ENCORE QUELQUES LIGNES
Uuc désirez-vous de plus, cher lecteur? Faut-il s'arrêter à cette première étape, ou faut-il poursuivre ? La tâche d'Annettc n'était point terminée, mais les principaux faits étaient accomplis, elle n'avait plus qu'à persévérer. C'est ce qu'elle a fait, et la persévérance en ces sortes d'entreprises est ce qu'il y a de plus difjQcile. Aujourd'hui, quatre jolis marmots, roses et blonds comme père et mère, fleurissent à l'ombre de l'heureuse Villa et font la joie de cinq personnes. Cinq? Est-ce que Mme Dubuisson serait revenue habiter avec sa fille? Non, jassurcz-vous, mais elle vient tous les jours em-
brasser ses petits enfants> et Tamour qu'elle leur porte est la source des seules querelles qui troublent la maison. Elle prétend qu'ils l'aiment moins que leur grand'mère Gonlhard. Pour remédier à cet inconvénient, et comme la ch&telaine de la Villa est toujours d'une santé délicate et que le bruit commence à la fatiguer, il a été décidé que la petite Féiicie seule serait placée sous sa surveillance. Cette enfant, non point par le^traits, mais par l'éducation qu'elle reçoit, rappelle de plus en plus celle dont elle porte le nom.
L'amour de Georges pour sa femme s'est calmé, mais il ne s'est point amoindri : le temps respecte de tels amours. Georges Dutrey est aujourd'hui un des plus riches, un des plus intelligents industriels de France. Tout en augmentant considérablement sa fortune, il en a fait un noble usage, et sa petite femme, car, malgré ses trente ans, elle est toujours mignonne et charmante, sa petite femme a plus que jamais le droit d'être fière de son mari.
Pour l'excellent M. Gonthard, il se félicite tous les jours de n'avoir point désespéré du bonheur et d'avoir détourné sa compagne des vains et stériles regrets qui auraient peut-être abrégé leur vie. Sa verte vieillesse ressemble à celle du chêne : elle couvre et protège tout ce qui l'entoure.
Et maintenant quelqu'un aura-t-il le courage de le blâmer, quelqu'un lui reprochera-t-il de s'îôtre
reconstitué une famille? Aurait-il été plus digne d'éloge en s*isolant de l'humanité, en se sevrant de tout amour, en s*absorbant dans la douleur d'une irréparable perte? Non, non. Dieu nous a donné l'amour pour le répandre, et nous devons jusqu'au dernier jour nous servir de ses dons. Ce n'est point offenser ceux qu'on pleure que de. reporter sur d'autres la tendresse dont ils ne^peuvent plus jouir; c'est leur conserver peut-être ces trésors d'amour qui s'épuisent et se tarissent quand on ne les dépense pas. Mères qui avez perdu vos enfants, conservez-en dans votre cœur le souvenir impérissable, mais ne vous ensevelissez point avec eux : il y a toujours ici-bas des enfants qui n'ont pas de mère.
Aimez votre prochain comme vous-même, dit la sainte parole : il est bon de rappeler de temps en temps aux hommes qu'ils sont frères.
Et qu'on ne croie pas que je prêche ici l'oubli des morts. Leur souvenir parfume la vie, mais il ne la remplit pas. Aimez, aimez encore après avoir aimé, si vous voulez être pleures à votre tour : celui que des regrets n'escortent pas dans la tombe n'a pas rempli sa destinée.
H. Gonthard mourra entouré de ses enfants, sa fin sera douce, et sa Félicie bien-aimée viendra le recevoir et le bénir elle-même sur le seuil de l'éternité.
Elle lui dira : c Merci, mon père! J*étais Ion unique enfant, et tu viens m'annoncer que des frères et des sœurs d'adoption nous - rejoindront plus tard ; je les aime déjà, car ma mère est là près de moi qui les regrette et qui les pleure au ciel. »