‹ Une invasion prussienne en Hollande en 1787Chapitre 1 sur 167 · L.IBRAIBIE1 PLON · texte numérisé non relu

L.IBRAIBIE1 PLON

E. PLON, HODBBIT bt C, IMPBI M BURS- ÉDITEURS

ToiLf droiti réiti

o3^o^7i)\2iO

L'invasion de la Hollande par les Prussiens, en 1787, est un épisode entre deux drames.

Elle suit de près la guerre de l'indépendance américaine, elle devance peu la Révolution française. Mais c'est un épisode important, et qui se rattache à la guerre d'Amérique comme à la Révolution.

Le 13 septembre 1787, l'armée prussienne envahit la république des Provinces-Unies, sans déclaration de guerre, au mépris du droit des gens, malgré les menaces répétées et les protestations solennelles du gouvernement français.

Le 10 octobre, la conquête est terminée, Amsterdam est aux mains de l'ennemi. L'Angleterre promet de soutenir la Prusse, en tout état de cause.

via

Le 27 octobre, la cour de Versailles déclare « ne conserver aucune vue hostile relativement à ce qui s'est passé ». La joie est grande à Londres et à Berlin. A Paris, l'humiliation est profonde. L'étonnement est général en Europe.

Quelles sont les causes, quelles furent les conséquences de cet événement?

Parmi les causes, il faut placer au premier rang le désir qu'ont les Anglais de venger l'échec subi en Amérique par leur politique.

L'invasion de la Hollande par les Prussiens est un des incidents de la lutte séculaire entre la France et l'Angleterre.

Un moment suspendue dans le nouveau monde, elle reprend dans l'ancien. La république des Sept-Provinces sert de théâtre à ce combat diplomatique, qui menace de mettre l'Europe en feu.

M. de Vergennes, enhardi par le succès, veut opposer à l'Angleterre une république riche et prospère, amie de la France et son alliée BatureUe* « U regarde l'ftlliance boBaudaise comme Tub des événements^ les plus imiportants du règne de Louifs XVL h Les Pays-Bas seront les États-Unis d'Europe.

C'est un but tout contraire que poursuit, avec une obstination réfléchie, sir James Harris, ministre d'Angleterre auprès des Provinces. Replacer les Pays-Bas sous la domination anglaise, venger à la Haye l'affront subi à New-York par le drapeau britannique, telle est la volonté du diplomate courageux, qui voit dans la France « l'ennemi héréditaire de la Grande-Bretagne » .

Dans les Provinces mêmes, deux parlis luttent pour le pouvoir. Les vieux républicains patriciens ont soutenu la cause des colonies américaines, ils désirent l'alliance française et s'efforcent de la resserrer.

Le stathouder Guillaume V, neveu du roi d'Angleterre, élevé par une mère anglaise, s'obstine d'autant plus à soutenir la politique de la cour de Saint-James que ses adversaires cherchent à la combattre.

Ce qui est un fait nouveau, c'est l'intervention décisive de la Prusse dans les affaires des Pays-Bas. La France et l'Angleterre se disputent la suprématie dans les Provinces, et la Prusse résout le problème. La Prusse qui n'a plus le Grand Frédéric et qu'hier encore les

diplomates français ne traitaient pas sans

dédain, la Prusse tranche le nœud gordien.

Cette victoire de la Prusse, cet effacement de la France causent en Europe une émotion profonde. On sent la monarchie qui s'ébranle, on prévoit sa chute prochaine. La nation même est malade, on la croit mortellement atteinte. L'empereur Joseph II s'écrie : « La France est tombée, je doute bien qu'elle se relève. » Catherine de Russie déplore qu'on laisse sans réponse les provocations de la Prusse et de l'Angleterre. Le duc de Brunswick croit déjà ses soldats maîtres du monde, et ses illusions, que Valmy ne peut pas détruire, ne doivent tomber qu'à léna*.

En France même, l'opinion publique n'accueille pas sans indignation une humiliation nationale, a L'honneur français se fait entendre*, w Lafayette, qui vient de combattre en Amériquepourlaliberté, écrit à Washington pour se plaindre de n'avoir pujouer aux Pays- Bas le même rôle qu'aux États-Unis. Mirabeau proteste, avec éloquence, contre l'oubli des

> Voir : Der Preussischefeldzug in Holland in 1787, par M. de Troschke.

* « Il fsiut avouer pourtant qu'au moment où Ton apprit la conquête de la Hollande, l'honneur français se fit entendre. » Sbgur, Mémoires, III, 246*

traditions glorieuses de la monarchie, et son pamphlet sur le stathoudérat se termine par une déclaration des droits de Thomme et du citoyen.

Ce n'est point là le seul lien entre la révolution française et les troubles des Pays-Bas.

Pendant que le Stathouder et les patriotes se font la guerre, un nouveau parti se forme qui bientôt sera menaçant. Les démagogues révo* lutionnaires qui, six ans plus tard, doivent bouleverser la France, s'organisent pour la première fois et font entendre leurs brutales revendications. Leurs pamphlets, leurs dis cours, leurs journaux, s'ils étaient traduits, pourraient servir de texte aux apôtres de la Terreur.

Les révolutionnaires français eux-mêmes, encouragés par les preuves trop évidentes d'une faiblesse qui doit perdre le pouvoir royal, apprennent à ne plus craindre un prince qui ne sait pas prendre un parti. Le roi Louis XVI qui ne s'est pas décidé en 1787, ne se décidera pas davantage en 1789 ou en 1792. Également incapable d'accepter franchement la Révolution dans ce qu'elle a de nécessaire et de la combattre hardiment dans ce qu'elle a d'o-

dieux, il ira d'incertitude en incertitude jusqu'à la ruine; honnête homme et bon père de famille, qui a su mourir en martyr sur l'échafaud, qui n'a pas su monter à cheval.

Ce n'est pas tout que d'être vertueux. Il faut qu'un roi de France soit le chef de son armée. Il faut qu'il ait une politique étrangère, qui ne change pas avec ses ministres. Jusqu'à la mort de Vergennes, la France a une politique extérieure; politique plus ou moins grande, plus ou moins hardie, mais qui ne manque ni d'habileté ni de suite. Vergennes mort, tout semble aller au hasard. On attend les événements, sans rien faire pour les prévenir. On s'étourdit pour ne pas voir approcher l'orage. M. de Montmorin, ministre timide d'un maître indécis, craint de prendre un parti, quand le Roi hésite. M. de Loménie de Brienne, prélat très-peu religieux, ne retrouve sa charité chrétienne que pour accepter humblement un sanglant outrage, et la question se trouve résolue en Hollande, avant même qu'on ait achevé de la poser à Versailles.

Il était difficile pour la France de faire la guerre en 1787. Le pays était divisé et trou-

blé, rarmée affaiblie et désorganisée, le trésor obéré et appauvri.

Mais on aurait pu éviter la guerre en se préparant à la soutenir. Le duc de Brunswick l'a formellement déclaré, si le camp de Givet eût été formé, l'armée prussienne n'eût point envahi les Provinces.

Quand on lit les dépêches des diplomates étrangers, avant et après 1787, on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse, en constatant les effets d'une politique indécise et déjà troublée par les idées révolutionnaires. En 1786, ces diplomates parlent de la France avec jalousie, de son influence avec inquiétude; elle fait des pas de géant à travers le monde. En 1788, la jalousie n'existe plus, et l'ironie la remplace.

En 1786, la France et la monarchie semblent fortes. En 1788, la France et la monarchie sont abaissées et diminuées.

Depuis 1786, la France a traversé bien des crises, retrouvé bien des gloires, reçu bien des humiliations.

Elle reste elle-même, quoi qu'on dise. Toujours capable d'élans héroïques et de honteuses faiblesses, elle n'a pas renié son histoire. Le

même pays a suivi Jeanne d'Arc et subi Marat.

Aujourd'hui, on parle beaucoup de décadence. On peint la génération qui s'élève comme frappée d'impuissance, on la dit vieillie d'avance. Prophéties trop faciles et que l'avenir dément parfois.

Après les crises de la Terreur et les hontes du Directoire, la France a repris son rang dans le monde, elle a revu de grands généraux, de grands poètes, de grands hommes d'Étajt.

N'oublions pas ce glorieux passé dans les tristesses de l'heure présente. Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, «c'est encore un bonheur que d'avoir possédé les biens que l'on a perdus « .

Jacques de Bourbon avait raison, lorsqu'au lendemain d'Azincourt, il donnait pour mot d'ordre à des soldats vaincus cette fière devise : « Espérance! »

Pierre DE WiTT.

Val Richer,

P. S. — Quand j'ai commencé cette étude, j'ai voulu faire de l'histoire, et non pas de la politique. Le prince d'Orange n'était pas

mort. Le voisinage de l'Allemagne semblait moins menaçant pour les Pays-Bas.

Dès cette époque pourtant, beaucoup de bons esprits, en Hollande, ne se rappelaient pas sans inquiétude la campagne de 1787, et ne constataient pas sans émotion la lente invasion des Pays-Bas par les employés et les négociants alleniands.

Un sentiment dominait la crainte : celui de l'union profonde de tous les Hollandais devant un danger national. Ils n'ont point oublié la faute commise en 1787.

Après des luttes séculaires, les Pays-Bas ont retrouvé le calme , sous un gouvernement monarchique et moderne, qui défend Tordre contre tous et donne à tous la liberté. Les Hollandais ont su comprendre les leçons de l'histoire. Ils ne parlent plus de proscription ni d'expulsion. Ils se rappellent que les patriotes chassés en 1787, déclarés à jamais incapables de servir la République, rentraient bientôt dans leur patrie et reprenaient le pouvoir tombé des mains de leur adversaire. Us ne voudraient pas, si la Hollande était menacée, refuser le droit de combattre pour elle à quelques-uns de ses plus glorieux défenseurs.

Si l'on se souvient en Hollande de l'invasion prussienne, en Prusse même, la question n'est pas oubliée. Le Journal militaire officiel publiait, il y a dix ans, un long et curieux travail du général baron de Troschke, sur roccupation de la république des Provinces-Unies.

Il n'est peut-être pas sans intérêt, dans les circonstances présentes, de. rappeler comment, grâce aux luttes de la France et de l'Angleterre, la Prusse a pu jouer, il y a près d'un siècle, aux Pays-Bas, le rôle du troisième larron. ^

Page 1