LE PORTRAIT
Georges sortait justement de chez lui au moment où M. Gonthard sonnait à la porte : il était en retard ce jour-là. M. Gonthard lui dit en riant qu'il négligeait ses affaires et qu'il élait trop amoureux pour un industriel; Georges en convint, et ils remontèrent ensemble auprès d'Annette.
La jeune femme était encore en peignoir et s'apprêtait à s'habiller lorsqu'elle vit rentrer Georges dans sa chambre.
« C'est encore loi? dit-elle avec une petite moue. Je ne pourrai donc pas me débarrasser de toi aujourd'hui?
— C'est que je viens t*annoncer une visite, ma ch9te Annette.
— Une visite à cette heure? Ce ne peut être que M. Gonthard.
— Tu as deviné.
— Mon Dieu , qu'a-t-il à me dire? fit-elle avec une émotion qui étonna beaucoup son mari. Viens.
— Est-ce que tu ne t'habilles'pas auparavant?
— Non, ce serait trop long. »
Elle noua précipitamment la ceinture de son peignoir, prit le bras de Georges et Tentralna dans le salon.
c Bonjour, monsieur, » dit-elle en courant embrasser le vieillard.
Elle n*ajoutarien, s'arrêta devant lui et le regarda avec des yeux où brillait une curiosité charmante ; puis» comme il se taisait, elle s'écria :
« Georges vous gène ? Vous avez quelque cliose à me dire, il faut le renvoyer.
-^ Georges ne me gônc pas, répondit M. Gonthard avec gaieté. Quand j*ai à vous entretenir en parti-» culier, je sais bien les heures où il n*y est pas. Il s'agit aujourd'hui d'une affaire qui vous concerne l'un et l'autre : je vous ai trouvé un appartement.
— Ah ! fit-elle avec un éclair de joie.
— Un appartement qui vous convient.
-^ Celui dont je vous ai parlé hier?
— Pas tout à fait.
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~ Âb! interrompit-elle avec décourageuMil» il a*^' avait que celui-là qui me convenait. 9
M. Gonthard jouit un moment de cette tmtesse vraie qui lui prouvait encore davantage combien le désir qu'on lui avait exprimé la veille était vif et sincère» puis il leur dit en peu de mots qu'il avait parlé à sa femme, que celle-ci ne voulait point cé« der à Georges et à Annette l'appartement de sa Aile, mais qu'elle le prenait pour elle et qu*elle leur cé« daitle sien. Annette poussa un cri qui retentit jus* qu'au fond du cœur du vieillard, puis elle l'embrassa de nouveau, et, se jetant au cou de son mari qui n'était au courant de rien et hésitait encore à corn* prendre :
c Es^tu content, mon Georges, lui dit-elle avec Texaltation de son ftge et de sa vive nature ; ré« ponds, es*tu content? Je te rends la famille que tu regrettais. »
Georges, ému, ne voulait pas croire ce qu'il comprenait enfin, et il demandait des explications à l'un et à l'autre ; mais M. Gonthard et Annette en échan* geaient eux*mômes et n'étaient pas trop capables de lui en donner. Annette, surtout, tenait à bien témoigner toute sa joie ; Georges avait beau la tirer par la manche, elle ne lui répondait pas. Enfm elle s'écria :
c Mon Dieu, qu'il a la tête dure, mon mari I Si vous ne mettez pas les points sur les i, vous ne lui ferez rien entendre. De grâce, mon bon monsieur
Gonthardy expliquez-lui combien vous êtes bon, puisqu'il lui plaît de ne pas le voir. Pendant ce temps j'irai m'habiller, et nous irons tous les trois remercier Mme Gontbard, lui dire tout ce qui nous viendra au cœur. Mon Dieu, que je suis heureuse ! Attendez-moi» il ne me faut que dix minutes, je suis à vous. »
Dès qu'elle eut disparu, M. Gontbard fit à Georges un récit détaillé de ce qui s'était passé, récit que Georges écouta avec un attendrissement croissant. MaisI faut- il le dire? toute sa reconnaissance fut pour Annette. M. Gontbard le vit bien et ne s'en offensa pas; il savait que l'amour est exclusif et rapporte tout à l'amour. Moins amoureux, Georges se fût réjoui davantage d'aller babiter de nouveau cette maison bénie. Ce n'était donc plus Georges maintenant, c'était sa jeune femme qui devait s'acquitter pour tous les deux envers M. et Mme Gontbard.
Elle revint bientôt dans une toilette simple, mais avec une robe qui lui allait à ravir et que Mme Gontbard aimait; elle refusa le bras de Georges et réclama celui de leur vieil ami, puis ils descendirent tous Vrois légers, le cœur battant à l'unisson, joyeux tous trois de l'espérance réalisée et confiants en l'avenir.
Ils trouvèrent Mme Gontbard dans son salon ; elle les attendait. Georges et Annette sentirent bien
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qu*il fallait éviter de s'attendrir, et ils laissèrent percer leur joie sans trop chercher à la manifester. Mme Gonthard leur dit que sa maison était beaucoup trop grande pour elle et qu'elle était bien aise qu'il leur convint d'en occuper une partie. Us seraient parfaitement libres; les deux ménages vivraient sous le même toit sans se gêner : il y avait deux appartements complets et tout à fait distincts. Georges et Annette auraient deux salons, une grande salle à manger, une autre plus petite, quatre chambres à coucher, une cuisine et ses dépendances, des écuries et remises particulières, etc. M. Gonthard vit bien que sa femme voulait écarter dès le premier moment toute idée de vie en commun; M. -et Mme Dulrey seraient simplement pour elle des locataires : il en ressentit un froid au cœur. Annette en flt la réflexion comme lui, mais elle se garda d'en rien marquer et eut l'air d'entrer dans toutes les idées de Mme Gonthard. Celle-ci en fut satisfaite, et, pour récompenser sa petite amie, elle lui fit, sous forme de prière, une proposition qui ne pouvait leur être que fort agréable à tous.
< Il y a une chose qui m'embarrasse, dit-elle, c'est ce beau et riche mobilier dont je ne saurai que faire. Je ne voudrais pas le vendre, j'y tiens trop, et ce sont tous meubles de choix sur lesquels on perdrait beaucoup. Quant aux tableaux, aux glaces, aux objets de fantaisie, il n'y a pas moyen non plus
S86 Ktons ET ftETRomnes.
de les prendre pour moi, l'autre appartement que je tais occuper en est plein. Vous seriez dobc bien aimables si tous vouliei disposer de vos propres meubles et prendre cet appartement tel qu*il est.
— Je n'osais vous le demander, répondit Annettc, mais je vous avoue que vous ne sauriec me JEEùrc plus de plaisir. Je me débarrasserai fiidlement de mes meubles, et cettx*ci ont pour nous une valeur ii/ldépendante de leur prix; ils m^ont toujours ftiit envie. Ainsi, ajouta-t-eile, tous ces jolis tableaux m*ap(mrtieDnentT
— Oui, mon enftmt; je ferai 9eulement enlever celui-ci.
^ Le portrait de Félicie! » s*écria Annette d'un air désappointé.
n 7 eut une minute de silence pénible. Georges et M. Gontbard avaient baissé les yeux, redoutant TefTet de cette exclamation naïve. Enfin Annette reprit de sa voix la plus caressante :
* Ob! vous devriez me la laisser, madame, elle était ma meilleure amie. Puis vous viendries me Voir bien plus souvent, étant sûre de toujours trouver chez moi vt)tre fille. »
Mme Gonthard ne répondit pas, M. Gontbard se leva et emmena Georges dans le parc pour prendre avec lui certaines dispositions: Les deux femmes tétèrent seules. Mme Gondiard fit voir à Annetic les chambt^ que eele^ ne tomiaissait pas, la
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lingerie, Tofflce, la cuisine. Annette s'exclamait à chaque pas et trouvait tout parfait. Il fut décidé que les jeunes gens viendraient le lendemain même s'installer et coucher à la Villa, et que, comme il n'y aurait rien de prêt chez eux, ils dîneraient ce jour4à avec M. et Mme Gonthard. Quant au portrait, il n'en fut plus reparlé. Peut-être Mme Gonthard réfléchit-elle que dans l'appartement qu'elle s'était réservé il y avait deux autres portraits de sa flUe; peut-être n'eul-elle pas le courage de relùser ce qu'on lui avait demandé d'une façon si charmante ; toujours est-il que le portrait ne Itat point enlevé. Georges n'avait pas osé» en s'éloignant de cette maison pour .jamais, croyait-il, emporter l'image de celle qui lui avait été si chère : il la retrouva^ en y rentrant, à la place où il l'avait laissée, et ce ne fut pas sans une émotion profonde qu'il en remercia 6on Annette.
Il était à craindre que ces événements imprévus qui ramenaient Georges chez les parents de sa première femme ne dissent point du goût de Mme Dubuisson^ et Georges mème^ de retour chez lui, au milieu de ses effusions de tendresse et de reconnaissance, en fit tout haut l'observation. Il était au mieux; depuis quelque temp^, avec sa belle-mère ; te résultat n'avait pas été obtenu sans efforts^ et il tremblait que l'amour-propre irritable de la dame M [lui pardonnât point la reu^ite d'un projet dans
lequel il n'avait été cependant pour rien. Sa petite femme le rassura» Elle avait tenu sa mère au courant de ce qu'elle machinait dans Tombre, et celleci, loin de s'en offenser, l'avait encouragée et aidée de ses conseils. Ce n'est pas que, comme eussent fait beaucoup de mères, Mme Dubuisson eût calculé l'avantage que pourrait retirer sa fille d'une si étroite intimité avec des gens riches et sans enfants ; non, si Mme Dubuisson avait quelquefois la tète à l'envers^ elle avait toujours en revanche le cœur bien placé, et elle n'était point capable de si misérables calculs. D'ailleurs la fortune de son gendre* s'accroissait tous les jours, elle n'avait rien à désirer pour lui de ce côté. Mais son imagination fut frappée des difficultés de l'entreprise, elle y vit un moyen original de donner une famille à son gendre et se complut dans l'admiration que lui inspirait l'habileté de sa fille. Elle avait perdu, quant à elle, tout espoir de se remettre jamais avec ses enfants, elle ne le désirait même pas au fond. Georges avait, selon elle, un caractère qui ne lui permettait de vivre avec personne, si ce n'est avec les Gonthard; les Gonthard semblaient faits exprès pour lui. Aussi le soir, lorsqu'elle arriva pour demander à dîner à sa fille et qu'on lui iit part de la détermination prise, elle se contenta de dire :
« Eh bien, mon gendre, vous voilà content, vous allez retrouver cette vie réglée et notée comme un pa-
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pîer de musique, cette vie que vous aimez, cette vie où Ton sait la veille tout ce qu'on fera le lendemain, celte vie qui me ferait mourir, et à laquelle, je l'espère, ma pauvre Annette finira par s'accoutumer. Mais convenez, du moins, qu'elle est bien habile et que je vous ai fait un joli cadeau en vous la donnant. «
Georges en convint sans peine, et il appuya cet aveu de tant de baisers que Mme Dubuisson prétendit qu'il allait étouffer sa fille, et qu'elle fut obligée de se mettre entre eux.
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Huit jours ne s'étaient point écoulés que Georges Dutrey avait repris à la Yilla-aux-Roses toutes les chères habitudes du passé ; on aurait dit qu'il ne Tavait jamais quittée. M. Gonthard n'oublia rien, du reste, pour lui rendre la transition plus facile, et Georges put se proclamer, sans trop d'exagération, le plus heureux des mortels. Le plus heureux? non, nous devons tout dire, il y avait encore un désir, un regret au sein de son bonheur, cet étemel pli de rose qui gâte le lit le plus doux. Il désirait, il regrettait.... Qu'avait-il à regretter, je vous le demande? Il n'y avait point de temps perdu, il y avait
à peine un an qu*ils étaient mariés. Pour le désir, il était naturel, il était légitime ; mais n'est-ce pas un aiguillon au bonheur même d'avoir quelque chose à désirer? 8st-il vraiment heureux celui qui n'attend rien? C'est ce que M. Gonthard disait à son gendre en se promenant avec lui dans son parc sous un ciel brumeux, au milieu des arbres dépouillés de leurs feuilles, mais dont la nudité même était une espérance.
« Le printemps reviendra, ajoutait tout bas le vieillard. »
Quant à Annette, elle triomphait modestement, elle jouissait de son ouvrage. Elle avait bien vu tout de suite que, pour plaire à M. Gonthard, elle n'avait besoin que d'être elle-même, que de s'épanouir librement comme ces belles roses qu'il aimait. Toutes ses attentions, tous ses soins se portaient donc sur Mme Gonthard. Avec sa finesse de femme. Annette avait compris que Félicie serait toujours présente au cœur de sa mère, et elle avait reconnu que c'était là le mauvais côté de la position. Il s'agissait de lutter contre un souvenir ineffaçable, il s'agis^ sait de détourner, au profit de la vie, quelque chose de ces trésors d'affection qu'on prodiguait à la mort. Aussi que de précautions, que de ruses touchantes I D'abord Annette voulut accoutumer Mme Gonthard à la voir, pour ainsi dire, à côté de sa fille. Le portrait lui fut pour cela d'un grand secours. Elle faisait
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,en sorte, quand Mme Gonthard venait travailler ayec elle, de remmener dans le salon et de la placer de façon qu'elle pût jeter un regard sur Pélicie tout en ayant les yeux sur Annette. Félicie était donc en tiers dans toutes leurs causeries. La mère sentait vaguement ainsi qu'on n'avait pas le dessein de supplanter sa fille dans son canir, et elle en savait gré à qui de droit. Peu à peu elle s'habitua à céder à l'attrait qu'elle éprouvait pour l'une sans croire que ce fût au détriment de l'autre; elle en vint à partager l'engouement de M. Gonthard pour Annette : on ne fit plus rien dans la maison sans la consulter. |ia petite fée régna sur la Villa-aux-Roses comme sur un palais enchanté, et, pour voir ses' moindres vœux réalisés, il ne lui fallait même pas un coup de baguette.
Cependant il y avait une chose qui lui tenait fort au cœur et devant laquelle tout son pouvoir échouait. Elle savait que Georges et Félicie avaient toujours pris leurs repas à la table de Mme Gonthard, que Georges une fois veuf avait continué d'y manger, et elle aurait voulu qu'il en fût de môme pour elle et pour son mari. Toutes les fois qu'elle en avait parlé à M. Gonthard, il avait paru embarrassé et lui avait dit que cela dépendait entièrement de sa femme. Elle en avait bien touché quelques mots à Mme Gonthard elle-même, mais celle-ci avait déclaré que ce n'était' pas possible, qu'il valait mieux conserver
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chacun son indépendance, et, comme ÀnneUc insistait, elle avait pris son sérieux et avait rompu l'entretien. Annette en avait été presque terrifiée. Elle s'était bien promis d'être prudente et de ne point compromettre le terrain qu'elle avait gagné, mais son secret désir n'en était devenu que plus vif.; il lui semblait qu'elle n'avait rien fait tant que ce dernier résultat n'était pas obtenu, et, sans en parler à Georges qui ne se plaignait pas du tout, au contraire, de dîner en têle-à-têle avec sa petite femme, elle s'était juré de vaincre cet obstacle au rétablissement de l'ancien ordre de choses. Le hasard vint à son secours : il lui fournit une occasion qu'elle aurait pu faire naître elle-même, et à laquelle elle n'avait point songé.
Elle avait pour cuisinière une Suissesse dont elle était fort contente ; cette fille fut prise tout à coup du mal du pays, et on fut obligé d'en retenir une autre. La Suissesse partit, mais il se trouva que sa remplaçante, qui devait venir le même jour, tomba malade, de fagon qu'Ânuette se vit sans cuisinière. Elle courut aussitôt conter le cas à Mme Gonthard. Celle-ci la rassura, lui dit qu'il fallait se donner le temps d'en chercher une, et ajouta qu'en attendant ils pourraient venir tous les deux manger chez elle. Annette faillit pousser un cri de joie, car elle comprit tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de cette circonstance, mais elle eut assez de présence
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d'esprit pour se contenir et pour remercier simplement la bonne Mme Gonthard.
A partir de ce jour, tous les repas furent pris en commun, et personne ne s'en plaignit. Annette animait par sa gaieté et par ses saillies les heures de la table, qui étaient d'ordinaire assez calmes, lorsque M. et Mme Gonthard étaient seuls. Georgea put se retransporter en idée aux beaux jours de spn. premier mariage, avec une Félicie de son choix, Il se f présenta bien quelques cuisinières : il y avait, par malheur, quelque chose à dire sur chacune. Annette se désola^ eut Tair de s'informer près de. ses bonnes amies et finalement ne trouva rien.
t C'est singulier, s'écriait-elle gaiement, me voilà comme maman, je ne puis pas trouver de cuisinière. »
Tout un mois se passa. Mme Gonthard aurait pu aider Annette dans ses recherches, se mettre en quête de l'oiseau rare ; elle n'en lit rien toutefois. Elle reconnaissait bien maintenant qu'elle avait commis une imprudence; elle voyait bien où Annette voulait en venir, mais elle fermait les yeux. Après tout, cette habitude qui s'établissait insensiblement n'était-elle pas douce pour tout le monde, et Mme Gonthard n'aurait-elle pas été cruelle d'essayer d'y mettre un terme?
« Ah ! sirène, dit-elle un jour en caressant sa petite amie qui était assise à ses pieds sur un cous-
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sin, tu fais de moi tout ce qae tu Yeux. Il ne m*esl plus permis de dîner seule avec mon mari.
— Bah! ma tante, répondit Annette en Fembrassant, vous digérez mieux depuis que je dtne avec vous, et mon oncle mange six fois davantage. »
J*ai oublié de vous dire qu'à Finstar de la duchesse de Bourgogne, elle appelait M. et Mme Gon<tiiard mon oncle et ma tante.
Le bonheur se fixa dans celte maison. L*àme sereine de M. Gonthard rendait à Dieu des actions de grâces presque sans mélange, non qu'il eût oublié sa fille, mais il ne pensait à elle qu'avec cette résignation émue où perce une suprême espérance. Quant à Mme Gonthard, sa blessure n'était fermée qu'à la surface; j'eus moi-même l'occasion de m'ea convaincre.
Un des amis de Geoi^es, absent depuis cinq ans, et qui, par conséquent, n'avait point connu sa pre«* mière femme, vint le voir à Versailles un jour que je m'y étais rendu de mon cêté. Nous étions tous réunis dans le salon au moment où il entra. Georges lui présenta sa femme, puis son beau-père et sa belle-mère, car il n'avait jamais pu s'empêcher de les désigner ainsi. On causa, Annette avec cette vivacité modeste qui lui était particulière, M. Gonthard avec cette spirituelle bonhomie qui lui gagnait le cœur de tout le monde. L'ami de Georges n'achappa point à cette contagion, il témoigna tout de
suite sa sympathie à M. Gontbard, et, tout en re* gardant Annette, lui fit conapliment de sa fille.
« Ce n'est point précisément ma fille, répondila. Nous n'avions qu'une fille, que nous avons perdue; mais nous l'avons retrouvée,» ajouta-t-il en souriant doucement à Annette.
Je vis Mme Gonlhard tressaillir à cç mot, et, tout le reste du jour, sa physionomie conserva une teinte de tristesse plus marquée. Je compris alors qu'un ftère» peut quelquefois retrouver ici -bas l'enfant qu'il a perdu, mais qu'une mère ne le retrouve jamais.
Et pourtant une dernière consolation devait être accordée à cette mère, et la plus douce et peutêtre au fond la moins désirée. Vous avez deviné le secret souci de Georges : il se désolait de n'avoir pas d'enfants. Quel moment pour son cœur que celui où sa mignonne Annette lui avoua que l'espoir qu'elle lui avait confié s'était changé en certitude ! Quelle ivresse et quels transports! Ce fut à son beaupère qu'il courut aussitôt en faire la confidence, et, pendant huit mois, il ne fut guère question entre eux que du petit être qui allait venir au jour. Il fut convenu que ce serait un fils et qu'on l'appellerait Félix, que M. Gonthard serait son parrain^MmeDubuisson sa marraine. Mais aussi, lorsque approcha l'époque de la délivrance, quelles angoisses, quelle attente et surtout quels souvenirs ! C'était en donnant le jour
au fruit de sa tendresse que Félicie était morte; on appelait une seconde fois la vie, et si c'était encore la mort qui allait répondre! Mme Gonthard ne put résister à ces sinistres impressions et fut obligée de s'éloigner de la chambre d'Annette; Georges et son beau-père expièrent en quelques heures tout le bonheur qu'ils se promettaient depuis huit mois. Mais les tristes présages se dissipèrent, Annetle supporta victorieusement cette épreuve, et, après les souffrances de l'enfantement, elle trouva un divii^ sourire pour le petit ange qu'on lui présenta. Seulement ce petit ange était une fiUe. Gela déroutait les plans de Georges sans diminuer sa joie. Annette demanda elle-même qu'on donnât à son enfant le nom de Félicie; et lorsque, six mois après, Mme Gonthard promenait dans ses bras ou endormait sur ses genoux la chère petite fille sur les traits de laquelle elle croyait saisir une vague ressemblance avec celle qu'elle avait ainsi promenée et endormie vingt ans auparavant, elle ne dit pas qu'elle ne regrettait rien, non, aucune parole ne devait à ce sujet s'échapper de ses lèvres; mais, qui sait? son cœur murmura peut-être aussi : « Merci, mon Dieu, vous m'aviez ravi ma Félicie et vous me l'avez rendue; je l'avais perdue et je l'ai retrouvée. »