III. — Le gonfalonier Michel de lando
Ce n’était pas un homme ordinaire que ce cardeur de laine que le caprice de la populace venait d’élever tout à coup à la suprême magistrature. Sans doute il appartenait aux rangs les plus infimes de la plèbe. Sa mère et sa femme tenaient ensemble une pauvre boutique où elles vendaient des herbages et des ustensiles de terre, pendant qu’il gagn ait péniblement sa vie à peigner et carder la laine ; mais dans sa jeunesse il avait exercé quelques années le métier des armes et guerroyé en Lombardie au service d’un capitaine d’aventure, qui était lui-même à la solde de la république de ' Florence. A cette rude discipline, il avait trempé son caractère. Il avait d’ailleurs reçu de la nature de belles qualités, le sang-froid, le don du commandement. Il avait une noble prestance et ses traits annonçaient un homme de bien, dit un historien, Léonard Arétin, qui fut avant Machiavel chancelier de la république florentine, et qui dut connaître certainement, étant né en 1369, quelques-uns de ceux qui avaient approché Michel de Lando (1).
Le nouveau gonfalonier n’était pas de ceux qui se laissent dominer. Les huit de la guerre et Sylvestre de Médicis, qui avaient fait la révolution, n’en profitèrent pas, non-seulement parce que ce ne sont pas ceux qui fomentent les révolutions qui d’ordinaire en profitent, mais parce qu’aussi ils trouvèrent en Michel de Lando un homme fermement résolu à exercer lui-même le pouvoir. C’est ainsi que, dès le 22 juillet au soir, il faisait fermer les portes de la ville pour que personne du dehors ne vînt y susciter de nouveaux tumultes, et pour que n’entrassent point non plus les soldats que la précédente seigneurie avait appelés à son secours.
Dès le 23 au matin, il eut soin de convoquer le peuple et de faire
(1) Leon. Aret., Historiarum Florentini populi , liv. IX.
confirmer son pouvoir par acclamation, par une sorte de plébiscite. Il fit sonner les cloches à toute volée, et n’eut garde de manquer de prêter publiquement le serment et de prononcer de la tribune aux harangues le solennel discours de rigueur, ce que n’avait pas fait la précédente seigneurie au grand mécontentement du peuple qui aimait ces sortes de cérémonies (1).
Michel, en homme avisé, n’oublia pas non plus de faire confirmer ses pouvoirs jusqu’à la fin d’août, terme légal de la seigneurie à laquelle il succédait. Enfin, décidé à maintenir l’ordre à tout prix et à épouvanter les coquins qui essaieraient désormais de le troubler, il fit dresser la potence devant le palais vieux.
A peine la potence était-elle en place, que les Giompi, se rappelant que l’exécuteur, sire Nuto, avait été mandé par l’ancienne administration pour sévir contre eux, les punir de leurs méfaits, coururent à son domicile, et ne le trouvant pas, se firent indiquer le lieu où il se cachait. Ils l’y poursuivirent, le trouvèrent blotti sous un lit, le lardèrent à coups d’épées et finalement l’assommèrent. Ils pendirent son cadavre à la potence par un pied, la tête en bas. Là ne devait pas se borner leur atroce vengeance. Chacun de ces misérables s’attaquant au corps de la victime à coups de couteaux, à coups de dents, en arracha un lambeau, si bien que le pied seul resta suspendu avec un morceau du genou. Les débris du corps furent hideusement promenés par la ville, et l’on donna au traître qui avait livré l’exécuteur (c’était un soldat de la commune) le prix convenu, c’est-à-dire la somme que la victime avait en poches : 4 florins d’or et 40 sous; ce fut le prix du sang.
Ces violences ne pouvaient durer. La seigneurie publia immédiatement un arrêté qui commandait à tous les citoyens de déposer les armes, de défaire les barricades, d’ouvrir les boutiques, de retourner au travail.
La potence, qui continuait à être dressée sur la place, indiquait que le nouveau gonfalonier, moins doux que le précédent, entendait être obéi. La seigneurie eut soin aussi d’entourer le palais
(!) La tribune aux harangues ou ringhiera n’était alors qu’une plateforme du haut de laquelle la seigneurie s’adressait au peuple devant la façade du palais vieux. Le long de la plate-forme s’étendait une balustrade de fer dont on voit encore les traces, et c’est de là- que la' seigneurie assistait aussi aux cérémonies qui avaient lieu sur la place. La magnifique loge dite d’Orcagna ou des prieurs (aujourd’hui loge des Lanzi), qui se développe d’équerre à la façade du palais vieux, sur la place delà seigneurie, servit plus tard merveilleusement à ces fêtes; elle devait être alors en construction.
d’une bonne garde, et de distribuer en divers points de la ville et aux portes des remparts des corps de troupes prêts à faire cesser tout désordre, à disperser tout rassemblement. On forma pour cela une compagnie de 1,200 arbalétriers, principalement destinés au service du palais, et immédiatement tout tumulte cessa, et il n’y eut plus à déplorer ni vols ni incendies.
Gependantlaconfiancenerenaissaitpas.il ne suffisait pas de décréter que les boutiques se rouvrissent pour y faire retourner les chalands. Les chefs de l’art de la laine, qui faisaient travailler le plus de monde, étaient mécontents qu’on eût fait des réformes aux corps de métiers sans prendre leur avis. Cette vérité éclatait dans tout son jour, que les ouvriers sans l’appui des patrons ne peuvent rien, et qu’une société ne marche régulièrement qu’autant que tous ses membres à la fois concourent d’un commun effort à l’harmonie du corps social. Les intérêts ne sont pas opposés, ils sont liés et réciproques; le capital et le travail ne sont pas ennemis, ils se doivent prêter un mutuel secours. Soutenus pendant les jours d’émeute par l’argent que ceux qui avaient quelque avantage au désordre répandaient parmi eux à pleines mains, les Giompi avaient vu ces bourses se fermer. Ils étaient retournés à leurs métiers, mais les patrons ne leur donnaient plus d’ouvrage et les ouvriers commençaient à crier famine. Il fallait au moins leur donner du pain. Michel de Lando décida qu’on livrerait un boisseau de blé par tête à tous ceux qui en feraient la demande par écrit sur un registre spécial, en s’engageant à rendre ce boisseau en argent ou en nature dans un délai donné. La seigneurie envoya dans la campagne acheter tout le blé qu’on pourrait trouver. Pour se couvrir des dépenses faites à cette occasion, elle leya un impôt extraordinaire sur tous les citoyens.
Qu’était devenue la demande des Giompi qu’on ne lèverait plus de ces prestanze avant six mois ? A peine une révolution faite, on s’aperçoit bien vite que les exigences de l’émeute étaient le plus souvent injustes et dans l’application irréalisables. Le nouvel impôt s’élevait au total à 65,000 florins et devait être remboursé par douzièmes chaque année. On imposa aussi assez lourdement les habitants du Contado ou territoire de la république, en frappant un peu moins les paysans. La ville avait fait la révolution, c’était la campagne qui la payait.
Il s’agissait maintenant de promulguer la nouvelle constitution, car on ne faisait d’émeute à Florence que pour « réformer l’Etat ». On avait nommé pour cela une balie. Elle réhabita tous les admonestés, elle brûla les bourses d’où l’on tirait au sort les noms des capitaines de parti guelfe, cette oligarchie détestée, et décida que
les nouveaux capitaines seraient choisis, comme on l’avait établi pour les prieurs, trois dans les arts majeurs, trois dans les mineurs, trois dans les arts nouveaux, Elle convint aussi que le gonfalonnier, au lieu d’appartenir exclusivement aux arts majeurs comme précédemment, serait pris tour à tour dans chacun d’eux. Elle décréta que les syndics des arts recevraient un salaire, et qu’à l’avenir toutes les réformes à introduire dans l’État devraient être proposées par eux. L’initiative des lois passait ainsi de la seigneurie aux arts. Enfin elle banit et confina en différentes villes d’Italie trente et un citoyens, permi ceux qui précédemment avaient occupé le pouvoir, comme si les outrages qu’on leur avait déjà fait subir en incendiant leurs maisons ne suffisaient pas. La plèbe demandait des victimes, il fallait bien lui en sacrifier. En tête des exilés venait le chef de la faction des Albizzi, Pierre, puis la plupart de ces patriciens ou de ces riches bourgeois dont les noms nous sont également familiers, les Ricasoli, les Buondelmonti, les Soderini, les Baldesi, les Siminetti, les Pazzi, .les Serragli, les Bardi, Charles Strozzi, Simon Peruzzi; il y a même parmi eux un Médicis.
Toutes ces mesures ne calmèrent pas le mécontentement des Ciompi, qui commençaient à se plaindre qu’on ne leur donnait ni pain ni travail, ni une part suffisante dans le gouvernement de la cité. Ils disaient qu’ils n’avaient pas fait la révolution pour autrui mais pour eux-mêmes, et que leur chef Michel de Lando les trahissait. N’en est-il pas toujours ainsi, et sera-t-il jamais possible d’imposer une barrière aux appétits et d’apaiser les plaintes de la populace? Michel de Lando, résolu à sévir, fit saisir un certain Fico Tosi, porteur du gonfalon de la Vipère (quartier de Sainte-Marie- Nouvelle) qui cherchait à soulever la plèbe déjà si irritée et à provoquer des rassemblements. Celui-ci, interrogé par le capitaine du peuple, fut mis en prison ; mais les prieurs, de connivence avec les Ciompi, le firent échapper, à la grande irritation des syndics des arts qui ne purent p]us le retrouver. Deux nobles, Jacques Sacchetti et Louis Cavalcanti, et un pauvre peintre badigeonneur du parti des mécontents, furent sur un simple soupçon et pour quelques paroles inconsidérées prononcées en public, également poursuivis. On les accusa de discours séditieux et on les jeta en prison.
On atteignit ainsi le 27 août. Ce jour-là les Ciompi, auxquels s’étaient mêlés une partie des arbalétriers de la commune, se réunirent sur la place delà seigneurie tous armés, poussant de nouveau le cri de ralliement : Vive le peuple ! Il firent venir le notaire de leur art, Ange Latini, et un maître d’école, un certain Gaspard, qui jouissait d’une espèce de célébrité parmi la plèbe parce qu’il avait été vingt-cinq ans auparavant livré à l’inquisiteur comme patarin
ou albigeois. Us chargèrent ces deux hommes de rédiger leurs pétitions. Ils les installèrent à la tribune des prieurs, et leur dictèrent ce qu’il fallait écrire. D’abord ils demandaient que les syndics des arts nommés par Michel de Lando fussent cassés, ne reçussent aucun émolument et cessassent de taire partie de la balie. Us firent passer cette pétition aux prieurs assemblés dans le palais vieux, qui cédant à la peur, consentirent à ce que demandaient les Giompi. Alors ceux-ci, exigèrent qu’aucun chevalier ne pût exercer de fonction publique, et que le revenu des boutiques du pont vieux fût enlevé à Sylvestre de Médicis et celui des boutiques du marché vieux à Jean de Mone : la foule brisait déjà ses idoles de la veille. On fit passer ces nouvelles demandes aux prieurs, qui les acceptèrent comme les précédentes.
Ces premières délibérations furent prises avec un certain calme; mais bientôt le tumulte augmenta et l’on ne s’entendit plus. Le pauvre secrétaire Gaspard avait peine à satisfaire tout le monde. « Je veux que tu écrives ceci », lui criait l’un, « et moi cela » exclamait l’autre, « non ! pas ainsi », vociférait un troisième, et il lacérait le papier déjà sali par les doigts de tous. Il faut lire dans Marchione Stéfani, témoin oculaire (Gino Gapponi s’arrête à la nomination de Michel de LandoJ, le récit de ces incroyables scènes.
Les deux principales propositions que les Giompi passèrent aux prieurs, au milieu de ces baccanales, exigeaient qu’on ne pût jamais instruire contre eux pour aucun des méfaits commis jusqu’àce jour et qu’on ne pût les poursuivre pour dettes m dans leur personne ni dans leur avoir (1). Les prieurs et les collèges effrayés, craignant de voir se renouveler les tumultes des mois précédents, accédèrent à ces dernières demandes et dépéchèrent vers les Giompi le nouveau notaire des réformations, sire Viviano. Gelui-ci eut la présence d’esprit de dire aux Giompi que la balie n’existant plus puisqu’ils en avaient écarté les syndics, il fallait attendre au lendemain pour rassembler les conseils et leur soumettre de nouvelles propositions. En attendant il priait ces braves gens de rentrer chez eux pour ce jour-là et de mettre bas les armes.’Les Giompi en étaient venus à cette phase d’apaisement subit qui suit les grandes agitations, ils écoutèrent l’avis du secrétaire de la commune et se dispersèrent.
(1) Le livre des débiteurs ou specchio (miroir) était consulté quand on mettait dans les bourses les bulletins portant les noms des citoyens aptes aux magistratures publiques, dont le sort désignait ensuite le moment de l’entrée en fonction. Ceux qui étaient inscrits au specchio étaient écartés des magistratures, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles les Giompi reviennent si souvent sur leur demande d’abolition des dettes.
Il y avait alors à Florence un homme de très-noble famille, messire Luc de Panzauo, qui avait été gonfalonier de justice en 1369, et fait chevalier du peuple pour des services éminents rendus à la république en temps de guerre. Plus tard, il avait été déclaré grand par les capitaines de parti guelfe, à la suite d’une dénonciation de sa bru dont il avait gravement offensé la pudeur : il l’avait violée et rendue enceinte. Les Giompi s’étant rassemblés au nombre d’environ deux mille sur la place Saint-Marc, il les joignit avec un de ses neveux et quelques-uns des admonestés ses amis. Il demanda aux Ciompi de le déclarer du peuple et de le réarmer chevalier, ce que firent de suite ceux-ci, en le proclamant leur capitaine et lui remetiant leur bannière. A son tour, il les appela le peuple de Dieu , nom que les Giompi gardèrent. Ils allèrent ainsi chez le capitaine du peuple et à la prison, et se firent délivrer le peintre qui y était retenu. Ils le conduisirent à la tribune des prieurs en lui criant : « Remercie Dieu et le peuple de Dieu qui t’a délivré, » et ils lui donnaient l’enseigne de l’ange à baiser. Le peintre se soumettait à tous leurs caprices, et ils applaudissaient. Ils lui disaient : « N’est-ce pas que tu nous feras, pour notre art, un palais de trois mille florins? — Je vous le ferai de six mille, » répondait l’autre. Cette gasconnade plut à la foule, et elle criait : « Celui-ci est un brave homme, les prieurs voulaient lui faire du mal. ». Ils l’accompagnèrent chez lui en triomphe. Quand on fut arrivé : « Voici les clefs, ouvrez la cave, leur dit le peintre, buvez, mangez, mes amis, moi, je vais me reposer. » Les Giompi, morts de soif par les grandes chaleurs qu’il faisait, ne se firent pas deux fois répéter cette offre, et le pauvre homme s’échappa de chez lui par une porte dérobée, heureux d’en être quitte à si bon compte. Pendant ce temps, Panzano forçait les portes du palais des capitaines de parti guelfe, et essayait de s’emparer de leur bannière. La plèbe, irritée de voir qu’il voulait substituer cette bannière à celle de l’ange : « Nous sommes tous guelfes, » direntils. Le lendemain matin, ils coururent chez lui et lui eussent fait un mauvais parti s’il n’avait pa£ déjà quitté la ville. Les élus du peuple de Dieu ne restaient pas même un jour en faveur.
Sur le soir du même jour, les Giompi se portèrent au couvent de Sainte-Marie-Nouvelle et résolurent de s’y établir en permanence. Ils demandèrent aux frères dominicains du couvent de leur indiquer un lieu où ils pussent se rassembler, et les frères leur assignèrent, dans le grand cloître, la chapelle que trente-cinq ans auparavant avaient fait bâtir les Acciaiuoli. Alors les Giompi, en manière de moquerie, demandèrent au prieur du couvent de leur dépêcher quelques bons moines pour leur reconforter l’esprit et le
corps, et les aider à faire quelque chose de bien. Après avoir longtemps tenu conseil de nuit, au milieu d’un indescriptible vacarme, ils élurent une balie, composée de huit des leurs, chargée de réformer l’État. On les nomma les huit de la balie du peuple de Dieu , et on leur donna seize conseillers ou assesseurs pris, comme les premiers, parmi les plus infimes des Ciompi. La cité fut ainsi divisée en deux camps et eut deux gouvernements à la fois.
Le lendemain, un dimanche, 29 août, était le jour où l’on devait tirer au sort les noms des nouveaux prieurs et du gonfalonier de justice, pour les deux mois à venir de septembre et d’octobre. Les Ciompi s’étaient, de bonne heure, rassemblés à Sainte-Marie-Nouvelle et avaient demandé aux arts de leur expédier deux de leurs consuls. Les deux envoyés furent reçus au milieu des huées et s’en retournèrent. Les Ciompi n’en firent pas moins proposer aux prieurs d’admettre dans la seigneurie les huit de Sainte-Marie- Nouvelle, qui délibéreraient les lois avec eux avant qu’elles fussent soumises aux collèges et aux conseils. Us ne demandaient rien moins, on le voit, que de partager avec les prieurs l’initiative des lois et des réformes; mais ils ne bornèrent pas là leurs prétentions. Ils supprimèrent de leur propre autorité les anciens règlements des arts, firent descendre le consulat des maîtres et des chefs de métiers aux plus humbles apprentis, et donnèrent à ces nouveaux consuls le pouvoir d’éloigner qui bon leur semblerait de tout emploi public, de toute magistrature des arts. Ils restaient ainsi maîtres absolus du travail et des salaires, et ils établissaient dans les arts une oligarchie analogue à celle des officiers de parti guelfe, contre laquelle on avait précisément provoqué l’insurrection du mois précédent.
Le moment venu où la seigneurie devait tirer au sort les noms des nouveaux prieurs et du gonfalonier de justice, les Ciompi se rendirent en foule sur la place du palais vieux avec leurs nouveaux magistrats. Quand les prieurs, du haut de la tribune, proclamaient un nom, s’il plaisait à la populace, on l’applaudissait, et s’il déplaisait, fût-ce à un seul, on enjoignait au prieur de déchirer le bulletin et d’en tirer un autre. Gela dura ainsi tout le jour ; il fallut se soumettre à tous les caprices de la plèbe. La seigneurie n’était protégée que par quelques hommes d’armes clairsemés, et par le groupe des magistrats réguliers, en petit nombre, qui étaient accourus avec leur gonfalon ; mais nul ne pouvait avoir l’idée de lutter un moment avec l’armée des Ciompi, maîtres, on peut le dire, de la place et de l’élection. Celle-ci, contrairement à tous les usages de la république, se fit par le mode étrange d’acclamation populaire qui vient d’être indiqué. La disposition précédemment
établie fut au moins respectée, et les neuf magistrats élus furent pris, trois dans les arts majeurs, trois dans les mineurs, trois dans les nouveaux. Pour la seconde fois, le sort désigna un cardeur de laine comme gonfalonier de justice, ce à quoi les Ciompi applaudirent, et ils se retirèrent en apparence satisfaits.
Dès le lendemain, les huit de Sainte-Marie-Nouvelle demandaient derechef aux arts de leur expédier deux consuls pour traiter avec eux des affaires de l’État, ün leur expédia les mêmes que précédemment, et ils les renvoyèrent encore avec dédain, en exigeant qu’on nommât les nouveaux consuls, bien que le moment ne fût pas encore venu. Les prieurs consentirent à cette humiliation, mais les nouveaux élus déplurent également aux Ciompi. Les huit dirent qu’ils se passeraient bien d’eux, et ils enjoignirent aux prieurs de convoquer le peuple en parlement pour discuter toutes les réformes projetées. C’en était trop. Les prieurs répondirent que le parlement devait s’assembler le mercredi 1 er septembre, et qu’on attendrait jusque-là. Les huit ne se tinrent pas pour battus, et six d’entre eux vinrent à la seigneurie demander impérieusement aux anciens et aux nouveaux prieurs de jurer qu’ils feraient passer dans les conseils toutes les réformes que les Ciompi avaient proposées, toutes celles qu’ils proposeraient encore. C’est chose triste à dire, mais les prieurs, qui heureusement n’étaient pas en nombre, après quelque hésitation, se soumirent, et jurèrent tout ce qu’on voulut, sur le missel que leur présenta le moine attaché au palais. Michel de Lando jura avec eux, lui le gonfalonier jusque-là si sage et si digne! Il alla plus loin, il osa, dans un moment de faiblesse qu’on a peine à comprendre, et abandonné sans doute par Sylvestre de Médicis, qui avait dû jusque-là le conseiller, entrer en pourparlers avec les huit. Il leur demanda de lui laisser, à sa sortie du pouvoir, les honneurs que la balie lui avait conférés, à savoir le titre de podestat payé de Barberino (un des châteaux toscans soumis à la République), un cheval de 100 florins, et le droit de porter, en signe de chevalerie, un étendard, une lance et un écu aux armes de la cité. Les huit repoussèrent dédaigneusement les propositions de Michel de Lando. Celui-ci, oubliant qu’on ne gagne rien à vouloir composer avec la plèbe, avait fini par dire humblement qu’il se contenterait des insignes de chevalier. Les Ciompi restèrent inflexibles, et ce fut ce qui sauva la république. Dans la vie des nations comme dans celle des individus, ce sont souvent les plus petites causes, des raisons en apparence insignifiantes, qui produisent les plus grands effets.