EN
Forma mentis œterna .
(Tacite, Machiavel.)
J. Les préludes de l’insurrection. —II. Les ouvriers de la laine. — III. Le gonfalonier Michel de Lando. — IV. La défaite .des insurgés.
On peut dire de l’humanité quelle progresse toujours semblable à elle-même, avec ses vices et ses vertus ; c’est comme le même homme qui subsiste toujours, ainsi que le disait Pascal. Poussée vers un but dont elle a conscience à peine, elle tourne souvent dans le même cercle, et l’expérience lui profite peu. Sans vouloir, comme Vico, la ramener au point de départ après une évolution normale, on peut dire qu’elle repasse quelquefois par les mêmes phases, et que certains faits de l’histoire contemporaine, par exemple, sont singulièrement éclairés par des faits analogues de l’histoire ancienne et des temps moyens. La lutte des patriciens et des plébéiens, des gibelins et des guelfes, de l’aristocratie et de la démocratie, des grands et du peuple, quel que soit le nom qu’on lui donne, sera de tous les temps. Pour l’expliquer, il n’est besoin que de descendre au fond de l’âme humaine. Il y a mieux: l’histoire se répétant sans cesse, se devine par l’histoire, et pour bien connaître la signification de certains faits du passé, il faut en quelque sorte les avoir vus se reproduire. C’est ainsi que des événements dont la portée échappe aux chroniqueurs et aux historiens venus de suite après eux, sont seulement compris et dépeints sous leur vrai jour par ceux qui en écrivent les derniers.
Ces réflexions nous sont suggérées par une étude qu’il nous a été donné de faire à Florence sur les lieux mêmes où l’action s’est passée ; nous voulons parler de l’insurrection des Ciompi ou des ouvriers de la laine, qui éclatant tout à coup en 1378 mit la République à deux doigts de sa perte. Sans le courage, le bon sens, la froide raison d’un cardeur de laine, Michel de Lando, mis à la tête de ce mouvement par les siens, et qui se tourna résolument contre eux quand ils devinrent trop exigeants, puis, sans violer un instant la loi, descendit du pouvoir avec le même calme qu’il y était monté,
la République était à jamais perdue. C’est peut-être l’unique exemple d’une révolution démocratique où le chef n’a pas complètement pactisé avec les factieux, et où, après avoir sauvé l’État mis en péril, il ne s’est pas fait proclamer sauveur. Il en est tant qui profitent alors de la peur générale pour confisquer le pouvoir à leur profit, en sortant du droit, comme ils disent, pour rentrer dans la légalité. Michel deLando n’avait-il pas pour lui l’exemple du duc d’Athènes, proclamé seigneur à vie de Florence par le peuple en 1342?
La révolution de 1378 est une véritable révolution sociale et ouvrière. Ce phénomène devait échapper aux chroniqueurs du temps, dont un, Gino Capponi, a décrit jour par jour, dans un manuscrit devenu célèbre, ce que les Italiens ont toujours appelé, par une heureuse dérivation du latin, le Tumulte des Ciompi. Machiavel, qui consacre à ce fait plusieurs pages de ses Histoires florentines, le commente avec cet esprit perspicace et profond et cette vigueur de style qui lui est propre. Le côté véritablement humain de ce soulèvement, il ne l’ignore pas; mais, poursuivant surtout l’application de l’histoire de Florence à l’histoire de Rome, il n’étudie guère dans ce phénomène que la révolte de la plèbe contre la bourgeoisie, comme il a décrit auparavant la révolte de la bourgeoisie contre les grands. Il marque cependant ce qu’il y avait de plus dans ce tumulte, c’est-à-dire une revendication, sur certains points très-justes, des ouvriers contre les patrons ; car Florence était une république démocratique, toute fondée sur le travail et l’industrie. Ce qui paraîtra surprenant, c’est que Sismondi, dans sa remarquable histoire des Républiques italiennes du moyen âge, cite es faits dont nous parlons en se bornant à reproduire brièvement l es chroniqueurs sans trop de commentaires, et cependant il écrit quand l’économie politique est née, quand les Adam Smith et les J.-B. Say ont successivement formulé, en Angleterre et en France, les lois de la nouvelle doctrine qu’il connaît bien lui-même, et sondé quelques-uns des redoutables problèmes qu’elle est appelée à résoudre. M. Edgar Quinet est le seul, parmi les historiens contemrains, qui ait bien défini ce soulèvement, mais il l’étudie d’une façon trop partiale.
L’insurrection des Ciompi, c’est la lutte du salariat contre le patronat, du travail contre le capital, qui éclate peut-être pour la première fois dans l’histoire avec les caractères'saisissants qu’elle a si subitement revêtus de nos jours ; c’est la question ouvrière,comme on l’appelle, qui commence à se révéler avec toutes ses ardeurs, avec ses impérieuses compétitions. La plèbe est secrètement poussée, conseillée par quelques ambitieux, quelque habiles, qui
espèrent s’emparer du pouvoir à ]a faveur d’un soulèvement. L’in eendie éclaire cette lutte de ses sinistres lueurs, le pillage, l’assassinat s’y mêlent, et la commune de 1871 à Paris, qui laissera dans notre histoire une page malheureusement ineffaçable, a comme un précurseur direct dans les troubles de la Florence de 1378.
Les mêmes causes amènent les mêmes effets. Il fallait, pour qu’une révolte de ce genre éclatât, qu’une grande agglomération de travailleurs fût rassemblée dans la même ville, et que les institutions de la cité, qui étaient cependant ici toutes républicaines et démocratiques, froissassent sur quelques points les sentiments d’un parti. C’est précisément ce qui avait lieu à Florence vers la lin du xiv e siècle, et c’est ce qui fait de cette révolution, dans une ville toujours si troublée, comme une révolution à part et certainement la plus curieuse, en même temps que la plus terrible. Sur ce mouvement populaire, les documents originaux abondent, quelquesuns encore inédits. Grâce à la générosité avec laquelle les archives d’État sont communiquées à Florence, il nous a été donné de les consulter et de voir se confirmer de plus en plus ce fait, que le soulèvement de 1378 est surtout une révolution ouvrière. Depuis, les sociétés modernes, vivant principalement par le travail, ont vu renaître ces agitations sociales, si graves à notre époque. L’étude à laquelle nous allons nous livrer ne servira donc pas seulement à fixer la véritable valeur d’un fait historique, mais nous en tirerons aussi cet avantage, que le passé sur ce point pourra servir de lumière au présent.