‹ Une insurrection ouvrière à Florence en 1378Chapitre 3 sur 6 · I.— Les préludes de l’insurrection · texte numérisé non relu

I.— Les préludes de l’insurrection

Avant de retracer des évènements dont le souvenir est resté légendaire dans la capitale de la Toscane, il faut dire ce qu’était Florence en 1378, quelles familles y commandaient, quelle constitution régissait l’État.

La république florentine sortait alors d’une série de crises terribles qui auraient pu anéantir un État moins puissant. Une faillite générale de tous les banquiers de Florence, auxquels les rois d’Angleterre, de France, de Naples, firent tour à tour banqueroute, s’était liquidée, en 1347, par un déficit équivalant à cent millions de francs de notre monnaie actuelle. Jamais le monde n’avait vu un pareil sinistre financier. Presque en même temps (1343) un ignoble usurpateur, le duc d’Athènes, étendait pendant dix mois sur la cité guelfe son odieuse tyrannie; enfin la grande peste de 1348, celle qu’a décrite Boccace et qui, sous le nom de peste noire, fit le

tour de l'Europe, frappait de mort les deux tiers des habitants de la Toscane.

Cependant, comme un peuple ne meurt pas tout d’un coup, et qu’il éprouve même, après les plus grands désastres, une sorte de renaissance, car c’est une loi de la nature que la mort engendre la vie, Florence, en 1378, était peu à peu redevenue prospère. Sans doute les anciennes familles qui, dans la banque, le négoce et les affaires publiques, avaient jeté naguère tant d’éclat, les Bardi, les Peruzzi, les Acciaiuoli, avaient, à la suite de leur faillite, disparu à peu près de la scène, comme étaient disparu avant eux, pour la même raison, les Mozzi, les Scali, les Frescobaldi ; mais de nouvelles maisons s’étaient élevées sur les ruines de celles-là qui n’étaient pas du reste entièrement tombées, et l’on avait vu croître ainsi au premier rang les Ricci et les Albizzi. Se disputant la prépondérance dans la cité, de rivaux ils devinrent bien vite ennemis. Alors surgissait aussi à l’horizon cette famille des Médicis, jusque-là presque ignorée, et qui devait sitôt, surpassant toutes les autres en habileté et en richesses, s’emparer de la direction des affaires. Elle y porta un esprit pénétrant, cauteleux, un ordre parfait, celui qu’elle mettait dans des livres, un égoïsme rare, une diplomatie consommée, et par une succession continue, immédiate, de grands hommes comme peu de familles en ont eus, arriva, en supprimant la république, au principat d’abord, ensuite à l’hérédité grand-ducale, qui se maintint dans cette lignée jusqu’à son entière extinction.

Les Médicis suivaient le parti des Ricci et avec eux les Alberti, les Strozzi, les Scali, les Guicciardini. Au parti des Albizzi étaient attachés les Lapo de Castiglionchio, les Pazzi, les Soderini, les Gapponi, les Buondelmonti, les Ricasoli. Ceux-ci étaient les patriciens, les aristocrates; les autres, les démocrates, les plébéiens. Les deux partis étaient sans cesse en lutte pour l’obtention des magistratures publiques. Souvent une même famille, comme les Strozzi, avait de ses membres dans l’un et l’autre camp, et cela s’était toujours vu, notamment au temps des Blancs et des Noirs. Florence était restée une ville guelfe et marchande. Les gibelins, ou ceux que leurs ennemis dénonçaient comme] tels, continuaient à être bannis, éloignés des affaires, privés du droit de cité. On instruisait sans cesse contre eux, car c’était une loi des partis que le vainqueur expulsât sans pitié le vaincu. La vieille cité commerçante ne pouvait pardonner aux nobles de la campagne florentine, la plupart de souche germaine, d’avoir dans le temps, campés dans leurs châteaux-forts, arrêté au passage sur les routes les laines et les draps qui sortaient de Forence ou y arrivaient. Elle avait détruit

l’un après l’autre ces nids de la féodalité, amené les nobles dans ses murs, les avait forcés à changer d’armes et de nom, à se faire inscrire dans les arts ou corps de métiers, à devenir, en un mot, plébéiens; mais il était resté contre leurs descendants une grande haine qui éclatait à chaque occasion, et quand on voulait punir un citoyen, on le déclarait grand, extra-grand, sopra grande. Gela seul suffisait pour le priver de ses droits civiques. Rien de pareil ne s’était vu dans l’histoire, même à Rome, où les plébéiens s’étaient contentés de disputer aux patriciens l’accès à toutes les magistratures, et ne les en avaient pas écartés quand ils étaient arrivés à leurs fins. A Florence un noble était, sur le plus léger soupçon et souvent sans aucun motif, averti, admonesté, ammonito , et c’-était là une note d’infamie, qui le privait du droit de cité. Pour être réhabilité, il fallait qu’il fût déclaré du peuple, plébéien, popolano , et alors il redevenait apte à exercer les fonctions publiques, mais seulement après quelques années encore de divieto ou interdiction des offices.

La langue et les formules du temps avaient prévu tout cela, et des magistrats spéciaux étaient chargés, sans contrôle, sans appel, de ces délicates fonctions. C’étaient les capitaines de parti guelfe, au nombre de neuf. Ils avaient bientôt formé une sorte d’oligarchie indépendante, redoutée, et qui, non moins que les grands contre lesquels elle avait été établie dans le principe, quand les gibelins furent chassés de Florence en 1267, était devenue odieuse au peuple et aux familles plébéiennes qu’elle écartait à volonté du pouvoir sur un simple soupçon de gibelinisme. Jamais l’ostracisme à Athènes n’avait atteint à un tel excès de rigueur.

Pendant que les gibelins ou ceux qu’on prétendait être de leur parti étaient ainsi de nouveau opprimés, les guelfes, ou si l’on veutle parti populaire, étaient arrivés à l’apogée du pouvoir. Les arts majeurs de la draperie, du change, de la laine, de la pelleterie, étaient tous dans leurs mains et avaient insensiblement repris leur ancien éclat. Dans cette démocratie si turbulente, si envieuse, passionnée pour l’égalité, il s’était ainsi formé une classe de gros bourgeois, popolo grasso, puissants par leurs richesses et par les amis „qu’ils avaient su s’attacher. Tous les corps de métiers, majeurs ou mineurs, avaient du reste une influence prépondérante, n’avaient cessé d’exiger des réformes et avaient obtenu, au milieu de troubles sans cesse renaissants, toutes les concessions qu’ils demandaient.

Aux sept arts majeurs appartenaient les jurisconsultes et notaires, les marchands de draps étrangers, les changeurs, les marchands de laine et de draps indigènes, les marchands de soie, les médecins et pharmaciens, enfin les pelletiers et fourreurs. Dans les quatorze

arts mineurs (qui n’avaient d’abord été qu’au nombre de cinq), étaient inscrits les bouchers, les cordonniers, les forgerons, les revendeurs, les maçons, les marchands de vin, les aubergistes, les marchands d’huile, les tanneurs, les armuriers, les serruriers, les layetiers, les menuisiers et enfin les boulangers ('1).

Au-dessous des arts inférieurs venait la foule des déshérités qui n’appartenaient à aucun art, la plèbe, la multitude, le menu peuple ou le peuple maigre, comme il se désignait par ironie et par opposition aux gros bourgeois. Maintes fois la lutte avait failli éclater entre la plèbe et la bourgeoisie, entre le popolo minuto et le popolo grasso, notamment à l’époque de la seigneurie du duc d’Athènes, qui cherchait, comme tous les despotes, à s’appuyer sur la multitude. Le menu peuple c’étaient les artisans non classés, les ouvriers et les journaliers, dont le chiffre augmentait tous les jours. A leur tour, en vertu de la loi du nombre, ils demandaient à prendre part au gouvernement dç la cité, à n’être pas soumis aux caprices des chefs de métiers, à nommer des juges parmi leurs pairs pour vider leurs différends, à pouvoir discuter leurs salaires avec les patrons, en un mot à avoir aussi un code qui les régît, autrement dit, à être admis dans les arts. A la tête de ce mouvement se faisait principalement remarquer l’armée des cardeurs, des batteurs, des peigneurs, des laveurs de laine, des tisserands, des teinturiers, des ouvriers en " drap, qu’on avait sans doute omis d’inscrire dans les arts d’en bas, parce que leurs patrons trônaient dans les arts supérieurs, où celui de la laine, qui avait fait et qui faisait encore la fortune de Florence, était le plus important sinon le premier inscrit. Ensuite venaient les tailleurs, les chapeliers, les barbiers, oubliés dans les arts mineurs où les revendeurs, les marchands de vin et les aubergistes avaient cependant trouvé place (2); enfin la foule sans nom, mais

(1) Aucun historien ne donne de la même façon la série et les noms officiels des arts. Nous avons relevé les noms aux meilleures sources et en avons donné une traduction exacte. Pour l’ordre de la série, nous avons adopté celui des blasons des corps de métiers, tels qu’ils se suivent sur la façade de l’ancien tribunal des arts à Florence. Un art n’était jamais indifféremment placé avant un autre. Il y avait un ordre de préséance. La liste, telle que nous la donnons, est aussi celle que nous avons relevée dans le registre des délibérations des grands conseils de la république de 1378. Elle n’est pas la même dans les Ordonnances de justice de 1293, cette grande charte de la commune florentine.

{-■) Tous les arts qui ne formaient pas de corporation distincte étaient assujettis à d autres, n avaient pas de bannière ni de pilier à l’église des

toujours si nombreuse des ouvriers sans profession, des travailleurs à la journée, ceux qui prêtent pour un modique salaire le secours de leurs bras, les braccianti, comme on les appelle douloureusement en Italie.

Le chef de la république, le gonfalonier de justice (on le nommait ainsi, parce que c’était lui qui avait la garde du gonfalon ou bannière de la république, et qui veillait à l’exécution des lois, surtout celles dites de justice, contrelles grands), était alors, pour les mois de mai et de juin 1378, un Médicis, Sylvestre, fils de messire Alamanno. Un autre Médicis, Jean, avait déjà été mêlé à la conspiration qui chassa le duc d’Athènes en 1343, et l’histoire commençait à s’habituer à prononcer le nom de cette famille qui allait désormais l’occuper si longtemps.

Les Médicis étaient de vieux sang florentin, de noble famille plébéienne, comme dit Machiavel, et leur maison de banque avait sa loge ou bourse dans le cœur de l’antique Florence, au coin de la place du marché vieux, où cette demeure existe encore. Uni à Benoît Albert! , à Georges Scali, à Thomas Strozzi. aux Ricci, Sylvestre de Médicis combattait la faction opposée des Albizzi, à laquelle appartenaient, outre les capitaines de parti guelfe, le célèbre jurisconsulte Lapo de Castiglionchio et Charles Strozzi, un des chefs de l’importante maison des Strozzi, enrichie dans le change et le commerce de la laine. Sylvestre commandait au parti populaire et ceux-ci au parti bourgeois. Pierre Albizzi, chef de cette dernière faction, pactisait avec les grands et les gibelins, dont il descendait lui-même, et conspirait pour s’emparer de la direction de l’Etat. La plèbe suivait Sylvestre de Médicis.

Depuis près d’un siècle, depuis la réforme accomplie en 1293 par Giano délia Bella, qui édicta contre les grands ces lois draconiennes qu’on nomma les Ordonnances de justice, la constitution qui régissait la république était des plus démocratiques, et le peuple était à chaque instant appelé à l’exercice du pouvoir. Aucune république, pas même Athènes, n’avait présenté un pareil exemple de souveraineté populaire. L’autorité suprême ou seigneurie résidait dans le gonfalonier de justice et les huit prieurs des arts. On les tirait au sort sur des listes votées à l’avance par le peuple; ils restaient en place deux mois. Le gonfalonier était pris dans les arts majeurs. Les prieurs étaient nommés deux par quartier (la ville était divisée pour cela en quatre quartiers) et devaient être choisis six dans les arts majeurs, deux dans les arts mineurs.

arts (Or-San-Michele). Les barbiers se rattachaient à l’art des médecins, lescardeurs, etc., à celui de la laine.

La seigneurie partageait l’autorité législative avec les collèges, le conseil du peuple et le conseil de la commune, qui composaient tous ensemble une espèce de parlement; mais l’initiative des lois et le pouvoir exécutif, le droit de faire la paix et la guerre, appartenaient exclusivement à la seigneurie.

Les collèges se composaient des seize gonfaloniers de milices populaires, quatre par quartier, élus pour quatre mois, auxquels on adjoignait douze prudhommes ou buonomini, sortes de conseillers, élus à leur tour pour trois mois, trois par chaque quartier.

Le conseil du peuple était formé de quarante citoyens par quartier, plus des consuls ou syndics des arts au nombre de vingt et un (autant qu’il y avait d’arts) et des capitaines de parti guelfe.

Enfin le conseil de la commune comprenait deux cents citoyens tirés indistinctement au sort, même parmi les grands.

Le gonfalonier et les prieurs étaient tour à tour, et chacun pour trois jours, proposio ou proposant, ce qui leur donnait exclusivement pour ces jours-là l’initiative des lois, c’est-à-dire le droit de présenter, de proposer à la seigneurie, aux collèges et aux conseils) des réformes, des projets de loi. Machiavel, qui ne se méprend pas sur l’importance de cette magistrature, dit que le proposto était vraiment prince delà cité. Quand une réforme ou une loi avait été présentée par lui, acceptée par la seigneurie, admise par les collèges, elle devait être discutée au conseil du peuple et au conseil de la ' commune, qui à leur tour l’approuvaient, la modifiaient ou la rejetaient.Les deux tiers des suffrages étaient nécessaires dans tous les cas. L’exercice du pouvoir législatif était, on le voit assez bien pondéré.

Le pouvoir judiciaire résidait dans le podestat et le capitaine du peuple, le premier jugeant en matière civile, le second connaissant des crimes contre les particuliers et contre l’Etat. Fictivement ils participaient aussi à l’exercice du pouvoir législatif, l’un présidant le conseil du peuple, l’autre celui de la commune. A côté d’eux était placé l’exécuteur public, qui avait le pouvoir du glaive ; mais les syndics ou conseils des arts connaissaient seuls, au civil, de toutes les affaires où se trouvaient impliqués les citoyens appartenant aux corps de métier. Ils étaient présidés par le magistrat des arts, et avaient comme assesseurs six conseillers, tous nommés (sauf quelquefois un seul, exceptionnellement) danslesarts majeurs, et qui formaient ensemble un véritable tribunal civil et de commerce. En vertu de cet esprit de défiance qu’on rencontre à chaque pas dans les institutions florentines, le podestat, le capitaine du peuple, l’exécuteur, le magistrat des arts devaient être étrangers, n’avoir aucune espèce d’attache avec la cité; le podestat et le capitaine du

peuple devaient de plus être de famille noble; l’exécuteur, de famille plébéienne ou guelfe ; le magistrat des arts, docteur en lois.

Il était nécessaire de jeter ce rapide coup d’œil sur la constitution politique de Florence en 1378 pour bien comprendre tout ce qui va suivre.

Le 18 juin de cette année 1378, le Sort venait de désigner Sylvestre de Médicis pour être proposto. Au son de la cloche, parti du palais du peuple ou de la seigneurie, aujourd’hui le palais vieux, les collèges et le conseil du peuple s’étaient assemblés. Le proposto présenta aux collèges une loi qui diminuait le pouvoir des capitaines de parti guelfe, devenus odieux aux plébéiens, et rétablissait contre les grands les ordonnances de justice, telles qu’elles avaient été formulées en 1293. Si le projet de Sylvestre passait, son parti triomphait et le parti des Albizzi était abattu. Tout cela avait été préparé et mûri de longue main.

« Je les mettrai à la raison lorsque je serai proposto, » avait dit Sylvestre, un jour que les capitaines de parti guelfe, redoublant d’audace, avaient admonesté à tort deux de leurs ennemis politiques. Ce jour-là, Bettino de Ricasoli, voyant que l’admonestation avait de la peine à passer, avait fermé la porte du conseil, s’était assis sur les clefs, et s’était écrié en jurant, avec cette fierté hautaine qui fait le fond du caractère de cette famille : « Personne ne sortira d’ici que l'admonestation ne soit votée. » Vaincus par la fatigue et la faim, les capitaines et leurs conseillers avaient consenti à l’injustice qui leur était demandée. On alla vingt-trois fois aux votes, et l’on ne se sépara qu’à trois heures du matin.

Le projet de loi, proposé par Sylvestre, lu et mis en délibération dans les collèges, y rencontra une vive opposition, et l’on en vint bien vite aux gros mots. Ce que voyant, Sylvestre sortit de la salle, se rendit au conseil du peuple qui se tenait à côté, et leur dit qu’il voulait sauver la République de la tyrannie des grands, mais que les collèges n’étaient pas de cet avis ; puisqu’il n’était point écouté ni obéi, il ne voulait plus être prieur ni gonfalonier de justice, et s’en retournait chez lui; qu’on en nommât un autre à sa place. Gela dit, il sortit de la salle, mais tous les membres du conseil se levèrent pour le ramener, et il se fit un grand tumulte. Alors un syndic des arts mineurs, un cordonnier qui était là, Benedetto de Garlone, homme brutal et de force athlétique, qui devait jouer un des principaux rôles dans les troubles qui allaient naître, prenant au collet Charles Strozzi, lui dit : « Charles, Charles, les choses iront autrement que tu ne penses, et toute votre clique de prépotents disparaîtra, » et il lui aurait fait un

mauvais parti si on ne l’avait arraché de ses mains. Sur ce, Benoît Alberti, un des membres les plus actifs du parti de Sylvestre, ouvrit une fenêtre et cria : Vive le peuple ! disant à la foule qui s’était assemblée sur la place, comme il arrivait toujours en pareille occasion, criez : Vive le peuple ! Incontinent ce cri se répéta par toute la ville, car c’était une scène convenue d’avance ; on ferma les boutiques, et chacun prit les armes. La révolution était commencée.

Le lendemain, un samedi, les boutiques restèrent encore fermées. On fit ce que Florence avait coutume de faire à la veille des grands troubles civils : on fortifia les maisons, on dressa des barricades dans les rues, on porta dans les églises et les couvents les objets précieux que l’on voulait mettre à l’abri. La nuit, des patrouilles de sûreté circulèrent par la ville. Le dimanche, les arts se rassemblèrent à leurs palais respectifs, et élurent chacun un syndic spécial. Ces délégués n’ayant pu s’entendre avec les prieurs et les collèges, les métiers sortirent en armes, le mardi matin 22, leurs bannières.déployées. Les artisans avaient revêtu le casque et la cuirasse, et portaient la lance et l’épée. Il arrivèrent ainsi sur la place du palais de la seigneurie, jetant le cri de ralliement : Vive le peuple! Une balie (1), sorte d’autorité dictatoriale, fut alors, comme il était d’usage dans les moments de péril, nommée par le conseil du peuple qui s’était réuni à la hâte, et elle devait se composer des collèges et de tous les magistrats publics en fonctions, le gonfalonier et les prieurs, les capitaines de parti, les dix de la liberté (2), les huit de la guerre (3), auxquels on adjoignit pour cette fois les délégués que les arts venaient d’élire. On nomma les membres de cette balie les « quatre-vingts, » bien qu’ils fussent en réalité quatre-vingt-cinq.

Cependant le peuple était toujours rassemblé sur la place et vociférait. Les fourreurs et les pelletiers, dont on distinguait la bannière à l’écu de vair, portant sur un coin, à droite, VAgnus dei sur champ d’azur, proposèrent d’aller piller la maison de Lapo de Castiglionchio, et y mirent le feu, ainsi qu’à celles de tous les siens. Lapo, prévoyant le danger qui le menaçait, avait mis ses biens

(1) Du mot italien balia , puissance, pouvoir.

(2) Ç’étaient les magistrats qui jugeaient les causes en appel.

(3) La République était en guerre ayec le pape depuis 1375, et avait nommé huit magistrats chargés de conduire les opérations militaires. Les huit de la guerre avaient toute la confiance du peuple, qui les avait surnommés les huit saints, pour répondre à l’interdit que le pape avait jeté sur Florence.

— Immobiliers à couvert, et s’était enfui dès la veille déguisé en moine, en disant ironiquement que les Albizzi feraient bien d’attendre à leur aise les fêtes de la Saint-Jean. C’était la date que Pierre Albizzi avait indiquée à Lapo comme l’époque la plus favorable à un coup d’État, parce que ce jour-là les paysans venaient en nombre de la campagne à Florence, et que la seigneurie quittait par exception le palais vieux pour prendre part aux réjouissances publiques. On voit que Sylvestre avait prévenu les Albizzi. Machiavel, qui se connaissait en complots, dit justement à ce sujet que le temps n’est jamais tout à fait propice à faire une chose, et qu’attendre toutes les commodités, ou c’est vouloir ne rien tenter, ou agir le plus souvent à son désavantage.

Après avoir pillé et brûlé les maisons des Castiglionchio, les insurgés en firent de même pour les maisons et les loges des Buondelmonti (1), et pour la maison d’un des Siminetti, au marché neuf, puis pour celles de Charles Strozzi et celles des Pazzi et de Migliore Guadagni. A cette dernière le feu fut mis par un Govoni, gendre de Guadagni, parce qu’il supposait que celui-ci avait été dans le temps le principal instigateur de l’admonestation des Covoni. Les guerres civiles n’offraient alors que trop d’exemples de ces haines de famille et de ces actes de vendetta. Les maisons des Albizzi et des Alessandri ne furent pas épargnées ; elles conservent encore intacte sur leur façade, après cinq siècles, la marque de l’incendie, et l’usage du pétrole était alors inconnu ! Au delà de l’Arno, sur la rive gauche, on brûla les maisons de Pierre Canigiani, et ce furent les Mannelli, ses voisins, qui y mirent le feu, parce que le fils de Pierre Canigiani était capitaine de parti guelfe quand les Mannelli furent admonestés. On brûla, démolit et pilla de même les maisons des Soderini, des Serragli et d’autres encore, qui tous étaient du parti des Albizzi et des capitaines guelfes. Une trentaine de beaux palais devinrent ainsi la proie des flammes ou furent abattus.

Sainte Catherine se trouvait alors à Florence comme médiatrice entre le pape et les Florentins. Ceux-ci, frappés de sa réputation de sainteté, l’avaient fait venir de Sienne, et l’avaient plusieurs fois dépêchée à Avignon pour traiter de la paix. A Florence, Catherine

(1) Une plaque en marbre, appliquée sur la façade d’un des palais des Buondelmonti, dont il ne resta plus que les fondations et qui a depuis été rebâti, rappelle la date de cet événement. A Florence, une même famille occupait souvent toute une rue, tout un pâté de maisons. La loge était la galerie couverte donnant sur la rue, où le marchand traitait ses affaires.

suivait le parti bourgeois, et les Canigiani et les Soderini la reçurent plusieurs fois chez eux. Canigiani, jeté hors de chez lui par l’incendie, alla même habiter une maison qu’il avait fait construire pour la sainte. Celle-ci se montrait ouvertement par les rués, sans redouter le péril. Un émeutier, qui la cherchait, la menaça de son épée; mais elle, sans sourciller : « Je suis Catherine; tue-moi ! »

Non contents de molester les gens paisibles qui n’avaient 1 ien à démêler avec l’insurrection, la populace et ltf corps de métiers coururent ouvrir les prisons, comme cela ne manque jamais d’arriver dans ces sortes de soulèvements. Ils étaient conduits par un Altoviti, qui avait deux de ses neveux sous les verrous. Un des insurgés tenait en mains l’enseigne vénérée de la guerre ou de le liberté, qu’on appelait ainsi parce que le mot Libertas s’y détachait en lettres d’or sur champ d’azur. Elle lui avait été livrée par un des huit, et il est à remarquer que, pendant toute l’insurrection, les huit de la guerre, qui commandaient seuls à la force publique, pactisèrent secrètement avec l’émeute, espérant à la fin en tirer seuls profit et substituer leur autorité à celle de la seigneurie. La bannière s’étant déchirée, on avait planté au bout de la hampe un vieux chapeau. Tout le jour, ce drapeau dérisoire, tenu par un chef improvisé, qui avait nom Cecco (diminutif de Francesco, François), guida la foule au pillage et à l’incendie. Elle finit par envahir le couvent de Notre-Dame-des-Anges, où, non contents de voler tous les joyaux, l’argent, les effets qu’on y avait cachés et qu’on estimait à une valeur de 100,000 florins (1), les pillards tuèrent encore deux des religieux qui refusaient de livrer ces trésors. L’église du Saint-Esprit fut aussi pillée, on n’y respecta pas même les reliquaires; mais, sur ces entrefaites, un des prieurs de la république, appartenant à l’art de la laine, Pierre de Fronte, accourut à cheval, suivi d’hommes d’armes, chargea sur les voleurs, les mit en fuite, en prie trois et les fit pendre. A son tour, la seigneurie faisait pendre quatre tisserands flamands, un par quartier, parce qu’ils étaient passés au parti de l’émeute. Ayant entendu dire dans la foule qu’on allait se porter à la chambre des archives de la commune, pour la saccager, la brûler et piller le trésor, Pierre de Fronte arriva à temps pour empêcher ce nouveau désastre et disperser les insurgés. C’est ainsi que dans tous les troubles publics la vaillance d’un seul bon citoyen épouvante bien vite les mau-

(1) Le florin d’or de Florence vaut intrinsèquement un pen plus de 12 francs de notre monnaie actuelle.

vais. La nuit le tumulte cessa, chacun gardait sa maison, et les milices veillèrent par la ville.

Le lendemain, 23 juin, la balie, comme pour donner raison à la vindicte populaire, déclara rebelles Lapo de Castiglionchio et les Orlandi, ses alliés; ils étaient mis hors la loi, on confisquait leurs biens, on pouvait les tuer impunément, on était même autorisé à le faire. La plupart des citoyens dont les maisons avaient été brûlées la veille, Benghi Buondelmonti, Charles Strozzi, Nicolas Soderini, Bubnaiuto Serragli, Migliore Guadagni, Bartolo Siminetti, Pierre Canigiani, furent, ainsi que d’autres, privés de leurs droits civiques, déclarés grands, extra-grands, ou bien exilés. La balie gouverna la ville jusqu’à la fin de juin et fit pendre quelques-uns des insurgés; mais les citoyens, épouvantés, continuaient à se fortifier dans leurs demeures, de peur d’être encore pillés et incendiés par la plèbe ; ils dressaient des barricades devant leurs portes, ils envoyaient leurs marchandises et leurs effets en lieu sûr, hors de Florence, et ils faisaient venir de la campagne leurs paysans pour les défendre. Les boutiques n’étaient qu’entr’ouvertes, et chacun faisait bonne garde jour et nuit.

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