CHAPITRE QUATRIÈME
parlé de divers projets, mis en avant par les adversaires du Stathouder, sir James Harris continue : « Vous sentez que la France est le père de tous ces bâtards, qui ne voient le jour que pour embrouiller les afFaires et pour lui laisser le temps de consommer son ouvrage... En relisant ma lettre, j'y vois plus de noir que de blanc, n en tirez pas cependant de là que c'est la nuance dominante de mon caractère ; je ne puis pas m*empécher de voir les choses comme elles sont, mais je ne désespère pas ; au contraire, je reviens à mon axiome favori, qu'on ne fera jamais le possible si l'on n'entreprend pas quelquefois l'impossible. » Cette lettre peint assez bien, ce me semble, le caractère et l'esprit de celui qui l'a écrite. On comprend que dans la violence de ses sentiments antifrançais, sir James Harris ne racontât pas sans indignation une entrevue qui venait d'avoir lieu entre M. de Goertz et les patriotes : « Le comte Goertz a eu sa réunion attendue avec les Pensionnaires. Ils lui ont dit qu'il ne convenait pas à un souverain d'entrer en discussion avec son serviteur; que si le comte Goertz s'intéressait au prince, il ferait bien de lui conseiller de ne pas chercher à s'opposer à la révolution ou à la relarder. Ils ont nommé le Stathouder : M. le prince. Gyslaer a dit que M. le prince avait une conduite abominable. Us ont appelé les nobles de Gueidre, ses domestiques, et son représentant en Zélande, son valet. Jamais le ministre
d'un grand roi n'a été exposé à entendre un langage aussi insolent et aussi insupportable ' . » Les Pensionnaires avaient tort assurément de se départir de la modération en parlant du Stathouder; ils ne faisaient que suivre les exemples du prince lui-même, des orangistes et de M. de Goertz.
Pour bien juger une époque et bien la comprendre, il ne faut pas toujours rester dans les sphères sereines de l'histoire ; il faut se transporter par la pensée dans le temps que l'on étudie, et chercher à pénétrer les sentiments de ceux dont on raconte les actes. La lutte des partis en Hollande était devenue trop vive pour que les paroles ne se ressentissent pas de la violence des passions. M. de Yérac était moins persuadé que sir James Harris de l'indécision du roi de Prusse, et la princesse d'Orange ne doutait pas que son frère ne lui vint en aide ; elle se disait « assurée de son appui quand même cet appui demanderait des mesures violentes, et ne craignait pas de déclarer que le temps de faire des sacrifices n'était pas encore venu * ». La politique prussienne ne brillait point par la netteté. Pendant que le ministre à la Haye était réprimandé pour avoir fait des démarches trop actives en faveur du Stathouder, le ministre à Saint-Pétersbourg remettait au chancelier de l'Impératrice
* Sir James Harris au marquis de Garmanben, 10 octobre 1786. Diaries, II, 247.
• Vérac, 10 novembre 1786.