève dans les grandes occasions , mais je me nomme dans le commerce madame Nourrisson.
— Bien, bien..., répondit vivement la duchesse en changeant de ton.
— Je puis, dit Asie en continuant, rendre de grands services, car nous avons les secrets des maris aussi bien que ceux des femmes.
J'ai fait beaucoup d'affaires avec M . de Marsay , que madame la duchesse...
— Assez l assez!... s'écria la duchesse, occupons-nous de Lucien...
— Si madame la duchesse veut le sauver , il faudrait qu'elle eût le courage de ne pas perdre de temps à s'habiller ; d'ailleurs madame la duchesse ne pourrait pas être plus belle qu'elle ne l'est en ce moment. Vous êtes jolie à croquer , parole d'honneur de vieille femme ! Enfin, ne faites pas atteler, madame, et montez en fiacre avec moi... Venez chez madame de Sérizy , si vous voulez éviter des
LA CONCIBIGEBII. 121
malheurs plus grands que ne le serait celui de la mort de ce chérubin...
— Allez ! je vous suis, dit alors la duchesse après un moment d'hésitation. A nous deux , nous donnerons du courage à Léontine.
Une b«lle dioview.
Malgré Tactivité vraiment infernale de cette Dorine du bagne, trois heures sonnaient quand elle entrait avec la duchesse de Mau* frigneuse chez madame de Sérizy , qui demeurait rue delà Ghaussëe-d'Antin. Mais là, grâce h la duchesse , il n'y eut pas un instant de perdu. Toutes deux, elles furent aussitôt introduites auprès de la comtesse, qu'elles trouvèrent couchée sur un divan dans un chalet en miniature , au milieu d'un jardin embaumé par les fleurs les plus rares.
LÀ C01iCIEt«BRII. 123
— C'^t bieQ , dit Asie en regardant autour d'eSe , on ne pourra pas nous écouter.
— Ah ! ma chère ! je me meurs! Voyons, Diane, qu'as^tu fait?... s'écria la comtesse qui bondit comme un faon en saisissant la duehesse par les épaules et en fondant en larmes.
— Allons, Léontine, il y a des occasions où les femmes comme nous ne doivent pas pleurer, mais agir, dit la duchesse en forçant la comtesse à se rasseoir avec elle sur le ca-^ nap^.
Asie étudia cette comtesse avec ce regard particulier aux vieilles rouées, et qu'elles promènent sur Pâme d'une femme avec la rapidité des bistouris de la chirurgie fouillant une plaie. La compagne de Jacques Colliu reconnut alors les traces du sentiment le plus rare cheis les femmes du monde ; une vraie douleur!... cette douleur qui fait des sillons ineffaçables dans le cœur et sur le visage.
Dans la mise, pas la moindre coquetterie! La comtesse comptait alors quarante-cinq printemps , et son peignoir en mousseline imprimée, chiffonné, laissait voir le corsage sans
124 PREHIÈBE PARTIE.
aucune préparation, ni corset!... Les yeux cerclés d'un tour noir , les joues marbrées , attestaient des larmes amères. Pas de ceinture au peignoir. Les broderies de la jupe de dessous et de la chemise étaient fripées. Les cheveux ramassés sous un bonnet de dentelle, ignorant les soins du peigne depuis vingtquatre heures, montraient une courte natte gréle et toutes les mèches à boucles dans leur pauvreté. Léontine avait oublié de mettre ses fausses nattes.
— Vous aimez pour la première fois de votre vie..., lui dit sentencieusement Asie.
Léontine alors aperçut Asie et fit un mouvement d'eflfroi.
— Qui est-ce , ma chère Diane? dit-elle •A la duchesse de Maufrigneuse.
— Qui veux-tu que je t'amène , si ce n'est une femme dévouée à Lucien et prête à nous servir?
Un type die PariitieMae.
Asie avait deviné la vérité. Madame de Serizy 9 qui passait pour être une des femmes du monde les plus légères, avait eu , pour le marquis d'Aiglemont, un attachement de dix années. Depuis le départ du marquis pour les colonies , elle était devenue folle de Lucien et Pavait détaché de la duchesse de Maufrigneuse, ignorant, comme tout Paris d'ailleui*s, l'amour de Lucien pour Esther. Dans le grand monde , un attachement constaté gâte plus la r^utation d'une femme que dix aventures
136 PKEHiftRC PABTIB.
secrètes, à plus forte raison deux attachements.
Néanmoins , comme personne ne comptait avec madame de Sérizy , Thistorien ne saurait garantir sa vertu à deux écornures. C'était une blonde de moyenne taille , conservée comme les blondes qui se sont conservées , c'est-2(-dire paraissant à peine avoir trente ans, fluette sans maigreur, blanche, à cheveux cendrés; les pieds, les mains , le corps d'une finesse aristocratique ; spirituelle comme une Ronquerolles , et par conséquent aussi méchante pour les femmes qu'elle était bonne pour les hommes. Elle avait toujours été préservée par sa grande fortune , par la haute position de son mari , par celle de son frère le marquis de Ronquerolles, des déboiriM dont eût été sans doute abreuvée toute autre femme qu'elle. Elle avait un grand mérite ; elle était franche dans sa dépravation , elle avouait son oulte pour les moeurs de la régence.
Or, k quarante-deux ans, cette femme, pour qui les hommes avaient été jusque4à d'agréables jouets , et à qui , chose étrangt ,
Ik COIfCIlBGBIIE. 197
elle avait accordé beaucoup en ne voyant dans Tamour que des sacrifices à subir pour les dominer , avait été saisie à Taspect de Lu« cien par un amour semblable à celui du baron de Nucingen pour Esther. Elle avait alors aimé, comme venait de le lui dire Asie, pour la première fois de sa vie. Ces transpositions de jeunesse sont plus fréquentes qu'on ne croit chez les Parisiennes , chez les grandes dames 9 et causent les chutes inexplicables de quelques femmes vertueuses au moment où Qlles atteignent au port de la quarantaine. JLa duchesse de Maufrigneuse était la seule confidente de cette passion terrible et complète , dont les bonheurs, depuis les sensations enfantines du premier amour jusqu'aux gigantesques folies de la volupté , rendaient Léontine folle et insatiable.
L'amour vrai , comme on sait , est impitoyable. La découverte d'une. Esther avait été suivie d'une de ces ruptures colériques où chez les femmes la rage va jusqu'à l'assassinat ; puis la période des lâchetés, auxquelles l'amour sincère s'abandonne avec tant de délices , était venue. Aussi , depuis un mois ,
la comtesse aurait-elle donné dix ans de sa vie pour revoir Lucien pendant huit jours.
Enfin, elle en était arrivée h accepter la rivalité d'Esther, au moment où, dans ce pa*roxysme de tendresse, avait éclaté, comme une trompette du jugement dernier , la nouvelle de l'arrestation du bien-aimé. La comtesse avait failli mourir, son mari l'avait gardée lui-même au lit, en craignant les révélations du délire, et, depuis vingt-quatre heures, elle vivait avec un poignard dans le cœur. Elle disait, dans sa fièvre, à son mari : — Délivre Lucien, et je ne vivrai plus que pour toi !
A«i« ea pa^'^aa eu Daaab*.
— Il ne s'agit pas de faire des yeux de chèvre morte, comme dit madame la duchesse, s'écria la terrible Asie en secouant la comtesse par le bras. Si vous voulez le sauver, il n'y a pas une minute h perdre. 11 est innocent , je le jure sur les os de ma mère !
— Oh! oui, n'est<:e pas?... cria la comtesse en regardant avec bonté l'a&euse commère.
. — Mais, dit Asie en continuant, si. M. Camusot Yinterroge mal, avec deux phrases il
130 PREMltBE PA.RTIK*
peut en faire un coupable; et, si vous avez le pouvoir de vous faire ouvrir la Conciergerie et de lui parler , partez à l'instant et remettez-lui ce papier... Demain il sera libre, je vous le garantis... Tirez-le de là , car c'est vous qui l'y avez mis..»
— Moi !
— Oui, vous!... Vous autres grandes dames, vous n'avez jamais le sou, même quand vous êtes riches à raillions. Quand je me donnais le luxe d'avoir des gamins , ils avaient leurs poches pleines d'or! je m'amusais de leur plaisir. C'est si bon d'être à la fois mère et maîtresse ! Vous autres , vous laissez crever de faim les gens que vous aiinez, sans vous enquérir de leurs affaires. Esther , eWé , ne faisait pas de phrases : elle a donné , au prix de la perdition de son corps et de son âme, le million qu'on demandait à votre Lu* cien , et c'est ce qui l'a mis dans la situation où il est...
— Pauvre fille ! elle a fait cela? je l'aime. . . , dit Léontine.
— Ah ! maintenant , dit Asie avec une Ironie glaciale.
LA COlfCISRGSBlS. 131
— Elle était bien belle! mais maintenant, mon ange, tu es bien plus belle qu'elle... et le mariage de Lucien avec Clotilde est si bien rompu , que rien ne peut le remmancher, dit tout bas la duchesse à Léontine.
L'effet de cette réflexion et de ce calcul fut tel sur la comtesse, qu'elle ne souffrit plus ; elle se passa les mains sui* le front, elle fut jeune.
— Allons, ma petite , haut la patte et du train ! dit Asie , qui vit cette métamorphose et en devina le ressort.
— Mais , dit madame de Maufrîgneuse , s'il faut empêcher avant tout M. Gamusot d'interroger Lucien , nous le pouvons en lui écrivant deux mots , que nous allons envoyer au Palais par ton valet de chambre, Léontine?
— Rentrons alors chez moi, dit madame de Sérizy.
Voici ce qui se passait au Palais , pendant que les protectrices de Lucien obéissaient aux ordres tracés par Jacques GoUin.
LA. TOATURE MODERNE.
Obssrratickn.
Les gendarmes transportèrent le moribond sur une chaise placée en face de la croisée dans le cabinet de M. Gamusot, qui se trouvait assis dans son fauteuil devant son bureau. Coquart , sa plume à la main , occupait une petite table à quelques pas du juge.
La situation des cabinets des juges d'instruction n'est pas indiiSerente , et si ce n'est
134 DEUXIÈHB PAETIE.
pas avec intention qu'elle a été choisie , on doit avouer que le hasard a traité la justice en sœur. Ces magistrats sont comme les peintres, ils ont besoin de la lumière égale et pure qui vient du nord , car le visage de leurs criminels est un tableau dont Fétu de doit être constante. Aussi , presque tous les juges d'instruction placent-ils leurs bureaux comme était celui de Gamusot , de manière à tourner le dos au jour, et conséquemment à laisser la face de ceux qu'ils interrogent exposée à la lumière. Pas un d'eux, au bout de six mois d'exercice , ne manque à prendre un air distrait, indifférent, quand il ne porte pas de lunettes , tant que dure un interrogatoire.
C'est à un subit changement de visage , observé par ce moyen et causé par une question faite à brûle-pourpoint, que fut due la découverte du crime commis par Castaing ^ au moment où, après une longue délibération avec le procureur général, le juge allait rendre ce criminel à la société , faute de preuves. Ce petit détail peut indiquer aux gens les moins compréhensifs combien est vive , inté-
LA TORTUBE MODERNE. 135
ressante , curieuse , dramatique et terrible la lutte d*une instruction criminelle , lutte sans témoins , mais toujours écrite. Dieu sait ce qui reste sur le papier de la scène la plus glacialement ardente , où les yeux, Taccent, un tressaillement dans la face , la plus légère couche de coloris ajoutée par un sentiment , tout a été périlleux comme entre sauvages qui s'observent pour se découvrir et se tuer. Un procès- verbal , ce n'est donc plus que les cendres de l'incendie.
— Quels sont vos véritables noms? demanda Gamusot à Jacques Gollin.
— Don Carlos Herrera , chanoine du chapitre royal de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII.
Il faut faire observer ici que Jacques Gollin parlait le français comme une vache l'espagnol , en baragouinant de manière à rendre ses réponses presque inintelligibles et k s'en faire demander la répétition. Les germanismes de M. de Nucingen ont déjà trop émaillé cette scène pour y mettre d'autres phrases soulignées diflSciles à lire , et qui nuiraient h la rapidité d'un dénoûment.
Caname qumi !• forçat promue ^vil «si mn
kr^M.
— Vous avez des papiers qui constatent les qualités dont vous parlez? demanda le juge.
— Oui, monsieur, un passe-port, une lettre de Sa Majesté Catholique qui autorise ma mission... Enfin, vous pouvez envoyer immédiatement k l'ambassade d'Espagne deux mots que je vais écrire devant vous , je serai réclamé. Puis , si vous aviez besoin d'autres preuves , j'écrirais à Son Éminence le grand
LA TORTUBE MODERNE. 137
aumônier de France , et il enverrait aussitôt ici son secrétaire particulier.
— Vous prétendez-vous toujours mourant?
dit Camusot. SI vous aviez véritablement éprouvé les souffrances dont vous vous êtes plaint depuis votre arrestation , vous devriez être mort, reprit le juge avec ironie.
— Vous faites le procès au courage d'un innocent et à la force de son tempérament !
répondit avec douceur le prévenu.
— Goquart, sonnez ! faites venir le médecin de la Conciergerie et un infirmier. Nous allons être obligés de vous ôter votre redingote et de procéder à la vérification de la marque sur votre épaule, reprit Camusot.
— Monsieur, je suis entre vos mains.
Le prévenu demanda si son juge aurait la bonté de lui expliquer ce qu'était cette marque , et pourquoi la chercher sur son épaule ? Le juge s'attendait à cette question.
— Vous êtes soupçonné d'être Jacques Collin, forçat évadé, dont l'audace ne recule devant rien, pas même devant le sacrilège. . . , dit vivement le juge en plongeant son regard dans les yeux du prévenu.
138 DEDXiftHE PARTIK;
Jacques CoIHn ne ti^essdillit pas , ne rougit pas; il resta calme et prit un air naïvement curieux, en regardant Camusot.
— Moi! monsieur, un forçat?... Que Topdre auquel j'appartiens et Dieu vous pardonnent Une pareille méprise ! dites-moi tout ce que je dois faire pour vous éviter de persister dans une insulte si grave envers le droit des gens, envers l'Église, envers le roi mon maître.
Le juge expliqua , sans répondre , au prévenu que s'il avait subi la flétrissure infligée alors par les lois aux condamnés aux travaux forcés , en lui frappant sur l'épaule les letti^es reparaîtraient aussitôt.
— Ah! monsieur, dit Jacques GoUin, il serait bien malheureux que mon dévouement k la cause royale me devint funeste.
— Expliquez-vous, dit le juge, vous êtes ici pour cela.
— £h bien , monsieur, je dois avoir bien des cicatrices dans le dos , car j'ai été fusillé par derrière , comme traître au pays , tandiâ que j'étais fidèle à mon roi , par les constitu-^ tionnels qui m'ont laissé pour mort.
LA TOBTORB HODBBNE. 139
— Vous avez été fusillé , et vous vivez ! . . . dit Gamusot.
— J'avais quelques intelligences avec les soldats, h qui des personnes pieuses avaient remis quelque argent; et, alors, ils m*ont placé si loin, que j'ai seulement reçu des balles presque mortes , les soldats ont visé le dos. C'est un fait que Son Excellence l'ambassadeur pourra vous attester...
— Ce diable d'homme a réponse à tout.
Tant mieux, d'ailleurs, pensait Camusot, qui ne paraissait aussi sévère que pour satisfaire aux exigences de la justice et de la police.
Admirable InTcntion 4* Jacques Collin«
— Comment un homme de votre caractère s*e6t-il trouvé chez la maîtresse du baron de Nucingen? et quelle maîtresse? une ancienne fille !... demanda le juge après une pause.
— Voici pourquoi Ton m'a trouvé dans la maison d'une courtisane, monsieur, répondît Jacques Gollin. Mais avant de vous dire la raison qui m'y conduisait , je dois vous faire observer qu'au moment où je franchissais la première marche de l'escalier, j'ai été saisi par l'invasion subite de ma maladie , je n'ai
LA TORTDRE HODBBNE. 141
donc pas pu parlera temps à cette fille. J'avais eu connaissance du dessein que méditait mademoiselle Esther de se donner la mort , et comme il s'agissait des intérêts du jeune Lucien de Rubempré , pour qui j'ai une affection particulière, dont les motifs sont sacrés, j'allais essayer de détourner la pauvre créature de la voie où la conduisait le désespoir : je voulais lui dire que Lucien devait échouer dans sa dernière tentative auprès de mademoiselle Glotilde ; et, en lui apprenant qu'elle héritait de sept millions, j'espérais lui rendre le courage de vivre. J'ai la certitude, monsieur le juge , d'avoir été la victime des se. crets qui me furent confiés. A la manière dont j'ai été foudroyé , je pense que le matin même on m'avait empoisonné \ mais la force de mon tempérament m'a sauvé. Je sais que, depuis longtemps , un agent de la police politique me poursuit et cherche à m'envelopper dans quelque méchante affaire. . . Si , sur ma demande, lors de mon arrestation , vous aviez fait venir un médecin, vous auriez eu la preuve de ce que je vous dis en ce moment sur l'état de ma santé. Croyez, monsieur, que
142 BBUXIÈHB PABTIE.
des personnages , placés au-dessus de nous , ont un intérêt violent à me confondre aveo quelque scélérat pour avoir le droit de se défaire de moi. Ce n'est pas tout gain que de servir les rois, ils ont leurs petitesses ; mais l'Église seule est parfaite.
Il est impossible de rendre le jeu de physionomie de Jacques Gollih , qui mit avec intention dix minutes à dire cette tirade, phraâe à phrase; tout en était si vraisemblable, surtout l'allusion à Corentin , que le juge en fut ébranlé.
- Pouvez-vous me confier les causes de votre affection pour M. Lucien de Rubempré...?
— Ne les devinez-vous pas? j'ai soixante ans, monsieur... Je vous en supplie, n'écrivez pas cela... c'est... faut-il donc absolument?...
— Il est dans votre intérêt, et surtout dans celui de Lucien de Rubempré, de tout dire, répondit le juge.
— Eh bien! c'est... 6 mon Dieu!... c'est mon fils ! ajouta-t-il en murmurant.
Et il s'évanouit.
— N'écrivez pas cela , Goquart , dit Camusot tout bas.
Goquart se leva pour aller prendre une petite fiole de vinaigre des quatre voleurs.
— Si c'est Jacques Gollin , c*est un bien grand comédien!... pensait Gamusot.
Goquart faisait rçspirer du vinaigre au vieux forçat que le juge examinait avec une perspicacité de lynx et de magistrat.
Fin eon<r« Un, qa«ll« •■ sera la flu T
— Il faut lui faire ôter sa perruque , dit Gamusot en attendant que Jacques Collin eût repris ses sens.
Le vieux forçat entendit cette phrase et frémit de peur, car il savait quelle ignoble expression prenait alors sa physionomie.
— Si vous n'avez pas la* force d'ôter votre perruque... oui, Goquart, ôtez-la, dit le juge à son greffier.
Jacques Gollin avança la tête vers le greffier
LA TORTVAK flODKRlfE. 145
a?ec une résignation admirable ; mais alors sa tête dépouillée de cet ornement fut épouvantable à voir, elle eut son caractère réel. Ce spectacle plongea Gamusot dans une grande incertitude. En attendant le médecin et un infirmier, il se mit à classer et à examiner tous les papiers et les objets saisis au domicile de Lucien. Après avoir opéré rue Saint- George, chez mademoiselle Esther, la justice était descendue quai Malaquais y faire des perquisitions.
— Vous mettez la main sur les lettres de madame la comtesse de Sérizy, dit Carlos Herrera ; mais je ne sais pas pourquoi vous avez tous les papiers de Lucien.
— Lucien de Bubempré, soupçonné d'être votre complice, est arrêté, répondit le juge, qui voulut voir quel effet produirait cette nouvelle sur son prévenu.
— Vous avez fait un grand malheur, car il est tout aussi innocent que moi , répondit le faux Espagnol sans montrer la moindre émotion.
— Nous verrons, nous n'en sommes encore qu'à votre identité , reprit Camusot surpris
UNE I1I8TRVCTI01I CUMIRELLE. 13
146 BmxflniB ^artii.
de la tranquillité é» prëveno. ^ viau^ ét^ rëeltement don Cairlos Herrera , ce faîl efaiiilgérait imntédiatenieRl la situatk)Ef de Lucien Chardon.
— Oui, e'était bien madame Charma , ma^ demoîsdle de Rubemprë ! dit Carlos en tturmurant. Ah 1 c'ert une des plus grandes fautes de ma vief
Il leva les yeux a» eiel ; et , à la manM^ dont il agita ses lèvres, il pavût dire une prière fervente.
— Hais si vous ètfes Jacques Cbliin, slla été selemment le compagnon d'un forçat évadé, d^un sacrilège , tous les crimes que la justice soupçonne deviennent plus que probables.
Carlos Hemrera Ait de bronze en écoutant cette phrase habilement dite par le juge , et pour toute* réponse à ces mots sciemment, forçat évadé! il levait leS' mains par un gesCe noblement douloureux.
— M. Tabbé , vepnt le juge avec une excessive politesse , si vous étes^don Carlos Herrera, vous nous pardonnerez tout ce que nous sommes obligés de foire dans Tiniérét de la justice et de la vérité...
LA TMTVRB «OBEKNK. 147
Jaequffi CoWm devina le piège au seul soa et voix du juge, q«MiQd il prononça M. l'abbé; h eonkniABce de cel; homme fut ia même.
Camufiot attendait un mouveoient de joie qui euiétë oomme ua premier indice de b qualité de fon^t, par le contentement ineffable du criminel trompant eon juge; mais il trouva le héros du bagne sous les armes de la dissimulation la plus machiavélique.
— Je suis diplomate et j'appartiens à un ordre où l'on fait des vœux bien austères, répondit Jacques CoUin avec une douceur apostolique; je comprends tout et je suis habitué à souffrir. Je serais déjà libre , si vous aviez découvert chez moi la cachette où sont mes papiers ; car je vois que vous n'avez saisi que des papiers insignifiants...
Ce fut un coup de grâce pour Camusot.
Jacques Collin avait déjà contre-balancé, par son aisance et sa simplicité, tous les soupçons que la vue de sa tête avait fait naître.
— Où sont ces papiers?...
— Je vous en indiquerai la place , si vous voulez faire accompagner votre délégué par un secrétaire de légation de l'ambassade d'Es-
pagne, qui les recevra et à qui vous en répondrez ; car il s'agit de mon état , de pièces diplomatiques et de secrets qui compromet* tent le feu roi Louis XVIil. Ah ! monsieur, il vaudrait mieux... Enfin, vous êtes magîs* trat!... D'ailleurs l'ambassadeur, à qui j'en appelle de tout ceci , appréciera.
L* MUirqB* «ut aWli*.
En ce moment, le médecin et l'infirmier entrèrent après avoir été annoncés par l'huissier.
— Bonjour, monsieur, dit Gamusot au médecin, je vous requiers pour constater rétat où se trouve le prévenu que voici. Il dit avoir été empoisonné , il prétend être à la mort depuis avant^Iiier; voyez s'il y a du danger à le déshabiller et h procéder à la vérification de la marque...
Le médecin prit la main de Jacques Collîn,
150 DBOXltHE PARTIE.
lui tata le pouls , lui demanda de présenter la langue, et le regarda très-attentivement.
Cette inspection dura dix minutes enviroû.
— Le prévenu, répondit le médecin, a beaucoup souffert , mais i) jouit en ce moment d'une grande force...
— Cette force factice est due , monsieur , à l'excitation nerveuse que me cause mon étrange situation, répondit Jacques Collin avec la dignité d'un évéque.
— Cela se peut , dit le médecin.
Sur un signe du juge , le prévenu fut déshabillé, on lui laissa son pantalon, mais ou le dépouilla de tout , même de sa ehepnise ; et alors on put admirer un torse velu d'une puissance cydopéenne. C'était l'Hercule Fmv nèse de Naples sans sa colossale exagération.
— A quoi la nature destine-t*eUe des bommes ainsi bâtis!... dit le médecin à Camusot.
L'huissier revint avec cette espàee de batte en ébène qui , depuis un temps immémorial , est l'insigne de leur fonction et qu'on appelle une verge; il en frappa plusieurs coups & l'endroit où le bourreau avait appliqué les
LA TOKTVBB MODERNE. 151
fatales lettres. Dix-sept trous reparurent alors, tous caprieieusemeat distribués; mais, malgré le soin avec lequel on examina le dos, on ne vit aucune forme de lettres. Seulement l'huissier fit observer que la barre du T se trouvait indiquée par d^x trous dont l'intervalle avait la longueur de cette barre entre les deux virgules qui la terminent à chaque bout , et qu'un autre trou marquait le point final du corps de la lettre.
— C'est néanmoins bien vague , dit Camusot en voyant le doute peint sur la figure du médecin.
Carlos demanda qu'on fit la même opératio& «ur l'autre épaule et au milieu du dos.
Une quinzaine d'autres cicatrices reparurent qu« le médecin observa sur la réclamation de l'Espagnol, et il déclara que le dos avait été si profondément labouré par des plaies, que la marque ne pourrait reparaître dans le cas où l'exécuteur l'y aurait imprimée.
En ce moment un garçon de bureau de la préfecture de police entra , remit un pli à M. Camusot et demanda la réponse. Après avoir lu , le magistrat alla parler à Coquart, mais si bien dans Toreille que personne ne put rien entendre. Seulement , à un regard de Camusot, Jacques CoUin devina qu'un renseignement sur lui venait d*étre transmis par le préfet de police.
— J'ai toujours l'ami de Peyrade sur les talons, pensa Jacques Collin ; si je le connais-
LA TOKTUBE HODEHNE. 153
sais , je me débarrasserais de lui comme de Contenson. Pourrai-je encore une fois revoir Asie?...
Après avoir signé le papier écrit par Coquart, le juge le mit sous enveloppe et le tendit au garçon de bureau des délégations.
Le bureau des délégations est un auxiliaire indispensable à la justice. Ce bureau, présidé par un commissaire de police nul hoc, se compose d'officiers de paix qui exécutent, avec l'aide des commissaires de police de chaque quartier, les mandats de perquisition et même d'arrestation chez les personnes soupçonnées de complicité dans les crimes ou dans les délits. Ces délégués de l'autorité judiciaire épargnent alors aux magistrats chargés d'une instruction un temps précieux.
Le prévenu, sur un signe du juge, fut alors habillé par le médecin et par l'infirmier, qui se retirèrent , ainsi que Thuissier. Gamusot s'assit à son bureau, jouant avec sa plume.
— Vous avez une tante, dit brusquement Camusot à Jacques Collin.
— Une tante 1 répondit avec étonnement don Carlos Herrera ; mais, monsieur, je n'ai
point de papeot, je suis Teaftint non reeoaini du feu due d'Ossuna,
Et en lui-même il se disait : Ils bridenii afludon au jeu de cadie-eoefae, qui d'aîileurs est une eofuntiiie image de la lutte terriUs entre la justice et le mminel.
— Bafai dit Camusot. Allons, vous avez eoicoire votre 4ante, mademoiselle laequbdtîiie €oilin , que vous ave«s placée «ous le nom bi<^ zarre d'Asie auprès do k deoidsdle Bstfaer«
Jaequos CoHin fit un insouciant mouvenioot d'iules, pap£Mtement en hansonie avec Tair de curiosité par lequel il aociieilbît ios per(rfes du juge qui rexamiaait avec un^ at^ teation narquoise.
— Prenez giofde, reprit Camisot. BcMtes^ moi bien.
— Jo vofis écoule, monsieur.
Ékâim <U ét/*n— d'Jkàlm.
Vulre tanle est marchande au Temple ; son eonraen» est gévé par une mttdemeisdle Paeeard, sœur d'un condamné, ti^è^b&nnéte fille d'ailleurs, surnommée la Romette, reprît le JQge. La j^dce est sur les traces de TOtre tante , et dans qudques heures nous ativons des preuves décisive». Cette femme vous est bie» dévouée...
— €onfeinQez, monsieur le juge, dit ù*anqnillement Jacques Collin en réponse à une panse de Camusot, je vous écoute.
156 lIBUXltlIB PART».
— Votre tante , qui compte environ cinq ans de plus que vous , a été la maîtresse de Marat d'odieuse mémoire. C'est de cette source ensanglantée que lui est venu le noyau de la fortune qu'elle possède... C'est, selon les renseignements que je reçois , une trèshabile receleuse, car on n'a pas encore de preuves contre elle. Après la mort de Marat, elle aurait appartenu, selon les rapports que je tiens entre les mains, à un chimiste condamné a mort en l'an vni pour crime de fausse monnaie. Elle a paru comme témoin dans le procès. C'est dans cette intimité qu'elle aurait acquis des connaissances en toxicologie. Elle a été marchande à la toilette de l'an IX à i805. Elle a subi deux ans de prison en 1807 et 1808, pour avoir livré des mineures & la débauche... Vous étiez alors poursuivi pour crime de faux; vous aviez quitté la maison de banque où votre tante vous avait placé comme commis, grâce à l'éducation que vous aviez reçue et aux protections dont jouissait votre tante auprès des personnages à la dépravation desquels elle fournissait des victimes... Tout ceci ressem*
LA TOBTURB flODEBNE. 157
blerait peu k la grandesse des ducs d'Ossuoa... Persistez-vous dans vos dënëgations?...
Jacques CoUin écoutait M. Camusot en pensant à son enfance heureuse , au collège des Oratoriens d'où il ëtait sorti , méditation qui lui donnait un air véritablement étonné.
Malgré Thabileté de sa diction interrogative, Camusot n'arracha pas un mouvement à celte physionomie placide.
— Si vous avez fidèlement écrit l'explication que je vous ai donnée en commençant, vous pouvez la relire., répondit Jacques Collin , je ne puis varier... Je ne suis pas allé chez la courtisane , comment saurais-je qui elle avait pour cuisinière? Je suis tout à fait étranger aux personnes de qui vous me parlez.
— Nous allons procéder, malgré vos dénégations, à des confrontations qui pourront diminuer votre assurance.
— Un homme déjà fusillé une fois est habitué à tout , répondit Jacques Collin avec douceur.
Camusot retourna visiter les papiers saisis en attendant le retour du chef de la sûreté
158 OBCXlim PARTIE.
dont la diligence fut extrême; car il était onze heures et demie, Finterrogatoire avait commencé vers dix heures , et Fhuissier vint annoncer au juge, à voix basse , l'arrivée de Bibi-Lupin.
— Qu'il entre! répondit M. Camusot.
d* plwUn «•«
£n entrant, fiibi-Lupin, de qui l'on atten> dait un : <( C'est bien lui!... » resta surpris. Il ne reconnaissait plus le visage de sa pra^ tique dans une face criblée de petite vérole. Cette hésitation frappa le juge.
— C'est bien sa taille , sa corpulence , dit l'agent. Ah ! c'est toi, Jacques Collin, reprit-il ea examinant les yeux, la coupe du front et les oreilles... Il y a des choses qu'on ne peut pas déguiser... C'est parfaitement lui, M. Camusot... Jacques a la cicatrice d'un coup de
160 DEUXIÈHE PARTIE.
couteau dans le bras gauche, faites-lui dter sa redingote, vous allez la voir...
De nouveau Jacques Gollin fut obligé de se dépouiller de sa redingote , Bibi-Lupin retroussa la manche de la chemise et montra la cicatrice indiquée.
— C'est une balle, répondit don Carlos Herrera, voici bien d'autres cicatrices.
— Ah ! c'est bien sa voix! s'écria Bibi-Lupin.
— Votre certitude , dit le juge , est un simple renseignement , ce n'est pas une preuve.
— Je le sais, répondit humblement Bibi- Lupin ; mais je vous trouverai des témoins.
Déjà l'une des pensionnaires de la maison Vauquer est là..., dit-il en regardant CoUia.
La figure placide que se faisait Collin ne vacilla pas.
— Faîtes entrer cette personne, dit péremptoirement M. Camusot, dont le mécontentement perça , malgré son apparente indifférence.
Ce mouvement fut remarqué par Jacques Collin, qui comptait peu sur la sympathie de
son juge d'instruction , et il tomba dans une apathie produite par la violente méditation à laquelle il se livra pour en rechercher la cause. L'huissier introduisit madame Poiret, dont la vue inopinée occasionna chez le forçat un léger tremblement, mais cette trépidation ne fut pas observée par le juge, dont le parti semblait pris.
— Comment vous nommez-vous? demanda le juge en procédant à l'accomplissement des formalités qui commencent toutes les dépositions et les interrogatoires.
Madame Poiret, petite vieille, blanche et ridée conmie un ris de veau, vêtue d'une robe de soie gros bleu , déclara se nommer Cliristine-Michelle Michonneau, épouse du sieur Poiret, être âgée de cinquante et un ans, être née à Paris , demeurer rue des Poules, au coin de la rue des Postes, et avoir pour état celui de logeuse en garni.
— Vous avez habité, madame, dit le juge, une pension bourgeoise en i8i8 et i8i9, tenue par une dame Vauquer ?
— Oui, monsieur, c'est là que je fis la connaissance de M. Poiret, ancien employé re-
162 DKDXIÈME PARTIE.
traité, devenu mon mari, que, depuis un an, je garde au lit... pauvre homme! il est bien malade. Aussi ne saurais-je rester pendant longtemps hors de ma maison...
— Il se trouvait alors dans cette pension un certain Vautrin ? demanda le juge.
— Oh , monsieur! c'est toute une histoire :
c'était un affreux galérien...
— Vous avez coopéré à son arrestation?
— C'est faux, monsieur...
— Vous êtes devant la justice, prenez garde!... dit sévèrement M. Gamusot.
Madame Poiret garda le silence.
— Rappelez vos souvenirs , reprit Gamusot .Vous souvenez-vous bien de cet homme?. . . le reconnaîtriez-vous ?
— Je le crois.
— Est-ce l'homme que voici ? dit le juge.
Madame Poiret mit ses conserves et regarda
l'abbé Garlos Herrera.
— G'est sa carrure, sa taille, mais... non... si... Monsieur le juge, reprit-elle, si je pouvais voir sa poitrine nue , je le reconnaîtrais à l'instant.
Le juge et le greffier ne purent s'empêcher
LA TOftTDRE HODEftlIE. 165
de rire, malgré la gravite de leurs fonctions. Jacques Collin partagea leur hilarité , mais avec mesure. Le prévenu n'avait pas remis la redingote que Bibi-Lupin venait de lui ôter ; et sur un signe du juge, il ouvrit complaisamment sa chemise*
— Voilà bien sa palatine; mais elle a grisonné, M. Vautrin, s'écria madame Poiret.
Aad«e« du préT««u.
— Que répondez-vous à cela? demanda le
juge.
— Que c*est une folle! dit Jacques CoUin.
— Ah ! mon Dieu ! si j'avais un doute, cap il n'a plus la même figure, cette voix suffirait ; c'est bien lui qui m'a menacée... Ah! c'est son regard !
— L'agent de la police judiciaire et cette femme n'ont pas pu, reprit le juge en s'adressant à Jacques GoIIin, s'entendre pour dire de vous les mêmes choses , car ni l'un ni l'autre
LA. TORTURE MODERHE. 165
ne VOUS avaient vu; comment expliquez-vous cela?
— La justice a commis des erreurs encore plus fortes que celle à laquelle donneraient lieu le témoignage d'une femme qui reconnaît un homme au poil de sa poitrine et les soupçons d'un agent de police, répondit Jacques Collin. On trouve en moi des ressemblances de voix, de regards, de taille avec un grand criminel, c'est déjà vague. Quant à la réminiscence qui prouverait entre madame et mon Sosie des relations dont elle ne rougit pas... vous en avez ri vous-même. Voulez-vous, monsieur, dans l'intérêt de la vérité, que je désire établir pour mon compte plus vivement que vous ne pouvez le souhaiter pour celui de la justice, demander à cette dame... Foi...
— Poiret...
— Poret. Pardonnez (je suis Espagnol), si elle se rappelle les personnes qui habitaient cette... Comment nommez-vous la maison?...
— Une pension bourgeoise, dit madame Poiret.
— Je ne sais ce que c'est, répondit Jacques CoUin.
166 DEVXIÈIIB PARTIE.
— C'est une maison où l'on dîne et où l'on déjeune par abonnement.
— Vous avez raison , s*écria Camusot qui fit un signe de tête favorable à Jacques Gollin, tant il fut frappé de l'apparente bonne foi avec laquelle il lui fournissait les moyens d'arriver à un résultat. Essayez de vous rappeler les abonnés qui se trouvaient dans la pension lors de l'arrestation de Jacques Collin.
— Il y avait M. de Rastignac, le docteur Bianchon, le père Goriot... mademoiselle Taillefer...
— Bien , dit le juge qui n'avait pas cessé d'observer Jacques CoUin dont la figure fut impassible. Eh bien ! ce père Goriot...
— Il est mort, dit madame Poiret.
— Monsieur, dit Jacques Collin , j'ai plusieurs fois rencontré chez Lucien un M. de Rastignac, lié, je crois, avec madame de Nucingen , et , si c'est lui dont il serait question, jamais il ne m'a pris pour le forçat avec lequel on essaye de me confondre.
— M. de Rastignac et le docteur Bianchon, dit le juge , occupent tous les deux des posi-
tîons sociales telles que leur témoignage , s'il TOUS est favorable , suffirait pour vous faire élargir. Coquart, préparez leurs citations.
En quelques minutes les formalités de la déposition de madame Poiret furent terminées, Coquart lui relut le procès- verbal de la scène qui venait d'avoir lieu , et elle le signa ; mais le prévenu refusa de signer, en se fondant sur l'ignorance où il était des formes de la justice française.