‹ Une intéressante histoire [microforme]Chapitre 3 sur 6 · ES D · texte numérisé non relu

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mit à parler français) à ves gens bons que je étais capable de pointer dehors toutes les sermons du gospel ».

« Aussi, je les ai envoyés promener avec leur requête. »

D'ailleurs, ajouta-t-il d’un ton confidentiel, je ne tiens pas à me créer des ennemis. On doit plus à sa peau qu’à sa chemise. »

« Garçon, finit-il par me dire, après une pause, soyez pratique; faites pas de zèle intempestif et laissez la race se débrouiller comme elle voudra. Travaillez pour vous et seulement pour vous.

« Quand vous aurez fait fortune, si vous avez besoin des Canadiens, vous pourrez alors leur rappeler que vous êtes Canadien. »

Ces conseils me paraissant un peu égoistes, je ne pus m'empêcher de lui dire : «Mais n’y a-t-il rien en dehors de l'intérêt personnel ? :

Oui, répondit-il, il y a le pays, il y a la religion. Le pays s'appelle les États-Unis, la religion, la religion catholique.

— Et alors ?

Alors pour cela on peut se passer d'être Canadien et surtout de parler français.

Je n’ajoutai rien, comprenant que c'était inutile de discuter avee un homme dont les convictions étaient faites. Je restai pensif quand j'eus quitté la demeure de Jean Faiscier. Ignorant, à cette époque déjà lointaine, le premier mot de la question franco-américaine, je me disais cependant : « Il y a quelque chose qui choque dans le raisonnement de cet homme ».

On a beau adopter un pays étranger pour le sien, lui être loyal, dévoué même, rien n'empêche de rester ce que nous a fait une longue lignée d’aïeux. Le sang qui coule dans mes veines, ma langue, mes affections ataviques, l'histoire, les traditions de ma race, la mentalité qui s’y rattache, la générosité chevaleresque qui la caractérise, jusqu’à son génie qui fait que toujours la France sera en quelque sorte le cerveau du monde, tout cela ne constituet-il pas un héritage que je dois transmettre intact à mes descendants ?

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Mes arrière-neveux an'auront-ils pas le droit de maudire ma mémoire si je brise en ma personne le chaînon qui aurait pu les rattacher à la nouvelle comme à la vieille France.

Plus je me raisonnais, plus l'étrange personnalité de Jean Faiscier, tout imbue d'’utilitarisme, me donnait sur les nerfs. Eh bien, oui, malgré son état de fortune assez enviable, j'étais tenté de lui préférer Michel Portelance, une autre de mes connaissances de Worcester, qui occupait un simple fenement, avec sa nombreuse famille, dans un des quartiers ouvriers de la grande ville industrielle.

Michel Portelance, lui, était Canadien, comme on. dit, jusqu’au bout des ongles. La paroisse, l’église, l’école, tout cela était buriné dans son cerveau qu’enveloppait un crâne de descendance bretonne. Aussi, jamais Michel ne tirait de l’arrière quand on faisait appel à sa générosité pour les œuvres paroissiales.

Il s'était fait une idée que, pour rester catholiques aux États-Unis, il fallait que ses enfants demeurassent français de cœur et de langue.

Sans trop savoir le pourquoi et le comment, il en était venu à cette conclusion. Il en avait assez vu, disait-il, quand il était dans l’État de New-York.

Sa femme lui ressemblait. C'était l’un des piliers de la paroisse encore jeune de Notre-Dame de Worcester. Bazars de charité, soirées d'amusements, parties de cartes, ventes de billets, rien ne lui échappa;t; elle en était l’âme et l’organisatrice. Aussi, la nouvell. paroisse lui devait, en bonne partie, sa prospérité. Michel Portelance et sa digne épouse ne se contentaient pas d'envoyer leurs enfants à l'école canadienne, ils voulaient encore du français dans la maison.

Quand un enfant se permettait à table, par exemple de demander,en langue d’Albion, un mets quelconque. La réponse était invariable : « Nous n'avons rien de cela ici». Et le malheureux s’en passait bel et bien.

Michel Portelance n'était pas un érudit, loin de là. Par conséquent, les hauts faits de nos ancêtres lui $taient plus ou moins inconnus. Seulement, il avait «:ï dire, et il l'avait retenu, que, de tous les peuples réunis dans

la grande république, il n’en était pas un seul qui pût l'emporter, par la noblesse et la gloire, sur le peuple français. Cela avait suffi pour lui faire porter la tête haute dans les rues de Worcester.

Ayant entendu un patron, pour qui il travaillait, travestir un jour, son nom très significatif en un baragouin saxon quelconque, il alla trouver ce monsieur et dit dans la propre langue de ce dernier : « Mon nom est Portelance comme celui de Washington est Washington, tâchez de vous en servir comme je me sers de celui de votre premier président. »

J'ai toujours considéré Michel Portelance comme un héros, bien obscur, si vous voulez, mais un héros tout de même. Il me faisait penser aux premiers colons qui vinrent sous Champlain se fixer .au Canada. Il y avait chez lui la même tenacité, la même intrépidité. S’attaquer aux forêts du Nouveau-Monde pour y fonder une France nouvelle ou s'attaquer aux mille et un obstacles qui s'opposent à l’érection de paroisses franco-américaines, n'est-ce pas un peu la même chose ?

Honneur done à Michel Portelance et à ceux qui lui ressemblent.

Depuis que j'ai reçu l’hospitalité dans la somptueuse demeure de Jean Faiscier, les temps ont marché. Écoutant la voix de Dieu, je suis devenu l’un de ses ministres, très indigne, peut-être, mais enfin l'« un de ses ministres. » J'ai habité les États-Unis durant plusieurs années et, sans me vanter, je crois avoir fait, avec le Père Hamon, le travail le plus complet sur la condition de la race française aux États-Unis. Mes recherches m'ont permis d’en venir à la conclusion, passée en proverbe maintenant : « La langue, gardienne de la Foi. ».

Les statistiques fournies par le chanoine Gignac sur Ontario et celles publiées dans mon livre : « Histoire de la race française aux États-Unis », établissent d’une manière indiscutable que les catholiques de langue anglaise, tant du Canada anglais que des États-Unis, sont soumis à un drainage désastreux par les mariages mixtes, pour la raison bien simple que n'étant pas protégés par un idoi-

me isolateur, ils subissent l'influence de milieux protestants ou infidèles. ;

La paroisse canadienne et les écoles du même nom aux États-Unis sont donc les châteaux forts de notre croyance. Aussi, faut-il se réjouir quand les journaux nous annoncent que nos compatriotes américains viennent enfin de réussir à former de nouveaux groupes ethniques connus sous le nom de paroisses.

À mon humble avis, ceux qui s'occupent de la question franco-américaine comme aussi de celle des nôtres de l'Ontario et de l'Ouest canadien, ne peuvent mieux faire que de favoriser l’éclosion de ces cellules nationales.

Les Jean Faiscier qui s'opposent à l'érection de nouvelles congrégations canadiennes-françaises, sous un prétexte ou sous un autre, ou aui découragent les généreux efforts des Michel Portelance font une œuvre néfaste dont les terribles effets se dresseront contre eux au tribunal de Dieu. Grâce à eux, l'élément français noyé dans le grand tout américain ou canadien anglais, ne peut que sombrer plus ou moins vite au point de vue religieux.

Tout ne sera peut-être pas perdu évidemment, mais peu s’en faut.

La preuve ? direz-vous.

La preuve, elle est dans les statistiques éloquentes, auxquelles je viens de faire allusion, statistiques qui n'ont jamais été réfutées et qui ne peuvent l'être, statistiques qui établissent une proportion effrayante de mariages mixtes dans les paroisses de langue anglaise 40%, 50% jusqu’à 60%.

La preuve, elle est dans cette espèce d’éloignement du Canadien pour l’église qui n’est pas son église à lui, absolument semblable à celle qu’il a fréquentée sur les bords du Saint-Laurent.

La preuve, enfin, elle est dans les faits, soit au Vermont, soit dans l’État de New-York, soit dans les grandes villes comme Boston et New-York, soit surtout dans les États de l'ouest amérieain, ces vastes pécropoles de notre nationalité, qui prouvent à l'évidence que l'assimilation faite au détriment des nôtres ne grossit guère les rangs

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des catholiques de langue anglaise. En voulez-vous un exemple entre mille? Ecoutez.

Revenant d'Europe en 1911 ou 12, je ceausais durant les longues heures de la traversée avec le vicaire général du diocèse de Saint-Joseph situé dans le Kansas, je crois.

Saint-Joseph, lui dis-je, un jour, ce diocèse n'est-il pas d'origine française ?

—- Sans doute, ses premiers missionaires et même ses premiers fidèles furent presque tous des C: adiens.

— Et, maintenant, combien reste-t-il de catholiques de langue française en cette région ?

— Ma foi, je n’en connais pas un seul.

— Vous n'avez donc pas de paroisse canadienne en ce diocèse qui fut d’abord canadien ?

Il n’y en a jamais eu à ma connaissance et je suis âgé de cinqui nte-deux ans.

— Mais, enfin, mes compatriotes qui sont si prolifiques n'ont pas dû disparaître de cette partie du Kansas comme le brovillard au soleil du matin?

— Non pas, répondit le vicaire général, je crois que leurs descendants y sont très nombreux, mais ils ne sont plus catholiques.

« Quand le roi avait bu, disait-on autrefois, la Pologne était ivre. »

Ce vieux dicton malheureusement s'applique à plusieurs des nôtres. Parce que la paroisse où l'on vit, la charge que l’o= oceupe, etc., nous donnent un certain degré de satisfaction, nous nous imaginons facilement qu'il en doit être ainsi dans les trente et quelques états de l'Union américaine. .Limitant ses aspirations aux étroits horizons qui entourent sa petits personne, l’un dit : « Vogue la galère! Il y en aura toujours assez pour ma vie durant. Après moi, le déluge !» L'autre, instruit par l'expérience de ceux qui l'ont précédé dans une fonetion publique, s’éerie : « Usons avec prudence du gros fromage que nous ont préparé nos devanciers. Faisons ni bien ni mal, c’est le moyen d’être inattaquable. »

Et l’on s’endort, et la terre continue de tourner sens que l’on s’émeuve ie moins du monde.

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Il y a cinq ans, je faisais, à Paris, au nom du Parler français de Québec, et cela de concert avec mon ami Gustave Ziedler, noète bien connu de Versailles, une carpagne de propagande suprès des meilleurs écrivains de la ville-lumière. Il s'agissait de révéler, à toutes ces fortes têtes de la grande capitale, l'existence d’une France d'Amérique tant celle du Canada que des États-Unis, leur prouver sa vitalité et leur faire connaître surtout les obstacles qui nuisaient à son exparsion. Tout alla bien durant deux mois. Déjà, nous avions enrôlé sous notre bannière une cinquantaine de journalistes, de publicistes, parmi lesquels des académiciens. Les articles de journaux et de revues devaient se succéder, à de brefs intervalles, en notre faveur et aller porter la lumière dans toute la France, voire même, jusqu'aux abords du Vatican.

De fait, la levée de bouclier eut lieu quelques jours plus tard et, Aurant trois ou quatre mois, jusqu'au commencement de la guerre, ce fut un admirable mouvement d'ensemble, un formidable assaut déclanché, sur les rives de la Seine, contre tous les francophobes du Nouveau- Monde. A tel point que les grands apôtres de l’assimilation, ceux-là qui avaient élaboré son programme et réussi à endoctriner l'abbé Klein et Paul Bourget, s’en émurent et commencèrent à se demander avec inquiétude quel cataclysme menaçait leurs rêves ultra américains.

Tout juste à ce moment, j'allai rendre visite à M. Leau, de Paris, rue Denfer-Rochereau no 83, l’un des ardents champions de notre cause.

Ce Monsieur dont je n’oublierai jamais l’aiable hospitalité, après le déjeuner, me conduisit dans son bureau et, ouvrant un tiroir, il en sortit une lettre venant des États-Unis :.

« Voic’ la réponse, me dit-il, d’une de vos grandes sociétés canadiennes à laquelle je me suis adressé pour obtenir des renseignements sur les conditions faites aux Canadiens dans la république américaine. ».

Cette lettre écrite à l’un des représentants du Parler français de Québec renfermait à peu près ceci :

« Monsieur,

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Je regrette dé ne pouvoir vous communiquer les renseignements demandés. La Société, dont je suis l’interprète, pour des raisons qu’elle seule peut apprécier, préfère garder le silence en cette matière et ne pas s’exposer aux désagréments que pourrait lui causer une autre ligne de conduite. »

Je n’iusiste pas. Une telle prudence manifestée par cette société dépasse mon faible entendemient.

Après cela tirons l'échelle.

Mais, il est temps de revenir à Juan Faiscier. Le temps de l'opulence est parfois de courts durée et l'avenir nous réserve bien souvent des surprises. Tel fut le cas de notre héros.

Il n’y a pas longtemps, me trouvant dans l'Ouest en visite chez un ami, je reçus l'invitation suivante: «Ily a iei dans la ville un homme qui vous cannaît et veut vous voir. Ilest mourant. »

Je me rendis en toute hâte à l'adresse désignée. Une

femme, que je ne reconnus pas, m ‘introduisit dans une chambre où gisait un vieiilard.

Ce dernier me tendit une main décharnée et me dit d’une voix mourante : «Je vous ai connu autrefois.

— Mais qui êtes-vous dec ?

— Vous ne me reconnaissez pas? Vous êtes venu chez moi à Worcester.

— Jean ‘aiscier ? lui dis-je.

— Oui. Les choses ont bien changé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. »

Je me remis de ma surprise et me rappelant que j'étais prêtre, je lui parlai de Dieu, son Créateur, son Rédempteur, son Maître et son Juge.

Quand je sortis de la chambre du malade, je trouvai la famille réunie dans une salle attenante.

I] y avait là, outre la femme, six enfants encore vivants quatre filles et deux garçons, tous mariés.

L'introduction eut lieu naturellement, des gendres et des brus tous prés ats :

« Monsieur un tel

« Monsieur un tel

RTE

Monsieur un tel...??? Norvégien.

« Monsieur un tel...??? Juif.

Ma femme—

Elle est ?

Allemande.

Ma femme

Élle est?

Danoise.

Je sortis ahuri de cette Babel. Ces gens devaient être tous protestants ou infidèles. Je n’osai poser la question à la famille affligée. D'ailleurs, en cette ville, tous ces gens sont sans religion.

D.-M.-A. MAGNAN, ptre.

Le bulletin des Armées de S. M. la Langue française

L’ Action française

Organe de la Ligue des Droits du français, centre d'action au service de la langue et des traditions françaises au Canada

Paraît le 25 de chaque mois — 48 pages 15 sous la livraison — $1.00 par année ( Specimen gratuit sur demande )

Avec le numéro de janvier 1920 l'Action française inaugure sa quatrième année par la publication du premier article d’une série d’études portant comme titre :

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