IV.— La. défaite des insurgés
Michel de Lando, frappé au vif par le dédain des Ciompi, se promit de les renverser. Ayant conduit ses collègues dans la chapelle du palais vieux, il leur fit honte à tous de leur faiblesse, de leur lâcheté, et leur fit promettre, sous la foi du serment, de résister le lendemain par les armes à toutes les injonctions de la plèbe. Immédiatement, mettant en œuvre une promptitude d’action qui avait manqué au faible Guicciardini, il envoya dire à Benoit Alberti qu’il le chargeait de veiller sur toutes les portes de la ville, qui devraient etre fermées dans la nuit du mardi au mercredi. Ensuite il expédia à toutes les cités, à tous les châteaux forts de la banlieue florentine, l’ordre d’envoyer leurs milices et leurs soldats, qui devaient se mettre à la disposition de Benoît Alberti. Georges Scali eut la garde de la tour et du palais de la commune. Le secret de toutes ces dispositions fut sévèrement tenu. Inutile de dire que les arts, mortellement froissés par la prépotence des huit de Sainte- Marie-Nouvelle, et tous les magistrats, et tous les bons citoyens, réveillés enfin d’une longue torpeur, secondaient énergiquement Michel de Lando.
Un condotier romagnol, messire Bartolomé Smeducci, baron puissant de la Marche anconitaine, qui avait récemment guerroyé au service de la république, dont il était un des défenseurs, était alors à Florence pour régler ses comptes avec la seigneurie. Les huit de Sainte-Marie-Nouvelle, qui avaient reçu impérieusement une députation des huit de la guerre, avaient affecté d’accueillir le baron en grande pompe. Michel de Lando tira habilement parti de cet incident en répandant le bruit, qui semble du reste être justifié par des documents authentiques et encore inédits, que les Ciompi voulaient mettre ce condotier à leur tête, avec son aide brûler et piller la ville, et le proclamer ensuite seigneur à vie de Florence, comme on avait fait jadis pour le duc d’Athènes, qui avait laissé une mémoire si détestée. La plèbe cherche toujours de ces sortes de maîtres.
Le 31 août au matin, les huit de Sainte-Marie-Nouvelle envoyèrent -deux des leurs à la seigneurie pour faire jurer à ceux des prieurs, qui étaient absents la veille, et faire renouveler à tous les prieurs ensemble le serment exigé. Les envoyés se montrèrent arrogants, pleins de mépris. Ils disaient que les huit de la balie du peuple de Dieu composaient seuls la seigneurie. Ils interpellaient les prieurs par leur nom et les insultaient amèrement. « Où es-tu? » criaient-ils, si l’on ne répondait pas de suite. Michel de
Lando sortit un moment, revint en brandissant son épée, et chargeant les envoyés des Giompi : « Où sont les traîtres? » s’écria-t-il. Ceux-ci, épouvantés, essayèrent de fuir. Michel les poursuivit jusque dans les escaliers du palais, et donna à l’un d’eux un grand coup d’épée sur la tête. Celui-ci, tout étourdi, alla tomber sur un des moines, qui montait tenant une bouteille de vin. Le religieux, frappant de la tempe sur les marches de pierre, se tua raide et sauva l’autre. Le second reçut dans le bras un coup d’épée qui visait au flanc. Michel était furieux, voulait les tuer de ses mains. Les huissiers, qui étaient accourus, les lui arrachèrent à grandpeine, et on les enferma.
Quand les Ciompi connurent l’accueil que le gonfalonier avait fait à leurs deux envoyés, ils s’armèrent et sonnèrent le tocsin dans toutes les églises. De son côté, Michel Lando le faisait sonner au beffroi du palais vieux. Le son de la vieille cloche, qui tant de fois avait appelé le peuple au parlement ou aux armes, couvrait celui du tocsin des églises, et tous les bons citoyens coururent se ranger autour de leurs gonfalons respectifs. Le courage était revenu au cœur des plus faibles. Les compagnies des arts arrivèrent les premières, et bientôt toutes les milices du quartier, avec les gonfalons portés par les capitaines et les étendards par les lieutenants ou pennoniers. Michel était décidé à frapper l’insurrection au cœur, et à l’empêcher, s’il était possible, d’envahir la place du palais vieux. Sans perdre une minute, car dans ces circonstances les minutes valent des heures, il monta bravement à cheval à la tête des compagnies des arts et des milices, laissant le palais à la garde de Georges Scali, des prieurs et de quelques soldats dévoués. Derrière lui venait le gonfalon de justice et la vieille enseigne de la liberté. Benedetto de Carlone, le cordonnier élu prieur, marchait à côté de Michel. C’était un homme courageux, résolu, aimé de la foule à cause de sa rude écorce. Quand on les vit s’avancer la tête haute, les compagnies populaires avec eux: «Vivent les arts et le peuple, mort aux traîtres! » criait-on sur leur passage, et Michel de Lando répondait : « Mort aux traîtres, qui veulent donner un maître à la cité. » C’en était fait, personne n’osait plus se dire du parti des Giompi, et ceux qui, hier encore, favorisaient secrètement cette insurrection en haine des grands, l’avaient maintenant abandonnée.
Pendant que le parti modéré allait surprendre dans leur campement les insurgés de Sainte-Marie-Nouvelle, ceux-ci avaient vidé les lieux, marquant leur passage par des actes d’atroce cruauté. Ils tuèrent un généreux citoyen, Philippe Gosi, qui essayait de les calmer, en blessèrent un autre, Rosso des Ricci, et donnèrent la chasse aux Spini et aux Gianflgliazzi, qui ont leur palais le long de
l’Arno. Ils passèrent les ponts pour se joindre à leurs complices de San Friano, ce quartier populeux et pauvre, qui fut pendant tout le temps un des centres de l’insurrection, et qui est resté jusqu’aujourd’hui un des plus tristes recoins de Florence. Ils arrivèrent ainsi sur la place du-palais vieux par une route différente de celle qu’avait suivie Michel de Lan do en s’en allant. Ils criaient : « Vive le peuple et les arts ! » mais leur cri ne trouvait plus d’écho. Ils se déployèrent devant le palais de la seigneurie. Les soldats, qui gardaient d’un côté les abords de la place, Georges Scali, les prieurs et les archers du palais faisaient bonne contenance. On se préparait au combat, lorsque survint Michel de Lando, de retour de son excursion infructueuse à Sainte-Marie-Nouvelle. Il disposa les milices autour de leurs gonfalons de manière à cerner la*place, qu’il fit aussi barricader en quelques endroits. Les Ciompi le regardaient faire, creyant comme précédemment avoir facilement la victoire. Ces préparatifs finis, Michel fit porter toutes les bannières des arts dans le palais et les fit suspendre aux fenêtres. Il demanda aux Ciompi d’y mettre aussi la leur: Le palais du peuple n’était-il pas comme le sanctuaire de la république, et quand les Ciompi y verraient flotter leur bannière, oseraient-ils attaquer le palladium de la cité? Les Ciompi refusèrent hautainement, et ne voulurent pas même se rendre aux supplications de l’un des anciens prieurs, le cardeur Lioncino, lui aussi du parti de la plèbe et venu vers eux en parlementaire.
Il était évident que le combat allait s’engager. Qui commencerait le premier ? Ce fut un des Ciompi qui, voyant que le gonfalonier faisait porter dans le palais vieux des pierres et des balestres, tira contre le palais. Alors un des miliciens du quartier de Saint-Jean, du gonfalon du Lion d’or, tira à son tour contre les Ciompi et la lutte commença. Michel de Lando donna l’ordre de jeter des pierres sur les assaillants du haut des créneaux, puis, montant à cheval, il chargea les Ciompi à la tête des soldats et des arbalétriers restés fidèles. Toutes les compagnies des arts, s’ébranlant à la fois, s’avancèrent aussi sur la place, et les Ciompi se trouvèrent pris entre les cavaliers que commandait Michel de Lando, les compagnies des arts et les hommes d’armes des prieurs. Tout ce monde fondit sur eux en même temps, pendant qu’une grêle de pierres pleuvait sur leur tête du haut des murs du palais vieux. La place n’était plus tenable ; ils ne tardèrent pas à se débander, laissant leurs morts et leurs blessés joncher le sol. Ils n’avaient du reste, ce jour-là, aucun chef capable de les commander, et le condotier Smeducci avait déjà perdu tout prestige à leurs yeux, si bien qu’il avait dû quitter à la hâte Florence. Une partie des Ciompi
s’enfuit en désordre par une rue latérale, les autres se répandirent par toutes les issues de la place. On les poursuivit l’épée dans les reins, ne faisant quartier qu’à ceux qui se rendaient. En un clin d’œil la place du palais vieux avait été nettoyée de tous ces mutins qui la veille encore l’emplissaient de leurs clameurs, et le soir Michel de Lando rentrait triomphalement à la seigneurie. Cette fois la victoire était restée au pouvoir, grâce aux mesures hardies prises par. le gonfalonier de justice. La nuit et le lendemain matin, les soldats et toutes les milices firent bonne garde, quelques-uns sortirent même dans la campagne pour poursuivre les fugitifs, mais ceux-ci s’étaient si bien cachés et dispersés qu’on n’en rencontra plus aucun.
Le moment était venu où la nouvelle seigneurie allait entrer en fonctions. La cérémonie n’eut pas lieu publiquement, à la tribune des prieurs, mais au dedans du palais, dans la salle des conseils. Ce fut là que Michel de Lando remit le gonfalon à Bartolo, fils de Jacques, surnommé Baroccio, le cardeur de laine son successeur. Pendant ce temps, le peuple criait : «Aux armes ! aux armes ! à bas les Ciompi ! à terre les Ciompi ! » Il était facile de prévoir cette réaction contre le parti de la plèbe désormais vaincu et terrassé. Les nouveaux prieurs rassemblèrent les syndics des arts. Ceux-ci déclarèrent qu’aucun des Ciompi, c’est-à-dire des ouvriers de la laine, ne pourrait rester au pouvoir, et que parmi les trois arts nouveaux, celui des cardeurs de laine et autres ouvriers de la même industrie serait supprimé. On maintenait seulement les deux arts des ouvriers de la draperie, teinturiers, etc., et des tailleurs, barbiers, chapeliers et autres. Il y eut ainsi vingt-trois arts en tout, sept majeurs et seize mineurs. On détermina qu’on tirerait les prieurs au sort, quatre des arts majeurs et cinq des arts mineurs, et que le gonfalonier de justice serait alternativement choisi tantôt dans les premiers, tantôt dans les seconds. Comme le gonfalonier qui venait d’être élu et un des prieurs étaient de l’art des Ciompi et par cela même révoqués, on convint de choisir pour cette fois le gonfalonier dans les arts mineurs. Pour les seize gonfaloniers de compagnies, neuf durent être élus dans les arts mineurs, sept dans es arts majeurs, et pour les douze conseillers de quartiers, sept dans les arts mineurs, cinq dans les majeurs. Auparavant, les arts mineurs n’avaient guère que le tiers des magistratures, aujourd’hui ils y entraient en majorité. On assembla le peuple en parlement et il adopta immédiatement ces réformes. Georges Scali fut élu prieur séance tenante à la place de celui qui venait d’être révoqué, et un revendeur ou regrattier, François, fils de Chele ou de Michel, fut nommé gonfalonier de justice; c’est un métier bien
noble, ditàce sujet Ammirato, mais enfin il est des arts mineurs.
Une révolution, quelque mitigée qu’elle soit, ne se fait pas sans exercer quelque vengeance contre les vaincus. Les deux de la balie d e Sainte-Marie-Nouvelle, que Michel de Lando avait frappés de son épée et qu’on avait mis en prison, furent livrés au capitaine du peuple qui instruisit rapidement leur procès et leur fit couper la tête le 5 septembre. Ils s’appelaient Marco Salvi et Dominique Tuccio dit Tambo. Furent également condamnés à la peine capitale ce Guido Bandiera, un des héros de la journée du 22 juillet, que les Ciompi avaient fait chevalier et auquel ils avaient fait don de 2,000 florins (il n’en toucha jamais plus de 50) en récompense de ses exploits, Ange Latini, le notaire de l’art des Ciompi, le fameux maître d’école Gaspard, son secrétaire. Baldo, croque mort, Antoine, fils de Jean, aubergiste, Annibal Strozzi, maître André, médecin des prisons, Luc de Panzano, ce patricien qui s’était mis le 30 août à la tête des Ciompi et avait eu le talent de les mécontenter, et finalement dix autres, tous de basse extraction comme les premiers, ne furent pas non plus épargnés ; mais tout ce monde avait fui et fut condamné à mort par contumace. On abolit toutes les ordonnances, lois ou réformes décrétées par les Ciompi et subversives de l’ordre social, comme l’annulation du payement des intérêts de la banque de l’Etat. A la suite de toutes ces mesures, le crédit et les affaires reprirent peu à peu, la confiance revint, et la tranquillité se-rétablit pour quelque temps sinon pour toujours, car cette turbulente cité florentine devait bientôt subir de nouveaux orages.
Michel de Lando, en sortant du palais vieux, fut accompagné triomphalement chez lui par le peuple. On le saluait au passage par des acclamations, tandis qu’on couvrait de huées les deux Ciompi renvoyés de la seigneurie. C’est là le cours des caprices populaires. Les pages du palais portaient devant Michel de Lando une lance et un écu aux armes du peuple, et tenaient par la bride un cheval de selle magnifiquement harnaché, dont la république lui faisait cadeau, en récompense et perpétuel témoignage de son courage civique. C’était le don que l’on faisait à ceux qui avaient bien mérité de la patrie. On lui laissait les honneurs de la chevalerie, auxquels il tenait plus qu’à une place lucrative. Cet homme remarquable, parti de si bas pour monter tout à coup si haut et que le pouvoir n’enivra point, méritait bien ces hommages publics. Tous les historiens sans exception, Gino Capponi, Marchione Stéfani, ses compatriotes et ses contemporains, ennemis du parti des Ciompi, Arétin, qui avait dû entendre parler de lui par ceux qui l’avaient connu, s’il ne l’avait connu lui-même, Machiavel, Ammirato, se sont plu à l’envi à louer ses belles qualités.
« Il fut par son courage, sa sagesse, sa bonté, supérieur à tous ses concitoyens, écrit Machiavel, et il est digne d’être compté parmi le petit nombre d’hommes qui ont fait du bien à leur pays.» Il arriva au pouvoir dans les circonstances les plus pénibles, les pl us délicates ; il prit le gonfalon dans un moment de crise sans précédents; quand il descendit du pouvoir, les factieux étaient terrassés, et lui rentrait dans la vie obscure d’où il avait été pour quelques semaines tiré, simplement, modestement, et sans que l’exemple de l’usurpation du duc d’Athènes, encore si récente, lui ait donné un seul instant l’envie de se perpétuer au gonfaloniérat.
Au pouvoir, iln’oubliapas qu’il était du peuple.Les ouvriers delà laine, les Ciompi, lesBattilani, auxquels il appartenait, étaient depuis longtemps organisés en université ou compagnie, en confrérie, comme nous dirions. C’était une véritable société de secours mutuels, la plus ancienne de Florence. Il réforma leurs réglements, et ce sont ces statuts modifiés qui ont régi, tant qu’elle a existé, la confrérie des car-* deurs de laine, aujourd’hui complètement éteinte. De ce qui fit jadis la fortune de Florence, l’art de la laine, il ne reste plus que le souvenir; et dans cette ville, qui traitait au moyen-âge toutes les laines d’Angleterre, d’Ecosse, d’Espagne, d’Afrique, du Levant, on aurait peine à trouver aujourd’hui un bon cardeur de matelas. M. Thiers, alors qu’il préparait des matériaux pour écrire l’histoire de Florence, « la plus belle après celle de la révolution de 1789, » a fait, dit-on, prendre une copie des statuts révisés de Michel de Lando. Il se plaignait naguère, au milieu de ces patientes études, que l’âge lui défendît « les longs espoirs et les vastes pensées, » et ne se doutait pas de ce que les temps lui réservaient encore de faire pour son pays.
Non contents de codifier leurs statuts et de s’organiser en société de secours mutuels, les cardeurs de laine florentins s’étaient fait bâtir un hôpital et une chapelle. L’un et l’autre sont situés dans la via delle Ruote , qui était en 1378 et qui est encore un des p'auvres quartiers de Florence. La population et la superficie de la ville n’ont pas beaucoup augmenté depuis qu’en 4284 les prieurs, au temps de Dante, décrétèrent que le deuxième cercle de remparts serait démoli et reporté à un mille plus loin. La rue des Ruote est aujourd’hui ce qu’elle était alors; elle est principalement habitée par des familles ouvrières, mais l’art de la laine en a disparu. Çà et là, au-dessus des portes, on remarque l’emblème de l’art, le mouton velu porteur de l’oriflamme, ou l’aigle aux ailes éployées, tenant dans ses serres un ballot de drap. Sur la rue, à l’entrée d’un couloir qui conduit à la chapelle des Ciompi, sont sculptés grossièrement les instruments du métier, le peigne d’un côté, la carde de
autre, tenus par une main. On retrouve ces insignes dans la chapelle, au plafond de la petite sacristie et sur les coins d’un tableau qui orne le maître-autel. On traverse une cour pour arriver à la chapelle. Les demeures qui donnent sur cette cour sont les mêmes qu’il y a cinq cents ans, pauvres, étroites, misérables, faites de briques. L’hôpital a disparu,' ou plutôt a été transformé en maison d’habitation. Une plaque de marbre, incrustée dans le mur de la façade, indique, avec l’orthographe épigraphique du xvi® siècle, la première destination de cette bâtisse : Spedale pe vechi de la ehonpangnia de batilani , hôpital pour les vieillards de la confrérie des batteurs de laine. A droite et à gauche, les insignes que nous connaissons.
La chapelle est pauvrement ornée, pauvrement bâtie. On dit cependant qu’on en a enlevé un tableau de Ghirlandajo, qui occupait la place de celui qui est derrière le maître-autel. C’est peutêtre une de ces légendes comme il en court tant parmi le peuple. Dans la grande sacristie existent différents registres de la confrérie, écrits sur papier ou sur parchemin, et remontant à des dates plus ou moins anciennes; mais aucun n’est antérieur au xvi e siècle. On y a inscrit les noms des membres de la confrérie décédés et les détails de leur enterrement. Les dates s’arrêtent à la fin du siècle dernier. Les registres les plus intéressants ont été enlevés, un entre autres qui contenait une copie des statuts des Ciompi, datant de 1488. Sur une table est un coffret en bois vermoulu, orné de vieilles peintures à l’extérieur. Le peigne et la carde sont répétés à satiété aux quatre angles. Dans un coin, nous avons ramassé un vieux sceau aux armes des batteurs de laine, le peigne et la carde en sautoir, et qui remonte peut-être au temps de Michel de Lando. Peut-être a-t-il servi à ces huit de Sainte-Marie-Nouvelle, à leur notaire Ange Latini et à son secrétaire Gaspard, quand les tribuns du peuple de Dieu dictèrent avec tant d’arrogance leurs prétentions à la seigneurie.
Dans un autre coin de la sacristie est une relique plus intéressante, le portrait de Michel de Lando, qui n’est pas l’original, mais une très-ancienne copie. Michel est représenté avec une écharpe de laine rouge tombant du cou sur la poitrine et nouée autour de la tête en forme de turban : c’est le mazzocchio que portait habituellement le gonfalonier; il était bleu pour les prieurs. Les traits sont ceux que les contemporains se sont plu à admirer. La figure est belle, large, le front proéminent, l’œil noir, vif et profond. Le nez est aquilin et indique la pure race toscane, étrusque, sémitique, comme chez Dante et les Médicis. Le menton et tout le visage annoncent le sang-froid, la fermeté. La-taille est bien prise, on devine que la stature est élevée. La face est calme, sévère; une
main est appuyée et à côté d’elle se distingue vaguement une carde. En haut est écrit simplement le nom de Michel de Lando, en caractères de la fin du xv e siècle, sans date, sans aucun titre. La toile est un peu usée, la peinture a disparu en quelques places.
Ce portrait était, toutes les années, exposé religieusement le 15août sur la porte extérieure de la chapelle des batteurs delaine, qui accouraient en grande foule, car ce jour-là était leur fête patronale. Aujourd’hui il gît dans un coin de la sacristie, obscur, ignoré; il n’existe plus un seul Giompo pour en réclamer la propriété, et ce curieux débris du passé est revendiqué par la province de Florence, qui dispute à l’université des Battilani ou plutôt aux prétendus héritiers qui se sont indûment substitués à eux, la propriété de la chapelle et de la sacristie de la rue des Ruote. Tout cela fera en partie retour à la corporation de Saint-Jean-Baptiste, au bureau de bienfaisance, qui distribue à Florence des secours aux nécessiteux.
Un des membres du bureau, le marquis Girolamo délia Stufia (la corporation de Saint-Jean avait alors momentanément les clefs du séquestre), a bien voulu nous ouvrir la chapelle et la sacristie des Battilani. Nous avons avec plaisir salué en lui un descendant de ce gonfalonier de compagnie, Giovenco délia Stufa, un des rares qui marchèrent au secours de la seigneurie le 20juillet 1378, ce dont il fut plus tard récompensé par le bannissement.
Michel de Lando devait être aussi banni. La réaction contre les Ciompi s’était continuée toujours plus forte. Les bourgeois ne pouvaient se résoudre à partager le pouvoir avec la plèbe, les patrons avec les ouvriers. Une partie des riches avaient même laissé la ville pour la campagne, et il avait fallu les rappeler. Les Ciompi à leur tour essayèrent encore plusieurs fois de conspirer; mais ils étaient vaincus pour toujours. Quatre ans s’étaient à peine écoulés depuis leur première défaite, que l’on abolissait les deux arts inférieurs restants, et enlevait aux arts mineurs le droit de prétendre alternativement au gonfaloniérat de justice avec les arts majeurs. On réduisait au tiers la part des arts mineurs aux offices, on rendait aux capitaines de parti guelfe leur ancienne prépondérance, les prérogatives qu’ils s’étaient arrogées; en un mot, la direction des affaires publiques retournait tout entière aux mains de la bourgeoisie.
Presque tous ceux qui avaient pris part à la révolution que nous venons de raconter périrent de mort violente. En'1382, on condamnait à mort Georges Scali, un des plus fidèles soutiens du menu peuple, qui le laissa décapiter sans protestation, et Thomas Strozzi, qui parvint à s’enfuir à Mantoue. Précédemment (1379), pendant que le parti populaire dominait encore, Charles
Strozzi et Pierre Albizzi, chefs du parti des riches, avaient été aussi condamnés à porter leurs têtes sur l’échafaud, ce à quoi Charles Strozzi échappait par la fuite (1). Plus tard (1387), Benedetto Alberti fut lui même exilé et mourut à Rhodes de retour d’un pèlerinage en Terre-Sainte. Un des anciens huit de la guerre, Jean de Mone, un des anciens chefs de la plèbe, le forgeron Simon, fils de Biaisé, furent, l’un assassiné, étant ambassadeur à Arezzo, par un Panzano (1380;, l’autre mis en pièces en pleine rue parle peuple de Florence, lors de cette révolution de 1382 qui emporta Georges Scali. Quant à Lapo de Castiglionchio, que ses ennemis ne laissèrent jamais en repos, il fut à la fin empoisonné à Rome, où il avait été fait sénateur par le pape et où est son tombeau. A quoi avait servi l’insurrection de 1378, tout le sang qu’elle avait fait répandre? A retourner au point de départ, à rétablir le parti bourgeois et les Albizzi, devenus encore plus prépondérants après l’exil de Benoît Alberti. Désormais la lutte ne devait plus exister qu’entre le parti des Albizzi et celui des Alberti et des Médicis; l’oligarchie de quelques marchands allait remplacer l’ancienne démocratie plébéienne, et l’on peut dire que la vieille république était morte depuis longtemps quand les Médicis triomphèrent tout à fait.
Comme il arrive dans toutes les révolutions, bien des innocents furent condamnés dans les nouveaux troubles de Florence. Michel de Lando, dont on oublia entièrement les mérites, fut exilé à Chioggia, sur la lagune de Venise, à la suite de la révolution de 1382. Que de bons citoyens n’ont pas reçu d’autre récompense des services rendus à leur pays! Pour celui-ci le moment d’une entière réhabilitation n’est pas encore venu. Son ingrate patrie, après l’avoir complètement oublié, s’est prise tout à coup d’amour pour lui, mais on s’est borné à donner son nom à l’une des nouvelles rues de la ville; car aujourd’hui chacun le réclame, les modérés, les conservateurs, en souvenir de la journée du 31 août 1378; les avancés, les radicaux, les internationalistes, en souvenir de celle du 22 juillet. Il y a même eu à ce sujet, il y a deux ans, une scène assez plaisante entre l’habile syndic de Florence, M. Ubaldino Peruzzi, et les délégués des sociétés ouvrières, ceux-ci demandant pour une des rues de la moderne Florence le nom de leur vénéré patron, et le syndic leur répondant qu’on avait déjà songé à satisfaire à ce désir, mais pour une raison toute différente de celle qui les amenait.
Michel de Londo ne mourut pas dans l’exil. Plus heureux que
(1) Il se réfugia à Ferrare, et de lui sortirent les Strozzi de Ferrare, aujourd’hui éteints, comme de Charles les Strozzi de Mantoue, revenus depuis peu de temps à Florence, où est toujours la branche mère.
Dante, il finit ses jours dans sa ville natale. M. Passerini, qui connaît les plus intimes détails de l’ancienne histoire de Florence, et à qui nous sommes personnellement redevable de beaucoup de renseignements inédits sur les Giompi, nous a appris qu’il avait été enterré à Santa Groce, et que le registre mortuaire de cette paroisse fixait sa mort à l’an 1401.
Quelle leçon tirer de toute cette histoire des Giompi ? Quel profit peut revenir au lecteur de l’étude de ces lointaines annales tout à coup interrogées? Il nous semble qu’un fait surtout se détache clair, évident, de cette terrible insurrection, c’est qu’une révolution ne réussit qu’autant qu’elle vise à l’intérêt général, et non à l’intérêt de quelques-uns, à l’intérêt de toute la société, et non à l’intérêt d’une classe, d’une couche sociale, comme il est de mode de dire à présent. G’est pourquoi l’émeute des Giompi, qui n’était faite qu’en vue de substituer le pouvoir de la plèbe à celui de la bourgeoisie, le travail au capital, l’ouvrier au patron, l’apprenti au maître, ce sont leurs propres expressions, ne devait pas réussir, pas plus que ne le pouvait la commune de Paris en 1871, pas plus que ne réussiront tous les grévistes ,et tous les socialistes d’aujourd’hui, si ardemment en lutte contre ceux qui les font travailler. Chez les Giompi, comme chez nos communards et les internationalistes (qui n’oublient jamais en Toscane d’invoquer le nom de Michel de Lando) en supposant les circonstances les plus favorables à une émeute, le triomphe n’eût été et ne sera jamais que momentané. L’esprit de conservation qui anime les sociétés comme les individus renverse bien vite un état de choses trop violent pour durer longtemps, quand celui-ci ne s’effondre pas de lui-même. Le désordre n’enfante rien qui ait vie. L’anarchie (quoi qu’en ait dit Proudbon) n’est pas une forme de gouvernement. Une foule déchaînée ne fonde point des institutions solides; la réaction ne tarde pas à suivre l’action, et l’on perd plus que ce qu’on avait acquis. Le progrès ne se fait qu’avec lenteur. Une loi harmonique préside au maintien de la société comme au maintien de la vie et du grand tout dans la nature, et cette loi on ne la viole pas impunément.
Florence, mars-octobre 1873.
Paris. — Typ. A. Parent, rue Monsieur-le-Prince, 31,
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