Une joueuse
Un concert, qui devait être suivi d'un bal, avait lieu, le 12 février 187., chez X..., le plus ancien des agents de change de Paris.
X... est bien connu dans le monde artistique, dans le monde des affaires , et un peu dans tous les mondes. On le rencontre, chaque jour , descendant ou remontant à pied, l'avenue des Champs-Elysées, et tenant à la main son parapluie, qu'il brandit comme une massue. On le voit à la Bourse, lorsqu'il s'y
rend, ce qui est assez rare maintenant, sans cesse occupé à faire le tour de la corbeille, les jambes écartées, les mains dans ses' poches. Il est si facile à reconnaître : une tète d'officier retraité , bronzée par le grand air, tout à la fois débonnaire et martiale, des cheveux demi-longs, sur le point de devenir blancs, des moustaches épaisses, une barbiche d'un gris plus soutenu que les cheveux. Il porte le chapeau de soie très-brillant , de côté et un peu en arrière, une jaqujette bleue très- ajustée , un pardessus droit boutonné jusqu'en haut, un pantalon â demi bouffant, étroit dans le bas, à la hussarde.
Il se fait honneur, ou plutôt il fait honneur aux autres, car il a des goûts fort simples, de sa grande fortune honnêtement acquise, et il ouvre volontiers son hôtel, situé près du Cours-la- Reine , construit dans le style de la Renaissance, et très-apprécié des amateurs pour sa galerie de tableaux.
M'"' X... aide son mari à remplir les devoirs de maître de maison. Elle passe pour avoir été fort jolie, et on est tenté de la trouver, encore aujourd'hui, aussi séduisante qu'elle l'était autrefois ; elle excelle à recevoir, et s'attache ses hôtes par sa bonne grâce et son affabilité.
X..., Irès-friand de concerts, invite à ses soirées quelques artistes, des musiciens surtout , mais l'aristocratie de la Bourse et de la Banque se trouve en majorité chez lui, Darks ce monde, beaucoup plus collet-monté qu'on ne le croit généralement , presque aussi exclusif que le faubourg Saint-Germain, les jolies femmes sont assez rares; en revanche, les toilettes sont exquises, les bijoux nombreux et de grande valeur. C'est un monde qui s'amuse parfois, mais ce n'est pas le monde où l'on s'amuse, suivant l'expression d'un auteur dramatique. Les grandes cocodettes, aux allures excentriques, aux toilettes
lapageases, s'y trouvent mal à l'aiso ; oll^s préfèrent les réunions de la haute bourgeoisie et du grand commerce, où elles font plu=; d'effet. Quant aux hommes , banquiers et agents, ils se montrent beaucoup moins farouches que leurs femmes, plus éclectiques, et , à de rares exceptions , ils n'ont pas l'orgueil des parvenus. Les variations do la Bourse les rendent philosophes : en songeant à ce qu'ils sont, ils songent à ce qu'ils pourraient être, un lendemain de liquidation. Le frottement autour de la corbeille, les relations professionnelles avec des clients qu'il faut ménager, les font liants, communicaiifs, bons enfants. Dans leur temple ou dans leur bureau, ils sont mis au courant de toutes les anecdotes , entendent parler du livre à la mode, de la pièce en vogue, de l'étoile en renom, ei le soir, lorsqu'on leur a donné des nouvelles de la petite Bourse, qu'ils semblent dédaigner et dont ils s'informent cependant
avec soin, ils courent volontiers à une première représentation ; quelquefois même, on les entrevoit dans les coulisses d'un grand théâtre. Ils n'appartiennent pas à la classe des viveurs, mais ils aiment à bien vivre, et ils vivent bien.
Plusieurs d'entre eux sont les hôtes assidus de X... C'est d'abord Lepetit, le plus grand des agents de change; il passe pour très-habile, très-actif et brasse les affaires à la douzaine. On signale cette promptitude, sans songer à s'en plaindre.
Vient ensuite celui que l'on a surnommé l'agent boulevardier. Il a élu domicile chez Bignon ; il y reçoit ses ordres de Bourse, il y décacheté son courrier. Sa clientèle se compose principalement d'artistes célèbres et de femmes du grand demi-monde. Aussi, pour vivre dans le milieu qui lui est produclif, assisle-t-il à toutes les premières représentalions, prend-il part à toutes les fêtes pari-
siennes ; il y tient parfaitement sa place et y est très-goûté.
Letroisième, Z..., est grar^d, mince, d'abord froid, avec l'air distingué et un peu rêveur. Il porto en arrière sa tète dénudée, lève les yeux au ciel et semble toujours poursuivre quelque idée gigantesque. Il est membre du Cercle impérial et habite l'hôtel du cercle. Le matin, il passe dans ses bureaux, situés an centre de Paris, fait un tour à la Bourse, gesticule autour de la corbeille; mais il revient bientôt au club et c'est là qu'il donne audience à ses principaux clients et qu'il dépouille son carnet.
Enfin, à la suite de ces messieurs, citons deux agents bien connus, dont l'un a été dé* coré pour avoir suivi, pendant la Commune, le gouvernement à Versailles, et dont l'autre a été gratifié, à la même époque, de la même faveur, pour avoir fait absolument le contraire : être resté à Paris , afin d'y repré-
senter la Compagnie des agents de change.
Le concert, ce soir-là, touchait à sa fin : les femmes, assises dans le grand salon et formant un demi-cercle autour d'un piano à queue, commençaient à étouffer derrière leurs éventails quelques bâillements, et à jeter des regards obliques vers la partie masculine de l'assemblée, dont elles étaient séparées depuis une heure. M"* X... comprit que pour retenir ses hôtes à leurs places, pour leur faire accepter tout son programme, il fallait frapper un grand coup, réveiller l'assistance et exciter son enthousiasme. Aussi , s' avançant vers la femme d'un médecin célèbre, M'^^Z..., qu'on a surnommée la Miolaa des salons, elle lui demanda de se faire entendre, subit d'abord un refus assez sec, mais ne se découragea pas , insista , supplia et triompha de toutes les résistances, comme elle s'y attendait, du reste : M""* Z... aimant à être priée.
On vit alors se lever et se diriger vers
le piano, une grande femme maigre, presque plate, aux allures masculines, quoiqu'il y ait de la souplesse dans la taille, quelque chose de dolent dans la marche , de cadencé dans le mouvement des hanches. Le visaoe n'a rien de correct : la bouche est agréable mais grande, la coiffure bizarre, très-élevée; avec des masses de boucles retombantes qui inondent la nuque. Ni Worth, ni Raudnitz ne consentiraient à signer sa toilette, qu'elle porte assez dédaigneusement, du reste, comme une femme que l'art met au-dessus de la mode. Elle vient d'atteindre le piano, et elle en prend aussitôt possession, sans que personne se présente pour l'accompagner. En effet, elle n'a besoin du secours d'aucun artiste ; écoutez-la : dès la première note, vous avez compris que vous étiez en face d'une véritable pianiste. Regardez-la, maintenant ; regardez surtout sa main, qui est charmante. Elle la jette, avec une certaine prétention, de droite
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et de gauche ; mais avec quel art, quelle élégance ! Regardez encore, et surtout écoutez. Elle chante, et ce n'est plus la même femme : les yeux se sont agrandis, ils rayonnent, ils sont superbes d'énergie et de passion ; les narines s'enflent, le front s'élargit; la bouche a une expression étrange. On se sent en présence, non pas seulement d'une grande cantatrice, mais d'une véritable artiste dramatique. C'est Rachel avec de la voix, des notes basses magnifiques. Peut-on dire'qu'elle charme? Celte expression ne convient pas à sa physionomie, à son talent; mais elle subjugue, elle électrise. Ce n'est pas une charmeuse, soit ; c'est une dompteuse.
Ce soir-là, elle fît entendre une mélodie de Schubert et deux mélodies de Schumann,ces maitres de la passion classique, ces Corneille de la musique, et l'interprète fut, au point de vue de l'art, à la hauteur des maîtres ; au point de vue de la passion, plus passionnée
que ses modèles. L'assemblée n'était plus endormie, elle ne songeait pas à se plaindre de la durée du concert , et elle aurait volontiers renoncé à la danse si M'"^ Z... avail daigné se faire entendre toute la nuit. On l'entourait, on la remerciait, on lui serrait la main ; quelques femmes l'embrassaient et, fa milière du succès, elle supportait, sans aucun embarras, cette ovation. Les chaises étaient dérangées, le cercle se rompait : quelques hommes, désireux de complimenter M"^ Z..., avaient franchi tous les obstacles et rejoint leurs femmes. Cette fusion des deux sexes jetait de la gaieté dans le salon; les voix montaient , on entendait des éclats de rire , les conversations étaient plus chaudes.
Seul , un homme d'une trentaine d'années, grand, bien fait, à la physionomie expressive, ne s'était pas mêlé aux différents groupes qui venaient de se former. Debout, appuyé contre le montant d'une porte, pro-
menant autour de lui un regard distrait, il paraissait livré à de tristes réflexions.
— Qu'a donc le principal employé de X...? dit un des invités à son voisin. D'ordinaire expansif et gai, il est funèbre ce soir.
— Vous avez raison, aussi funèbre que sa femme est jolie. Quelle délicieuse créature !
Une jeune fille de vingt à vingt-deux ans, gracieuse au possible , avait entendu cette courte conversation. Elle se leva, rejoignit aussitôt le jeune homme dont on venait de parler, et se penchant à son oreille, lui dit vivement :
— De grâce, Georges, tâchez d'être plus maître de vous ; tout le monde remarque votre tristesse. Ma sœur s'alarme, elle aussi; elle me le disait tout à l'heure. Y a-t-il quelque chose de nouveau ?
— Il y a que mon dernier espoir vient de disparaître ; cette somme que j'espérais, on me la refuse. !
— Xavez-vous plus personne à qui vous adresser ?
— Personne.
— Mais on ne vous réclame pas encore...
— Non, mais demain, cette nuit peut-être... car il est ici, et alors...
— Espérons! dit la jeune fille. Dieu aura pitié de nous. Je le prie tant... Silence! voici ma sœur.
Une jeune femme élégante, mais très-simplement mise , s'avançait , en effet , vers le principal employé de M. X... Dès qu'elle l'eut rejoint, elle lui dit :
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— Je suis assise depuis trop longtemps; fais-moi faire, mon ami, un tour dans les salons .
Ils s'éloignèrent. La jeune fille les suivit, marchant à côté de sa soeur ou se réfugiant auprès de son beau-frère, lorsque la foule était trop pressée et les obstacles difficiles à franchir.
Les deux sœurs étaient fort jolies, et sur leur passage on entendait un murmure flatteur. L'une, l'aînée, mariée depuis quelques années seulement, avait cet âge indécis qui commence à vingt-cinq ans pour finir à trente. C'est toujours la jeunesse dans toute sa force, son épanouissement, sa perfection. Elle a toutes les grâces vives des premières années et le charme, la mollesse, le fini des années qui suivent. C'est encore le printemps, mais le printemps vers la fin de mai, à l'heure des derniers lilas et des premières roses.
Louise, c'est son petit nom, est grande,
élégante , avec des formes pleines , sans exagération;, elle a des cheveux d'un noir ardent , pressés , touffus , qui par derrière couvrent la nuque et ne meurent qu'à regret à la naissance du cou ; le front large, élevé, bombé ; le nez droit,, régulier, peut-être légèrement accusé; l'œil transparent, ouvert, avec de longs cils, et des sourcils très-arqués ; une bouche aux contours arrêtés, aux lèvres fortes, sanguines, légèrement duvetées ; un menton carré, saillant. C'est une tète pleine de caractère, mais dont l'énergie un peu masculine est tempérée par la douceur du regard, la grâce du sourire, et un charme souverain. La jeune fdle qui l'accompagne lui ressemble prodigieusement, mais paraît être, pour ainsi dire, sa réduction. Elle est moins grande, moins brune ; tous ses traits sont moins accusés, sa tête a moins de caractère; seulement, sous le rapport du charme et de la grâce, elle est loin d'être réduite ; elle atteint,
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au contraire, la perfection complôle : on ne peut rêver chez une jeune fille plus de séductions chastes.
Gomme elles traversaient toutes deux avec leur cavalier un petit salon réservé aux causeurs, elles attirèrent l'attention de la baronne de V..., celle dont on a dit : « Ses grands yeux semblent chercher à terre ses pieds trop petits pour qu'elle puisse les trouver. »
La baronne causait avec deux jeunes gens et un Américain, nouvellement débarqué en France, M. j\Iarkett, homme d'une trentaine d'années, très-riche, disait-on. Elle venait sans doute de se montrer peu bienveillante envers son prochain, et, pour se réhabiliter auprès de M. Markett, qui semblait lui reprocher sa sévérité, elle entreprit de faire l'éloge des nouveaux arrivés.
— Nous avons pu, mon cher monsieur, lui dit-elle, pour compléter votre éducation parisienne, vous raconter sur celui-ci et sur celle-
là quelques anecdotes , hélas ! connues de tous ; mais nous savons parler avec bienveillance des gens respectables. Tenez, voyezvous ces trois personnes qui s'avancent vers nous?
jNIarkett se retourna, regarda et tressaillit. Cependant, on ne put remarquer son émotion, et, s'inclinant devant la baronne, il dit :
— J'ai vu, oui, madame. Eh bien?
— Eh bien ! cher monsieur, le jeune homme qui accompagne ces dames est le principal employé de M.X..., chez qui nous nous trouvons. Il s'appelle Georges Leroy. C'est un garçon estimable, honoré ; il a lait son chemin tout seul et il a eu le grand mérite (l'épouser une femme sans fortune : ce qui est rare à Paris et moins rare en Amérique, monsieur, j'en conviens.
— J'accepte le compliment, madame, parce qu'il est juste, dit Markelt en souriant.
— Croyez-vous, continua la baronne, qu'il
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nous viendra à l'idée de dire du mal de lui ou de sa femme?
— Non, n'est-ce pas! s'écria vivement Markett.
. Sans paraître s'étonner de cette vivacité, et l'attribuant peut-être à la sympathie que M™* Georges Leroy inspirait à tous, la baronne avait repris en ces termes :
— Louise Leroy est une adorable créature : affectueuse, bonne, tendre, femme dans toute l'acception du mot, et en même temps, résolue, énergique, d'humeur presque aventureuse. Elle l'a prouvé pendant le siège : elle dirigeait elle-même une ambulance des mieux tenues , et ne se contentant pas des blessés qu'on lui apportait, elle allait parfois en chercher jusqu'aux avant-postes.
— Je l'ai vue à l'œuvre, fit de Céry, un des jeunes gens qui entouraient la baronne.
— Madame Leroy, continua celle-ci, est d'excellente famille et née pour être million-
naire ; mais , ruinée par un père impossible, un joueur effréné, le comte de Servan, elle a dû, son éducation terminée, travailler de nouveau pour élever sa jeune sœur et quelquefois même faire vivre son père. La pauvre fille serait morte à la tâche si M. Georges Leroy, séduit par sa beauté et surtout par son charme, touché de sa conduite, n'était devenu amoureux d'elle et ne l'avait épousée malgré sa pauvreté, ses charges et son père, inquiétant pour un gendre. Il n'a pas eu à se repentir de sa bonne action : deux beaux enfants leur sont venus et ils vivent chez eux, tranquilles , heureux , sans être obligés , comme nous, pour se distraire, de courir le monde. S'ils se trouvent ici ce soir, c'est que Georges Leroy n'a pas cru pouvoir se dispenser d'accepter l'invitation de M. X...
Markett n'écoutait plus la baronne; il suivait des yeux M"^ Leroy,, et paraissait songer à l'aborder. La baronne, son petit discours fini,
s'était levée aussi et , rejoignant une femme de ses amies, s'éloignait avec elle.
De Céry et Dorliac, un coulissier trèsconnu, restaient seuls en présence. Après s'être entretenus quelques instants du comte de Servan, dont le souvenir venait d'être évoqué, ils en arrivèrent tout naturellement à parler du jeu, qui avait ruiné le comte. De Géry, membre de plusieurs cercles, renommé pour les banques formidables qu'il taillait tous les soirs, soutenait la supériorité du jeu de cartes sur les jeux de Bourse.
— Le joueur est au moins sur la brèche, faisait-il en s'animant ; il paye de sa personne ; il attaque, il rompt; son or est là, sous sa main, il l'avance, il le retire ; tous ses sens sont en action, l'ouïe, le toucher, la vue. Les sommes qu'il gagne s'amoncellent devant lui ; elles ont un corps, il les voit, il les palpe, il les caresse ; quand elles fuient sous le râteau du croupier, son œil les suit, sa main
se crispe... A la Bourse, on n'agit pas, on ne combat pas, on donne des ordres, et on attend passivement, les pieds sur les chenets, qu'un événement imprévu , un souffle parti de Londres ou de Berlin, la migraine d'un homme d'État, le caprice d'un banquier viennent balancer par doit ou avoir les comptes de profits et pertes... Les gens de Bourse ne sont pas des joueurs ; ce sont des spéculateurs, ce qui est bien différent.
Dorliac, le coulissier, voulut, de son côté, défendre ses dieux.
— Nos spéculations, s'écria-t-il , sont des jeux bien autrement formidables que les vôtres. D'abord la mise n'est pas limitée; on risque des millions à la fois, ce qui est déjà quelque chose. Ensuite, pour le vrai spéculateur, l'émotion est continue ; il ne vend que pour racheter; il n'achète que pour revendre. Toujours en haleine, toujours sur le qui-vive, à la merci des grands événements comme des
plus minces circonstances, il lutle non-seulement contre l'inconnu, mais contre l'invisible, contre l'impalpable, contre les fantaisies des hommes, bien autrement incohérentes que celles du hasard..., et c'est justement cette impuissance, cette passivité absolue qui rendent ses chances plus incertaines, ses angoisses plus poignantes.
— Alors, s'écria de Céry, suivant vous, les jeux de Bourse sont supérieurs à tous les autres. Le joueur n'a qu'un asile, qu'un temple, qu'un royaume : la Bourse.
— Certes.
— On voit bien que vous ne faites partie d'aucun cercle. Si, le soir, vers les onze heures, il vous était donné de contempler une vingtaine de beaux joueurs, assis autour d'une table de baccarat, ou debout, frémissants, avançant leur argent, le retirant, pâles, fiévreux ; si vous entendiez ces mots : « Il y a cinq cents louis en banque, faites vos jeux,
messieurs. — Rien ne va plus. — Je donne des cartes. — Cent louis qui tombent. — Ils sont tombés. — J'ai neuf » ; si vous voyiez les masses grossir ou se fondre, cette mise ile dix louis former une somme importante, cette banque de deux mille francs se décupler, tout cet argent se déplacer sans* cesse, aller, venir, passer d'une main à une autre, s'agiter, vivre , — alors , mon cher, vous seriez possédé comme les autres du démon du jeu et vous abandonneriez votre temple pour nos petites chapelles.
— Mais je les connais vos petites chapelles, et je vous ai vu officier.
— Eh bien?
— Eh bien! vous ne m'avez pas tenté, vous ne m'avez causé aucune émotion : j'ai levé les épaules et je suis retourné au temple.
— J'en sais la raison. Dans les cercles où l'on vous a conduit , vous n'avez vu ni or, ni billets de banque ; des jetons , en os,
en ivoire ou en nacre s'étalaient seulement sur la table. Pour les habitués, les membres du cercle, ils ont autant de valeur que des rouleaux de louis d'or ; ils leur produisent autant d'effet. L'étranger, au contraire, ne peut se laisser émouvoir par ces jetons de convention ; ils le laissent froid et il n'éprouve aucune tentation de les gagner, de les mettre dans sa poche. C'est là le vrai motif de votre sagesse; mais que vous vous trouviez, par exemple, dans le kursaal d'une ville d'eaux, en face d'une table de roulette ou de trente-et-quarante, sur laquelle l'or et les billets de banque frétillent, étincellent, toutes vos vertus, mon cher ami, n'y résisteraient pas.
— Vraiment? Eh bien, je ne hasarderais pas un louis sur vos tapis verts les plus frétilants, les plus étincelants.
— Pariez-vous?
— Tout ce que vous voudrez.
— Bien ! Nous fixerons plus tard l'enjeu ;
mais me suivrez-vous où il me plaira de vous conduire... même à Monte-Carlo?
— Je vous suivrai où vous voudrez, quand vous voudrez.
— Votre parole?
— Ma parole.
— Parfait. Apprêtez - vous alors à faire votre malle en sortant d'ici.
— Ah ! diable !
— Vous reculez déjà.
— Non, non.
— Alors, c'est entendu.
Pendant cet entretien, le bal avait remplacé le concert, à la grande joie des jeunes filles,
UNE .lOUEUSK.
des jeunes femmes et de ces personnes déjà mûres que leur visnge trop épanoui devrait reléguer au second plan, mais que leurs pieds, rebelles au repos, leur amour-propre récalcitrant, leur imagination sautillante sollicitent toujours cà la danse.
Bientôt, malgré la bonne volonté des danseuses sur le retour, on manqua de vis-à-vis pour les quadrilles et on vint en chercher dans les pièces discrètes où causeurs et joueurs de whist s'étaient retirés. Louise Leroy et sa sœur Alice étaient trop charmantes toutes deux pour n'être pas immédiatement sollicitées d'avoir à quitter leur retraite. M""* Leroy résista cependant à toutes les prières; elle se dit fatiguée , prise d'une migraine subite. Mais, pour obtenir ({u'on respectât son repos, elle fut obligée de sacrifier sa sœur et de la confier à un danseur éloquent qui l'en- Iraina loin d'elle. La jeune fille s'éloigna tristement; elle avait plutôt l'air de marcher au
supplice que d'aller faire figure dans un quadrille. Au moment de quitter le petit salon, elle jela un long regard sur son beau-frère, qui, malgré la présence de Louise, assise près de lui, était redevenu soucieux, morne, affaissé.
Cet accablement dans lequel Georges Leroy semblait plongé ne pouvait échapper à sa femme, et c'était pour cela qu'elle n'avait pas eu le courage de prendre une part active au bal de M. X. . . et de se mêler aux danseurs. Depuis plusieurs jours déjà, M""* Leroy avait remarqué un changement complet dans le caractère, la manière d'être de son mari. D'ordinaire, il lui apportait , en revenant de son bureau, sinon une gaieté bruyante, du moins de la bonne humeur, un bon sourire, de la tendresse au cœur et plein les yeux. Il essayait de lui faire oublier les heures passées loin d'elle et de la dédommager de son absence. En quelques instants, ils se mettaient
VSF. JOUEUSE.
au courant, l'un par l'autre, de tout ce qui était survenu à chacun d'eux durant le jour. Il lui conkait les anecdotes de bureau . les nouvelles de Bourse, les mille riens qui remplissent l'existence. Elle lui parlait, de son côté, des visites rendues, des visites reçues, de la toilette projetée, de l'invitation arrivée dans la journée, et surtout des enfants, deux petites lîlles, une brune et une blonde, qui charmaient leur vie, et au sujet desquelles ils faisaient déjà mille projets d'avenir. La soirée se passait souvent ainsi, dans ces bonnes causeries où l'esprit se repose des travaux du jour, tandis que le cœur s'épanouit.
Mais brusquement, sans transition, du matin au soir, Georges s'était métamorphosé: il se montrait aussi réservé, aussi taciturne qu'il avait été depuis le mariage communicatif et affectueux. Non-seulement ii ne parlait pas, mais il ne répondait même plus aux questions de Louise ; plongé dans ses ré-
flexions, il ne paraissait pas l'entendre, et si, par un effort de volonté, il se mêlait tout à coup à la conversation, on voyait qu'il ne lavait pas suivie jusque-là et qu'il revenait de loin. Ses habitudes même étaient chani;oes : il sortait de bonne heure, avant le moment où il partait d'ordinaire pour son bureau ; il rentrait seulement pour dîner et passait la soirée loin de la maison.
Etonnée d'abord, puis inquiète et tourmentée, Louise l'interrogea. Il prétendit qu'elle se trompait, qu'il n'avait jamais été bien ga'i, et qu'il l'était autant qu'autrefois. Il donna pour raison de ses sorties : la fin du mois, la liquidation commencée et l'absence d'un de ses collègues, ce qui lui causait un surcroît de iravail. Louise n'accepta pas ces défaites; elle essaya de deviner ce qu'on lui cachait, ne put y parvenir et fut à son tour aussi triste que son mari.
Dans ces dispositions d'esprit, la soirée de
UNE JOUEUSE. 2?ï
U. X . . . devait lui être pénible et elle manifesta le désir de ne pas s'y rendre. Mais Georges sortit immédiatement de son mutisme et de sa torpeur pour déclarer vivement qu'ill fallait au contraire assister à cette fête ; que leur absence à tous deux serait remarquée,. pourrait le desservir auprès de son patron et lui causer le plus grand préjudice. Elle n'insista point et suivit son mari comme il l'exigeait.
Cette soirée, où elle espérait le voir se distraire, chasser un instant ses sombres pensées^ et apporter au moins dans le monde le visage souriant qu'il n'avait plus dans son intérieur, la confirma dans ses craintes et augmenta ses inquiétudes ; il fallait décidément que Georges fût profondément atteint pour faire une si triste figure en public et être si peu maîtrede lui. Elle l'observait sans cesse, et ce qui, l'inquiétait outre mesure, c'était surtout les efforts inutiles qu'il faisait pour chasser ses ,
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préoccupations. Par moments, il relevait brusquement la tète, regardait droit devant lui, s'étudiait à prendre un air joyeux, souriait à la foule ; mais, une seconde après, ce masque tombait, on voyait son front se rembrunir, sa lèvre se plisser, son regard s'éteindre, sa tète se baisser. Seule avec lui, après le départ d'Alice, toute tremblante d'inquiétude, elle voulut l'interroger de nouveau, à voix basse. Mais il fit un geste d'impatience, et, comme elle insistait , il se leva brusquement et alla rejoindre un de ses amis qui venait d'arriver. Au moment où M°* Leroy allait se lever à son tour, elle fut rejointe par Markett, l'Américain devant lequel la baronne de L . . . venait de faire son éloge.
Markett était une vieille connaissance i^our Louise. Il se trouvait à Paris seulement ( epuis huit jours; mais, l'année précédente, il avait eu l'honneur de lui être présenté et d'être reçu plusieurs fois par elle. M""' Leroy payait du
UNE JOUEUSE. m
reste une ilelle contractée par son mari : avant de se marier, Georges s'était rendu à New-Yurk pour alTaires et avait reçu de Mar kett un excellent accueil. Peu à peu les deux voyageurs transatlantiques se lièrent d'amitié, entretinrent une correspondance suivi?, se chargèrent réciproquement de leurs affaires sur les deux continents, et parurent avoii" l'un pour l'autre une sérieuse estime. L'Américain, âgé, comme Georges, d'une trentaine d'années, était grand, blond, un peu coloré, de bonne raine, et parlait le fcançais sans trop d'accent, lorsqu'il se décidait à causer, car d'ordinaire il était peu bavard, arrêté toujours au moment d'expliquer sa pensée par une timidité invincible ou par la crainte de n'être pas compris des personnes auxquelles il s'adressait. Paris, qui connaissait le chiffre élevé de sa fortune, lui faisait fête, mais il se prodiguait fort peu, et, s'il avait accepté l'invitation de M. X. . ., c'était évidemment pour se
trouver un instant avec la famille Leroy, qu'il savait rencontrer chez l'agent de change.
Malgré ses inquiétudes, Louise ne crut donc pas devoir s'éloigner deMarkett, qui venait de prendre place à ses côtés. Elle tenait d'autant plus à ne pas lui déplaire, que depuis l'arrivée du Xew-Yorkais à Paris, arrivée qui coïncidait avec le changement d'attitude de Georges , elle avait conscience de sa froideur à l'égard de son ancien ami : préoccupée, inquiète, elle n'avait consenti qu'une fois à le recevoir et elle s'était montrée fort réservée. Elle essaya de réparer ses torts et, comme Markett manifestait l'intention de repartir bientôt pour l'Amérique :
— Quoi ! vraiment ? s'écria-t-elle avec intérêt ; mais ne m'aviez-vous pas parlé de votre projet de vous fixer en France?
— Oui, madame, répondit Markett^ j'y ai songé un instant. Je n'ai pas de famille là-bas; mes plus intimes amis songent eux-mêmes à
habiter la France une partie de l'année et j'aurais été heureux de les imiter.
— Qui vous en empêche? demanda M''* Leroy, redevenue distraite.
— Je n'ai pas trouvé ici ce que j'aurais voi.lu y rencontrer, ce qui m'aurait à tout jamais retenu... une affection sérieuse, uii.. cœur dévoué, une maison vraiment amie.
— L'avez-vous cherchée?
— Oui.
— El elle ne s'est pas ouverte?
— Entrouverte tout au plus... J'ai cru ma instant, j'ai espéré... je m'étais trompé... On me l'a fait comprendre... La main qui s'étai£ tendue vers moi s'est retirée, et je me suis, trouvé plus isolé que jamais.
— Je vous plains sincèrement, mon cher monsieur, fit Louise tout en suivant des yeujc son mari.
— De quel ton me dites-vous cela? ne put; s'empêcher de faire observer Markett.
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— De quoi ton voulez-vous que je vous le dise ? demanda M"^ Leroy, sans trop se rendre compte du sens de ses paroles.
••— C'est juste, fit l'Américain, en se levant.
Il garda un instant le silence, puis il parut prendre une résolution et, s'adressant de nouveau à M"® Leroy :
— Quand pourrai-je avoir l'honneur, madame, lui demanda-t-il, d'aller vous faire mes adieux ?
Georges venait de s'avancer, il entendit ces derniers mots, pâlit et chancela.
Il eut cependant la force de s'avancer vers Markett, et le prenant à pari :
— En vérité, vous partez déjà? lui dit-il,
— Oui, mon cher, je renonce à me fixer en France et à y placer ma fortune comme je comptais le faire. Je vous prierai donc de vouloir bien vendre les valeurs que je vous avais chargé d'acheter, de réaliser mon capital et de le tenir à ma disposition vers la lin de la
semaine, pour samedi prochain, par exemple. — Très-bien, dit Georges... Mais on aurait pu l'entendre aussi murmurer ces mots : Je suis perdu.
Quelques instants après, M. et ]\P^ Leroy, suivis de leur sœur Alice, quittaient le bal et regagnaient leur demeure, située rue de Rome.
Pendant ce trajet ils gardèrent tous les trois le silence ou n'échangèrent que des paroles banales. Louise comprenait que ce n'était pas le moment d'avoir enfin avec son mari
ce UNI-: JOUEUSE.
•une conversation sérieuse. Quant à Georges, •il regardait fixement par la glace de la voiîuîre, sans paraître s'apercevoir de la présence <1g sa femme et de sa belle-sœur. Cette derîiière, aussi soucieuse, malgré sa jeunesse, que ses deux compagnons, les observait alternativement à la dérobée, en essayant d'éviter toutefois que Louise la remarquât.
Enfin, arrivés devant leur maison , ils pénétrèrent bientôt dans l'appartement qu'ils occupaient au troisième étage ; mais, au lieu de se réunir dans le salon commun, comme ils le faisaient d'habitude, au sortir du théâtre ou au retour du bal, afin de se communiquer leurs impressions et d'échanger leurs idées, ils se séparèrent dans le vestibule : Alice pour regagner sa chambre , Louise celle des enlants, et Georges une petite pièce qui lui servait de cabinet de travail.
Seul, inconscient des inquiétudes de sa femme, persuadé qu'elle allait se coucher et
s'endormir bientôt, Georges alluma des bougies, prit place devant son bureau, et, les coudes sur la table, la tète dans les mains, réfléchit longtemps.
Puis il se leva, ouvrit une croisée, malgré l'air vif de la nuit, resta quelque temps exposé au froid, comme s'il voulait calmer son sang, rafraîchir sa tête brûlante, rendre ses idées plus nettes, plus précises, voir plus ' clair dans sa situation.
Enfin, il ferma la croisée, marcha vers son bureau d'un pas délibéré, s'assit de nouveau, prit une feuille de papier à lettre et se mit à écrire, nerveusement, fiévreusement.
Dix minutes environ s'écoulèrent encore et la portière du cabinet de travail où se trouvait Georges se souleva.
Louise parut. Elle avait quitté sa robe de bal et revêtu un peignoir. Ses longs cheveux, défaits à la hàle, s'échappaient en flots pressés sur la laine blanche du peignoir. Elle
était Irés-pâle, mais elle paraissait décidée, résolue à avoir une explication avec son mari, à sortir enfin des ténèbre? qui depuis quelques jours l'entouraient.
Georges , absorbé par la rédaction de sa lettre, ne l'entendit pas enti er. Elle fit quelques pas sur le tapis qui assourdissait tous les bruits, et, touchant l'épaule de son mari :
— Georges, dit-elle.
Il poussa un cri d'effroi et essaya de soustraire aux regards de sa femme la lettre qu'il écrivait.
Mais Louise, droite devant lui, la voix ferme, le geste décidé, parlait.
— Décidément, que se passe-t-il? disaitelle. Quel est le mystère qui plane sur nous?,.. Quel malheur nous menace? Je veux tout savoir, entends-tu, je le veux... Je n'ai que trop attendu jusqu'ici... Ah! ne me réponds pas que tu n'as rien ; je ne te croirais plus... Je t'observe depuis plusieurs jours et
UNE JOUEL'j^E. 39
je sais à quoi m'en tenir... Je t'ai épié pendant lout ce bal... Tu étais trisite, abattu, fiévreux... Tu souffres : je veux ma part de ta souffrance.
Il essaya de faire encore un geste de dénégation. Elle l'arrêta.
— Inutile, te dis-je, inutile. Tu ne te rends donc plus compte de tes actions?... Tu ne l'es pas aperçu que, pour la première ibis depuis la naissance de nos enfants, lu n'es pas venu tout à l'heure, en rentrant, les embrasser? Ah! cette raison me suffirait pour deviner qu'il se passe en toi quelque chose d'inaccoutumé, quelque chose de terrible peutêtre... Moi, je les avais rejoints, je m'étais approchée pas à pas de leur lit; je les regardais dormir du sommeil des anges, je les entendais 'respirer, et je me disais : « Il va venir... il va venir, comme tous les soirs, s'appuyer sur mon épaule et se pencher avec moi sur le petit lit de Marthe,, sur le berceau
de Jeanne... » Et lu n'es pas venu... je l'ai atlendii en vain... Tu avais oublié les enfants, toi!
Il récoutait en silence, et, en l'entendant parler de ses deux petites filles, une larme coulait de ses yeux.
Elle continua :
— Lasse enfin de l'attendre, je me décide à venir voir ce que tu fais. . . J'en ai le droit. Toutes tes actions m'appartiennent, comme toutes les miennes découlent de toi. Je fai donné ma vie, mais ta vie aussi est à moi... J'arrive, je le trouve là, seul, à trois heures du matin, encore vêtu comme au sortir du bal, agité, pâle, écrivant d'une main fiévreuse... Tu m'aperçois ei ton premier mouvement est de cacher cette lettre... Montre-la moi; je veux que tu me la montres.
— C'est impossible ! dit-il.
11 était debout, les deux bras perpendicu-
lairement tendus, appuyés sur le bureau, les mains sur la lettre.
— Impossible, dis-tu, impossible !... Tu n'y songes pas... Impossible ! Que veux-tu que je pense, alors?. . . Où peuvent s'arrêter mes craintes? Jusqu'où ma pensée m'enlraînerat-elle?... Le doute que tu vas laisser dans mon esprit sera plus terrible que la plus terrible des réalités.
Tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une idée subite, et, s'élançant vers Georges, appuyant elle-même ses bras sur le bureau, regardant son mari droit dans les yeux :
— Est-ce que tu ne m'aim.es plus? lui ditelle. Est-ce que tu écrivais à une maîtresse?
— Oh! fit-il, doucement, tristement.
— Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, s'écria-t-elle, je le vois bien... Tu te défendrais autrement, tu protesterais autrement, tu n'aurais pas répondu avec cette douceur.
tu ne me rpgnrderais pas avec ce regard si tu étais coupable... Pardon, pardon... oublie... Je souffre beaucoup depuis plusieurs jours, je cherche ce que tu peux avoir, et cette pensée ne m'était jamais venue, tant je crois en toi, tant je crois en ton amour... Mais, alors, de quoi s'agit-il, Georges? Dis-le moi, je t'en supplie. Tu vois jusqu'où peut aller une imagination qui s'égare... Si lu savais ce ([ue je viens de souffrir, lorsque cette idée. . . ce soupçon... cette injustice... m'a traversé l'esprit... Aie pitié de moi... laisse-moi lire cette lettre.
Sa voix, ferme au début, s'était attendrie, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Sous le peignoir, sa poitrine oppressée se soulevait inégalement.
Fut-il touché de celte désolation, ou bien reconnut -il l'impossibilité de lutter encore avec elle , de lui cacher plus longtemps son »ecret? Ses mains s'écartèrent et découvrirent
CNK ,IOrEU?E. 4ri
la lettre. Sans avoir le courage de la lui donner, il lui permettait de la prendre.
Alors, elle s'empara de la place qu'il occupait lorsqu'elle était entrée, elle s'assit sur le fauteuil, elle se courba sur le bureau, et, sans toucher la lettre, les coudes sur la table, aux deux extrémités du papier, la tête dans ses deux mains rejointes, pâle, frémissante, le regard avide, elle lut:
« Monsieur Markett,
« Lorsque vous êtes arrivé, il y a huit jours,
« à Paris, en souvenir de nos bonnes rela-
« tions et me sachant le principal employé de
« M. X..., vous m'avez remis une somme de
« cent mille francs, destinée à vous acheter
<i de la rente française... Cette somme^ je ne
« l'ai pas inscrite sur nos livres, je ne l'ai
« pas remise dans notre caisse... Elle n'est
« plus cependant dans mes mains, et je ne
« puis vous la rendre... Me voici déshonoré
/l'j UNE JOUEUSE.
« à VOS yeux, déshonoré aux yeux de tous... « Je ne puis supporter cette pensée... Quand « vous recevrez celte lettre, j'aurai payé ma « dette de la seule façon qu'il me soit possi- « ble... Je serai mort... »
Elle n'acheva pas et se releva d'un seul mouvement, d'un seul bond. Puis, oubliant le contenu de la lettre , l'affreuse découverte qu'elle avait faite, la terrible vérité qui venait de jaillir, ne voyant qu'une chose, c'est que son mari voulait se tuer, elle se jeta dans ses bras, en criant :
— Mourir, mourir, toi !
Mais ce cri poussé, cette part faite à la tendresse de l'épouse, au désespoir de l'amante, elle songea aux lignes qu'elle avait lues; elle les vit inscrites en lettres de feu, là, sur ce papier, près d'elle, sous ses yeux, et, s'éloignent de Georges, d'une voix saccadée, fiévreuse, elle dit :
— Voyons, que signifie cette lettre?... Ce que lu viens d'écrire là est faux!... Ces cent mille francs, qui t'ont été confiés, tu ne les aurais pas versés, tu ne les aurais plus?... C'est impossible !
— Je ne les ai plus, fit Georges, accablé.
— Qu'en as-tu fait?
— Qu'importe, puisqu'ils sont perdus, perdus sans retour?
— Ton toi! l'honneur, la probité même!
s'écria-t-elle... Non, je ne puis te croire... Tu mens^ je te dis que tu mens,
— On ne fait pas de ces mensonges-là, ditil tristement.
— C'est vrai, répondit-elle.
Elle s'arrêta un instant, posa ses mains sur son front et sur ses yeux, comme pour rassembler ses idées, et, regardant Georges en face :
— Alors tu as joué? lui dit-elle.
Il baissa la tête et ne répondit pas.
4i; UNE JOUEUSE.
Elle continua, sans regarder cette fois son mari, comme si elle se parlait à elle-même:
— Oui, tu as joué!... Il n'y a que le jeu qui puisse engloutir si vite une pareille somme.
Puis, relevant la tête, repoussant ses cheveux, qui, épars, retombaient sur son visage, exallée, ironique :
— Le jeu! s'écria-t-elle... Oui, le jeu... Ah ! ah ! c'est une fatalité de famille ! . . . Après le père, le mari... Après la ruine, le déshonneur !
Elle regarda Georges de nouveau.
— C'est le jeu, n'est-ce pas ? dit-elle brièvement avec autorité.
— Oui, fit-il d'une voix sombre.
— Mais pourquoi , comment ' demanda-t-elle... Ah! je devine, je comprends... une spéculation de Bourse... que lu croyais certaine, une occasion de fortune que tu as cru saisir. . . Tu t'es dit : « Dans quelques jours,
dans vingt-quatre heures peut-être, je serai riche, et nul ne saura que cette somme, avec laquelle j'aurai gagné cette fortune, que cette somme ne m'appartenait pas, que c'était un dépôt confié à mon honneur... » Malheureux! malheureux !
Gomme il se taisait toujours elle continua :
— Mais pourquoi ce déhre, pourquoi cette soif de fortune?... Que nous manquait-il?... T"ai-je demandé le luxe, les plaisirs, l'opulence?... J'étais plus fière à ton bras, avec nos deux enfants, que ne le sont les plus riches et les plus grandes de leurs voitures et de leurs toilettes...
Tout à coup, une pensée terrible la frappa.
— Oh ! mes enfants, mes enfants, s'écria-telle en fondant en larmes, mes enfants, mon luxe à moi, ma seule richesse... Les voilà déshonorés avant même de savoir ce qu'est le déshonneur !
Ce cri, ce désespoir, produisirent sur
( Jeorges une vive impression. Il fit un mouvement vers sa femme. On put croire qu'il allait se défendre, protester contre ses accusations, lui demander un peu d'indulgence, un peu de miséricorde. Mais il s'arrêta : il regardait sans doute sa justification comme impossible ; il acceptait toutes les conséquences de la situation où il s'était mis.
Au bout d'un instant, plus maîtresse d'ellemême, d'une voix plus calme, elle reprit la parole .
— Voyons, dit-elle, nous n'avons le temps ni de récriminer ni de nous attendrir, . . La situation est terrible ; mais il y a peut-être un moyen d'en sortir... Ces cent mille francs, nous pouvons les trouver, les emprunter... Nous travaillerons, nous nous priverons de tout pour les restituer. Qui peut nous rendre ce service, qui peut nous sauver?... As-tu fait déjà des démarches ?
— Si j'en ai fait! s'écria-t-il ; voilà cinq
jours que j'essaye, que je cherche, et je n'ai rien trouvé... Ah ! je suis à bout de forces, ajouta-t-il désespéré ; laisse-moi mourir.
— Mourir ! . . . et nos enfants, faut-il donc aussi qu'ils meurent ? Je ne parle pas de moi... que m'importe de mourir?... mais eux, eux!... Est-ce que ta mort les sauvera?
Mais, s'arrétant tout à coup :
— C'est impossible, c'est impossible, fitelle, je suis folle, je rêve. Non, non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai !
— Hélas ! murmura-t-il.
— En tout cas, la situation n'est pas aussi désespérée que tu le dis... apprends-moi tous les détails, je veux savoir... Que peut-il se passer?.., que crains-tu?... On t'a confie cent mille francs pour les apporter à ta caisse, pour acheter des valeurs?
— Oui, et on me met en demeure de les rendre à la fin de la semaine, dans trois ou
quatre jours... Je ne puis pas... On s'adresse alors à ma maison; on apprend que je n'ai rien versé. On me fait appeler, on m'interroge; je ne puis rien répondre... Vcilà la réalité dans toute son horreur.
— Et tu t'es mis dans cette situation, toi, toi ! ... Il y a quelque chose que tu ne me dis pas ; il y a un mystère que je ne puis percer... Georges, aie pitié de moi... C'est une épreuve, n'est-ce pas?... Tu m'en veux de t'avoir cru coupable, d'avoir ajouté foi à tes paroles. Tu aurais voulu me voir me récrier , affirmer que cela no pouvait pas être... Je l'ai fait, je l'ai fait, rappelle-toi... je t'ai dit que ce n'était pas vrai... je t'ai dit que tu mentais... tu as persisté... Alors, j'ai examiné la situation, j'ai cherché avec toi... j'avais la tête troublée, j'étais folle... mais mon cœur prolestait toujours; il me criait ton innocence... Avant de commettre une faute, un crime, tu aurais songé à nos pauvres petites filles.
Elle s'arrêta, et laissant tomber son regard sur le bureau :
— Pourtant cette lettre que tu écrivais, fit-elle toute tremblante... Et puis, continuât-elle sans le regarder, comme si elle se parlait à elle-même, sa conduite depuis trois jours, son anxiété, ses inquiétudes... et le jeu, le jeu, qui m'a toujours poursuivie... Ah ! je ne sais plus que penser, je suis à bout de forces.
Elle se laissa tomber sur un fauteuil, pâle, les cheveux épars, les bras pendants.
11 n'eut pas le courage de la voir souffrir plus longtemps., et s'ayançant vers elle, essayant de lui prendre la main :
— Ne me repousse pas, ne me maudis pas, dit-il... si tu savais...
Elle se méprit sur le sens de ces paroles. Après avoir longtemps refusé de croire à la faute commise, elle y croyait maintenant, tant elle était accablée par l'évidence des
preuves. Elle pensa donc qu'il allait essayer cratténuer ses torts. Elle ne le voulut pas, par respect pour elle, par respect pour lui. Il est des fautes qu'on n'excuse pas, des torts qu'on ne saurait pallier ; on ne peut que les pleurer et les expier.
— Ai-je besoin de savoir? fit-elle... Quelle excuse peux-tu me donner et à quoi me servent tes excuses?... Est-ce qu'il s'agit de moi? Est-ce qu'il s'agit de nous deux? C'est à nos enfants seuls qu'il faut songer en ce moment... Ah! ajouta-t-elle avec amertume, quand l'épouse t'excuserait, la mère pourrait-elle t' absoudre? Maudit soit le jour où...
Elle s'arrêta. La portière qu'elle avait soulevée, une demi-heure auparavant , pour entrer dans le cabinet de Georges, venait encore de s'entr'ouvrir.
UN F. JOUEUSE. ô3
Alice, qu'on croyait retirée dans sa chambre depuis longtemps , apparaissait , pâle comme sa sœur, mais plus froide, plus réfléchie.
Elle s'avança vers Louise, et montrant Georges :
— Ne maudis pas le jour où tu l'as aimé, dit-elle, car il n'a pas cessé d'être digne de ton amour.
— Alice ! fit Georges en s'élançant vers elle, comme s'il voulait l'empêcher de parler.
Elle l'interrompit.
— Non, dit-elle, vous n'avez pas le droit de la faire souffrir plus longtemps, de la laisser ainsi douter de vous.
UNE JOUKUSE.
— Croyez- VOUS donc, répliqua-t-il, qu'elle ne souflrira pas autant en apprenant...
— Quoi donc? s'écria Louise.
Mais, sans lui répondre, Alice avait pris les mains de Georges, et les tenant pressées :
— Merci, lui disait-elle, merci en mon nom et au nom de ma sœur, pour le silence que vous avez gardé jusqu'à présent. Merci pour votre sacrifice, pour votre abnégation... Vous vous êtes accusé , vous l'avez laissée douter de vous, vous avez souffert lorsque vous n'aviez qu'un mot à dire... Maintenant il faut qu'elle sache la vérité comme je la sais moimême. Il faut parler tous les trois de notre malheur et chercher ensemble un moyen d'y remédier. Si nous n'en trouvons pas, nous aurons du moins la satisfaction de nous dire que nous sommes seulement malheureux , qu'il n'y a pas de coupables au milieu de nous.
Louise ne l'avait pas interrompue. Toute
UNE-: JOUKUSE.
palpitante, elle écoutait, la regardant, regardant Georges, comprenant qu'il y avait là un mystère, qu'elle allait enfin le connaître, que son mari, son Georges bien-aimé, n'avait pas démérité d'elle, n'avait pas démérité de lui. Elle s'avança vers sa sœur, et posant ses deux mains sur l'épaule de la jeune fille :
— Que signifie tout cela? parvint-elle à lui dire.
— Cela signifie, répondit Alice, que ton mari n'est pas le coupable... Ce n'est pas lui qui a pris l'argent.
— Ah ! fit-elle avec joie.
Puis elle ajouta :
— Qui donc?
Georges voulut encore empêcher sa bellesœur de parler. Mais, comme Louise insistait pour savoir le nom du coupable:
— C'est notre père, finit par dire Alico cà voix basse.
r-C. UNE JOUEUSE.
— Notre père, notre père ! répéta Louise, , alterrée.
Alors, elle demanda des explications et on les lui donna. Nous les transcrivons ici, en y ajoutant sur le comte de Servan quelques détails nécessaires à la clarté de ce récit.
Dès l'enfance , M. de Servan est possédé par le démon du jeu. Au collège, en septième, il ne rêve que parties de billes. Les jours de veine, il remplit son pupitre de ces petites boules en pierre, en marbre ou en agate ; il le vide le lendemain , et tout l'argent de sa semaine passe à en acheter de nouvelles. En rhétorique, la bille est remplacée par des cartes : dans la cour de récréation, caché par un pan de mur, à l'étude ou dans la classe, abrité derrière un dictionnaire, il fait de furieuses parties de bataille ou d'écarté. L'enjeu est cette fois en espèces; mais lorsque l'argent vient à manquer, il joue son atlas, ses livres, son papier blanc, ses règles, ses
pots de confiture ; il joue même son temps, son travail, car il s'engage à faire le thème ou la version de son adversaire si celui-ci gagne la partie.
Au sortir du collège, comme son âge ne lui permet pas encore d'être reçu dans un cercle ou dans une maison de jeu, il organise des bouillottes ou des lansquenets dans sa chambre de jeune homme, dans les cabinets de restaurant et, plus tard, en grandissant, chez sa maîtresse ou celles de ses amis.
Arrive la Révolution de 1848. La police, absorbée par la pohtique, devient tolérante : les jeux illicites triomphent de toutes parts ; on voit éclore comme par enchantement, des cercles borgnes, trop heureux d'accueillir les jeunes gens, et ces fameuses tables d'hôte, où, après un diner de trois francs, la vieille lorette et le major son associé, dévalisent au lansquenet le gandin de l'époque.
Les belles-petites, qui chôment en temps de
révolution parce que l'étranger ne donne plus , oiit aussi recours au jeu pour se maintenir sur un bon pied. Elles réunissent, de six heures du soir à six heures du matin, dans leurs appartements de la rue Laffitte et de la Chaussée-d'Antin, leurs amis des deux sexes. On coquette, on joue et on perd cent louis au baccarat tournant, entre deux regards incendiaires. Si le lendemain on se réveille le porte-monnaie vide et la parole engagée pour quelques mille francs, on est obligé de se mettre à la recherche d'un Gobseck complaisant. Heureusement qu'ils sont faciles à trouver, car c'est aussi Tépoque de la splendeur des usuriers ; ils grouillent dans tous les coins de Paris. Ceux-ci, les aristocrates du métier, obligent les emprunteurs avec des espèces sonnantes, mais à raison de cent pour cent pour trois mois, sur de bonnes lettres de change accompagnées d'un aval de garantie. Les autres, à la place d'argent, remettent des
UNK JOUEUSE. 59
pièces de vin, des montres, des chaînes longues, des actions en discrédit, des pavés conservateurs, des oiseaux empaillés dont l'emprunteur aura beaucoup de peine à se défaire, et qu'il échange en attendant contre sa signature, à laquelle il faudra bien finir par, faire honneur.
Le jeune comte de Servan profite des facilités du moment : il court les cercles borgnes, les tables d'hôte, il se prodigue chez les grandes cocottes, et le lendemain, pour payer ses dettes, il fait antichambre chez les usuriers; aussi lorsqu'il est mis en possession de l'héritage maternel, cet héritage ne lui appartient-il plus.
Mais il a bientôt une autre fortune à manger : celle de son père. Cette fois, il la dévore, argent comptant, en bons écus tirés de sa poche et non pas empruntés le matin. Elle disparaît aussi dans de meilleurs lieux, des cercles officiels qui se sont empressés de
s'ouvrir devant le comte de Servan , le jour où il a atteint l'âge réglementaire. Dès lors, il se lève à deux heures l'hiver, sort à cinq, se promène une heure, dîne au cercle et ne le quitte qu'à six ou sept heures du matin, après s'être enrichi et ruiné dix fois dans la même nuit.
L'été, lorsque les parties sont désorganisées, et que ses adversaires fuient Paris pour essayer de rétablir leurs forces épuisées aux eaux, à la mer ou dans la montagne,^ il part à son tour pour l'Allemagne et devient pendant deux mois le commensal des casinos. Il y fait grande figure, joue le maximum à tous les coups et on le voit même gagner à la Banque plus d'un million. On parle de lui dans les journaux, et les cicérones le montrent aux étrangers.
Mais le million disparaît en détail ; un autre million le suit. Quelques centaines de mille francs récoltées à la suite de nouveaux héri-
UNE JOUra'^E. Gl
lages, prennent le même chemin que les* millions, et un beau jour le comte de Servan est ruiné.
Alors, seulement, il lui vient à l'idée de se marier. Sa belle tournure, son grand air, sa naissance, la résolution inébranlable qu'il semble avoir prise de ne jamais toucher une carte, lui permettent d'épouser une jolie femme et une femme riche. Il l'aime quelque temps, en a deux filles, puis il oublie ses serments, joue de nouveau et dissipe la fortune de sa femme comme il a dissipé les précédentes.
Veuf quelques années après, il veut se consacrer à l'éducation de ses enfants, car, tout en les ruinant, il les adore... entre deux parties de baccarat. Mais comment, sans forlune, élever deux jeunes filles et les doter? Il n'a plus à compter sur de nouveaux héritages, et quant au travail, il craint de s'\ mettre trop tard. Le voilà donc encore obligé
d'avoir recours au jeu; mais au jeu diminué, restreint, petit, celui des preiTiières années, avec des expédients pour se procurer le matin les quelques louis nécessaires au baccarat du soir, avec des courses i'olles dans Paris, de longues stations chez les hommes d'affeires, des emprunts indiscrets pour payer la dette de la veille, non point seulement par un sentiment d'honneur, toujours respectable, mais afin de ménager son crédit et de pouvoir continuer à jouer.
Il ne fait plus alors partie de ces grands cercles, où il comptait autrefois parmi les membres les plus brillants, parmi les joueurs en renom. Ses ressources ne lui permettant pas d'avancer l'enjeu des anciens jours, et son orgueil lui défendant, après avoir rayonné au premier rang, de passer au dernier, il s'est glissé dans des cercles secondaires, où il peut encore, avec quelques mille francs, faire bonne ligure. Il gagne quelquefois, il perd le
plus souvent. ÏNIais, entre un jour de veine et un soir de déveine, au milieu de tous ces hauts et de tous ces bas, il parvient à faire élever ses deux filles dans un bon couvent et à leur donner un bien-être relatif.
Il s'agit maintenant de les marier. Ce n'est pas chose facile, lorsqu'on ne possède aucun eapital et qu'une réputation de joueur presque besoigneux éloigne les gens prudents. Cependant, Louise de Servan est si séduisante que Georges Leroy devient amoureux d'elle. Pour l'épouser, il oublie la pauvreté et le vice du père ; il fait plus que d'épouser Louise, il veut que sa sœur Alice demeure chez lui , et , comme le comte de Sen'an se trouve dès lors bien isolé, il l'accueille aussi dans sa maison.
De prime abord, la conduite de Georges Leroy n'a rien d'extraordinaire : M. de Servan est un homme des plus aimables^ un hôte commode, facile à vivre, un causeur agréable.
f.4 UNE JOUEUSE.
C'est plaisir de l'avoir à sa table, dans son intimité, sous son toit. Mais bientôt il ne suffit plus de loger le comte et de le nourrir : il faut lui avancer quelques petites sommes, puis de grosses, pour lui permettre de payer des dettes d'honneur. Gomment lui résister? Il va trouver son gendre le matin, avant que celui-ci parte pour son bureau, et il lui dit de sa voix câline, avec un sourire toujours jeune :
— Hélas! mon cher Georges, votre beau-, père est un grand enfant... Je me croyais hier en veine et j'espérais gagner quelques billets de mille francs pour vous rembourser ce que vous m'avez si obligeamment prêté... J'ai joué, j'ai attrapé une satanée déveine, et j'ai besoin, ce matin, de cinquante louis... Prêtez-les moi, de grâce ; ne me forcez pas à les emprunter à votre femme, à ma chère fille; elle éprouve tant de chagrin lorsqu'elle ap-
prend que j'ai encore succombé à ma vilaine passion.
Georges se fait un peu tirer l'oreille, mais fmit par s'exécutei; : il craint tant de causer le moindre souci à celle qu'il adore, et M. de Servan sait si bien le prendre 1
Mais, à ces emprunts sollicités, allait succéder un emprunt forcé, d'une gravité particulière et qui devait, nous l'avons vu, mettre Georges Leroy dans une situation terrible.
Les gens qui ont mangé leur fortune, et épuisé le crédit dont ils jouissent quelque temps en souvenir de leur ancienne splendeur,
m UNE JOUEUSE.
ne courent pas ^ands risques dans les cercles bien tenus. Ils perdent seulement l'argent qu'ils ont sur eux, et la crainte de ne pouvoir rendre le lendemain les empêche d'emprunter. Mais il se forme parfois dans Paris des cercles de second ordre, destinés à ne vivre que quelques jours et où les allures sont plus libres, les coudées plus franches, les statuts moins bien observés. De dix heures à trois heures du malin, tant que les membres du Comité, gardiens fidèles du règlement, circulent dans les salons, on se contente de la partie permise et à laquelle tout le monde prend part. Mais, lorsque les sages sont allés se coucher, lorsqu'on ne craint plus aucune observation , aucune réprimande , quelques joueurs endurcis se livrent entre eux à des parties clandestines dans lesquelles on taille des banques formidables, sans se préoccuper du maximum statutaire, et où on en arrive à jouer sur parole.
Le comte do Servan faisait parfois de ces parties dangereuses. En général, il n'y était pas trop maltraité; une d'elles, la dernière, lui fut falale.
Sa longue habitude du jeu, sa grande intimité avec les cartes auraient dû lui donner de l'expérience. Il n'en était rien : le vieux joueur est un théoricien remarquable; on prend plaisir à l'entendre raisonner sur le jeu : il vous prouve le plus clairement du monde que, dans certaines circonstances, on doit nécessairement perdre, que c'est folie de lutter contre la. déveine. . . et une foule d'autres choses excellentes. Mais, dans la pratique il oublie absolument ses théories ; le sage de tout à l'heure agit comme un fou, le professeur se conduit comme un écolier.
Donc, M. de Servan, une nuit qu'il se trouvait en compagnie de quelques adversaires, dans le salon d'un... demi-cercle, persista, malgré les avertissements de la fortune, à vou-
loir jouer. Il perdit cinq mille francs sur parole. Puis, comme il ne savait pas comment les payer, le lendemain, il en perdit vingt mille autres pour rattraper les premiers, s'entêta d'autant plus, perdit encore, et au soleil levant, après une lutte acharnée, se trouva débiteur de soixante-dix mille francs envers un de ses collègues, le baron de Saimpré.
Le comte s'alla coucher fort tristement ; on serait triste à moins. Ce n'était cependant pas le chiffre de sa dette qui l'effrayait outre mesure : qu'il eût perdu cinq mille francs ou soixante-dix mille, cela revenait au même pour lui. S'il ne pouvait pas payer la grosse somme, par contre il lui eût été presque impossible aussi de payer la petite. Il s'avouait même tout bas qu'il était préférable d'avoir fait une perte considérable : son amourpropre en souffrirait moins. On est plus indulgent pour un gros perdant que pour un petit, et le comte de Servan devait à son
nom, à sa famille, à ses anciennes relations, du moment qu'il faisait faillite, d'avoir un passif respectable. Mais il allait avoir affaire n un créancier intraitable, et cette pensée le tourmentait. Il connaissait de longue date le baron de Saimpré ; il le savait rebelle aux accommodements, des plus durs en matière de jeu, toujours prêt à dire un mot piquant aux retardataires, et prêt aussi à tirer l'épée si le mot ne convenait pas. Le comte ne redoutait pas un duel ; dans sa vie aventureuse il en avait eu plusieurs, mais il craignait, avec raison, une affaire d'honneur résultant d'une dette de jeu. Dans ces débats, le créancier a toujours le beau rôle, la galerie est pour lui et ne manque pas de dire: Lorsqu'on perd on paye, et on ne se bat pas surtout sans avoir payé.
Cependant M. de Servan n'y pouvait rien: espérer trouver soixante-dix mille francs pour calmer son redoutable créancier serait
une folie, les chercher serait encore plus fou. Il attendait donc avec une certaine inquiétude, une grande appréhension, mais il attendait chez lui, ou plutôt chez son gendre, sans se livrer à des courses et à des démarches absolument superflues.
Un jour se passa, puis un autre : M. de Saimpré ne donnait pas signe d'exisience. Le troisième, il écrivit pour rafraîchir la mémoire de M. de Servan, qui avait sans doute oubhé, disait-il poliment , la petite dette contractée rivant- veille.
Mis en demeure de répondre, le comte déclara dans un billet très -bien tourné, qu'il était loin d'avoir oublié sa dette, qu'elle l'occupait au contraire beaucoup, mais qu'elle était considérable et qu'il avait besoin de quelques jours pour vendre des valeurs. C'est en général la raison invoquée par les retardataires ; elle est déplorable, et lorsqu'il la voit surgir, un créancier doit trembler pour sa
créance. En effet, si les valeurs sont raau- ' vaises, on ne les vendra jamais ; si elles sont bonnes, au contraire, la Banque de France, un agent de change ou* un ami obligeant, s'empresseraient d'avancer la somme dont on a besoin.
Le baron de Saimpré, familier avec cette ruse (peut-être l'avait-il employée pour son j)rûpre compte), ne se tint pas pour satisfait et se rendit chez le comte, afin de lui demander des explications sur sa lettre peu rassurante.
Cette visite eut lieu à neuf heures du soir.
M. de Servan reçut le baron dans le cabinet de Georges. Son gendre, absent toute la journée, lui abandonnait assez volontiers cette pièce , en général inoccupée. Malheureusement, ce jour-là, une demi-heure avant l'arnvée de M. de Saimpré, Georges Leroy et l'Américain Markett s'y étaient réunis. Débarqué depuis quelques jours seulement.
Markett était venu voir Georges, et, après quelques mots échangés entre eux, lui avait dit:
— J'ai touché hier, chez un de mes correspondants de Paris, cent mille francs dont je n'ai aucun besoin pour mon voyage, et ({ue je ne voudrais pas placer en Amérique. Faitesmoile plaisir de m'acheter, avec cette somme, des valeurs françaises au porteur, et dispensez-moi d'aller chez votre agent . que je connais à peine. Vous êtes son principal employé ; vous ne pouvez me refuser ce service. Sijemelixeen France, comme j'en ai le projet ou plutôt l'espoir, vous me remettrez mes titres ; si, au contraire, je pars pour les États- Unis, nous revendrons les valeurs que vous aurez achetées et j'en emporterai le montant.
Georges Leroy n'ayant pas cru pouvoir refuser ce qu'on lui demandait, Markett tira de son portefeuille une liasse de billets de banque, et, après les avoir comptés, les remil à
UNE JOUEUSE. T.i
Georges, qui les déposa provisoirement dans le tiroir de son bureau.
Quelques instants après, celte question étant épuisée , Markett manifestait le désir d'être reçu par M'"* Leroy, et Georges le conduisait auprès de sa femme et de sa sœur.
En quittant son cabinet, il n'avait pas songé à retirer la clef de son bureau qui d'ordinaire ne renfermait aucune valeur importante. Cet oubli peut paraître surprenant de la part d'un homme sérieux comme Georges Leroy. On aurait tort, cependant, de s'en étonner : les gens habitués , par suite de leur profession, à manier beaucoup d'argent, n'ont pas les craintes , ne prennent pas les précautions des personnes mises en possession, par hasard, d'une forte somme. Un homme élevé nouvellement aux fonctions de caissier ne perd pas de vue sa caisse, la referme avec soin toutes les fois qu'il l'a entr'ouverte compte ses billets de banque et ses rouleaux.
d'or dix fois par jour. Il ressemble au pauvre diable dont le gousset est généralement à sec et qui vient de toucher un billet de mille francs ; il tàte à chaque instant ce précieux étranger, le palpe, s'assure qu'il est toujours à la même place, a des sueurs froides lorsque ses doigts ne le rencontrent pas instantanément. Peu à peu, on s'habitue à être caissier et à perler de l'argent sur soi; on devient moins timide, moins prudent. . . et c'est alors qu'on est volé.
Georges Leroy devait, héias! en faire la triste expérience.
11 venait de passer au salon avec M. iNlar-
kett, lorsqu'on remit à M. de Servan la carte ' du baron de Saimpré.
Le comte quitta aussitôt ses deux filles, près desquelles il se trouvait, et se rendit dans le cabinet de son gendre, où on avair fait entrer le visiteur.
— Monsieur, dit aussitôt M. de Saimpré, en réponse à une lettre de moi, vous m'avez fait l'honneur de m' écrire un petit mot que je n'ai pas bien compris, et au sujet duquel je commets l'indiscrétion de venir vous demander quelques éclaircissements verbaux.
— Vous ne pouvez être indiscret, monsieur, fit le comte en essayant de sourire. -Je suis tout à vos ordres.
— Vous m'écrivez, reprit M. de Saimpré, froid, sec, mais ])oli, que vous avez donné à vendre des valeurs et que vous êtes obligé d'attendre leur négociation pour vous acquitter envers moi.
— Oui, en effet; je regrette vivement ce
relard, mais il est indépendant de ma volonté.
— Quelle en sera la durée?
— Je ne sais pas au juste, balbutia le comte.
— Cependant, on vous a fixé une limite pour cette vente, trois jours, une semaine, quinz3 jours peut-être?
— Quinze jours précisément, s'empressa de déclarer M. de Servan.
Il se disait qu'il était préférable de gagner du temps et que M. de Saimpré le laisserait tranquille pendant quinze jours; mais il aurait fallu que celui-ci acceptât d'abord ce délai cl il n'y paraissait pas disposé.
— Je trouve, reprit le baron, de plus en plus froid, que votre agent de change ou votre homme d'aflaires en prend bien à son aise avec vous, et je vous conseille, je vous demande au besoin de lui reprendre vos titres.
— Mais je ne puis pas... je...
— Comment, vous ne pouvez pasi Ils sont donc vendus?
— Non, pas encore.
— Alors, reprenez-les : qui vous en empêche?
— Qu'en ferai-je? Comment aurai-je de l'argent?
— Vous me les remettrez en payement, fit le baron avec le plus grand sang-froid, et s'il y a une différence en votre faveur, je vous en tiendrai compte. On ne peut pas être plus accommodant, vous le reconnaîtrez : je vous tire d'embarras et je vous évite un retard... irrégulier, gênant pour moi, désobligeant pour vous. Voilà ce que je voulais vous dire.
— Soit! dit le comte qui payait d'audace. . Je redemanderai ces titres suivant votre désir
et je vous les enverrai.
— Quand cela?
— Mais... demain.
— Évitez-vous aussi cette peine. Remettezmoi un petit mot pour votre agent de change et j'irai chercher vos valeurs moi-même. Peutêtre aussi m'entendrai-je avec lui pour une vente plus rapide. Faisons vite seulement, je vous prie ; je désire être au cercle ce soir de bonne heure. Il est question d'une partie superbe, et je voudrais avoir une place devant la table : je ne gagne jamais lorsque je joue debout.
Le comte avait frémi en entendant ces mots : une partie superbe ! S'il pouvait se rattraper, payer son adversaire, gagner quelques mille francs dont il avait un si pressant besoin! Mais il n'y fallait pas songer: comment pourrait-il jouer sans avoir payé sa dette, et surtout sans risquer aucune mise? C'était dommage cependant : il croyait avoir remarqué depuis quelque temps que ses déveines étaient intermittentes, de deux jours l'un, comme certaines fièvres; le lendemain
de la nuit où il avait perdu, il gagnait inévitablement. Quelle veine il aurait après la déveine de la veille !
Comme, livré à ces réflexions, il gardait le silence, M. de Saimpré crut devoir le rappeler à la réalité, et s'avançant vers lui :
— La lettre pour votre agent de change, je vous prie, lui dit-il.
M. de Scrvan tressaillit : ses rêves s'écroulaient.
— Mon Dieu, fit-il, et sa voix était mal assurée, je ne vois pas Lien la nécessité d'écrire la lettre que vous demandez. Vous ne pouvez pas la remettre ce soir, et demain, à la première heure, jcvme rendrai moi-même chez mon agent.
— Vraiment ! reprit le baron, dont le (on devenait agressif. Eh bien ! voulez-vous, monsieur, que je vous dise franchement mon opinion.
— <Juelle opinion?
— Celle-ci : vous n'avez confié aucune valeur à votre agent de change.
— INIonsieur !
— Il vous est facile de prouver que je fais erreur : écrivez.
Au fait, pourquoi n'écrirail-il pas à un agent quelconque, auquel il irait dire le len demain : « Je me suis trompé de nom, je vous ai écrit, croyant écrire à un tel; ne tenez aucun compte de la lettre que l'on vous remettra. » Il éloignerait ainsi pour l'instant M. de Saimpré, dont la voix et les manières •commençaient à l'effrayer.
Puis, celte fameuse partie dont le baron lui avait parlé et qui allait commencer dans un instant miroitait toujours à ses yeux. Peutêtre pourrait-il se procurer quelques louis pour y prendre part et réparer tous ses désastres.
Il résolut donc de se débarrasser, avant toutes choses, de son débiteur, et il chercha
des yeux ce qui fallait pour écrire. II n'aperçut qu'une plume, un encrier, ne put découvrir le papier à lettre, et pensant que son gendre avait enfermé ce papier dans le bureau, il en ouvrit le liroir.
Alors lui apparut une liasse de billets de banque.
Elle était là, sous ses yeux, à moitié ouverte, superbe de volume, séduisante au possible.
A qui appartenait cet argent ? Pourquoi cette somme considérable — il l'avait soupesée du regard — surgissait-elle en ce moment?
La déesse de la fortune ne semblait-elle pas lui dire : « Prends, prends, et cours au jeu, tu seras invincible; dans une heure tu reviendras riche, aussi riche qu'autrefois. »
Mais cet argent n'était pas à lui. Il fit ka mouvement pour refermer le tiroir.
M. de Saimpré, qui avait aperçu la liasse de billets de banque, arrêta le baron :
— Hé! hé ! monsieur le comte, dit-il, vous êtes beaucoup plus à votre aise que vous ne le laissiez croire... et je m'étonne de votre conduite envers moi. Vous me faites attendre trois jours le payement d'une dette de jeu; vous me parlez de valeurs à vendre, vous me mettez dans l'embarras, quand vous avez là, sous la main, une somme plus que suffisante pour me payer.
]M. de Servan fut sur le point de s'écrier :
— Cet argent appartient à mon gendre, jo n'ai pas le droit d'y toucher.
Un faux orgueil l'arrêta : il lui répugnait d'avouer qu'il n'était pas chez lui, qu'il habitait chez Georges Leroy, qu'il était l'hôte, le pensionnaire de ses enfants. Quand il donnait son adresse, il ne parlait jamais d'eux et s'ingéniait à faire croire qu'il habitait sa propre demeure. L'ancien millionnaire rougissait de
sa dépendance et de sa pauvreté actuelles. Il crut habile de laisser supposer à M. de Saimpré que cette liasse de Juillets de banque lui appartenait. Il se disait, avec une certaine apparence de raison, qu'on est plus indulgent envers les riches qu'envers les pauvres ; qu'on réclame moins durement une dette aux premiers qu'aux derniers. Il en avait fait souvent l'expérience : au temps de sa fortune il était obligé de demander dix fois ses notes avant de les obtenir; aujourd'hui, ses fournisseurs les lui présentaient bien avant sa demande.
Ces calculs étaient déplorables avec un homme superstitieux comme M. de Saimpré: décidé à tailler, le soir même, des banques importantes, afin de poursuivre sa veine des jours précédents, il voulait disposer de toutes ses ressources, et pensant qu'on est plus heureux avec l'argent des autres qu'avec le sien, il désirait, suivant l'expression consacrée, jouer
sur le velours. Il insista donc pour être payé immédiatement, fut tenace, opiniâtre et devint impertinent devant les résistances du comte.
Bientôt celui-ci comprit que s'il résistait plus longtemps, une querelle, un duel seraient inévitables : les journaux s'empareraient de l'affaire, il y aurait scandale ; ce qui lui restait de son ancien prestige s'effondrerait; enfin, chose grave, les derniers cercles dont il faisait partie lui seraient fermés. En même temps, la liasse de billets de banque frémissait sous ses doigts. Elle semblait palpiter, s'animer, vivre. Elle lui criait toujours: < Prends, prends et paye : avec ce qui te restera, tu regagneras tout ce que tu donnes en ce moment, tu t'enrichiras même pour toujours et tu rapporteras cette somme dans ce tiroir avant qu'on se soit aperçu qu'elle en -est sortie. »
Jl perdit la tête, et, pressé de plus en plus
par le baron, sollicilé de toutes les façons, enfiévré , affolé , il paya les soixanle-dix raille francs.
Puis, enfouissant dans sa poche les derniers billets de banque, il sortit précipitamment pour aller les jouer.
Comme l'avait dit M. de Saimpré au comte de Servan, une belle partie venait de commencer au cercle dans lequel ces deux messieurs s'étaient déjà mesurés la veille. Ils ne tardèrent pas à prendre place devant le tapis vert et recommencèrent la lutte.
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Mais M. de Servan, il faut lui rendre cette justice, n'avait-pas, ce soir-là, en arrivant au jeu, le sang-froid qu'il y apportait d'ordinaire. Sa mauvaise action , son crime , disons le mot , lui apparaissait , par moments , dans toute son horreur. Jusqu'alors on avait pu l'accuser de légèreté, le blâmer d'avoir si mal vécu, d'avoir été funeste aux siens ; mais son honneur restait intact. Il jouissait même de l'espèce de considération qui s'attache aux joueurs malheureux, et si, par aventure, il lui arrivait d'abattre au baccarat une série de huit et de neuf, ses adversaires les plus ombrageux ne songeaient pas à suspecter sa bonne foi. Il avait fait du jeu sa seule jouis- ' sance, sa vie, sa carrière, et il possédait au ' plus haut point ce qu'on appelle l'honnêteté ! professionnelle. Cette bonne réputation, acquise autour des tapis verts, le suivait dans le monde : on était tenté de le plaindre, et ceux qu'il avait enrichis — et ils étaient
nombreux — se plaisaient à vanter sa haute délicatesse, toujours superbe, après cinquante années de pertes consécutives... En un instant il avait démenti tout son passé ; son honnêteté s'était écroulée, son honneur avait fait naufrage comme sa fortune !
Ces idées le poursuivaient malgré de violents efforts pour les éloigner, et il jouait avec fureur, en désespéré.
Il était entré au jeu avec trente mille francs, ce qui restait des cent mille, sa det^e payée; à quatre heures du malin , il avait perdu vimït-cinq mille francs.
Alors, il eut une lueur de raison. Les joueurs ont parfois de ces éclairs, entre deux tailles, lorsqu'on prépare de nouvelles cartes, lorsqu'il se fait une trêve entre les combattants. Il se dit qu'il allait voir disparaître ses derniers cinq mille francs comme les autres avaient disparu. Que deviendrait-il?
Oserait-il rentrer chez lui, ou plutôt chez
Georges Leroy, qu'il avait dépouillé? Aiïrouterait-il les reproches de ses enfants? Jamais! Jamais ! il n'oserait pas !
Où irait-il donc, sans argent, dénué de ressources, et sans espoir maintenant de restituer ce qu'il avait pris? Car il ne songeait plus à s'enrichir ; il ne songeait qu'à restituer. Ses prétentions, comme son argent, avaient diminué.
Il fallait fuir, il fallait cacher sa honte loin de son pays, loin de sa famille, loin de touSj à l'étranger.
Tout à coup, pendant qu'il cherchait où il pourrait se réfugier, un coin de terre, bien souvent visité, lui apparut :
Monte-Carlo, dans la principauté de Monaco ; Monte-Carlo, ce dernier refuge des joueurs de roulette et de trente-et-quaranto ! Monte-Carlo, qui a vu successivement disparaître Spa, en Belgique ; Hombourg, Bade, Wiesbaden, Nauheim, en Allemagne ; Saxon,
en Suisse ; Fontarabie, le Porlillon, en Espagne, et qui est resté seul debout au milieu de toutes ces ruines.
Il se souvint des avantages que cette banque fait aux joueurs : un zéro au lieu de deux, la possibilité de s'assurer au trente-et-quarante contre le refait. Il se dit aussi que, plusieurs fois déjà, il y avait rétabli sa fortune compromise, ou que, du moins, il s'y était procuré quelques mois de bien-être. Les tables de roulette avec leurs banques de soixante mille francs toujours renouvelables, les tables de trente-et-quarante sur lesquelles, à midi, les croupiers étalent deux cent mille francs en or et en billets, lui apparurent avec toutes leurs séductions, et brillèrent à ses yeux comme, quelques heures auparavant, avait brillé la liasse de billets de banque.
En parlant pour Monte-Carlo, il fuyait ainsi qu'il y était résolu. Mais il ne fuyait pas sans esprit de retour, sans espoir de restitu-
lion. Avec les cinq mille francs qui lui restaient, il pouvait regagner la somme de cent mille francs et revenir la rapporter à son gendre, en le priant de lui pardonner.
Les cartes étaient battues, les jeux étaient faits, la partie allait recommencer; il ne voulut pas succomber à la tentation déjouer encore et passa rapidement dans le salon de lecture.
Là, il se fit donner un indicateur des chemins de fer et, pressé de p; rlir, de fuir, avant le jour, d'échapper par le mouvement à ses pensées, il chercha un train qui pût l'emporter immédiatement, sans qu'il fût obligé d'attendre l'express de onze heures.
11 y en avait un à six heures trente ; c'était ce qu'il lui fallait. Il résolut de le prendre. Peu lui importait sa toilette; il saurait bien se pourvoir en route de ce qui lui manquait; les joueurs, du reste, font bon marché de l'habillement et, dans un casino, on ne
prend point garde à la tenue de ses voisins.
Comme il avait une demi-heure devant lui, il voulut écrire à Georges Leroy. Dans son aberration, il lui restait encore un sentiment de pudeur ; l'honnête homme d'autrefois se trahissait. Il ne voulait pas qu'on pûL soupçonner un autre à sa place ; il croyait plus digne d'avouer sa faute. Il voulait aussi essayer de la pallier, de la rendre moins odieuse, de s'arranger de telle sorte que ses filles pussent un jour lui pardonner.
A la fin de sa lettre, le joueur que rien ne pouvait corriger reparaissait cependant : il disait qu'il espérait revenir bientôt avec la somme... empruntée à ses enfants ; c'était son expression. Tout lui aimonçait le retour de la veine ; il était certain de gagner dans le lieu où il se rendait... Si, par impossible, il se trompait, si la mauvaise fortune ne se lassait pas de le poursuivre, il saurait expier sa faute
et débarrasser à jamais sa famille d'un étro inutile, devenu dangereux. Cette allusion au suicide ne lui avait rien coûté à faire : n'étaitil pas certain de gagner ?
A six heures moins un quart il quittait le cercle sans être rentré dans la salle de jeu et après avoir chargé un valet de pied de porter sa lettre , dès le matin , à Georges Leroy.
Cette lettre, Georges la reçut à neuf heures, au moment où il venait de passer dans son cabinet de travail pour y prendre les cent mille francs qui lui avaient été confiés la veille, par M. Markett, et qu'il se proposait de remettre le matin même au caissier de sa maison.
D'abord, à la première lecture, il ne voulut pas en croire ses yeux; il se demanda s'il n'était pas victime de quelque mystification.
Quoi! M. de Servan, le père de sa femme, un voleur: oui, un voleur! 11 ne trouvait pas d'autre terme à employer.
Et cette somme, ce dépôt dont il répondait ne serait plus là, dans ce tiroir ! C'était iml)0ssible !
Il se précipita sur son bureau, l'ouvrit.
Le tiroir était vide !
Il s'élança dans la chambre de M. de Ser-, van; le lit n'avait pas été défait. Depuis la veille, le comte n'était pas rentré chez lui.
C'était donc vrai !
Que faire? S'élancer à la poursuite de son beau-père, qui s'était évidemment réfugié à Monte-Carlo? Peine inutile, puisqu' avant de partir M. de Servan avait perdu la plus grosse partie de la somme.
Le dénoncer à la justice ? A quoi bon ? El quelle honte rejaillirait sur les siens, sur sa femme, sur sa belle-sœur, sur ses enfants, sur lui !
Ah! il n'avait même pas la satisfaction du volé, qui crie» menace, porte plainte, cherche avec la justice, espère, et quelquefois re-
trouve... Il ne pouvait ni retrouver... ni se venger, le voleur lui tenait de trop près.
Pendant qu'il se désolait et se désespérait, seul, dans son cabinet de travail, laissant passer l'heure de se rendre au bureau, Alice de Servan le rejoignit. Elle le vit si accablé qu'elle prit peur, l'interrogea et finit par apprendre la vérité. Dans ce premier moment de stupeur, d'effarement , il n'avait pas eu la force de se taire. Mais, plus calme, il se dit que l'aveu fait à l'une des deux filles de M. de Servan, à la plus jeune, ne devait pas être renouvelé devant l'aînée. Une toute jeune fille ne connaît pas encore la vie, ne comprend pas la gravité de certaines actions ; elle en est moins effrayée qu'elle ne le serait plus tard. Une femme mariée, au contraire, réfléchie, sérieuse comme l'était M""^ Leroy , pouvait être cruellement bouleversée en apprenant la faute de son père. Georges voulut éviter à celle qu'il aimait d'avoir à rougir devant lui
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et résolut de lui cacher le crime commis. Il se disait alors qu'il trouverait peut-être à emprunter ces cent mille francs et que Louise ignorerait toujours ce qui s'élait passé. Ils convinrent donc tous deux, Georges et Alice, de cacher, l'un à sa femme, l'autre à sa sœur, le crime du père de famille.
Nous avons vu comment ce crime fut découvert par M"® Leroy : la jeune fille ne crut pas devoir accepter le sacrifice de son beau-frère, et dit la vérité.
Le jour s'était fait; quelques rayons d'un soleil d'hiver, pâle, entouré de brumes, pêne-
traient par instants dans la pièce où Georges Leroy, sa femme et sa belle-sœur avaient passé la nuit. La rue s'agitait; la maison s'emplissait de bruit. Dans l'appartement, les domestiques faisaient leur ouvrage, sans se douter des préoccupations de leurs maîtres. Dans le salon voisin, les enfants, éveillés depuis une demi-heure, jouaient déjà entre eux, et l'aînée des petites fdles, étonnée de n'avoir pas encore reçu le baiser maternel, soulevait de temps en temps la portière du cabinet de travail; mais elle voyait sa mère si triste, si abattue, qu'elle n'osait entrer et retournait vile auprès de sa sœur.
Eux, ils avaient entrevu à plusieurs reprises ces êtres adorés, et ils n'avaient pas quitté leurs places, mterrompu leur conversation pour courir à eux, les prendre dans leurs bras et les embrasser de tout leur cœur. Ils s'étaient dit pourtant, depuis quatre heures du matni, tout ce qu'ils pouvaient se
UNE JOUEU?îE. '7
dire. D'abord la révélation épouvantable qui s'était faite, les longs commentaires qu'elle avait entraînés. Puis la désolation de Louise d'avoir un instant admis, même lorsqu'il s'accusait, que son mari fût coupable. Elle lui en avait demandé pardon plus de dix fois, le suppliant d'oublier, se désespérant de nouveau lorsqu'il venait de lui jurer qu'elle n'avait aucun tort à se reprocher.
— Comment ne m'aurais-tu pas cru? disait-il, en lui prenant la main; n'avais-tu pas lu ma lettre à M. Markett, la lettre que je voulais te cacher, et dans laquelle je faisais des aveux, je parlais de...
— De te tuer! C'est vrai, tu voulais te tuer... .^'écriait-t-elle. Tu as songé à me quitter, à quitter nos enfants. Malheureux! que pouvons-nous devenir sans toi? Ce serait aussi la mort, la mort après une longue agonie... Ah ! tu n'as pas îedroit do !e tuer sans nous... nous devons mourir tous ensemble pour ne
jamais nous séparer... Mais il ne s'agit pas de mort. Le suicide ne remédie à rien. Ta mort établirait ta culpabilité... et si on te poursuit, si on t'arrête, je veux du moins qu'on te déclare innocent... Crois-tu donc qu'Alice et moi nous puissions accepter ton sacrifice, ton dévouement, que nous te laissions jeter en prison pour notre père?... Jamais, jamais ! A chacun suivant ses œuvres... La honte sera grande, certes, pour moi, pour elle, pour toi, si l'on découvre la faute de M. de Servan. Mais elle rejaillira d'une façon moins directe sur nos enfants que si tu étais le coupable... Pensons d'abord à eux... puisque, hélas ! notre pore n'a pas assez pensé à ses deux filles... Ainsi, quoi qu'il arrive, entends-tu bien, je dirai tout, je dirai tout.
— Te croira-t-on, ma pauvre amie? répliqua Georges. Il ne s'agit pas, en ce moment. de convaincre des juges qui étudieront mon passé et le trouveront honorable; qui fouille-
ronl ensuite dans la vie de ton père et la jugeront sévèrement, plus sévèrement peutêtre qu'il ne faut, car jusqu'à ce jour il n'a commis aucune indélicatesse...
— C'est lui qui le défend ! s'écriait Louise, en se précipitant dans les bras de son mari.
Il reprenait :
— Les juges voudront savoir où a passé cette somme disparue. Ils n'en trouveront aucune trace chez moi, et ils apprendront de l'agent chez qui je travaille, de mes collègues, de mes amis, que je n'ai jamais joué pour mon compte, que je me suis seulement occupé des affaires des autres. Alors, en admettant (jue tu aies dénoncé ton père — on menace de ces choses-là, on ne peut pas les faire, on ne doit pas les faire — ils chercheront de ce côté, apprendront que M. de Servan a perdu une grosse somme sur parole, qu'il l'a payée cependant, quoiqu'il n'eût pas de ressources... et la lumière se fera.
— C'est ce que je veux! c'est ce que je veux ! disait Louise, toujours animée, toujours fiévreuse. Et, du reste, si je ne dénonce pas mon père, c'est lui qui se dénoncera.
— Mais, malheureuse enfant, reprenait-il encore, crois-tu donc que je n'aie pas réfléchi à tout cela?... Ce ne sont pas les juges, je te le répète, qu'il s'agit de convaincre... ils le seront facilement : ils s'entourent de renseignements, de preuves ; ils ont mille moyens d'en avoir. C'est M. Markett qu'il faut persuader de mon innocence, c'est à M. Markett qu'il faut dire dans quatre jours : « Vous m'aviez confié une somme de cent mille francs pour la déposer dans la caisse de ma maison. Je ne l'y ai pas déposée et je ne peux pas vous la rendre... Ah! c'est affreux à dire, je ne saurais me faire cà cette idée !
— Eh bien! s'écria-t-elle, je viendrai, moi, et je dirai : Ce n'est pas lui, ce n'est pas lui, c'est mon père !
— Il ne te croira pas. Où est-il donc ce père sur lequel on rejette un si lourd fardeau? M. Markett en a-t-il seulement jamais entendu parler? Va-t-il donc, comme les juges,fouiller dans notre vie, faire une enquête, pour avoir le plaisir de me dire ensuite : « Oui, je vous crois, vous étiez innocent ». Que lui importe ? Il ne s'occupera que de ses cent mille francs, il ne songera qu'à ses cent mille francs. Il ne connaît que moi, je suis seul responsable... Notre père n'a rien à faire ici, vis-à-vis de lui... J'ai perdu. On m'a pris, je dois rembourser. Je n'avais qu'à ne pas accepter de dépôt ou à mieux garder celui qu'on m'avait confié... Est-ce que si, demain, je prenais cent mille francs dans la caisse de ma maison, M. X... aurait pour cela le droit de fermer cette caisse, de ne plus payer ses clients? Non pas, il faudrait payer d'abord ; personne ne s'accommoderait de cette fm de non-recevoir, et s'il ne payait pas, il serait rayé de la liste
des agents et compromis aux yeux de tous.
— C'est vrai, fit Louise.
Alors ils s'étaient demandé si vraiment ils ne pouvaient pas trouver cette somme pour la restituer. Mais, hélas! Louise de Servan n'avait apporté aucune dot à son mari, et Georges Leroy ne possédait pour vivre que ses appointements mensuels et une très-petite part dans les bénéfices de la charge où il était employé. Cela leur constituait l'aisance journalière, rien de plus. Quelques économies dé jeune homme, une trentaine de mille francs, avaient passé, lorsqu'il s'était marié, en frais d'installation, et aussi — il ne le disait pas, mais Louise s'en souvenait — à payer quelques dettes trop pressantes de son beau-père. Ils ne possédaient donc rien et ne pouvaient compter sur leurs ressources personnelles. Quant à leur famille, à leurs amis, Georges avait inutilement déjà fait auprès d'eux diverses démarches : les uns s'étaient récusés,
les autres avaient demandé du temps. Les préteurs de cent mille francs, séance tenante, de la main à la main, sont rares en France et dans tous les pays.
Pendant qu'ils discutaient toutes ces choses, l'heure sonna à la pendule du cabinet de travail.
— Déjà neuf heures, dit Alice.
— Oui, fît Georges; l'heure à laquelle je partais autrefois pour mon bureau, tranquille, reposé, sans soucis d'aucune sorte, ne pensant qu'au moment où je vous reverrais toutes les deux, ainsi que mes enfants.
Louise, qui était assise, se leva et, marchant vers son mari :
— Il faut partir, lui dit-elle, comme si rien ne s'était passé dans ta vie et dans la nôtre... Tu ne dois pas arriver une minute en relard à ton bureau. Tu ne saurais y apporter tes préoccupations, ou du moins laisser de\iner SUT ton visage ce que tu souffres... Tu te
lOi UNE JOUEUSE.
iiietlras au travail comme d'habitude, tu répondras aux questions qui te seront posées, tu essayeras de sourire. Tu l'as dit toi-même : l'affaire se trouve en ce moment limitée entre M. Markett et nous ; personne ne doit y pénétrer, personne ne doit la soupçonner... Tu commettrais la plus grande imprudence, la plus grande, si tu te trahissais... Va, va... Et, en travaillant, essaye d'oublier, puisque tu n'as plus rien à faire pour nous sauver, puisque tu as tout tenté. Durant ton absence, Alice et moi nous réfléchirons encore , nous chercherons... Lorsque tu reviendras, nous reprendrons notre triste entretien où nous l'avons laissé.
Il comprit qu'elle avait raison, et il allait se diriger vers son cabinet de toilette pour changer de vêtements, lorsque Louise l'arrêta.
— Attends, lui dit-elle, il faut, avant do nous séparer, que tu me fasses un serment.
— Un serment! dit-il étonné.
— Oui. Le serment, quoi qu'il advienne, de renoncer au dessein que tu as eu celte nuit... Je ne veux pas que tu meures , entends- tu , je ne le veux pas... Je vais appeler nos entants, et en efileuranl leur front de tes lèvres, tu murmureras le serment que j'exige... Me le jures-tu ?
— Appelle les enfants, lit-il. Leur vue mo donnera peut-être le courage qui me manque en ce moment pour vivre.
Elle souleva la portière du salon et, élevant la voix, elle prononça ces deux noms aimés : Marthe ! Jeanne !
Alors, deux adorables petites fdies, une brune avec le teint pâle , de grands yeux noirs, l'autre blonde, aux yeux bleus, à la bouche vermeille, au teint coloré, accoururent et se jetèrent dans les bras de leur mère.
Elle les embrassa longuement, puis mettant la main sur leurs tètes, elle les dirigea vers leur père et dit à celui-ci :
lOG UNE JOUEUSE.
— Souviens-toi de la prière, que je viens de t'adresser.
Il les regarda un instant, puis il se baissa, s'agenouilla, colla sa bouche sur le front de I\Iarthe, ensuite sur celui de Jeanne, et pendant qu'il les embrassait ainsi, ses lèvres murmuraient quelques paroles.
Puis il se releva prccipilamment et disparut.
Après le départ de Georges, Louise voulut suivre les conseils qu'elle avait elle-même donnés à son mari. Elle passa dans sa chambre à coucher et prit de sa toilette les soins
habituels. Puis elle régla des comptes avec ses domestiques, d'un air tranquille, sans qu'on put la croire inquiète, tourmentée. Elle s'occupa enfin des enfants, indiqua les robes du jour et la promenade convenable par un temps douteux. A onze heures, elle déjeuna avec Alice, causa de choses indifférentes devant la femme de chambre qui les servait et, faisant un signe à sa sœur, elle se retira avec elle dans une pièce où elle savait ne pas être dérangée.
— Ton calme m'étonne, dit Alice, dès qu'elles furent seules. Quel empire tu as sur toi-même !
— Il est indispensable en ce moment, répliqua M""* Leroy. La moindre imprudence peut nous perdre et faire devancer l'heure désignée par M. Markett pour réclamer à Georges le dépôt confié.
— Qu'importe cette heure ? fit la jeune fille, plus découragée en ce moment que sa sœur.
Dans quatre jours aurons-nous donc trouvé ce que Georges a inutilement cherché jusqu ici? Notre nuit s'est passée à essayer d'inventer des expédients nouveaux ; rien ne nous est venu à l'esprit. Espères-tu donc encore ?
— Je n'espère rien, je ne crois à rien, mais mon devoir est de lutter jusqu'au dernier moment. Je lutterai. Depuis plusieurs jours, comme tu le dis, Georges se consume en efforts impuissants. C'est à nous qu'il appartient maintenant de le remplacer; c'est à nous de faire les mêmes efforts. La faute de notre père rejaillit principalement sur nous ; nous ne devons avoir qu'un but : sinon l'effacer, elle ne peut pas l'être, du moins la réparer, même au prix d'une folie.
— Une folie ? je ne te comprends pas. Que pouvons-nous faire?
— Je te le dirai plus tard lorsque mes idées seront plus nettes. Pour le moment
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causons sagement... Georges nous a parlé des démarches faites auprès de plusieurs amis, de plusieurs parents; occupons-nous des nôtres, maintenant. Quels sont-ils? A qui nous adresser avec quelque chance de succès'.' Elles évoquèrent tous leurs souvenirs d'enfance. Les amis de leur mère s'étaient peu à peu retirés, ne faisaient plus de visites, ne donnaient plus de nouvelles : dans sa vie mondaine, toujours agitée, M. de Servan avait négligé d'entretenir des relations dont ses filles auraient pu, un jour, bénéficier. Quant à leurs parents, ils étaient morts pouT la plupart ; le comte avait hérité et dissipé successivement les divers héritages. Seules au monde maintenant, sans ascendants, sans passé, elles n'avaient que l'avenir devant elles, c'est-à-dire leurs enfants; car Alice n'espérant pas se marier comme sa sœur, s'était consacrée à ses deux chères nièces, qu'elle aimait avec un cœur maternel.
Lorsqu'elles eurent réfléchi longtemps, prononcé tous les noms qui leur venaient à l'esprit et reconnu qu'il n'y avait rien à espérer, Louise passa subitement à un autre ordre d'idées.
— Maintenant, dit-elle en se levant, il est bien reconnu que nous ne pouvons rien tenter de raisonnable et de sage. Nous n'obtiendrons, ni par nos démarches, ni par nos instanceS; ni par nos prières, la somme dont nous avons besoin... Cependant, il faut faire quelque chose. Je te l'aï déjà dit, nous ne devons pas attendre là, tranquillement, au coin de la cheminée, l'échéance fatale... Un coup de tête, une folie seule peuvent nous sauver... Je suis prête à tout.
— C'est la seconde fois que tu dis cela. De quelle folie veux-tu donc parler ? Tu m'épouvantes.
Sans lui répondre, sans l'entendre peut-
être, car elle était redevenue agitée, fiévreuse, elle dit brusquement à sa sœur :
— C'est bien samedi prochain, n'est-^ce pas, que M. Markett doit venir voir Georges^
— Oui, c'est samedi.
— Et nous sommes aujourd'hui mardi "^
— Oui, mardi, répondit Alice en regardant Louise comme pour l'interroger.
— J'ai le temps, j'ai juste le temps, reprit M"* Leroy.
— Le temps de quoi faire?
— D'aller à Monte-Carlo et d'en revenir.
— Aller à Monte-Carlo, répéta Louise, toi ! Dans quel but?
Elle hésita un instant et répondit :
— Je Terrai mon père... Il est à Monte- Carlo, n'en doute pas; j'essayerai de lui ar-
'racher nos derniers billets de banque, s'il en existe encore... et, s'il les a dissipés, je le ramènerai ici pour qu'il parle à M. Markett, pour qu'il se dénonce, pour que Georges n&
, supporte pas tout le poids de la faute comrnise, du crime, de la honte...
Tout à coup elle s'arrêta, et, se plaçant devant sa sœur, la regardant bien en face : — Eh bien, non ! s'écria-t-elle, je ne suis pas franche, je ne suis pas vraie avec toi, et j'ai tort... Tu dois tout savoir. Tu partages mes douleurs, tu as le droit de connaître 'mes espérances, les égarements de mon esprit, veux-jedire... Je n'espère pas arracher à mon père quelques billets de banque. Il n'a plus rien, j'en suis sûre, ou, s'il possède encore quelque chose, il ne s'en dessaisira pas, tant qu'il se trouvera devant une table de jeu ; je le connais... Je ne songe pas davantage à le ramener ici. Pourquoi le mettre en face de Georges? Je ne veux pas infliger cette douleur à mon mari, cette torture, cette honte à noire père... L'envoyer auprès de M. Markett se confesser, tout lui dire... souffrances i-.iuliles encore... Si M. Markett, qui nous
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connaît, ne nous croit pas, il ne croira pas M. de Servan. Il pensera que mon père se sacrifie pour nous et nous jugera aussi défavorablement. Nous ne serons parvenus, à ses yeux, qu'à compromettre une personne de plus.
— Tu as raison, dit Alice. Alors, qu'irastu l'aire à Monte-Carlo?
— Ce que j'irai faire ! répondit-elle en s' approchant de sa sœur, en parlant bas, mais d'une voix toute frémissante. Ce que j'irai faire?... J'irai jouer... Oui, je n'ai que cet espoir. C'est une folie, je te l'ai dit; mais ne suis-je pas folle en ce moment, folle de douleur !... Oui, j'irai dans cette ville où une partie de notre fortune s'est engloutie, où vient de s'engloutir notre honneur... Il faut que ce qui nous a perdus nous sauve ! ... Le sort nous doit bien cela, n'est-ce pas?
— Jouer! toi, toi! s'écria la jeune fille, lorsqu'elle pût parler.
— Quoi d'étonnant!... On me dit audacieuse, d'un esprit aventureux, prompte aux décisions énergiques ; eh bien ! je justifie ma réputation.
— Jouer dans cette foule, devant tout ce monde ! reprit Alice.
— On jouera pour moi si j'ai peur. Je donnerai l'argent et on le placera où je dirai de leplacer... Ah! je connais Monte-Carlo comme si j'y étais allée... Mon père en a si souvent parlé devant moi!... Je ne serai pas la seule femme, rassure-toi. J'y trouverai des femmes du monde, et du meilleur... On croit qu'elles sont là par curiosité, pour regarder. Non» la plupart jouent... jouent en cachette... Je ferai comme elles.
— Mais tu ne sais pas jouer.
— Hélas ! on sait toujours jouer. J'apprendrai s'il est besoin.
— Il te faut de l'argent : tu n'en as pas.
— J'ai deux mille francs destinés au mé-
aage... Le ménage, on s'en occupera plus tard; la dette d'abord... J'ai aussi quinze cents francs d'économies, puis mes bijoux, ceux que m'a donnés mon mari , ceux que m'a donnés mon père le lendemain des jours où il gagnait... Car il a gagné souvent, oui, souvent, je m'en souviens... Le jeu n'est pas toujours funeste... On prétend môme que la fortune sourit aux personnes qui jouent pour la première fois... Tout à l'heure je vais m'occuper de me faire prêter de l'argent sur ces bijoux ; j'obtiendrai bien trois mille francs, ce qui fera... six mille cinq cents... Avec cette somme, je puis en gagner cent mille... Notre père ne nous a-t-il pas raconté, bien des fois, qu'avec dix louis il était parvenu à se refaire de près d'un million? Mais il a continué à jouer, il a reperdu, et moi, lorsque j'aurai mes cent mille francs, je reviendrai... je te le jure.
Elle avait dit tout cela sans s'arrêter, sans
reprendre haleine. Elle ne regardait plus Alice. Elle avait peur de lire dans son regard un blâme, un reproche. Mais, tout à coup, elle s'avança vers sa sœur, lui posa les deux mains sur les épaules, et le visage près du sien, les yeux dans ses yeux, elle lui dit :
— Je gagnerai, vois-tu ; quelque chose me dit que je gagnerai.
— Tu parles comme notre père, fit la jeune lille avec effroi; tu es donc joueuse?
— Peut-être, pourquoi pas? Je tiens de lui, dit-on, je dois avoir ses vices... Mais, en ce moment, je suis femme, je suis mère... je veux sauver mon mari, je veux sauver mes enfants à tout prix, et je n'ai pas le choix des moyens... Voyons, voyons, il n'y a pas de temps à perdre.
— Quand veux-tu donc partir?
— Ce soir, par le rapide de sept heures un quart... Je viens de consulter un indica-
leur... Je s-erai à Monte-Carlo demain mercredi à cinq heures de l'après-midi.
— Tu ne partiras pas seule, tu ne peux pas partir seule. Veux-tu que je t'accompagne?
— Non, reste avec lui... Je te le confie, je te confie mes enfants.
— Ne le verras-tu pas avant de pavlir?
— Non, certes. Il s'opposerait à ce voyage, à ce coup de tête... Je quitterai la maison à six heures, avant son arrivée. Tu lui diras d'abord que je suis sortie pour tenter quelques démarches, puis, lorsqu'il ne pourra plus me rejoindre à la gare, tu lui avoueras la vérité... Ne sois pas inquiète de Georges... Il s'aflligera peut-être d'abord de ce départ. Puis, à son insu, il partagera mes espérances. . . Il souffrira moins ainsi jusqu'à samedi... Cela vaut mieux... Je partirais même encore, vois-tu, si j'étais certaine de perdre... Mais je gagnerai, il faut que je gagne.
Elle s'arrêta, et tombant dans un fauteuil,
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éclata en sanglots. Ses nerfs trop longtemps surexcités pouvaient enfin se détendre.
Ces deux noms : Monaco et Monte-Carlo, se confondent dans l'esprit de certaines personnes qui n'ont pas été encore appelées à voyager sur les rivages de la Méditerranée. Elles se demandent s'il s'agit de deux villes distinjctes ou si Monaco a changé de nom pour prendre celui de son dernier souverain , Charles III.
Ce sont deux villes distinctes, construites sur des rochers qui se font vis-à-vis, mais
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séparées Tune de l'autre par un si petit espace, reliées par tant d'intérêts, qu'il est parfaitement permis de n'en faire qu'une seule et même ville et de leur donner la même appellation. Monte-Carlo, comme la Gondamine, située au pied des deux rochers et les reliant l'un à l'autre, est un quartier de Monaco, le quartier élégant, le boulevard des Italiens ou les Champs-Elysées de cette petite cité étrange, unique au monde.
Dans Monaco proprement dit, se trouvent le palais du souverain, le siège de son gouvernement paternel, les casernes de son armée do cent hommes, en comptant les trente carabiniers chargés du service de sûreté, les demeures des préposés à la trésorerie, à la justice, à la marine, à l'instruction publique, toutes les maisons de la bourgeoisie monégasque, la poste, l'éghsc, ei, enfin, les magnifiques jardins de Saint-Martin.
Monte-Carlo, de construction toute récente,
révé, créé par M. Blanc, renferme la plupart des villas, un superbe hôtel, plusieurs hôtels plus petits, un café, quelques magasins, un débit de tabac, un poste télégraphique, un tir fiux pigeons, une terrasse, des parterres merveilleux et le fameux temple du jeu appelé modestement Casino ou Cercle des étrangers. Voilà tout... Ne cherchez pas autre chose. Vous ne trouveriez pas. Il est vrai que vous n'avez rien à chercher ; l'idée ne vous en vient même pas. Tous vos goûts, tous vos besoins, tous vos appétits , toutes vos passions sont tellement satisfaits dans ce petit coin de terre, sur ce bout de rocher, que vous n'avez nul souci de son vis-à-vis, le sage, le vieux , le légendaire Monaco. Nous connaissons des Parisiens qui ont longtemps habité Monte-Carlo, sans jamais songer à descendre en voiture une des deux montagnes et à remonter l'autre, voyage d'un quart d'heure à peine, pour jeter un coup d'œil sur les rues, le palais, les jar-
dins de la vieille ville, si pittoresque pourtanl, si curieuse qu'elle mérite à elle seule le voyage de Paris à la Méditerranée. D'autres nous ont avoué qu'ils en sont arrivés à connaître Monaco, mais seulement parce que la poslo s'y trouve encore. Un jour qu'ils attendaient une lettre chargée, ils avaient ^^uitté un instant leur Monte-Carlo bien -aimé pour faire une visite intéressée au rocher voisin , seul dépositaire de la correspondance.
Nous ne parlons pas ici, à vrai dire, des voyageurs sérieux, des touristes qui suivent tout le littoral, depuis Marseille jusqu'à la frontière italienne, quelquefois jusqu'à Naples; ceux-là ne laissent rien échapper et se garderaient bien de négliger ce nid superbe, cette délicieuse résidence du plus petit souverain de l'Europe, mais en même temps, peutêtre, du plus sage des princes. Nous parlons simplement des personnes qui se rendent à Monte-Carlo, dans le seul but de s'asseoir à
la table de roulette ou de trente-et-quarante ; si on ne leur avait pas supprimé les jeux de Frascati et du Palais - Royal , croyez bien qu'elles n'auraient pas entrepris le voyage» Elles descendent à l'hôtel de Paris, y prennent leurs repas , jettent un coup d'œil , en fumant un cigare, sur les jardins, sur la mer et sur le ciel, se déclarent satisfaites de la nature, entrent au Casino et ne le quittent plus que, riches ou décavées, pour prendre l'express de Paris.
Mais , à côté des touristes convaincus, à côté des joueurs passionnés , il existe une classe nombreuse d'individus qui viennent de Paris, de Nice et du monde entier, voir Monte-Carlo sur sa réputation, s'y attachent à cause de sa splendeur et jouent sans préméditation , par désœuvrement , pour faire comme les autres, ou parce qu'ils sont possédés passagèrement du démon du jeu. C'est poiT attirer ces estimables visiteurs, pour
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les retenir sur son plateau, pour s'en faire un revenu, le seul important, car les petits joueurs, par leur nombre, leur inexpérience, font la fortune des casinos, que Monte-Carlo s'est élevé , s'est paré , s'embellit tous les jours, sera rangé bientôt, s'il ne l'est déjà, au nombre des merveilles du monde.
Il ne possède qu'une place , mais quelle place ! Comme elle est riante, magnifiquement éclairée, le jour par son ciel bleu, la nuit par sa voûte étoilée ! Comme elle est encadrée, au premier plan par ses hôtels, son Casino, un palais ; au second plan par ses montagnes superbes et sa mer azurée !
Il n'a qu'un jardin, mais quel jardin!
Toutes les fleurs s'y trouvent mêlées : la rose, le jasmin, le laurier, les bégonias, le réséda de nos pays, croissent à l'ombre des orangers en pleine terre, des citronniers, des aloës, des figuiers de Barbarie, des cédratiers, des nélliers du Japon, des bananiers. Les oliviers
de grande venue, les palmiers, les caroubiers , les euphorbes , dominent toutes les autres plantes et se détachent dans un ciel sans nuages. On se croirait transporté tout à coup dans quelque belle région de l'Afrique centrale. Lorsqu'on a vu une fois ce pays enchanté, on veut le revoir; lorsqu'on y a vécu, on veut y revivre. Quand l'hiver parisien approche, avec ses brouillards, son verglas, ses neiges, son humidité qui vous glace, vous transperce, on ne peut s'empêcher de rêver à ce beau ciel, à cette végétation tropicale, de se dire qu'en vingt heures, et pour une centaine de francs, on sera transplanté dans ce paradis, et d'ajouter tout bas qu'on y vivra peut-être aux frais de la banque. Ce dernier rêve peut-il se réaliser? Oui, si l'on est sage, si l'on sait jouer, si Ton se contente chaque jour d'un gain modéré, en proportion avec la mise, si l'on n'obéit pas à ses nerfs, si Ton ne nourrit pas le projet trop
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hai'di de vouloir l'aire sauter la banque, si on lutte d'impassibilité avec elJe, si Ion parvient à se matérialiser comme elle !
Voilà bien des conditions pour vaincre, dira-t-on. C'est vrai. Mais beaucoup les remplissent, d'autres pourraient les remplir. Nous ne défendons pas ici la cause des joueurs ; nous ne prétendons pas que l'amour du jeu soit un sentiment respectable et une vertu. Nous affirmons , au contraire, que c'est un vice, le plus déplorable de tous, le plus dangereux; que, poussé à certaines limites, il use l'intelligence, il atrophie le cœur, il détruit la santé, il peut conduire aux plus grands désordres, même au crime. Ce livre n'a pas d'autre but que de le llétrir.
Mais ce vice existe ; il n'a jamais été plus répandu, plus à la mode, dirons-nous, et puisqu'on ne peut le détruire , l'extirper de nos mœurs, on doit le diriger, le réglementer, le moraliser en quelque sorte. Des maisons
de jeu, des casinos, comme autrefois ceux d'Allemagne, cemme aujourd'hui Monte-Carlo, par les règlements qu'on y observe, la surveillance dont ils sont l'objet, leur éloignement des grands centres de population, peuvent seuls atteindre ce but.
Nous ne sommes pas de ceux qui soutiennent que les jeux doivent être établis partout et d'abord à Paris. Trop de passions s'y agitent, trop de besoins s'y font sentir, trop d'appétits s'y aiguisent, trop de convoitises s'y éveillent à chaque pas, pour qu'on leur donne un débouché facile, immédiat, et il est sage de tenir les maisons de jeu à l'écart, éloignées le plus possible des grandes villes. Cependant nous pensons aussi qu'elles doivent exister et que Paris se moraliserait si demain on supprimait la plupart des refuges chéris des joueurs, refuges autorisés ou clandestins, Péloponèses de toutes catégories, pour laisser subsister seulement dans certains rayons, au
milieu de coiilrées bioii choisies, quelques grands casinos, ouverts à midi, fermés à onze heures du soir, ostensiblement surveillés, où la fraude ne peut être inlroduite, où l'on risque son argent et non pas l'argent que l'on vous prête, où certain maximum ne peut être dépassé.
Mais, nous ne prétendons pas qu'on adopte une idée aussi radicale et irréalisable peut-être; nous avons cru seulement devoir l'émettre.
Au moment de son départ de Paris, et dans la gare du chemin de fer, Louise Leroy avait éprouvé une première contrariété : elle s'était
trouvée en présence de MM. de Céry et Dorliac, qu'elle avait rencontrés plusieurs fois dans le monde et la veille chez M. X... De Céry, on s'en souvient, avait annoncé son départ pour Monte-Carlo, et son ami Dorliac , le boursier , s'était engagé à le suivre, après avoir affirmé et parié qu'il ne se laisserait tenter ni par la roulette, ni par le Irente-et-quarante.
Les deux jeunes gens reconnurent M"* Leroy, malgré le voile dont elle s'était couvert le visage et crurent pouvoir , après l'avoir saluée, lui adresser les questions d'usage, entre personnes qui se retrouvent dans une gare de chemin de fer : « Jusqu'où allez-vous? Aurons-nous le plaisir de faire avec vous tout le voyage? »
Louise Leroy fut obligée d'avouer qu'elle se rendait à Monte-Carlo. Il eût été inutile et imprudent de le nier, puisque ces messieurs s'y rendaient évidemment aussi. Au mois de
février, des gens du monde qui, tout à coup, quittent Paris vont, à n'en pouvoir douter, dans les villes où le soleil s'est réfugié : à Nice, à Cannes, à Menton, lorsqu'ils sont malades, en puissance de femme ou sages; dans la principauté de Monaco, quand ils se portent bien, qu'ils sont garçons et jeunes. Un coup d'œil jeté sur Dorliac et de Céry suffisait à renseigner sur leur destination.
Mais M""* Leroy, comme on le suppose, se garda bien d'avouer ses projets, de reconnaître, même avec ces messieurs, qui la plaisantèrent à ce sujet, qu'elle pût sacrilier aux dieux honorés à Monte-Carlo. Elle dit que son père, arrivé dans cette ville depuis quelques jours, s'y trouvait souffrant, malade, qu'elle était inquiète et se décidait tout à coup à se rendre auprès de lui. Cette fable parut des plus vraisemblables : Dorliac et de Céry connaissaient de longue date M. de Servan, son vice favori et ses habitudes hivernales. Ils
s'étaient toujours attendus à le rencontrer dans les parages qu'ils allaient visiter et ne pouvaient s'étonner que sa fille vînt , par hasard, lui tenir compagnie.
Grâce au compartiment des dames seules, où Dorliac et de Géry ne purent la suivre, elle évita 4a société de ces messieurs pendant la roule. Réfugiée dans un coin, malgré ses préoccupations, elle parvint même, sinon à dormir, du moins à sommeiller. Elle avait besoin de ce demi-repos, après la nuit blanche qu'elle venait de passer, et au moment où elle allait traverser tant d'émotions, affronter tant de fatigues.
Vers huit heures du matin, entre Avignon et Marseille, sa nuit se termina, et une nouvelle journée se leva pour elle ; journée qui pouvait la tirer de peine, la sauver, ou fmir tragiquement. Pendant la longue route qu'elle avait encore à faire, pensa-t-elle au jeu? En d'autres termes, vécut-elle -par le souvenir
avec &on mari, ses enfants et sa sœur, ou bien sa pensée, devançant les événements, courant plus vite que l'express, la transporla-t-elle à Monte-Carlo, auprès de la table de roulette? Les joueurs, en général, lorsqu'ils sont sur le point de livrer un nouveau combat, de se mesurer avec la fortune, se laissent dominer par leurs préoccupations ; ils quittent le monde réel pour vi\Te fictivement avec les cartes, les dés ou le cylindre qui vont décider de leur sort. Avant de jouer activement, ils jouent par la pensée des parties merveilleuses, ils voient des coups qui ne se présenteront peut-être jamais ; ils se livrent à des calculs fantastiques. L'or ne cesse de s'amonceler devant eux et, en quelques instants, leur fortune est faite. Ils se demandent alors s'ils continueront de jouer ; et, comme ils se plaisent dans le royaume des chimères, ils s'empressent de répondre affirmativement.
Bientôt ils font un nouveau rêve, gagnent
encore et gagnent toujours. Ils sont millionnaires, maintenant, et n'ont plus qu'une préoccupation , celle de bien dépenser leur argent. Ils établissent leur budget, achètent, construisent , donnent , s'offrent tous les plaisirs , se livrent à toutes les prodigalités, jouissent de toutes les jouissances. Et quand ils se sentent un peu gênés, ils retournent au jeu, inventent de nouvelles combinaisons, font de nouveaux gains , et , plus riches qu'avant, recommencent à bien vivre. Pendant que leur pensée vagabonde ainsi, jamais ils n'admettent la perte , jamais ils n'entrevoient la ruine, et ils ont raison : elle viendra bien assez vite. Pourquoi la pressentir, pourquoi ne pas s'entourer de richesses imaginaires?
Si M'"' Leroy avait formé l'étrange projet de partir pour Monte-Carlo et résolu de demander à la roulette la somme qui pouvait sauver son mari, c'est qu'évidemment le comte de