‹ Une joueuseChapitre 2 sur 2 · UNI-: JOUEUSE. I.S.'Î · texte numérisé non relu

UNI-: JOUEUSE. I.S.'Î

Scrvan lui avait infusé dans le sang quelques gouttes de venin. Une femme du monde, quelle que soit sa situation désespérée, n'aura jamais l'idée de se réfugier dans le jeu et d'y voir son salut, à moins d'être née dans des conditions particulières, de subir des influences occultes, d'obéir à une mystérieuse puissance. Parce qu'une passion, qu'on ne se connaissait pas soi-même, éclate fout à coup, il ne faut pas en conclure qu'elle vient de naître inopinément. Elle couvait peut-être depuis longtemps sous les cendres, et son feu comprimé n'attendait qu'une occasion de jaillir. Tout nous porte donc à croire que de Marseille à Monte-Carlo, Louise Leroy put oublier, quelques instants, Paris, ceux qu'elle y laissait, ses craintes, son désespoir, et vivre dans un monde lictif, se croire .=auvée, poulet re se croire riche.

La nature semblait concourir à lui donner (les idées riantes, ou, du moins, à l'cntrete-

13i UNE JOUEUSE.

nir de quelques illusions, à faire luire une espérance devant ses yeux encore mouillés de larmes. A partir de La Ciotat, le soleil que, depuis deux mois, les Parisiens n'avaient pas entrevu, vint éclairer le convoi où se trouvait Louise. C'était ce bon soleil du Midi qui vous pénètre, vous illumine, vous grise, vous réchauffe le cœur aussi bien que la tête, vous fait entrevoir des horizons nouveaux.

Bientôt on atteignit la mer pour ne plus la quitter; la mer aux flots bleus, depuis si longtemps chantés en vers et en prose, avec ses vagues enchantées, son étroit rivage surplombé par les montagnes, ses roches grises et rougeâlres, sa végétation pittoresque, ses îlots jetés ça et là dans l'espace, et toujours entourés d'une flottille de bateaux de pèche aux voiles ensoleillées.

Devant le train rapide défilèrent, tour à tour, Hyôres et ses Iles d'or ; Fréjus , chéri

d'Alphonse Karr; Cannes, avec sa végélalion tropicale; les îles deLérins; Antibes, l'oasis du plus aimé de nos dramaturges, d'Ennery; Nice , cette ville internationale où tous les frileux de la terre viennent se réchauffer; Villefranche et sa rade; Beaulieu, dans son nid d'orangers , et enfin INIonaco et Monte- Carlo , car cette dernière ville possède sa station, pour bien la distinguer de l'autre.

Louise Leroy était arrivée. Ses compagnons de voyage, Dorliac cl de Céry, avant de s'éloigner, crurent devoir se mettre à sa disposition. Elle les remercia, monta dans une voiture qui la conduisit à l'hôtel de Paris, fut assez heureuse pour obtenir une chambre et fit une toilette sommaire.

Il était sept heures du soir environ lorsqu'elle descendit de l'hôtel et se trouva sur la place de Monte-Carlo. Elle s'arrêta et regarda autour d'elle. Où était situé le fameux établissement qu'elle venait chercher de si

loin, le temple dont M. de Servan lui avait si souvent parlé, ce paradis pour les uns, cet enfei' pour les autres, cette maison de perdition pour ceux-ci, de délivrance pour ceuxlà , ce cap des tempêtes ou ce port de salut?

En face d'elle, derrière les parterres et la fontaine, se dressaient de longs bâtiments n'ayant qu'un rez-de-chaussée, sans architecture, sans cachet. Ils ne pouvaient avoir aucun rapport avec le Casino si renommé, construit par M. Blanc.

Alors, sur sa droite, elle aperçut une sorte (le palois brillamment éclairé. C'était évidemment le monument qu'elle cherchait, où elle voulait pénétrer.

Mais oserait-elle, seule, sans un bras ami, ])arcourir cette place, gravir ces marches, traverser ce perron sur lequel se trouvaient, en ce moment, plusieurs groupes d'hommes et de femmes? Oserait-elle ouvrir cette porte,

dont plusieurs gardiens à la livrée voyante semblaient défendre l'entrée?

11 fallait se décider cependant : elle releva brusquement la tète, et d'un pas résolu, franchit la distance qui la séparait du Cercle des étrangers.

Lorsqu'elle eut atteint le péristyle, les gardiens, au lieu de l'arrêter, se rangèrent pour la laisser passer; mais ils échangèrent entre eux des regards qui semblaient dire : « Nous ne connaissons pas celle-là, c'est une nouvelle venue. »

Elle se trouvait maintenant dans une grande salle soutenue, au fond, par des colonnes, une sorte d'antichambre entourée de banquettes et sur laquelle s'ouvraient de nombreuses portes.

Vers quel point devait-elle se diriger pour pénétrer dans le sanctuaire?

N'osant questionner ni les personnes qui étaient assises sur les banquettes, ni celles qui se promenaient de long en long sous le péristyle, M""* Leroy comptait sur ses seules remarques pour découvrir son chemin, deviner où se trouvait la porte du temple. Mais l'esprit d'observation, qu'elle appelait à son aide, devait d'abord lui faire défaut. Tout à coup, deux jeunes femmes, accompagnées d'une personne plus âgée, et paraissant des femmes du meilleur monde, passèrent près d'elle, s'avancèrent à droite vers le vestiaire, et après y avoir déposé des capuchons et des

mantelets, marchèrent dans la direction d'une galerie qui faisait face à la porte d'entrée. Louise Leroy résolut aussitôt de les suivre : on la croirait de leur société et sa timidité aurait moins à souffrir. Il n'était pas douteux pour elle que ces dames ne se rendissent dans les salons de jeu, et elle éprouvait une certaine satisfaction à se dire qu'elle s'y trouverait en compagnie de femmes comme il faut.

Hélas ! elle se trompait : les trois étrangères allaient simplement au concert que l'administration du Casino offre gracieusement, tous les soirs, à ses invités. Car nous ne saurions trop insister sur ce point : les jeux sont organisés à Monte-Carlo avec tant de réserve, nous serions tenté dédire avec tant de pudeur, qu'on pourrait certainement les nrendre pour l'accessoire des autres plaisirs. On croit volontiers que M. Blanc, ou son successeur, est un estimable châtelain, un puissant

nabab, désireux de plaire à ses nombreux invités, et leur offrant, dans le jour, des promenades en voiture, des courses en bateau, des chasses aux pigeons, des concerts, et le soir de nouveaux concerts el des représentations dramatiques données par les meilleurs artistes de Paris. Pour satisfaire tout le monde, pour tenir compte des désirs de tous ses hôtes, il dresse aussi quelques tables de jeu, comme dans le coin d'un salon parisien on installe un whist. Mais les invitations ne font pas mention du jeu ; elles portent simplement ces mots : on fera de la musique.

M""" Leroy se dit qu'elle n'avait pas quitte ses enfants, laissé son mari dans une situa lion terrible et fait près de trois cents lieues pour goûter les plaisirs offerts par l'administration de Monte-Carlo. Aussi, au lieu de continuer à suivre les deux jeunes femmes et de s'asseoir auprès d'elles sur les banquettes hospitalières, elle rebroussa chemin,

décidée, celte fois, à prendre ses informations.

Elle n'eut besoin d'interroger personne.

Comme elle rentrait sous le péristyle, clic aperçut un jeune homme qui s'approchait, les mains tendues et pleines de louis. Il paraissait radieux et dit joyeusement à un de ses amis, venu à sa rencontre :

— Regarde, j'ai gagné deux fois un numéro plein.

Il n'y avait pas à en douter : ce Joueur heureux venait de faire une visite à la roulette, qui se trouvait évidemment dans les salons situés à gauche.

Cette fois, M"" Leroy n'hésita plus; elle marcha vers la porte que tout, maintenant, lui dé- ♦ signait. Mais, avant qu'elle l'eût atteinte, un employé de l'administration, inaperçu jusquelà, se leva et lui dit :

— Madame a, sans doute, sa carte ?

— Quelle carte ? demanda Louise Leroy.

— Celle qui est nécessaire pour pénétrer dans les salons.

— Non, je n'en ai pas.

— Alors, madame ne peut passer.

— Est-ce qu'il faut payer pour avoir cette carte? fit Louise, déjà troublée devant ce premier obstacle.

— Non, madame, répondit l'employé ; on ne paye pas ici.

— Alors, que dois-je faire pour entrer ?

— Je l'ai déjà dit à madame, elle doit se procurer une carte.

— Où me la donnera-t-on?

— Là, sous le péristyle, en face du vestiaire.

L'administration des jeux de Monte-Carlo a eu parfaitement raison d'élever quelques obstacles devant les personnes qui veulent lui faire visite. Elle ne demande ni passe-port, ni lettre d'introduction, ni papiers ; elle exige seulement qu'on donne son nom, et elle s'as-

UNE JOUEUSE. as

sure, de visu, que le postulant remplit les conditions voulues pour être admis dans le sanctuaire. Elle a surtout mission de défendre rentrée de ses salons aux personnes qui auraient une trop mauvaise tenue, aux mineurs, aux habitants de Monaco, en général à tous les employés des Alpes-Maritimes, et aux femmes seules, sans répondant. Elle a pensé que même une femme de mœurs douteuses, mais d'apparence convenable, pourrait, dans un lieu comme Monte-Carlo, trouver un parrain de bonne volonté ou une marraine du demi-monde, habituée de l'endroit. Elle ne ferme donc pas sa porte à nos célébrités galantes — nous devons avouer qu'on en rencontre quelques-unes autour des tapis verts — mais elle leur demande de se faire patronner. On n'a pas prévu le cas où une honnête femme, comme M'°^ Leiroy, ferait seule le voyage, arriverait seule au Casino, n'y connaîtrait personne et voudrait y pénétrer. Il

144 UNE JOUELSE.

est vrai que la direction du bureau où l'on délivre les cartes d'entrée, pour un jour, pour une semaine ou pour une saison, a été conliée à de fins observateurs. Ils savent à première vue reconnaître leur monde , repousser la demande de ceux-ci et donner à ceuxlà l'autorisation demandée , sans leur faire subir d'interrogatoire désobligeant. Mais, ce soir-ltà , ces messieurs étant absents , un , simple employé, désireux de faire du zèle, les remplaçait, et M""^ Leroy dut subir différentes questions indiscrètes. Elle se troubla, balbutia, et l'employé, au lieu de se dire que les personnes suspectes payent d'audace et n'ont pas de ces rougeurs, vit dans son trouble une cause d'exclusion.

— Je ne puis pas vous permettre d'entrer, lit-il avec autorité, tant que vous ne vous serez pas recommandée de quelqu'un.

— Mais je ne connais personne, fit la jeune femme.

— Oh ! madame , c'est incroyable ; vous êtes Parisienne, dites-vous, et nous avons ici tout Paris.

— Je trouverais peut-être, reprit-elle avec assez de présence d'esprit, des personnes de connaissance dans les salons ; mais il faudrait d'abord y entrer.

— Tout le monde, répliqua l'employé, pour entrer ou pour sortir, passe devant mon bureau, et si vous reconnaissez un de vos amis, vous me l'amènerez.

Pâle d'ordinaire, M°" Leroy avait, en ce moment, les plus vives couleurs. Elle les devait à la colère qu'elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver, à la honte d'être ainsi méconnue , confondue avec une aventurière. Ah ! s'il ne s'était agi que de son plaisir, comme elle eût renoncé à pénétrer dans ces salons dont l'accès lui était si difficile ! Si elle n'avait pas eu peur de se compromettre, d'appeler

rallenlion sur elle, comme elle eût remis à sa place ce subalterne inintelligent !

Elle lui tournait le dos maintenant, et par la porte du bureau toujours grande ouverte, elle regardait sous le péristyle.

Tout à coup, elle aperçut Dorliac et de Géry. Ils sortaient des salons de jeu, et à voir l'air triste de Céry, on pouvait supposer que la fortune ne lui avait pas souri. En effet, l'année précédente, encore poussiéreux, fatigué d'un voyage de vingt -deux heures , et dédaignant pourtant de faire la plus petite toilette, il s'était î*endu au Casino, et y avait gagné; au débotté, quelques centaines de louis. Fort de ce souvenir, il avait cru devoir suivre, celte fois, absolument la même conduite; mais, en 187., malgré la poussière de la roule, la fatigue du voyage, sa toilette négligée, quoiqu'il se trouvât dans les mêmes conditions qu'en 187., la roulette et le trente-et-quarante venaient de le trahir.

Cette déception ne Tempécha pas, cependant, d'apercevoir M°^ Leroy, et aussilol il s'avança vers elle, le chapeau à la main. Sans lui laisser le temps de parler, la jeune femme lui dit d'une voix brève et émue :

— Je croyais trouver mon père à son hôtel; il n'y est pas. J'ai tout lieu de supposer que je le rencontrerai dans les salons de jeu, et on m'en refuse l'entrée.

— Pourquoi donc, madame?

— Parce qu'on ne me connaît pas et que je suis seule.

— Vous ne serez plus seule, madame, si vous voulez bien me faire l'honneur de prendre mon bras , s'empressa de dire M. de Céry.

Mais, comme il prononçait ces mots, le comte de Servan apparut sous le péristyle. Aussitôt \P* Leroy remercia de Céry de ses offres et, résolument, marcha vers son père.

Le comte venait de s'asseoir et faisait assez

triste figure, seul, regardant autour de lui, paraissant chercher quelqu'un. Il reconnut sâ fille, qui venait à lui en droite ligne, pâlit et se leva en un seul temps, tout d'une pièce, comme s'il était mû par un ressort.

Elle le rejoignit et, debout, droite, sans un geste :

— Il faut, dit-elle, que je vous parle immédiatement, sans sortir d'ici, sans nous rendre à l'hôtel. Vous connaissez tous les recoins de cette maison; conduisez-moi dans ([uelque pièce où nous serons seuls ou presque seuls.

— Viens ! fit-il, résigné et tout tremblant. Il n'osa point lui offrir le bras, et il marcha vers le salon de lecture.

Arrivé dans cette pièce, occupée seulement, grâce au jeu et au concert, par deu.x personnes que les journaux de Paris absorbaient, il se dirigea vers la cheminée, se plongea dans un fauteuil et, les coudes sur

les genoux, la tète dans les mains, il attendit que Louise parlât.

Elle ne s'était pas assise, appuyée contre le montant de la cheminée, elle disait à voix basse, mais très-vite, très-nerveusement :

— Avez -vous gagné ? Avez- vous perdu ? Combien vous resle-t-il? Que pouvez-vous nous rendre?

Il tressaillit, et avec un effort, après un instant de silence, il répondit :

— J'ai tout perdu.. . Une déveine efli-oyable...

— Cela devait être, murmura-t-elle, le bien mal acquis ne peut profiter.

— Tu as raison, fit-il, toujours sans la regarder et la tête baissée... J'ai commis une faute... une grande faute.. . Mais nous autres joueurs, nous perdons tout sens moral, nous n'avons plus qu'un seul honneur, celui qu'on a entre joueurs, celui qui consiste à payer sa dette de jeu, et lorsque le baron de Saimpré

ir.n i:?î£ joueuse.

est venu me réclamer si insolemment ces soixante-dix mille francs,' ma fierté, mon orgueil se sont révoltés... Je n'ai \)\us pensé qu'à une cHiose.... payer! J'avais pour mon malheur... et le vôtre, cette somme sous la main. . . et je l'ai jetée au baron.

— Si encore elle nous avait appartenu. .. dit Louise.

— Ah! elle ne vous appartenait pas? fit-il en pâlissant... Je ne savais pas. . . Du reste, je n'ai réfléchi à rien. . . j'étais fou. . . Puis, vois-tu, avec l'argent qui restait, j'étais certain de gagner., de vous rapporter le soir môme toute la somme... et au delà... Hélas! je m'étais trompé, la fatalité s'est attachée à moi. ., Alors, je suis venu ici avec quelques derniers billets de mille francs. Je me disais que la fortune ne pouvait m'abandonner entièrement , que j'aurais enfin ma revanche, comme je l'avais eue si souvent... Ah! si j'avais gagné, je- repartais aussitôt, et je vous

rapportais tout , les cent mille francs , les deux cent raille, les trois cent mille, le million. . . Je m'écriais : « Prenez, prenez, c'est à vous... Je vous dois bien ça. » C'est mon rêve, vois-tu, mon seul rêve, de vous faire heureuses, de vous donner la richesse.

— Nous ne vous la demandions pas, rénliqua-t-clle. Nous vous demandions seulement de nous laisser l'honneur, et vous nous l'avez pris.

— Ah! pardon, pardon, fit-il... Pardonne, ma chère Louise, .. Je t'aime pourtant de toute mon âme, toi et Alice... C'est ma fatale passion, vois-tu. . ,

Il allait continuer, elle l'arrêta par ces mots :

— Assez , je vous prie. Je ne suis pas venue ici, du reste, pour vous faire des reproches. Depuis longtemps, j'y ai renoncé, j'en connais l'inutilité,., et je n'ai pas le temps... Ainsi, il ne vous reste rien? Je

ir.2 UNE JOUEUSE.

ne puis compter sur vous?... Je n'ai plus d'espoir qu'en moi, en moi seule... Soit! Allons ! veuillez vous lever et me faire ouvrir la porte des salons de jeu... C'est le seul service que je vous demande.

— Qae vas-tu faire dans ces salons ? fit-il en se soulevant et en la regardant pour la première fois.

— Je vais jouer, répondit-elle d'un ton décidé.

lOi! toi !

— Oui, moi ! Je vais essayer de sauver l'honneur de mon mari, de sauver mes enfants de la honte, de payer enfin les cent mille francs que. . .

— Que je vous ai pris, murmura-t-il.

Mais il venait de se relever entièrement,

et dans son regard éteint tout à l'heure une lueur brillait.

— Et tu comptes sur le jeu? reprit-il d'un^ voix plus assurée.

Il fit un instant silence, puis ajouta :

— Serais-tu joueuse aussi?

Comme elle ne répondait pas, il continua :

— Ah! tu veux jouer... Peut-être as-tu raison... Et avec quoi comptes-tu tenter le sort, quelle somme apportes-tu?

— J'ai sur moi, dit-elle, mes économies, celles de ma sœur. . . le prix de mes bijoux envoyés au mont-de-piété,, six mille francs environ... Est-ce assez pour gagner cent mille francs?

— Si c'est assez! s'écria-t-il , et sa voix, ses couleurs lui étaient revenues. Si c'est assez! Je le crois bien. Mais avec six mille francs on peut gagner ce qu'on veut. Un jour, à Hombourg, tu le sais, avec quelques louis j'ai fait sauter la banque. Une autre fois, à Wiesbaden, avec un billet de cent francs, quo venait de me prêter un juif, j'ai attrapé une série de dix-sept noires qui m'a rapporté une somme considérable... Six mille francs! tu

as sur toi six raille irancs!... Tu peux tout espérer.

Il s'interrompit, et d'un ton plus bas, B\ec moins d'enthousiasme, il ajouta :

— Malheureusement, il faut savoir jouer ; tu ne sais pas.

— Vous devez saToœr, vous, mon père, depuis le temps, répliqua-t-elle, et cependant vous perdez.

— J'ai perdu, s'empressa-i-O de répondre, ces temps derniers, ces jours-ci, parce que j'avais une déveine afFreuse... Mais, depuis un instant, la veine m'est revenue. . . Je la sens, je la vois, et si tu veux, je vais jouer pour toi.

— Jamais ! jamais ! fît-elle avec terreur.

— Tu as peur , je t'assure . . .

— C'est inutile ! Jamais ! vous dis-je.

Sa voix était telleanaeni ferme, son ,2:este si décidé, cfu'il n'osa pas iosisiler.

— Alors, reprit'U, laisse-moi au moins

UN'E .40VE\JBE. 15Ô

l'apprendre le jeu; ce ne sera pas long. Si lu vas là-l)as sans même savoiir où poser ton ar genJl, il est perdu d'avance. Ecoute... Le trente-et-quaranlc, il n'y faut pas penser, c'est trop compliqué pour toi^.. Et, cependant, quelle fortune à faire en ne jouant que le tiers et le tout!,.. Le coup de trois seulement est défavorable... mais avec des intermittences, tu gagnes tout le temps ; avec des séries, tu gagnes bien plus encore, car tu passes à la couleur gagnante au quatrième ,ooup... Et puis, tu fais la boule de neige, .c'est-à-dire que tu augmentes toujours ton enjeu... Mais à quoi bon te diie toutes ces choses, ajouta- t-il avec un mouvement d'épaules, il faut renoncer au trente-ct-quarante... Reste la roulette; c'est plus facile : je vais te l'expliquer.

U avait ])arle avec animation, d'un trait, sans prendre le temps de respirer. Tout-àcoup, il s'arrêta ;

— 11 est plus simple, fit-il, de le donner

mes explications devant une table de roulette. Tu comprendras plus vite : en quelques minutes, tu seras au courant comme les plus vieux joueurs. Viens, viens.

Dans son empressement, il se dirigeait déjà vers la porte, et elle le suivait machinalement, triste, résignée. Mais il se retourna, la regarda, et tout en marchant, lui dit :

— D'abord, pour entrer dans les salons du jeu, prends une autre figure, fais une autre mine... On dirait que tu vas au supplice.

— J'y vais bien aussi, fit-elle.

— C'est possible, mais essaye de l'oublier... Tu ne gagneras jamais si tu ne parviens pas à te dominer, à chasser tes préoccupations, à ne voir que le jeu, le jeu seul. La fortune ne sourit jamais aux gens tristes, aux gens funèbres ; elle les dédaigne, elle les frappe, elle prend plaisir à les rendre encore plus sinistres. Elle aime les visages gais, les gens qui ont l'air de la narguer, de lui dire : « Je

suis plus fort que toi ; je te vaincrai. » Elle est lâche, vois-tu, la fortune! Pour qu'elle cède, il faut la brutaliser... Allons! je vois que lu tiens compte de mes conseils ; ton regard est plus ferme, tes couleurs te reviennent... Bravo ! si tu t'es si vite métamorphosée, c'est que tu as conscience de ta force. Tu sens que tu vas gagner... C'est comme moi... je n'ai jamais autant senti la veme que ce soir.

Au moment d'ouvrir la porte des salons, il l'arrêta :

— Laisse-moi jouer pour toi, Louise, fit-il d'une voix suppliante ; laisse-moi réparer tous mes désastres, te refaire une fortune. . . Je suis sûr que le moment est venu : j'ai une combinaison infaillible, vois-tu.

— Non, non ! dit- elle. Plutôt que de vous laisser jouer pour moi, je jouerai moi-même... j'aurai le courage, j'aurai la force de me mêler aux joueurs, de m'asseoir à leur table,

d'avancer mon argent... Il le faut, il le faut... venez., venez... le temps presse.

Elle passa devant lui, et il la suivit émerveillé.

Les salons do jeu de Monte-Carlo étaient des plus animés, le soir où M"" Leroy y pénétra sous les auspices de son père. Il y avait eu tir au pigeon dans la journée, et la fine lleur du sport, les s^hooiers les plus habiles, après avoir rivalisé d'adresse sur la terrasse, rivalisaient mainienant d'audace autour des tapis verts. C'étaient MM. RoJjci-t H...,

St-G . . . , B. . . , deux ducs célèbres, un prince italien, un prince du Nord, des Anglais en quantité : sir Charles L..., sir Williams G..., L..., l'homonyme d'un grand voyageur; tous beaux joueurs ;ei gros joueurs. Auprès d-e ces messieurs, assis à côté d'eux ou debout derrière leurs chaises, se pressaient les habitués du lieu, ceux qui vivent à Monte-Carlo une parlie de l'année, puis les visiteurs, les touriistes, les Niçois, les joueurs d'occasion.

Les femmes occupaient environ le tiers des places ; d'autres circulaient d'une table à une autre, en curieuses, en empi'unteuses, plusieurs en cherdieuses d'aventures. La société féminine de Monte-Carlo est des plus mélangées : c'est un pêle-oaaéile bizarre de provinciales, d'étrangères -et de Parisiennes. Mais les nationalilés ne sont pas seules confondues, les rangs le sont aanssi : xme princesse des plusauthenliqiucB s'assied à côté de

IGO UNE JOUEUSE.

M"' X. . ., des Variétés, et ne craint pas souvcnl de se pencher vers elle pour consulter la carte sur laquelle, avec une épingle, on pique les caprices de la rouge et de la noire. Plus loin, c'est une femme du meilleur monde, réputée des plus honnêtes, qui, fiévreuse, troublée , s'oublie jusqu'à prier une de nos célébrités galantes de lui placer un louis à la couleur. Enfin, cette toute jeune personne nouvellement mariée qui s'arrête vingt-quatre heures à Monaco, avant de faire son tour d'Italie, risque fort d'être coudoyée par quelques-unes de ces aventurières que l'administration des jeux est obligée de tolérer tant qu'elles n'ont pas donné prétexte à exclusion. , Parmi les hommes, le mélange est aussi complet : toutes les nations du globe vivent là dans une promiscuité curieuse. Mais l'Ita- Hon, comme voisin, l'Anglais, en sa qualité d'éternel voyageur, le Parisien, parce qu'il

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peut se croire chez lui, se rencontrent de préférence dans le temple de Monte-Carlo.

Et quel amalgame aussi de toutes les positions sociales , de toutes les bizarreries ! Ce ministre, curieux de connaître cette fameuse roulette qu'il a, sur de simples renseignements, bannie de son pays ; l'héritier présomptif d'un trône voulant étudier toutes les passions avant de régner ; un pauvre petit rentier qui s'apprête à perdre en une heure cinquante louis économisés en deux ans ; ce négociant venu à Monte-Carlo pour essayer de faire face à sa fin de mois ; ce malheureux qui se désespère à côté du philosophe qui ne dit mot ou du joueur heureux souriant à ses billets de banque ; la vieille féticheuse, étalant devant elle un morceau de corde de pendu ; le décavé qui, ne pouvant plus jouer, regarde jouer les autres, s'intéresse à un inconnu, suit tous ses coups, palpite, s'émeut avec lui, s'imagine qu'il

gagne ou qu'il perd lui - même ; le timide, n'osant avancer la niain pour retirer sa masse ; l'effronté et le voleur, s'attribuant la masse des autres ; le naïf, qui ne sait pas s'il a gagné ou perdu et interroge son voisin ; le vieux professeur de Irente-et-quarante,: toujours prêt à donner des conseils moyennant une faible rétribution ; celui qui pique des cartes , garde la place d'un joueur riche, joue pour lui, avec une remise de dix pour cent, et prête quelques louis à ses clients nettoyés; le nourrisseur de numéros, jouant toujours sur le même numéro, s'étonnant qu'il ne aorte pas, le couvrant de louis, l'engrais-sant à chaque nouveau coup, le nourrissant si bien, en un mot, que le lendemain, il ne pourra plus se nourrir lui-même.

Au moment où M""" Leroy entra dans les salons, de Céry, qui venait de perdre encore, s'éloignait de la table de trente-et-quarante. Par prudence, il n'avait apporté qu'une ceû-

taine de louis , et avait laissé à riiôtel , au fond de sa malle, la plus grande partie de ses capitaux; mais résolu à se mesurer, de nouveau, avec la fortune, ennuyé de faire un second voyage à l'hôtel de Paris, il se mit en quête de trouver son ami Dorliac pour lui emprunter de l'argent. Celui-ci devait avoir le gousset bien garni, puisqu'il était l'ennemi juré du jeu et qu'il avait pnrié de quitter MoiUe-Carlo sans lui payer lemoindi^e tribut. De Céry le chercha d'abord au milieu des curieux qui entourent les tables et empêchent les joueurs sérieux de s'en approcher ; puis, ne l'ayant pas trouvé, il passa en revue les banquettes. Dorliac était toujours invisible. Fatigué du voyage, insoucianl de la roulette, énervé par le bruissement des billets de banque, le son des pièces d'or, la voix des croupiers avec kur éternel : « Faites vos jeux, messieurs, rien ne va plus; rouge pair ei couleur », était-il allé sagement se coucher? De Céry

commençait à le croire, et, renonçant à emprunter de l'argent à son ami , il s'apprêtait à faire un nouveau petit voyage à l'hôtel, lorsqu'il crut apercevoir celui qu'il cherchait au fond de la grande galerie , près de la cheminée.

Il s'approcha. C'était Dorliac. Oui, c'était bien Dorliac, assis sur une banquette, le chapeau entre les jambes, les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, tout le corps affaissé.

— Que faites- vous donc là? demanda de Céry en le rejoignant. Songeriez- vous à dormir ici, à manquer de respect au temple de la Fortune?

— Le temple de la Fortune! répéta Dorliac. Et son front se plissait, sa bouche souriait

amèrement.

— Au fait, qu'avez-vous donc? Pourquoi celte voix caverneuse, cet air funèbre? Seriezvous malade?

— Non, murmura Dorliac de plus en plus funèbre, je ne suis pas malade.

— Alors, mon cher, évitez-moi la peine de retourner pour la troisième fois à l'hôlel, et prètez-moi cent louis; je vous les rendrai ce soir en rentrant.

— Cent louis, impossible! fit Dorliac.

Impossible !

— Gomment ! Auriez-vous comme moi laissé votre argent au fond de votre malle? Alors pourquoi vous ètes-vous moqué de ma prudence? a Peut-on avoir aussi peu d'empiie sur soi-même ! me disiez-vous ; être obligé de prendre de telles précautions. J'emporte mon portefeuille, il contient dix mille francs, et je suis bien sûr de ne pas en distraire une obole. » Qu'avez-vQus fait de ce fameux portefeuille?

— Le voici, fit Dorliac, en tendant à son ami une de ces petites poches en cuir de

IGG UNE JOUEUSE.

Russie qui servent a mettre les billets de banque.

De Géry regarda, palpa, hocha la tête, puis ouvrit pour être sûr de son fait.

La poche était vide.

— Où est passé votre argent? deraanda-t-il à Dorliac.

— On me l'a pris, répondit celui-ci d'une voix timide.

— Gomment! on vous l'a pris? Qui ça?

Un voleur?

— Peut-être, fit le malheureux, qui voulait au moins sauver son amour-propre. Rien ne serait moins étonnant que d'avoir été volé. N'avez-vous pas remarqué dans tous les recoins de l'établissement de grands écriteaux =*. vec ces mots : « Prenez gaude aux pick-pockels » ?

— G'est vrai, répliqua de Géry, mais je vous ferai observer qu'un voleur eût pris le portefeuille avec l'argent. Il n'aurait pas eu la

délicatesse de vous restituer ce petit objet après l'avoir vidé.

— Oh ! fit Dorliac, il y a des voleurs si originaux. Cartouche, le fameux Cartouche...

— Laissons Cartouche de côté, si vous le voulez bien, et avouez-moi IVanchement que vos billets sont là, tenez, sur cette table de trente-et-quarante, dans ce petit coffre en cuivre.

— Non, lit Dorliac; ils sont là-bas, à la table de roulette, dans cet autre petit coffre.

— Malheureux! vous avez donc joué?

— Hélas !

— Quand je vous le disais!

— N'abusez pas de voire situation, soyez généreux et prélez-moi une centaine de louis

— Quoi! fit de Céry en riant, c'est moi qu suis appelé à vous prêter de l'argent, moi qu viens vous en demander ! Vous voulez dont jouer encore?

— Oui, je le veux, fit-il, et son regard brillait.

— Allons, venez avec moi à l'hôtel, nous viderons ma malle et nous partagerons son contenu.

Tandis que Dorliac et de Géry couraient à l'hôtel chercher de nouveaux renforts, le comte de Servan entraînait sa lille vers une des tables de la galerie et avec une grande volubilité, nerveux, agite, commençait son cours de roulette.

— Deux choses te frappent, tout d'abord, lui dit-il, lorsque tu regardes cette table : le

cylindre en cuivre qui se trouve au milieu, et le grand tapis vert sur lequel tu vois inscrits des chiffres, des lignes et des mots que tu ne comprends pas.

Occupons-nous d'abord du cylindre; il est divisé en petites cases rouges et noires, ayant chacune un numéro, depuis un jusqu'à trentesix, plus un zéro, ce qui fait trente-sept. L'employé de l'administration, assis là, au milieu de la table, donne, avec la main, une impulsion à ce cylindre et y jette une bille, qui, après avoir tourné quelques instants , vient tomber dans une des cases. Rien n'est plus simple, comme tu peux t'en convaincre.

Passons au tapis vert : il est divisé en compartiments grands et petits. Sur les petits sont inscrits, sur trois lignes de douze chiffres chacun, les numéros de un jusqu'à trentesix, et le zéro qui est en tète. Ces compartiments appartiennent nux joueurs ; c'est là

qu'ils mettent leur enjeu, mais ils peuvent le

placer de différentes façons. S'ils l'ont posé au milieu du compartiment, sur un numéro plein, suivant le terme consacré, et que le numéro vienne à sortir, ils reçoivent trente-cinq fois leur mise. S'il choisissent deux numéros (c'est ce qu'on appelle mettre son argent à cheval), ils reçoiveat dix-sept fois leur mise, plus cette mise, et ainsi de suite, en partant de ce principe que le gain diminue à mesure que les chances de gagner augmentent. On en arrive ainsi à ne plus recevoir que deux louis, par exemple, lorsqu'on a risqué un louis sur une rangée de douze numéros. C'est là ce qu'on appelle les chances composées; la mise est toujours au moins triplée.

En plaçant, au contraire, son enjeu dans les grands compartiments, ceux qui entourent les numéros , on bénéficie seulement des chances simples , c'est-à-dire que la mise est doublée. Exemple : si l'on met un louis dans ce carré peint en rouge, et que la bille

UNI-; ,10UF.L'^r.. 171

du cylindre s'arrête dans un numéro rouge, la banque paye un louis. Si on place le même enjeu dans ce comparliment sur lequel est inscrit le mot impair et que la bille s'an^ète sur le numéro vingt, \e louis est perdu. Enfin, le joueur à qui les chances simples suffisent peut se confier à l'iin de ces deux compartiments, sur lesquels sont écrits ces mots : passe et manque. Manque représente tous les numéros de un à dix-huit inclusireraent, passe tous les numéros de di-x-nouf jusqu'à trente-six. On gagne oru I'oti perd suivant que la bille s'est arrêtée sur l'un tles dix-huit premiers numéros, ou sur l'un des dix-huit derniers. Gela continue à être fort peu compliqué; mais encore faut-il savoir.

M"* Leroy avait consenti à suivre oes explications. Un seul point l'embarrassait; elle eu lit part à M. de Servan.

— Quel rôle joue dans tout ceci le zéro ? demanda-t-elle. Je le vois séparé des autres

numéros , en tête des trois colonnes . Ne peut-on pas y placer son enjeu?

— Au contraire, s'empressa de répondre M. de Servan. Le zéro, comme numéro, a la même valeur que les autres. S'il vient à sortir et que tu aies placé un louis dans son compartiment, on te donne trente-cinq louis. Mais il ne profite jamais lorsqu'on joue sur les chances simples : la couleur, pair et impair, passe et manque; vous êtes prisonnier jusqu'au coup suivant qui vous fait perdre ou simplement vous délivre. Tu le vois , le zéro est un avantage pour la banque. Il nuit aux joueurs qui poursuivent les chances simples, et les chercheurs de numéros souffrent aussi par lui, puisqu'en réalité on vous donne seulement trente-cinq fois votre mise, plus cette mise, et qu'il existe, avec le zéro, trente-sept numéros... Tu n'as pas d'autres questions à me faire''

— Aucune.

UNE JOUEUSE. na

— Il ne s'agit plus que de mettre en pratique mes leçons et de trouver une place devant cette table , puisque tu es décidée à jouer toi-même. Elles sont toutes occupées en ce moment ; mais , grâce à ce monsieur qui vient d'arriver, il y aura bientôt des^ vides... Tiens! mais c'est Dorliac, l'associé d'agent de change, ajouta le comte.

Louise Leroy reconnut, en effet, son compagnon de voyage. Il venait tenter de nouveau la fortune avec la somme que lui avait prêtée de Céry. Mais, tandis que celui-ci, en joueur sérieux, était allé s'asseoir au trenteel-quarante, Dorliac, s'élançant vers la roulette , s'y livrait à un jeu frénétique. Sans avoir même pris la peine d'étudier le cylindre et le tapis, il jetait indifféremment des louis à droite et à gauche, sur passe et sur manque à la fois, sur une foule de numéros pleins , qu'il ne pouvait plus reconnaître et qu'il se voyait disputer, en cas de .

gain, par un de ces marcracleurs qui entourent les tapis verts et vivent aux dépens des ignorants et des fous.

Les joueurs à système, tout entiers à leurs calculs, les piqueurs de cartes, qui tiennent le compte exact des numéros sortis et pour lesquels le jeu est un travail sérieux, ont horreur de ces nouveaux venus, debout derrière eux, avançant la main à Chaque instant, leur frôlant le visage, dérangeant leurs masses, faisant tomber leurs piles de louis, se couchant à moitié sur la table pour atteindre le compartiment où ils veulent placer leur enjeu. Ils les subissent un instant, puis ils se plaignent, ils crient, et, comme leur bourreau, enfiévré, affolé, ne les entend même pas et continue à les bousculer, ils prennent le parti de se lever et de passer à une autre table plus tranquille.

M. de Servan, avec sa grande expérience, avait immédialeraenl compris, en voyant

UNE JOllELTSE. 175

jouer Dûi'liac, ce qui allait advenir. En effet, une vieille dame, arprès «\mr donné des marques fréquentes d'impatience, mit dans un petit sac en soie sa pile de pièces de cinq francs, enferma dans un élui, son papier, son crayon et ses épingles et, se levant, dit d'un ton maussade :

— On ne peut plus jouer ici.

Dorliac ne s'aperçut même pas que la place était libre et le comte de Sei'van y put faire asseoir sa fille. Elle se trouvait vers le milieu de la table , la première après le croupier, sur le tableau de droite, tout près de l'employé chargé de payer et de ramener avec son râteau les sommes perdues. La j)lace est excellente : on tombe directement sous le regard des chefs de partie el des inspecteurs, assis au milieu de la table sur "de grands tabourets. Ils suivent votre jeu, savent où vous avez placé votre argent , et , s'il y a conleslalion, vous font rendre justice. .

Une fois assise, Louise Leroy, en voyant plusieurs femmes auprès d'elle , se sentit moins troublée qu'elle ne l'avait pensé. Elle posa sur la table le petit portefeuille qui contenait sa fortune, en tira deux billets de mille francs, se fit donner deux rouleaux de cinquante louis chacun, et elle allait commencer à jouer lorsque son père se pencha vers elle.

— Je reste derrière toi, lui dit-il , je te guiderai.

Louise fronça le sourcil, et se tournant vers M. de Servan, lui dit :

— Je vous en supplie, ne vous occupez pas de mon jeu et quittez cette salle.

— Quoi ! tu me refuses même le plaisir de te voir jouer, répliqua-t-il.

— Oui, oui, fit-elle avec impatience, et elle ajouta : Vous me porteriez malheur.

Ces mots, loin de déplaire au comte, le ra-

virent. Il se courba de nouveau vers la jeune femme, et dit fièrement :

— Ah! tu es superstitieuse comme un véritable joueur. Tu es bien mon sang, tu es bien ma fille!

Gomme elle le suppliait encore de partir^ il ajouta :

— C'est bien, c'est bien, je te quitte. Tu as compris, n'est-ce pas?... Si tu perds, joue très-petit jeu et attends? Si tu gagnes, au contraire, lance de grosses mises, joue le maximum sur les numéros pleins, lais paroU sur la rouge et la noire, ne crains rien, tout te réussira... Je sens que tu vas avoir la veine... Et moi aussi, je l'aurais si je jouais en ce moment ; hélas ! je suis à sec, absolument à sec.

Elle retira cinq louis de la masse qui était devant elle , les prit du bout des doigts et les tendit au comte, sans parler.

— Ah! c'est bien, dit-il, ce que tu fais.

UNE JOrEDSE.

là... Je pars..,, je pars... Tu n'entendras plus parler de moi Jusqu'à la fin de la soirée.

Et il courut au trente-et-quarante.

De son côté, M"* Leroy se mit à jouer.

Il était environ huit heures et demie du soir.

Les curieux et les observateurs, qui se glissent au milieu des joueurs et entourent les tables de roulette , n'auraient jamais pensé, en voyant M"* Leroy jouer ses premiers coups, qu'elle allait tenter de gagner

UNE JOLKL'SE. 179

une somme de cent mille Irancs. En effet, malgré le but qu'elle se proposait, malgré la somme élevée qu'elle avait en perspective, Louise Leroy, dans son inexpérience, avança d'abord avec timidité des mises modestes sur les chances simples, la rouge et la noire, le pair et l'impair. Elle gagna, perdit, puis regagna une cinquantaine de louis, et fmit par comprendre qu'en jouant de la sorte, en admettant même que la fortune ne cessât de la favoriser , il lui faudrait plusieurs jours pour atteindre son but. Elle se souvint alors des conseils de son père, et, songeant à la situation où elle se trouvait, persuadée de la nécessité de vaincre, si elle devait vaincre^ dans le plus bref délai possible, elle devint plus audacieuse, plus ardente.

Eue fit deux parts égales de son argent, et résolut d'en sacrifier immédiatement une sur les numéros. Mais quel» numéros choisir ? C'était là un premier embarras, bien connu

ïSO UNE JOUEUSE.

de tous les joueurs de roulette. « Quoi de plus simple, cependant, dira-t-on, il sufiit de s'en rapporter au hasard et de prendre les premiers numéros venus, ceux qui sont à portée de la main ! » Eh bien, non, les joueurs îî'agissent jamais aussi simplement. Ils se laissent toujours guider par une superstition quelconque. Ils ne suivent pas l'impulsion 'toute matérielle de leur. bras : ils obéissent à une pensée ou à un raisonnement.

C'est ainsi que Louise Leroy, au lieu de choisir la ligne de numéros et les compartiments placés devant elle, s'arma d'un râteau, ce qui était déjà un progrès et une audace, et posa des petites piles de louis sur le vingt-six, parce qu'elle avait vingt-six ans, sur le trente-deux, le trois et le cinq, en souvenir de l'âge de son mari et de ses enfants. N'était-ce pas pour eux trois qu'elle combattait? Ne devait-elle pas essayer de les mêler à cette lutte, de les confondre

avec elle-même, de proliter de leurs chances respectives , de former avec tous ces êtres aimés un seul tout,' une seule àme? Les plus timorés ne songeront pas à voir une profanation dans le souvenir de Jeanne et de Marthe venant a leur mère dans un pareil moment. Toute l'immoralité du jeu disparaissait devant le but que se proposait M"* Leroy,

Les numéros choisis par elle lui portèrent bonheur. En moins d'un quart d'heure le 26, le 3i:!, le 3 et le 5 sortirent plusieurs fois. Louise Leroy, qui avait osé mettre cinq louis sur chacun de ces numéros, gagna une vingtaine de mille francs.

Alors, autour de la table, on commença cà s'émowvoir; on prit garde à cette nouvelle venue, si favorisée de la Fortune ; on se montra cette jeune et jolie femme qui jouait comme un homme et avec tant de bonheur. On se pressait, on se bousculait pour la voir. D'un bout à l'autre de la grande galerie,

dans le premier salon et même sous le vestibule , le iDruit se répandait que la banque était en train de recevoir une leçon, et comme tous les hôtes d'un Casino, joueurs et curieux, sont les ennemis jurés de cette banque qui leur offre cependant une si courtoise hospitalité, on accourait pour jouir de sa défaite. Les inspecteurs eux-mêmes, les chefs de partie, celui chargé de lancer la bille dans le cylindre, celui dont la fonction consiste à ramener les enjeux avec un grand râteau, cet autre qui prenait dans sa petite caisse les billets de banque destinés à payer madame Leroy, s'inlércssaient à elle, lui souriaient quand elle avait gagné, et lui passaient gracieusement son argent. Ces hommes-machines, jouant et regardant jouer toute la journée pour le compte de radminislration, habitués cà voir peMreen une seconde des sommes bien supérieures à leurs appointements annuels , ces hommes passifs faisant , pour

ninsi dire, un seul corps, un seul tout, avec la roulette et le tapis vert, avaient depuis un instant une âme, suivaient avidement le jeu de leur adversaire , se réjouissaient et souffraient avec lui. Ce phénomène n'est pas rare ; il ne faudrait pas l'attribuer seulement à la beauté de M""* Leroy, à la sympathie qu'elle inspirait , au charme qui dé:ou]ail d'elle. Nous avons entendu affirmer, et rien n'est plus admissible, que ces messieurs, dont quelques-uns joueraient volontiers ci leur position le leur permettait, se distraient souvent en jouant, par la pensée, pour le compte d'un tiers. Ils choisissent une personne, la plupart du temps une femme, dont le visage les séduiL; ils s'incrustent dans sa personnalité, et partagent toutes ses émotions. Ils pourraient dire, le soir, à un louis près, et ils le disent souvent au rapport, ce que M. X... ou M"' Z. ., a perdu.

M°" Leroy se rendait-elle compte de toutes

IS'i UNE JOUKUSt:

ces curiosités, de toutes ces sympathies ? Avnitelle l'esprit assez libre pour s'occuper tle la galerie? Nous ne saurions répondre a celle question, ni à une autre qui nous vient a l'esprit. Lorsqu'elle jouait avec cette ardeur et celle furla , n'avait-ellc qu'une pensée : rendre à M. Markelt le dépôt confié, sauver son mari de la honte , ou bien le démon du jeu la possédait-il? Le vieux sang de son père s'était-il infusé dans le sien ? Quoi qu'il en fût, elle augmentait toujours ses mises en proportion de con gain. Elle ne se contentait plus de chercher des numéros, c'est-à-dire de hasarder quelques louis pour recevoir une forte somme. Elle risquait maintenant de prime abord la forte somme aux chances simples, et, lorsqu'elle avait gagné, elle s'empressait de dire au banquier, d'une voix frémissante : « Tout à la masse. » Kl presque tous ces coups, toutes ces audaces lui réussissaient : l'or s'entassait devant elle,

UNE JOUEUSE. Wri

occupait une grande place sous sa poitrine haletante, el se confondait dans un beau désordre avec les billets de cinq cents et de mille francs.

Elle n'avait plus le temps de ranger ses richesses ni surtout de les compter. A quelle somme se montait maintenant sa masse ?

Elle n'en savait rien. Elle ne se le demandait même pas. Elle jouait, elle jouait toujours. Elle avançait sans cesse de nouvelles mises, avec la main, en se soulevant à moitié ; d'autres fois, avec le râteau, lorsque le compartiment qu'elle voulait atteindre était trop éloigné. Le plus souvent, du reste, cette fatigue lui était évitée par un des employés do la banque.

— Où voulez-vous placer votre argent, madame? lui demandait-il.

— Sur la noire, répondait-elle.

— Combien ?

— Six mille francs.

— Six mille francs à la noire , disait le croupier.,

Et il prenait délicatement, du bout de son râteau agile comme une main, les six billets de banque et les transportait en un clin d'œil à la couleur indiquée.

Si, lorsqu'elle jouait ces gros, coups, elle négligeait de se garantir contre le zéro, comme son père le lui avait tant recommandé , un voisin obligeant, quelquefois le chef de partie, se penchait vers elle, et lui disait tout bas :

— Madame, vous avez l'habitude de vous couvrir à zéro, c'est un oubli sans doute.

Elle remerciait d'un sourire, et avançait quelques louis sur le numéro dangereux.

Comment ces employés ou ces spectateurs ne se seraient-ils pas intéressés à elle ? Si la joueuse eût pu les laisser indifférents, la femme les aurait certainement émus. Celui qui, témoin de cette partie, nous en a rendu compte, affirme que Louise Leroy était, ce

soir-là, d'une beauté vraiment hors ligne. Son front s'était comme éclairci, son regard étincelait, ses narines dilatées avaient de petit, frémissements nerveux; sa bouche, entr'ouverte pour laisser passer une respiration pressée, haletante, donnait à sa physionomie une expression de volupté que son mari, seul, jusqu'à ce jour, avait pu remarquer. Lorsqu'elle se penchait sur la table ou qu'elle revenait en arrière, quand elle se dressait pour mieux suivre les soubresauts de la bille dans le cylindre , sa poitrine ferme et un peu forte, sa taille ronde avaient des ondulations superbes , dessinaient des courbes harmonieuses.

Elle venait encore de gagner un coup de six mille francs, lorsque Dorliac, qui, de nouveau décavé, s'intéressait, en désespoir de cause, a son jeu, lui dit à haute voix :

— Vous avez, j'en suis sûr, plus de cent mille Irancs devant vous.

Elle s'arrêta court, reprenant avec sa main la mise qu'elle avait avancée.

— Oh ! madame n'a pas cent mille francs, (lit un autre joueur.

— Je parie que si, reprit Dorliac.

— Je parie que non.

— Voulez-vous nous permettre de compter, madame?

— Oui, comptez.

On compta, il n'y avait que quatre-vingtquatre mille francs."

— Je me suis trompé, fît Dorliac. . . Cependant c'est un beau chiffre, et à votre place, madame, je m'arrêterais.

— Non, fit-elle vivement. Mon père pour qui je joue, m'a dit de ne m' arrêter qu'à cent mille francs.

Et elle avança une nouvelle mise.

M. de Servan venait d'apparaître et regardait sa fille avec orgueil.

UNE JOUEUSK. 189

On était au samedi malin, et Louise, partie depuis le mardi soir, n'avait pas encore donné de ses nouvelles. Cependant l'Indicateur des chemins de fer, feuilleté bien des fois par Georges et Alice, apprenait qu'elle aurait dû être de retour. Son projet, communiqué à sa sœur, n'était-il pas de rester à Monle-Cailo vingt-quatre heures au plus ?

La veille, Georges était allé inutilement l'attendre à la gare de Lyon ; elle n'apparut à aucun train.

Et aucune lettre, aucune dépêche pour les rassurer, non pas seulement sur le résultat

de sa tentative désespérée, mais sur ellemême!

L'esprit surexcité , ils étaient tentés de grossir les plus petits événements, de s'exagérer toute chose. Ils voyaient déjà Louise malade, loin d'eux, dans une chambre d'hôtel, hors d'état de revenir, dans l'impossibilité même de leur écrire un mot, et ils trouvaient mille raisons pour justifier ces craintes. Le coup imprévu qu'elle avait reçu, cette terrible scène où, après avoir eu la douleur de douter de son mari, elle avait appris que son père était le coupable ; les émotions qui avaient suivi cette triste révélation, son départ prér cipité , la fatigue du voyage , la fièvre que donne le jeu, et probablement, une cruelle déception, suffisaient bien pour abattre une jeune femme, habituée au calme de la vie de famille, sans soucis, sans douleur jusque-là.

Et comment se renseigner sur elle? Partir? Georges le pouvait-il? Un départ, en ce mo-

UNE JOUEL'iE. . 101

menl, à l'heure où M. Markett était aUendu, ne sorail-il pas considéré comme une fuite, et ne hàterait-il pas le dénoûment qu'on redoutait ? Avait-il aussi le droit, sur des craintes peut être imaginaires, de commettre une imprudence, lorsque Louise lui avait recommandé le sang -froid et la présence d'esprit? Elle avait tout tenté pour conjurer le péril ; elle avait tout quitté, sa sœur, ses enfants, son n.ari, en ordonnante ce dernier de rester fei-me à son poste, de tenir tête à l'orage ; devait- il lui désobéir ? Alice offrait bien à Georges de partir a sa place ; mais M"* de Scrvan pouvait-elle voyager seule et ne risquait-elle pas de croiser sa sœur en route ?

Le samedi , vers neuf heures du matin , Georges se rendit à la gare de Lyon. C'est l'heure à laquelle arrive le rapide , parti la veille à onze heures du malin de Monle-Carlo. Celte fuis, il espérait, il était même persuadé de \oir sa femme descendre du train.

Son aLtente fut encore trompée , et il rentra

rue de Rome; ne sachant plus que penser ,

ni quel parti prendre.

Bientôt , sa belle-sœur, qui venait de la

chambre des enfants, le rejoignit au salon,

et, pour le faire sortir de l'abattement dans

lequel il était plongé :

— Les deux anges, fit-elle de sa voix douce

et timbrée, se sont éveillés sous mes caresses... Allez les voir, Georges, leurs baisers vous donneront du courage... Marthe se refuse à croire que sa mère n'est pas encore de retour; elle assure qu'elle l'a vue cette nuit entrer dans sa chambre, chargée de poupées et de bonbons... Jeanne ne dit mot, mais elle comprend, elle approuve delà tète, elle tend ses petits bras en avant, comme si Louise allait entrer. Elle doit avoir fait le même rêve que sa sœur, et Diea ne saurait tromper l'innocence.

— Moi aussi, je l'ai vue, dit Georges, cette

nuit, en rêve... Elle était debout, devant la table verte, dans la salle de jeu... un monceau d'or devant elle... et à ses côtés un homme qui avait les traits de Markelt la regardait en souriant.

— Bon espoir, Georges ! bon espoir ! s'écria la jeune fille. Elle va revenir, comme elle l'a dit, avec la délivrance.

— Si un pareil bonheur nous arrivait, fitil... Non, non, je ne veux pas le croire.. . Le réveil serait trop affreux.

— J'ai confiance malgré moi, reprit Alice, une voix secrète me dit que nous sortirons de cette épreuve.

— Hélas! fit observer Georges, c'est aujourd'hui, c'est maintenant qu'il en faudrait sortir. Le temps a fui dans celte alternative et ces attentes : M. Markett peut venir d'un moment à l'autre.

— Tout n'est pas désespéré. Je compte encore sur ma sœur.

— Elle n'arrive pas €L elle ne peut arriver avant ce soir... Que ferais-je aujourd'hui?...

•Si j'attends chez moi M. .Markett, que lui répondrai-je quand il me demandera . ses cent mille francs, en valeurs ou en billets de^banque?... Si je me rends, au contraire, à mon bureau, ne viendra-t-il pas m'y rejoindre, en. sortant de cette maison, et le scandale ne sera-t-il pas encore plas immédiat, plus retentissant?

— Peut-être vaudrait-il mieux, dit Alice, qui consultait depuis un instant l'Indicateur des chemins de fer, que M. Markett ne vous trouvât ni chez vous, ni chez votre agent; cela nous ferait gagner du temps jusqu'à lundi.

— Je ne crois pas, répliqua Georges. S'il ne me rencontre pas à mon bureau, il pensera que son affaire est en règle, que j'ai donné des ordres , et , sans le moindre soupçon , croyant faire la chose du monde la plus naturelle, il s'adressera au caissier.

— Le caissier ne le connaît pas^ fit observer M"'' de Servan. Je ne suis pas bien au cou-raut des affaires, mais il me.seinJale, mon cher Georges, qu'on licsiie à .réclamer ainsi une somme considérable sans être accompagné de quelqu'un qui vous présente ou sans un reçu.

— Justement il a un. reçu, un reçu signé de moi. Il ne voulait pas l'accepter; j'ai exigé qu'il le prit. Il lui suffira de se présenter à la caisse pour que tout se découvre, et mon ab-sence me condamnera infailliblement,

Alice, qui avait laissé l'Indicateur de côté depuis un instant, pour écouter son beau-frère et lui répondre, baissa de nouveau la tète et se plongea clans sa lecture. Les personnes qui ne sont pas habituées à voyager éprouvent d'assez grandes diflicultés lorsqu'il s'agit de se rendre compte des heures de certains, trains. Les lignes tracées sur le papier sont longues, très-étroites, difficiles à suivre de

l'œil ; il faut souvent marquer avec l'ongle les différents tracés ; c'était le travail auquel se livrait M"^de Servan depuis un instant. Tout à coup elle s'interrompit, et s'adressant à Georges :

— Louise peut encore arriver ce matin ! s'écria-t-elle.

— C'est impossible ; on n'attend plus d'express.

— D'express venant de Monte-Carlo ou de Marseille, c'est vrai, mais elle peut avoir couché en route. Elle connaît nos anxiétés, elle sait quelle importance a cette journée pour nous. Elle sera ici ce matin.

Comme elle prononçait ces mots, Marthe et Jeanne, qu'on venait d'habiller, s'élancèrent dans le salon.

— Voilà maman , voilà maman ! criait Marthe... Je l'ai vue descendre de voiture.

Et tout en parlant, elle traversait le salon, pour atteindre l'antichambre. Jeanne, essouf-

liée, rouge, la suivait comme elle pouvait, de t)ule la force de ses petites jambes.

Georges et Alice s'étaient élancés aussi à la rencontre de Louise. Arrivée au troisième étage, la voyageuse trouva toute sa maisonnée, grands et petits, sur le palier. Elle se baissa, prit ses deux filles dans ses bras, les couvrit de caresses, et pendant que les chères créatures se cramponnaient à elle, sans lui permettre de les poser à terre, elle essayait de tendre ses mains à son mari et à sa sœur. Quant au visage, elle ne pouvait en disposer ; les en-

faiits s'en étaient emparées elle dévoraient. Marthe n'interrompait ses baisers que pour dire: « Mère chérie, mèreadorée, «et Jeanne, l'imitatrice de sa sœur aînée, son fidèle écho, répétait : « Mère chérie, mère adorje. »

Cependant, elle était parvenue à entrer dans le salon. Palpitante, émue, elle faisait signe qu'elle voulait parler et qu'elle ne pouvait pas.

— Les enfants te gênent, fit Alice, donneles-moi, je vais les conduire dans leur chambre, tu les verras tout à l'heure.

— Non, non, je ne veux pas quitter maman, s'écria Marthe.

— Moi non plus, ajouta Jeanne.

— Laisse-les, fit M'"' Leroy. Elles ne, comprendront pas ce que je vais dire.

Georges la regardait. Sans qu'elle eût parlé il savait déjà ce qu'elle avait à lui annoncer. Aussi, s'avançanl et lui prenant la main :

— Tout est perdu , n'est-ce pas ? lui dit -il.

— Oui, murniura-t-eUe , en baissant la tête.

— Je le savais, reprit-il à voix basse. Pauvre femme! C'était une tentative insensée.

— Insensée, oui, fil Louise, en se relevant brusquement et d'une voix plus forte. . . insensée, c'est vrai. , . et pourtant, ajoula-î eKe, j'ai cru, j'ai espéré, j'ai presque louché le but. . . sans mon père «lui, tout à coup. . .

— Il était la? fit Alice.

— Où voulais -tu qu'il fût ? répliqua M™' Leroy, animée maintenant, le geste pressé, la voix vibrante... On ne joue ni à Hombourg, ni à Bade, ni à Spa ; on ne joue plus qu'à Monte-Carlo... il était à Monte-Carlo... Il m'avait placée à la table de roulette et je lavais supplié de se retirer; j'avais peur qu'il ne me portât malheur. Je me mets à jouer.

Jr- iijngne ; l'or* s'amoncéle devant moi.. . Je ne respire plus ; je ne pense plus ; je ne savais même pas comment j'étais là, et pourquoi j'y étais venue. . . Mes sens, mon âme, ma vie sont concentrés sur cette bille qui bondi!; en ricochets à travers les cases rouges et noires, sur cette masse d'or qui s'accroît toujours. Je n'entends que ce bruit, je ne perçois que cette voix qui dit à chaque coup : « Failes vos jeux, messieurs... » Mais je sens que le hasard me favorise, que je suis bien près d'atteindre ce chiffre de cent mille francs. . . Cinq minutes encore et nous sommes sauvés ! . . . Mon père apparaît , il me parle , et tout à coup la fortune m'abandonne. . . je commence à perdre. . . je perds encore. . . je perds toujours. . . le monceau d'or se fond. . . et disparaît. . . Enfin, que vous dirai-je? J'ai tout perdu, tout. . . Le lendemain, jeudi, je suis partie. J'aurais dû arriver hier soir, mais enroule, je me suis trouvée tellement fati-

uni: joueuse. 201

iiuée, tellement souffrante, que je me suis arrêtée. .. A quoi m'aurait-il servi d'être de retour plus tôt? A vous faire connaître notre malheur plus vile. Xe valait-il pas mieux vous laisser encore quelques heures d'espérance; puis, si je n'avais pas réparé mes forces, je pouvais tomber malade et nous avons besoin d'être tous réunis aujourd'hui pour aviser... VoiLà tout ce que j'avais à vous dire, mes amis. A vous maintenant de parler. S'est-il passé quelque chose de nouveau pendant mon absence?

— Rien, fit Georges.

— M. Markett n'a pas devancé l'heure de sa visite?

— Non ; mais je l'attends aujourd'hui.

— C'est bien! Me voici arrivée. Je le recevrai.

— Comment! tu veux...

— Je ne veux rien. Je l'adresse la mémo prière qu'avant mon départ. Ne change rien

à ta vie. C'est Là l'essentiel. Peux-tu «quelque chose? Non, Attendons alors et laissons-nous guider par les événements.

— Permets-moi cependant de te répéter, ma chère amie, ce que je disais, il n'y a qu'un instant, à ta sœur: si M. Markett ne me trouve pas ici, il ira me chercher à mon bureau.

— C'est à moi de l'empêcher d'y aller.

— Comment feras-tu?

— Je serais bien en peine de le dire. J'aviserai suivant les circonstances et je ferai pour le mieux.

— Je n'en doute pas et je me fie à loi.

Lorsque Georges l'eut quittée, Louise Leroy s'entretint quelques instants avec ses enfants, s'informa de ce qu'ils avaient fait pendant son absence, écouta leur cher petit babil, puis se retira dans sa chambre et s'étendit sur une' chaise longue. 'Après cette nouvelle nuit passée en chemin de fer, elle trouvait bon

UNE JOUEUSE. nos

de sommeiller quelques instants pour avoir tente sa liberté d'esprit lorsqu'il en serait besoin ; mais elle avait recommandé à sa sœur de guetter l'arrivée de' M. Markett et de venir la prévenir dès qu'elle l'apercevrait.

Bientôt, au lieu de sommeiller, elle put s'endormir, tant on s'était appliqué à faire le silence autour d'elle. Marthe, bruyante d'habitude, avait élu domicile dans un coin du cabinet de son père. Elle ne bougeait pas, elle parlait bas à ses poupées et leur recommandait d'être bien sages pour ne pas réveiller sa mère. Jeanne, assise à côté d'elle, la regardant avec ses grands yeux, imitait son silence; on aurait pu la prendre ellemême pour une des poupées.

Pendant ce temps, Alice, qui n'avait mis, naturclien ent, aucun des domestiques dans sa confidence, surveillait, de la croisée de sa chambre, l'entrée de la maison. Elle désirait voir' M. Markett arriver de loin, afin que sa

20'j UNE JOUEUSE.

sœur, sans le faire attendre, eût tout le temps de se réveiller et de passer au salon. Elle se méfiait d'elle-même et craignait, si elle se trouvait seule avec celui qu'on redoutait si fort en ce moment, de dire quelque phrase imprudente, de commettre quelque faute.

Peut-être avait elle -aussi un autre motif pour désirer la présence immédiate de sa sœur, et pour se refuser à un tête-à-tête. Avant d'être mêlé si dramatiquement à sa vie, Markett avait été, l'année précédente, à plusieurs reprises, son hôte quand il venait dîner chez elle, son compagnon dans quelques parties de plaisir et son danseur au bal. Elle s'était, à son insu, sentie attirée vers ce grand garçon au sourire bienveillant, au regard loyal. Elle l'avait comparé à quelques-uns des jeunes gens qu'elle rencontrait dans le monde, et le trouvait supérieur à tous. Oh ! la coupe de ses vêtements, ses chapeaux expoi tés d'Amérique, j ses grands cols de chemise, droits et raides.

sa toilette souvent négligée pouvaient être critiqués par nos élégants. Ses manières même, ses allures, son ton, son esprit, n'avaient pas (.•e raffinement parisien qui a bien sa valeur. Il ne comprenait pas toutes nos plaisanteries, il ne faisait jamais de mots et ne saisissait pas toujours ceux qu'on hasardait devant lui. Mais en revanche, il parlait sagement, avec mesure, paraissait instruit, et portait sur toutes choses un jugement sain. Il n'admettait pas qu'on se moquât, même en jouant, de certaines choses respectables, se révoltait contre les mauvaises actions, s'enthousiasmait pour les grandes et exprimait avec feu, avec conviction, ses enthousiasmes. Il avait surtout conquis M"* de Servan le jour où elle apprit que pendant la guerre de 1870, se trouvant à Paris, il s'était empressé de fonder une ambulance, d'y appeler les meilleurs chirurgiens, et de faire tous les frais, sans accepter la moindre rémunération , la moindre récompense, sans })cr-

meltre même qu'on menlionnât son nom dans les journaux.

Au moment où elle apprenait ainsi à le connaître , où elle l'appréciait davantage , il avait tout à coup quitté Paris , sous le prétexte que des affaires importantes le rappelaient en Amérique. Puis , elle n'avait jjIus entendu parler de lui jusqu'à son nouveau voyage en France. Celte fois , dès son arrivée à Paris, il avait eu la malencontreuse idée de confier ses capitaux à Georges Leroy, et ses visites, qu'Alice dans toute autre circonstance eût peut-être désirées, elle les redoutait maintenant. D'un personnage de comédie qui séduit et qui plaît, il était devenu, par suite de la faute de ^I. de Servan, un personnage de drame dont l'apparition épouvante.

Vers quatre heures, un coupé s'arrêta devant la porte que surveillait Alice et un homme de grande taille en descendit. M"'' de Servan

UNE JOUEUSK. 207

reconnut Markolt et aussitôt elle s'élança vers la chambre de sa sœur.

XïX

Lorsque MarketL fut introduit dans le salou de Georges Leroy, il y trouva Louise et Alice assises et travaillant auprès do la cheminée. Il s'avança vers les deux jeunes femmes, les salua et dit à la maîtresse de la maison :

— Je n'espérais pas être reçu par vouSj madame. Ce n'est pas votre jour, et je croyais votre porte close.

— Vous me dites cela sans doute, cher monsieur, répondit Louise en essayant do

sourire, pour que je ne vous sache aucun gré de votre bonne visite.

— Je le dis , madame , sans aucune mauvaise intention, comme je dis toute chose, reprit l'Américain d'un ton assez froid. Mais je suis très-maladroit, et on peut, en etïet, mal interpréter ma pensée. Je voulais simplement étabhr que je venais aujourd'hui à un rendez vous donné à votre mari et que je comptais avoir le plaisir de vous présenter mes respects à votre heure,

— Eh bien , mon cher monsieur Markett, vous vous êtes trompé, lit M'"* Leroy, c'est ma sœur et moi que vous trouvez au coin du feu, et quant à celui que vous veniez chercher, il est à son bureau jusqu'à cinq heures ; il vous y attend, sans doute, et il n'a pas compris que vous veniez ici.

— Dans ce cas, fit Markett en se levant, mon devoir est de le rejoindre. Je l'ai prié de se charger d'une affaire pour moi, et c'est

bien ie moins que je ne le fasse pas alleiidre.

— Allez, mon cher monsieur, répliqua Louise sans sourciller. Mon mari doit évidemment passer avant ma sœur et moi... et les affaires avant l'amabilité.

— Qu'entendez - vous par là ? demanda Markelt.

— J'entends par là, fît-elle d'un ton enjoué, qu'il n'est pas très-gracieux de nous faire une aussi courte visite.

Un peu confus, Markett s'était assis de nouveau, en silence. Peut-être avait-il éprouvé un certain plaisir à s'entendre reprocher son départ. En tout cas, l'affabilité de M"* Leroy semblait l'avoir mis plus à son aise. Il perdait de la froideur qu'il avait montrée en arrivant; la glace était rompue, elle se fondait au sourire de la jeune femme.

— Alors, dit-il après un instant do silence, vous passez souvent ainsi vos journées à travailler? Je croyais qu'on ne trouvait jamais

les Parisiennes chez elles , qu'elles étaient toujours en course ou en .visite.

— Il en est aussi, répliqua M""" Leroy, qui vivent fort retirées. Elles s'occupent de leur maison, de leur intérieur ; elles travaillent de leur mieux et comme il est donné à la femme de travailler. Beaucoup se chargent ellesmêmes de l'éducation de leurs enfants et, lorsqu'ils sont encore tout petits, cousent pour eux comme je le fais en ce moment. C'est une joie pour une mère de se dire : « Cette petite rohe que chacun admire, c'est moi qui l'ai faite. » Rien ne nous est plus facile, à ma sœur et à moi, que de nous procurer ce plaisir : nous n'étions pas. riches et , de bonne heure , nous avons dû nous suffire à nousmêmes.

Elle disait tout ce qui lui venait à l'esprit, n'ayant qu'une pensée , qu'un but : retenir Markelt le plus longtemps possible, lui faire atteindre l'heure où le bureau de Georges se-

UNI-: Joi.i:u?E. 211

rail fermé. Elle aurait aussi bien parlé de théàlre,debal, de plaisirs; que lui importait? Mais le hasard voulait qu'on l'eùl mise sur un autre sujet, et c'était justement celui qui pouvait intéresser le plus son hôte et le retenir auprès d'elle.

— Je croyais avoir entendu dire, repriL-il d'un ton affectueux, que votre père était riche.

Elle tressailHt en entendant ces mots. Cependant elle se remit et répliqua :

— Il a été riche, en effet ; mais il a perdu sa fortune de bonne heure.

— Dans des spéculations malheureuses , sans doute? ajoula Markett.

— Oui, dans des spéculations...

— On ne réussit pas toujours, fit-il ; mais en Amérique, quand on a échoué, on.recom-? menée. J'ai été ruiné deux fois et je suis riche aujourd'hui.

— Mon père n'a pas eu ce bonheur.

— Et alors, continua-t-il, après la mort de

2i2 UNE JOUEUSE.

M""^ de Servan, c'est vous qui êtes devenue la mère de famille et qui avez élevé votre sœur cadette, avec l'exemple de votre courage et de votre vertu.

— J'ai fait de mon mieux, dit M""' Leroy, et, si vous connaissiez comme moi ma chère Alice, vous verriez que la lâche était facile.

Enervée outre mesure, elle s'attendrissait tout en parlant, et, pour cacher son émotion, elle s'était penchée vers sa sœur et l'embrassait.

— Je connais beaucoup mademoiselle, disait Markett ému lui-même, on la voit à travers vous, madame... et il ne iaut pas vous regarder longtemps toutes deux , ni échanger avec vous beaucoup de paroles pour comprendre tout ce qu'il y a d'excellent dans votre esprit et dans votre cœur.

Louise, après un grand effort sur elle-même, s'était remise et, souriant à son hôte :

UNE JOUEUSE. ■2l:i

— Vous êtes devenu Français, inonsioui", lui dit-elle. Vous faites des compliments.

— Des compliments... Moi! Je dis ce que je pense. . . J'envie le sort de M. Leroy. J'aurais voulu élre préféré comme lui, par une femme semblable à vous... Mais ce bonheur n'est pas fait pour moi... C'est ma faute, sans doute, ajouta-t-il en souriant tristement, si je n'ai pas le don de plaire.

Il parvint à vaincre sa timidité habituelle et, se tournant vers Alice :

— N'est-ce pas votre avis, mademoiselle? demanda-t-il.

Ainsi interrogée brusquement, froissée de différentes choses dont Markett et Louise no pouvaient se rendre compte , la jeune lille oublia la situation où elle se trouvait et ré pondit avec fierté , presque avec dureté :

— Je n'ai pas d'avis à exprimer sur un pareil sujet , monsieur ; ma sœur, mieux que moi, peut vous répondre.

214 UNE JOrF.rSE.

— Alice ! fit M'"° Leroy, étonnée de cette attitude, de ces paroles ^ de la tournure que prenait la conversation.

Mais Markett s'était relevé et, aussi froid qu'il venait d'être, par extraordinaire, expansif, il disait à la jeune fille :

— J'éviterai à madame votre sœur le désagrément de me faire une réponse qui m'est connue d'avance, puisque j'ai vainement espéré, au dernier moment,. le regard, la piorole qui pouvaient me retenir... Adieu, mademoiselle, adieu, madame, je retourne en Amérique me plonger dans le tourbillon des affaires... Je me ruinerai peut-être encore, mais ce sera une distraction pour oublier le chagrin, et je ne penserai plus alors, j'espère, qu'à refaire ■ae quatrième fortune.

— Mais, monsieur. . . voulut dire M"'° Leroy, qui, cette fois, crut comprendre.

Markett l'interrompit:

— Je ne me plains de personne ici, fit-il

tristement; soyez-en sûres, je n'emporte de tous qu'un bon et cher souvenir.

Après avoir prononcé ces derniers mots d'une voix émue, attendrie, il se leva et, jetant un coup d'œil sur la pendule :

— Il est trop tard maintenant, fit-il, pour me rendre au bureau de M. Leroy. Je ne l'y trouverais plus et, du reste, je ne me sens pas disposé à m'occuper en ce moment de questions d'intérêt. Veuillez m'excuser auprès de votre mari, madame, et lui dire qu'il serait bien aimable de m'apporter à mon hôtel, lundi dans la matinée, ce qu'il devait me remettre aujourd'hui. Je lui ferai ainsi mes adieux au dernier moment, car je partirai lundi soir ou mardi au plus tard.

Comme Louise, trés-troublée depuis un instant des choses inattendues quelle venait d'entendre, ne-sachant que penser, ne sachant que dire, gardait le silence, Markett, qui se

dirigeait déjà vers la porte, s'arrêta, et, tirant un papier de sa poche :

— Voici, dit-il à M™^ Leroy, un reçu de cent mille francs signé de votre mari et qu'il m'a remis au nom de sa maison. Veuillez, madame, le lui donner de ma part.

Il tendait le reçu, et Louise n'osait le prendre. Il lui semblait qu'elle n'en avait pas le droit, que ce reçu allait lui brûler les doigts, que sa position devenait encore plus délicate si on le lui confiait.

Cependant, Markett, voyant son hésitation lui disait :

— Prenez, madame, je vous en prie ; ne faut-il pas que votre mari remette ce papier à la caisse pour toucher l'argent?... Sa signature s'y trouve seule, mais ce reçu est fait au nom de la maison et engage aussi la maison. Pour moi, je n'en ai aucun besoin. La parole de M. Georges Leroy me suffit... Adieu, madame : adieu, mademoiselle.

Elles n'osèrent ni l'une ni l'autre, par suite de sentiments divers, lui tendre la main, et il sortit en les saluant.

Dès que la porte fut refermée, M™* Leroy rejoignit vivement sa sœur, et lui dit d'une voix émue :

— Alice, as-tu compris?

La jeune fille ne répondit pas. Assise près de la cheminée, le corps en arrière, la tête appuyée contre le dossier du canapé, elle regardait fixement devant elle. Mais, dans cette altitude abandonnée, dans ce regard à demi

voilé, dans les plis de son front et le triste bourire de ses lèvres, il était facile de deviner ju'elle avait entendu Louise et qu'elle ne mulait pas lui répondre.

Cependant M"* Leroy ayant renouvelé sa |uestion : « Alice, as-tu compris ? » elle dit sèchement, sans changer d'attitude:

— Quoi?

— Mais, s'écria Louise, de toutes les paroles de M . Markett, il ressort clairement qu'il n'a pu te voir sans t'aimer. . . Il a conçu des espérances, puis il les a perdues, et c'est pour cela qu'il retourne en Amérique ,

— Tu te trompes, fit Alice, toujours impassible.

— Non, je ne me trompe pas, je ne puis pas me tromper. Souviens-toi donc des paroles qu'il m'adressait; elles sont encore gravées dans mon esprit : « J'envie le sort de M, Leroy; j'aurais voulu être préféré comme lui par une femme semblable à vous...

mais ce bonheur n'est pas fait pour moi. C'est ma faute sans doute, si je n'ai pas su plaire. »

— Eh bien, dit la jeune fille, que prouvent ces paroles?

— Que si tu l'avais aimé, il eût été heureux de l'épouser.

— Eh bien, je ne l'aime pas, voilà tout. •

— Comme tu dis cela. On pourrait croire à du dépit, delà colère.

Elle releva vivement la tête et répondit :

— Du dépit, oh! non. Puis elle murmura, sans que sa sœur pût l'entendre : de la colère, peut-être.

Louise s'était assise sur le canapé à côté d'elle et lui avait pris lamain.

— Tu ne l'aimes pas, soit, faisait-elle. Je n'ai rien à dire à cela, quoique, alors, je ne m'explique pas certaines paroles qui te sont autrefois échappées. . . Mais nous reprendrons plus tard cet entretien ; tu n'as pas de secret pour moi, j'imagine. . . En ce moment, je ne

vois qu'une chose, je ne pense qu'à une chose: M. Markelt part lundi, il réunit naLurellemenl ses fonds et attend Georges lundi dans la matinée pour recevoir de lui les cent mille francs qu'il lui a confiés... Par suite de la conversation qui vient d'avoir lieu, nous avons un sursis de quelques heures... mais de quelques heures seulement. Après-demain, notre honte éclatera, mon mari sera perdu. . . Eh bien, je te le demande , Alice , et c'est ici la mère de famille qui te parle, — ce n'est pas la sœur, j'en conviens, mais ne doit-elle pas s'effacer devant la mère? — n'aurais-tu pas dû trouver dans ton cœur une parole qui, sans nous sauver, aurait encore retardé l'heure de notre perle?

— Quelle parole? fit Alice.

— Oh! s'écria Louise en s'éloignant d'elle, je ne te comprends plus. Mais une phrase, n'importe laquelle, moins dure que tes monosyllabes... une banalité, ce que tu aurais

voulu . . . Un regret de le voir partir. Tu lui devais bien cela cependant... Il s'est montré, riiiver passé , assez empressé auprès de toi.

— Pourquoi, fit la jeune fille en se levant et d'une voix plus animée, ne lui as-tu pas dit toi-même cette phrase, ne lui as-lu pas exprimé ce regret?

— Parce que, de ma part, ces amabilités n'auraient eu aucune valeur. C'était toi qu'il voulait entendre; c'est ta voix qui l'aurait charmé ; un de tes regards qui l'eût retenu... J'espérais toujours... Je croyais que tu aurais compris mon désir... Est-ce qu'il était excessif, indéheat, dans la situation désespérée où 'nous nous trouvons... Ah! pour sauver mon mari et mes enfants, je suis capable de tout. . . Pour sauver ton frère et les petits êtres que tu dis adorer, tu pouvais bien prononcer une parole, faire un geste.

— Non , répondit-elle d'une voix ferme ,

car ce mot et ce geste que tu demandes auraient été inutiles.

— Ils nous auraient 'sauvés; je te dis qu'il t'aime.

— Je te dis qu'il ne m'aime pas.

Et elle ajouta plus bas : Ce n'est pas moi qu'il aime.

Louise l'avait entendue.

— Ce n'est pas toi, s'écria-t-elle ; qui donc alors ?

Alice, debout devant la cheminée, baissait la tète et se taisait. Louise se rapprocha de sa sœur et lui prenant les mains :

— (Jue veux-tu dire ? demanda- t-elle avec autorité.

— Non, jenedois pas parler, faisait Alice, à moitié vaincue déjà, sans force pour résister longtemps. Tu es mariée, tu es mère. Puisque tu n'a pas deviné, je ne veux pas froisser tes délicatesses, te troubler dans ton honnêteté.

— Qu'est-ce que cela signifie?... Qu'entends-tu par là?... Mon honnêteté. . . mes délicatesses. . .

Elle s'arrêta, car tout à coup elle avait cru comprendre :

— Oh! fit -elle en rougissant, que vas-tu penser?... Comment! tu crois. .» Oh! tu te trompes !

— Non, non, reprit Alice, en s'attondrissant peu à peu et la tête appuyée sur l'épaule de sa sœur, je ne me trompe pas. . . D'abord, j'en conviens, autrefois, lorsqu'il venait ici, j'avais pensé' j'avais cru que ses regards s'attachaient sur moi... et intérieurement^ j'en étais flattée... Mais, depuis, mes illu> sions se sont envolées... Ses compliments, ses éloges, son admiration étaient pour toi.

— Pour moi ! pour moi ! fil Louise, c'est impossible; je te dis que c'est impossible... Gomment ai-je pu ajouter foi un instant à tes suppositions?

— Oui, je m'y attendais bien. Tu ne veux pas admettre qu'un homme puisse, ente voyant, avoir de coupables pensées... Mais je ne suis plus une enfant, ma sœur... J'ai presque le même âge que toi, et nous avons beaucoup vécu toutes les deux, à côté de notre père... Je vois, j'observe et je sais... Il a cru d'abord que tu l'avais deviné, . . Il a espéré et il est revenu en France avec l'intention de s'y fixer. Puis, à ce dernier voyage, il a reconnu l'inutilité... la folie de sonamour, et il part, après s'être donné tout à l'heure, il le croyait du moins, la satisfaction de t'exprimer ce qu'il ressentait.

— Gomment ! c'était à moi que s'adressaient ces paroles... C'était de moi qu'il allendait un mot pour le retenir !

— Oui, oui,

— Tu es certaine de ce que tu dis?

— J'en suis certaine, fit-elle tristement. M"' Leroy hésitait encore à croire ce qu'on

lui disait. Elle s'était assise et gardait le silence, interrogeant sa mémoire, essayant de ressaisir des détails auxquels elle n'avait prêté autrefois aucune attention. Ce retour dans le passé, les souvenirs qui lui revenaient, donnèrent sans doute raison à sa sœur, car tout à coup elle se leva, et se promenant avec agitation, pâle, elle murmurait :

— Une pareille audace ! une telle insulte ! et cet homme qui vient de m'outrager, qui a osé devant ma sœur me parler de son amour et me faire comprendre son espoir, c'est celuilà devant qui je tremblais, aux pieds duquel j'ai été sur le point de me jeter... pour implorer sa pitié, pour lui demander grâce!...

Et, revenant près de la cheminée, parlant cette fois à Alice :

— Dieu soit loué, continua-t-elle, son insolence nous dégage de tous ménagements, de toute humiliation envers lui... Non, je ne laisserai pas cet homme déshonorer mon

mari, déshonorer mes enfants... Sonargent... Eh bien! on le hiï rendra... mais nous avons maintenant tout le temps que nous voudrons pour le lui rendre.

— Que veux -tu dire? demanda M"^ de Servan ,

— Comment ! tu ne me comprends pas ?

fit-elle, plus exaltée encore par tout ce qu'elle avait dit. Tu ne comprends pas? Ce reçu qu'il vient de me remettre pour Georges, c'est la seule arme qu'il ait contre nous, la seule preuve... Ce morceau de papier brûlé, anéanti, il ne reste plus rien... plus rien qui nous accuse.

— Oh ! ma sœur, dit Alice.

— Quoi? que crains-tu?... Penses-lu que je veuille le voler? Nous le payerons. . je te le répète... mais nous ne serons pas à sa merci .

La jeune fille la rejoignit et, lui appuyant

LAE JOUEUSE. «27

la main sur le bras, elle lui dit d'une voix calme :

— Non, ma sœur, tu n'as pas le droit de faire cela.

— Hein? tu dis? fit Louise, comme réveillée en sursaut au milieu d'un songe.

— Je dis que ton mari te blâmerait et qu'il ne consentirait pas.

— Ah! ïît-el!e... tu crois?

Elle réfléchit un instant , puis elle s'écria :

— C'est vrai, c'est vrai, j'étais folle! Et, se jetant dans les bras de sa sœur : Merci, ajouta-t-elle, merci... de m'avoir rendue à moi-même... de m'avoir rappelée â la raison

Lorsque Georges Leroy rentra chez lui, on lui apprit que M. Markett , renonçant à le trouver à son bureau , avait accordé un nouveau sursis de vingt-quatre heures.

Louise ne crut pas devoir parler du tour qu'avait pris la conversation, des idées d'Alice, des soupçons que l'attitude, le langage de Markett permettaient de concevoir. Quel changement, du reste, dans leur situation à tous trois, pouvait amener la découverte qu'on venait de faire? Le créancier disparaissaitil parce qu'il s'était révélé sous un nouveau jour? Dans un premier mouvement d'indigna-

lion, M''^ Leroy avait pu songer à déchirer le reçu des cent mille francs, à essayer d'affranchir son mari de toute obligation envers celui qui voulait le trahir. Mais elle rougissait maintenant d'une pensée indigne d'elle, que le trouble de son àme, la fièvre qui ne la quittait plus pouvaient seuls excuser. Elle comprenait, au contraire, que la situation de Georges vis-à-vis de son créancier était plus délicate , plus terrible , qu'il fallait rendre à tout prix le dépôt confié et que Markelt, déçu dans ses espérances, blessé de l'indifférence dédaigneuse qu'on lui avait montrée, serait intraitable et se vengerait durement.

Louise, du reste, n'était pas encore convaincue qu'Alice ne faisait pas erreur. L'honnéle femme se révoltait à l'idée qu'elle pût être aimée par un autre que par son mari, qu'une personne sympathique jusque-là et estimée eût de criminelles pensées. Elle

évoquait ses souvenirs, essayait de se rappeler ses entretiens précédents avec Markett, pour se persuader qu'il était toujours l'homme loyal d'autrefois. Il aimait, on ne pouvait en douter; mais c'était Alice qui devait l'avoir séduit par sa jeunesse, sa grâce, son charme souverain, et sans doute aussi parce qu'il s'était aperçu de la sympathie qu'elle ressentait pour lui.

Alors, se disait-elle, flottante, indécise, pourquoi ne s'est-il pas clairement expliqué? Pourquoi toutes ces phrases ambiguës, ces déclarations indirectes? Quelle fausse honte l'empêchait de demander franchement la main d'une jeune fille en âge de se marier, libre de sa personne et de son cœur?... Puis, Alice se serait -elle ainsi méprise sur les sentiments de Markett? Désireuse d'être remarquée par lui, tentée, par conséquent, de s'attribuer ses compliments, elle devait avoir de sérieux motifs pour croire qu'ils étaient

' adressés à une autre personne. Elle n'étnit plus une enfant , suivant son propre aveu ; elle avait vécu sinon de sa propre vie , du moins de la vie des autres ; elle était intelligente et fine, et elle aurait lu depuis longtemps dans le cœur de Markelt si ce cœur lui avait appartenu. Et, pourtant, nonseulement elle se disait certaine de n'être pas aimée, mais elle paraissait persuadée qu'on en aimait une autre, une autre à laquelle on n'aurait jamais dû songer. Pour juger aussi mal l'homme de son choix, pour lui prèler des projets inavouables, elle devait avoir acquis une certitude, réuni des preuves qu'elle n'osait faire connaître.

De raisonnement en raisonnement, et malgré toutes ses résistances, Louise Leroy étai amenée à partager peu à peu les conviction: d'à sa sœur. N'aVait-elle pas sous les yeux dflins le monde où l'appelaient ses relations des exemples trop fameux d'amours inspirées

par des femmes mariées? Ne savait-elle pas que les jeunes gens d'aujourd'hui se réfugient dans le mariage en désespoir de cause et chassent le plus longtemps possible sur les domaines d'autrui? Elle-même n'était-elle pas' forcée de s'avouer que, malgré sa réserve, sa réputation d'honnêteté bien établie, l'amour légitime qu'on lui savait au cœur, elle n'avait pas été toujours à l'abri de regards trop significatifs, de déclarations à peine voilées?

Une jolie femme, — et elle était bien forcée de croire à cette beauté que son mari chantait sur tous les tons et que son miroir, comme un écho, chantait aussi, — une jolie femme, disons-nous, ne se mêle jamais au monde parisien, aux fêtes qu'il donne, sans qu'un audacieux ou un fat n'essaie de lui témoigner son admiration intéressée. Par un regard sévère, la femme honnête éteint aussitôt les œillades incendiaires; d'un mot, elle arrête une déclaration préparée avec soin et coupe

la parole au plus éloquent. Mais ses rigueurs et sa vertu ne lui défendent, pas de se souvenir des attaques dont elle a été l'objet et qui l'ont le plus indignée. Le temps a calmé sa première irritation , elle éprouve une indulgence rétrospective pour les discours murmurés à son oreille et pour les audacieux qui les ont prononcés. Elle les appelait autrefois des insolents ; elle est tentée aujourd'hui de les prendre simplement pour des fous , ayant des lueurs de raison. Elle les excuse, arrive à les comprendre et leur sait gré de la jouissance qu'ils lui procurent maintenant , quand elle se dit : « Malgré leur éloquence, je suis restée une honnête femme. » Toutes ces voix qui n'ont pu la séduire, elle les entend aussi parfois aux heures d'oisiveté ; elles se mêlent, elles font leur partie dans un chœur lointain qui, piano, en sourdine, lui rappellent ses succès et célèbrent sa gloire. Dans l'hymne d'amour composé en

riionneur de Loaise, la voix de Markelt s'élait peut-être confondu^ avec les au 1res voix. Mais M""* Leroy ne l'avait point remarquée ; elle ne se rappelait pas l'époque où celui qu'on disait amoureux d'elle, avant de s'asseoir au milieu des concertants, chantait son grand air. Le solo de Markett n'était point parvenu aux oreilles de Louise, et il avait fallu qu'Alice lui en parlât pour qu'elle fit un appel à sa mémoire. Maintenant, à force d'efforts, elle en arrivait à se souvenir de quelques phrases musicales et elle reconnaissait qu'en effet elles avaient pu être dites à son intention.

La soirée du samedi se passa tout entière à rêver de la sorte, sans que M°" Leroy perdit un instant de vue ses autres préoccupations, sans qu'elle oubliât le péril qui la menaçait. En effet, celui dont elle s'occupait ne pcrsonnifiait-ilpas ce péril, el n'y avait-il pas un intérêt évident à connaître au juste ses

UXt; JOUEUSE. 235

sentiments, à être fixée sur ses desseins? Louise avait toute liberté de s'interroger et d'essayer de s'éclairer : Alice s'était relirée dans sa chambre et Georges dans son ealânet de travail, pour mettre ordre à ses affaires à la veille d'une échéance terrible, d'une lutte qui allait décider de son avenir.

A quoi leur aurait-il servi de vivre en commun et de se communiquer leurs pensées, comme ils l'avaient fait les jours précédents? Ne s'étaient-ils pas tout dit? Toutes leurs espérances n'étaient -elles pas mortes?

Le dimanche seulement, dans la matinée, ils se réunirent tous les trois pour se concerter sur ce qu'il convenait de faire le lendemain. M. Markett alfcndait, le lundi avant midi, Georges Leroy. Celui-ci se rendrait- il auprès de son créancier pour lui dire : « Je ne vous apporte pas la somme sur laquelle vous comptiez, et je suis à votre merci ? » C'était une démarche des plus pénibles que

Louise n'osait exiger de son mari. Elle ne se dissimulait pas que, par suite de l'innocence de Georges, cette entrevue pouvait avoir les plus tristes conséquences. Un coupable qui se décide à faire l'aveu de sa faute ou de son crime baisse la tète, s'incline et prend son parti de recevoir en silence les reproches qu'il mérite, de subir tous les outrages. Mais l'innocent, malgré le calme qu'il s'est promis de garder, l'humilité que sa situation d'accusé commande, peut tout à coup se redresser, se révolter, rendre injure pour injure. Aussi, après mûr examen et de longues délibérations , fut-il décidé que Georges , au lieu d'aller le lendemain chez Markett, lui écrirait comme il en avait eu l'intention. Mais celte lettre devait être beaucoup plus explicite que la première, celle que Louise avait surprise. Les deux sœurs exigèrent que Georges dit les faits absolument comme ils s'étaient passés. Elles ne voulurent pas ac-

UNE JOUEUSE. 2.n

cepter son dévouement et le contraignirent, malgré ses résistances, à nommer le coupable. Elles ne se reconnaissaient point le droit de le laisser supporter le poids de la faute et se mettre aux lieu et place de leur père. Hélas! elles ne se dissimulaient pas que M. Marketl serait tenté de prendre leur récit pour une fable, se refuserait à faire intervenir M. de Servan dans le débat, ne s'en prendrait au'au dépositaire de son argent... et dès lors tout était à craindre : l'Américain, dans un premier mouvement de colère, pouvait se rendre chez M. X..., l'agent de change, et lui demander s'il comptait couvrir son employé et payer pour lui.

Cependant, malgré les craintes que lui inspirait sa lettre , Georges Leroy, retiré dans son cabinet de travail , écrivait sous l'inspiration et presque sous la dictée de sa femme et de sa sœur, lorsqu'un coup de sonnetlo retentit dans l'appartement. Ils se regardèrent

étonnés, presque effrayés. Dans certaines situations, les choses les plus simples d'opcli^ naire acquièrent une grande importaace , l'esprit est en éveil et on se croit toujours en péril. Qui pouvait venir les voir un dimanche, lorsque, certains de n'être pas dérangés, ils n'avaient même pas songé à défendre leur porte ?

C'était pourtant une visite : quelques mots s'échangèrent dans l'antichambre , puis la poi'le du salon s'ouvrit et le domestique^ se dirigeant vers le cabinet de travail, en souleva la portière pour prévenir M'"* Leroy qu'on la demandait.

— Qui donc?' fit-elle.

— M""* X..., répondit le domestique.

M™* X...! La femme de l'agent, de- change dont Georges était le principal employé ! Que venait-elle faire chez eux? Elle échangeait durant l'hiver quelques rares visites avec M""" Leroy, daaa la semaine, au jour de ré-

^ ceplion, mais elle n'était jamais venue la voir ainsi à l'improviste. Savait-elle donc déjà quelque chose? M. Markett avait-il parlé? Georges avait-il commis quelque imprudence, et était -elle envoyée par j\I. X..., mis en éveil, pour étudier les physionomies, se rendre compte de la situation ?

M"'' Leroy ne pouvait se dispenser de la recevoir; elle laissa son mari et sa sœur dans le cabinet de travail, et passa dans le salon.

— Chère madame, dit aussitôt M"^ X..., en [prenant place sur u'i canapé aux eûtes de

yiO UNE JOUEUSE.

Louise Leroy, je m'excuse de vous troubler ainsi un dimanche et sans que vous m'attendiez. Mais nous avons toutes les deux le même jour de réception, et comme je vous dois une visite depuis longtemps, je suis venue à tout hasard.

— Vous avez parfaitement fait, madame, dit Louise, et je vous remercie de cette bonne pensée.

— Je tenais beaucoup, reprit M'"" X..., à vous dire le succès que vous avez obtenu à ma dernière soirée. Sans flatterie, vous avez conquis tous les suffrages.

— Qu'ai-je donc fait pour cela?

— Vous n'avez eu qu'à paraître, et on vous a trouvée charmante.

— On s'est montré beaucoup trop indulgent, madame, et vous êtes surtout trop gracieuse pour moi.

Elle garda le silence, attendant que M"* X... abordât un autre sujet. Elle devinait que la

L'NK JOUI-:USE. 241

lemme de l'agent de change n'était pas venue seulement pour lui adresser ces banalités. Elle ne se trompait pas; M"* X... reprit aussitôt :

— Il ne vous suffit pas, du reste, d'avoir des succès de jolie femme et de femme d'esprit , on se plaît à vous décerner d'autres éloges pour d'autres mérites.

— Vraiment! Lesquels ? demanda Louise en pâlissant.

— On prétend que vous jouez comme un ange, ou, si vous aimez mieux, comme un homme, avec un sang-froid à toute épreuve, dans le gain et dans la perte. . . Oh! ne vous défendez pas; on connaît vos exploits, un peu par le Journal de Nice, qui donne seulement vos initiales , et beaucoup par notre ami Dorliac. Il est venu dîner hier avec nous, à son retour de Monte-Carlo, où il n'est reslé que vingt-quatre heures, et nous savons qu'il a eu le plaisir de vous rencontrer là bas,

— En effet, fit Louise d'une voix ferme, en dominant son émotion, je suis allée passer quelques instants avec mon père dont, je n'avais pas de nouvelles et que je croyais malade.

— Vous lui avez surtout fait visite dans la maison de jeu.

— Hélas! il le fallait bien, il ne la quitte pas.

— Quoi! vous n'avez pas eu assez d'empire sur lui pour l'entraîner à son hôtel?

— J'ai essayé, je n'ai pu y parvenir.

— Et vous avez poussé la piété filiale jusqu'à jousr vous-même pour lui tenir compai,mie?

— Oh! je n'ai pas joué pour mon compte, madame, croyez-le bien, jai joué pour le sien. Tout le monde le savait.

— C'est-à-dire que M. Dorliac le .gavait, parce que vous le lui aviez dit et qu'il connaît la passion de votre père. Mais toutes les per

sonnes présentes à Monte-Carlo ont pu croire, ma chère enfant, laissez-moi vous appeler ainsi, mon âge comparé au vôtre m'y autorise, toutes les personnes, dis-je, qui vous ont vue assise à la table de roulette, ont pu croire que vous y risquiez A'otre argent.

— C'est vrai , fit Louise ; mais vous ne savez peut-être pas, madame, vous qui n'êtes jamais allée dans ces mauvais lieux, ajouta-telle en souriant, que les femmes y sont nombreuses, presque en majorité.

— Comme spectatrices, comme curieuses, oui; mais, comme joueuses. . . permettez-moi de vous dire que vous exagérez. Les femmes du monde s'abstiennent généralement ou se contentent de hasarder quelques louis. Vous, au contraire, vous jouiez, m'a dit M. Dorliac, le maximum à tous les coups ; vous excitiez l'admiration de la galerie et, lorsque vous avez été sur le point de faire sauter la banque, on vous a- même applaudie.

— Celait mon père qu'on applaudissait, puisque je jouais d'après ses instructions, comme j'ai eu le plaisir de vous le dire.

— D'accord ; mais je vous ai répondu qu'on ne le savait pas.

— M. Dorliac aurait dû le faire savoir.

— Oh! que lui reprochez-vous là? On ne va pas trouver, cent, deux cents, trois cents personnes, l'une après l'autre, pour leur apprendre que cette belle joueuse qu'elles admirent n'est qu'une comparse ; que son père est derrière elle, qu'il lui donne la réplique et tire la ficelle. Du reste, plusieurs spectateurs, je ne parle plu3 de M. Dorliac, s'empressa d'ajouter Madame X. . ., pour ne pas compromettre davantage l'ami de son mari, se sont demandé si vous ne jouiez pas vi-aiment pour votre compte. Il paraît que

[Lielqu'un vous a donné le conseil de vous arrêter et que vous avez répondu : « Non, non, il me faut cent mille francs. » •

— On a certainement mal entendu, madame, ou mal interprété mes paroles. . . Puis, vous l'avouerai-je, je ne savais pas bien ce que je faisais, j'avais un peu perdu la tête ; le jeu donne la fièvre, et j'ai pu, en effet, commettre quelque imprudence.

— Eh bien, ma chère enfant, c'est tout ce que je voulais vous faire avouer, persuadée qu'avec un jugement comme le vôtre, vous ne commettrez plus des imprudences de cette sorte. Excusez mes paroles et pardonnez-moi l'affectueuse morale que je me suis permise en faveur de l'intention qui me guide. Mon mari s'est ému du petit rapport qu'on lui a fait sur votre compte. M. Georges Leroy occupe chez lui une position importante ; il serait regrettable, vous le pensez comme moi, qu'on pût le soupçonner de risquer au jeu de grosses sommes, et vous savez qu'un mari est l'éditeur responsable des faits et gestes de sa femme; si elle joue, c'est lui qu'oiL-

accuse de jouer. M. X... voulait adresser quelques observations, à ce sujet, à M. Leroy; e l'ai prié de se tenir tranquille. Mais je lui ai promis de vous voir, de causer avec vous et de vous demander de ne plus vous laisser compromettre en public par votre père. Cette petite... aventure restera donc entre nous deux. Mon mari paraîtra l'ignorer, et en faveur du motif, je le répète, vous me pardonnerez l'indiscrétion que je viens de commettre.

En prononçant ces derniers mots , elle .tendit affectueusement la main à M"* Leroy, qui lui tendit à son tour une main glacée, dont le sang s'était retiré depuis un instant pour se porter au cœur.

La pauvre femme comprenait que l'affaire, pour avoir été présentée d'une façon toute gracieuse, n'en avait pas moins une grande importance. L'éveil était donné maintenant, et si le lendemain M. Markett, sans même

UNE JOUEUSE. 2/j7

porter une plainte, disait un seul mot, tout se découvrait aussitôt, et le bruit se répandait que M"^ Leroy avait joué, non pas pour le compte de son père, mais pour le compl« de son mari, dépositaire infidèle. La situation se compliquait des efforts mêmes qu'on avait t'ails pour la dénouer.

Mais, en ce moment, Louise Leroy devait cacher ses anxiétés et sourire à sa visiteuse. Elle y parvint, et ce fut même avec enjouement, presque avec gaieté, qu'elle s'entretint ensuite de son court voyage. M™* X..., après avoir rempli le mandat officiel dont elle s'était chargée, ne voulait pas que M"* Leroy restât sous l'impression de son sermon, et, redevenant femme du monde après avoir été femme d'agent de change, elle interrogeait Louise sur les diverses péripéties de son excursion dans les domaines de M. Blanc, et riait avec elle de ses aventures.

On vint à parler de M. de Céry, le com-

pagnon de Dorliac à Monte-Carlo, et ce nom

rappelant à M""^ X un récent souvenir,

elle se mit en devoir d'apprendre à M""' Leroy certaine anecdote qui devait frapper puissamment l'imagination de la jeune femme et lui ouvrir des horizons nouveaux.

— L'histoire que je vais vous raconter et qui se termine fort tragiquement, commença M™* X..., est un peu vive à ses débuts; aussi me dois-je à moi-même de vous déclarer que je ne la tiens pas directement de M. de Céry. C'est mon mari qui me l'a dite hier soir, et

je VOUS la rapporte parce que nous sommes entre femmes et qu'aucun étranger ne nous écoule.

— Je puis tout entendre, madame, lorsque c'est vous qui parlez , répliqua Louise Leroy.

Elle ne se doutait pas alors de l'importance qu'aurait pour elle ce récit et, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait, elle eût désiré certainement ne pas être contrainte de l'écouter. Mais elle s'était juré que sa visiteuse ne s'apercevrait pas de ses préoccupalions.

— M. de Géry, reprit M"" X..., n'a jamais éprouvé, dit-on, d'amour sérieux ; mais l'amour-caprice, suivant l'expression consa:rée, lui est familier. La vue de toute jolie femme allume un incendie dans son cœur — incendie léger qui s'éteint dès que l'objet de son enthousiasme s'est laissé admirer de près — mais, avant l'extinction des feux, de Céry ne vit plus,

ne songe qu'au moyen d'en arriver à ses fins, et, pour brusquer le dénouement, est prêt à tous les sacrifices. Ces caprices répétés, suivis de sacrifices non moins nombreux , grèvent fort son budget , et s'il taille tant de banques à son cercle, si vous l'avez rencontré à Monte-Carlo, c'est qu'il essaye , grâce au Jeu, de combler ses déficits. Vous voyez ■que mon récit suit une , pente glissante ; prenez-vous-en à mon mari, ({ui me raconte vraiment des choses impossibles.

— Jusqu'à présent, fit M""* Leroy en ébauchant un sourire, je ne suis pas trop effrayée. (Veuillez donc continuer.

I — Je continue. M. de Géry passait, il y a îrois mois environ , vers quatre heures de Taprès-midi, dans la rue Vivienne, lorsqu'il îperçut devant lui une taille élégante, un dos fcomme il les aime — comment les aime-t-il? en ne me l'a pas dit, — des cheveux blonds folâtrant sur une nuque blanche et des petits

UNE JÛUi:USE. 251

pieds, de tout petite pieds, trottinant à ravir... II s'enthousiasme, naturellement — c'est une maladie — et il n'a plus qu'une pensée : voir la propriétaire des épaules, des cheveux et des petits pieds. Il ne tarde pas à la dépasser et se retourne sournoisement, — nous savons toutes comment cela se pratique... Alors l'enthousiasme est à son comble. Vue de dos, l'inconnue promettait ; de face, elle tient tout ce qu'elle a promis : les yeux sont magnétiques, le nez se retrousse avec grâce, la bouche est appétissante et un joli teint ensoleille ce visage.

M. de Céry continue à. marcher devant sa belle. Il prétend que le meilleur moyen de suivre une femme est de la précéder, et que sans se retourner, il se rend compte du moment précis où elle s'arrête.

Au coin de la rue Neuve -des -Petits - Champs, il s'aperçoit que l'inconnue, n'emboile plus son pas; il fait alors volte-face et

la voit se diriger vers la rue Richelieu, Cette fois, comme les passants sont nombreux, il a peur de la perdre et marche sur le trottoir opposé à celui qu'elle a pris.

Tout en marchant, il fait ses réflexions : à quelle classe de la société peut bien appar- 1enir cette jolie personne? Ce n'est pas une femme du monde : sans manquer de distinction, elle n'a pas ce cachet, ce je ne sais quoi qui, paraît-il, nous distingue dans la foule. Ce n'est pas davantage une... comment dirais- je? une belle-petite, suivant la dernière dénomination... Ses allures, la simplicité de sa mise, l'honnêteté de son visage n'autorisent aucun mauvais soupçon. Elle doit, pense M. de Géry, appartenir à une classe d'artisans, être la femme de quelque petit employé de bureau , n'avoir que de faibles ressources et dépenser plus que ses revenus, car elle porte des gants à plusieurs boutons, le chapeau ne manque pas d'élégance, le jupon

est immaculé et les bottines sortent de chex une bonne faiseuse . D'après mon mari , M. de Géry a un tact inouï pour analyser une icmme, discerner ses mérites et la classer immédiatement comme il convient.

— J'ai entendu parler de son talent, fit M""' Leroy pour dire quelque chose.

— Cette fois encore, continua M""' X..., il ne s'était pas trompé. L'inconnue, qui ne parait pas se douter qu'elle est suivie, disparaît bientôt sous une porte cochère de la rue Sainte-Anne. Va-t-elle faire une simple stalicia ou bien est-elle rendue à domicile? Telle ei?t la question que se pose immédiatement notie ami et qu'il ne tarde pas à résoudre, car avec son expérience d'homme qui suit les femmes, il excelle à faire parler un concierge.

Au bout de cinq minutes, il sait que ladame demeure dans la maison et qu'elle est la lemme du principal garçon de recelte

254 UNt: JOUEUSE.

d'une maison de banque importante. Il apprend aussi que sa réputation est sans tache, qu'elle passe ses soirées avec son mari et qu'elle sort seulement dans la journée, lorsqu'elle a vaqué aux soins de son modeste ménage. Ces détails, loin de refroidir M. de Céry, l'enflamment au contraire de plus belle. Il entrevoit la possibilité d'arriver jusqu'à cette jeune femme, trop jolie pour sa situation de fortune. Il se dit qu'elle doit souffrir de sa position et désirer la changer, du moins l'améliorer. Enfin, il espère triompher, grâce à ses moyens ordinaires de séduction : les billets de banque,

— C'est un triste argument, fit observer M°* Leroy.

— Je suis absolument de votre avis, chère madame, mais je raconte simplement, je ne juge pas, de peur d'être trop sévère. Faut-il continuer?

— Je vous en prie.

— Le lendemain de cette première rencontre, M. de Géry montait la garde devant la maison de la dame. Il la voit bientôt sortir, il la suit comme la veille et reconnaît avec satisfaction qu'après avoir traversé le Palais - Royal et la rue de Rivoli, elle se dirige, par la cour du Louvre, de Vautre côté de la Seine. Il se sent plus à son aise pour l'aborder dans ce grand espace où les passants sont clairsemés.

— Comment ! fit M™* Leroy, il va se permettre de parler à celte femme qu'il ne connaît pas?

— Gela se fait, paraît-il, ma chère enfant; certains hommes ont toutes les audaces. Dans nos salons , ils nous entourent de respects , ils nous encensent tellement qu'on serait tenté de les prendre pour des enfants de chœur, mais lorsqu'ils nous ont quittées, ils se débarrassent de leur encensoir et le gentleman le plus correct devient souvent un raal-appris.

S'iG UNE JOUEUSE.

Bref, dans la cour du Louvre , il aborde brusquement, le chapeau à la main du reste, son inconnue.

— Et que lui dit-il, mon Dieu?

— Ah! vous m'en demandez trop : mon mari a eu des rélicences... heureusement. Il lui dit, — c'est facile à deviner, — qu'elle est jolie, belle, adorable; qu'il est amoureux d'elle.

— Déjà!

— L'amour-caprice est destiné à mourir si vite qu'il a la faculté de naître et de grandir en un clin d'œil.

— Et quelle réponse la malheureuse a-t-elle l'aile à cette déclaration... précipitée?

— Aucune. Elle a baissé les yeux, rougi et continué sa marche.

— Et M. de Céry a osé la suivre encore?

— Certainement; il était dans son rôle, puisque c'est sa manie à... cet homme, fit M"" X... en riant, de suivre les femmes.

LNK JOUEUSE. -'57

puisqu'il n'a pas d'autre occupation, ci nul ru plaisir... Mais, maintenant, il suivait côIlî a côte, — sa seconde manière, — il parlait «.:. marchant, et continuait à débiter ses peuis madrigaux.

— El on lui répondait?

— Non pas; toujours le même silence, la même réserve. Aussi son enlhousiasmc n'a vait-il plus de bornes, car sans rechercher les difticultés, il ne les déteste pas; elles l'irritent, le passionnent. Puis, il voyait de près son idole; mille détails inaperçus jusque-la le ravissaient. Enfin, sur le pont des Sainls-Pères, M. de Céry, intimidé peut-être à la vue di! grave Institut, interrompit sa conversation et sa poursuite. Il avait dit tout ce qu'il voulait dire, trouvait inutile de se compromellru plus longtemps, et se confiait à l'avenir.

— L'avenir! fit M"* Leroy, je ne comprends pas bien. Quelle espérance pouvait-il enipur-

ter, puisqu'on ne lui avait pas répondu et qu'on ne le connaissait pas?

— Ohl il s'était fait connaître : il avait répété à plusieurs reprises son nom et donné son adresse bien précise, en ajoutant qu'il était et qu'il serait toujours aux ordres de la jpune femme, qu'il lui rendrait avec bonheur un service quel qu'il fût, qu'elle pouvait disposer de lui en toutes circonstances. « Elle fait la muette, mais elle n'est certainement pas sourde, » se disait M. de Céry en s'éloignant.

— J'espère cpi'il s'est trompé?

— Nullement; on l'avait entendu, on avait retenu son adresse... vous allez bien voir. Mais, ici, nous entrons dans le drame.

Plusieurs mois se passèrent , continua M"'*X..., sans que la femme du garçon de recette donnât de ses nouvelles. M, de Céry, pour la retromer, s'en rapportait au temps, qui finit par avoir raison de quelques vertus chancelantes, et, en attendant l'instant fortuné, se livrait à de nouveaux enthousiasmes. Ses enthousiasmes de l'hiver dernier ont été si fréquents et si onéreux qu'il est parti , vous le savez, pour Monte-Carlo, en compagnie de M. Dorliac et avec l'espoir de rétablir ses finances. Après avoir perdu le premier soir, il a pu se rattraper le lendemain, gagner même

quelques mille francs, et, craignant d'être obligé de les rendre a l'administration des jeux , il est rentré précipitamment à Paris vendredi soir. Hier matin , il venait de se lever et de terminer sa toilette, lorsque son domestique l'avertit qu'une dame insistait pour le voir.

— Quelle espèce de dame ? demande M. de €éry.

— Je ne sais pas trop, monsieur; elle est couverte d'un manteau et porte un voile épais.

— Tiens, tiens, pense notre ami, un voile pour le visage, un manteau pour cacher la taille, quel myslère ! Décidément, j'ai bien fait de revenir.

Il donne l'ordre d'introduire l'inconnue tlans le petit salon, une pièce des plus coquettes, paraît-il , toute capitonnée de salin de Chine , avec des tapis épais, des divans, des fleurs sur la cheminée, quelque chose de

UNE JOUEUSE. -ul

voluptueux au possible, affirme mon mari, dont le re^iard brille lorsqu'il décrit ce boudoir... Ah! ma chère petite, on ne peut se fier même aux hommes les plus sages!... excepté au vôtre, bien entendu, c'est un saint.

Quelques minutes après, M. de Gcry rejoint la dame et la reconnaît immédiatement, malgré son voile et le manteau qui la couvre... Vous l'avez reconnue aussi ; c'est l'habitante de la rue Saint-Anne... Elle est plus jolie que jamais, mais un peu pâle et toute tremblante. On ne peut s'y tromper : elle n'a pas l'habitude de semblables visites, de telles démarches. Elle se remet cependant, et dit à M. do Céry, bas, très-bas, en s'arrélant à chaque mot:

— Vous m'avez affirmé, il y a quelques mois, monsieur, que, si je venais, chez vous, vous demander un service, vous me le rendriez... Me voici, j'ai besoin de trois mille francs... voulez- vous me les donner?

Ces paroles ne pouvaient pas beaucoup surprendre celui qui les entendait ; ce n'était pas la première l'ois qu'il voyait une vertu farouche faire amende... j'allais dire honorable, M. de Géry, qui connaît trop le prix du temps pour s'adresser aux femmes honnêtes et aux femmes du monde, plante ainsi des jalons de-ci de-là, au milieu du demi-monde et de la petite bourgeoisie parisienne et il est bien rare qu'il ne les retrouve pas. Les jalons, à la suite de quelque naufrage, emportés par un courant irrésistible , viennent en général, comme autant d'épaves, se réfugier dans le port qu'il leur a indiqué. Mais ce qui l'étonnait, ce qui l'avait sérieusement frappé , c'étaient la physionomie, la voix de sa visiteuse. Elle paraissait vraiment souffrir de la démarche qu'elle tentait : avant de s'y décider, un terrible combat avait dû se livrer en elle.

Notre ami est, je l'avoue, léger, trop léger; il a sur les femmes des idées subversives;

ses mœurs... ne les qualilions pas; mais il passe pour jouir de réelles qualités : on le dit généreux , toujours prêt à rendre service , sans demander la réciprocité, prodigue de sa fortune comme il l'est de son cœur. Il jette l'or à... toute venante, lorsqu'il s'agit d'un caprice, mais il le jette aussi à tout venant qui s'adresse à lui et paraît digne d'intérêt. Sa première pensée fut donc de se dire qu'il fallait peut-être oublier la beauté de sa visiteuse pour étudier le cœur, qui paraissait fort souffrant ; qu'il était question, en ce moment, non pas de satisfaire une fantaisie, mais de soulager une infortune. Il prit affectueusement les mains de la jeune femme, et, lui parlant avec bonté, tint à peu près ce discours :

— Je vous connais à peine, et cependant vous m'inspirez une réelle sympathie. Que vous est-il arrivé? Pourquoi vous décidez-vous ainsi, au bout de plusieurs mois, à venir me

■demander un service? Je suis prêt à vous le rendre, car je n'ai qu'une parole, et je veux aussi, en vous le rendant, oublier que vous -êtes adorable et que je vous adore ; mais confiez-moi vos peines. Dites-moi à quel usage vous destinez la somme désirée.

Au lieu de répondre franchement à ,ces affectueuses questions, la jeune femme garda le silence , comme elle l'avait gardé autrefois dans la cour du Louvre. Rien ne put la décider à s'expliquer, à confier son secret.

— J'ai besoin de trois mille francs, tout de .suite, répétait-elle, et je ne puis rien dire de plus.

Ses vives couleurs, qui avaient séduit autrefois M. de Géry, lui étaient revenues ; ses 'yeux avaient un éclat surprenant; à travers 'ses lèvres rouges, qu'elle daignait maintenant desserrer, étincelaient des dents superbes. Elle était séduisante au possible, et l'enthou-

^:iasnie de M. de Céry, un instant refoulé, revenait plus vif, plus ardent.

Et, pour mettre sa conscience en repos, pour que celle-ci n'eût rien à lui reprocher et lui laissât ses coudées franches, il en arrivait à se dire que la dame n'était peut-être pas aussi émue qu'elle paraissait l'être, que sa démarche ne lui avait pas coûté tant d'efforts, qu'elle destinait sans doute les trois mille francs sollicités à l'achat d'un bijou ou d'une toilette. Pour une femme autrefois sévère, ajoutait-il encore, elle a retenu bien facilement mon nom et mon adresse, et si la nécessité seulement la pousse aujourd'hui à mal faire, si elle n'y a pas songé jusqu'alors, elle est douée vraiment d'une excellenle mémoire.

Les fleurs des jardinières répandaient dans le boudoir des parfums enivrants; les rideaux, à moitié fermés, laissaient la pièce dans une demi-obscurité; la jeune femme, toujours as-

2i36 UNE JOUEUSE.

sise et résignée... Bon! s'écria M""" X..., on dirait que j'écris un roman. Mais je m'arrête à temps. . . ce que les romanciers ne savent pas toujours faire.

Une heure après, la femme du garçon de recelte quittait M. de Ccry. Il resta quelques instants chez lui , rêveur, un peu nuageux, sans trop savoir pourquoi, car, à tout prendre, sa nouvelle conquête ne lui laissait aucune désillusion. Il devait être , aussi , satisfait d'avoir retrouvé un de ses jalons, si habilement plantés , et de pouvoir constater, une fois de plus , ringéniosilé de son petit système .

Bientôt, cependant, il se souvint qu'il avait un rendez-vous, sous le péristyle de la Bourse, avec Dorliac, son compagnon de voyage. Il sortit, traversa les boulevards, et, au lieu de remonter jusqu'à la rue Vivienne pour gagner la Bourse, il prit machinalement la rue de Grammont... Je dis : machinalement, et j'ai

tort : M. de Céry a reconnu que, l'esprit encore plein du souvenir de sa belle visiteuse, il avait eu l'idée de jeter un covip d'œil sur la maison qu'elle habitait.

Il prend donc la rae de Grammont, débouche dans la rue Saint-Anne, y fait quelques pas, mais bientôt il ne peut plus avancer ; la circulation est interrompue. Cent personnes sont réunies au milieu de la rue ; elles parlent avec animation, elles paraissent émues, agitées. Il est évident qu'un grave accident vient d'avoir lieu dans ce coin de Paris, qu'un crime peut-être s'y est commis.

M. de Céry pénètre dans un groupe, s'informe, interroge. Il n'obtient d'abord aucune réponse : il s'est adressé à des nouveaux venus , ignorants comme lui , et qui regardent... de confiance les fenêtres d'une des maisons de la rue. En attendant des informations plus précises, M. de Céry regarde aussi et croit reconnaître cette croisée du qua-

trième étage, sur laquelle tous les yeux sont fixés. . . Oui, il ne se trompe pas : c'est bien là qu'elle habite! Il y a quatre mois, lorsqu'il venait de prendre ses renseignements auprès 'lu concierge et qu'il allait s'éloigner, elle est apparue à la fenêtre. Dès qu'elle l'a reconnu elle s'est retirée précipitamment.

Qu'est-il donc arrivé? Pourquoi ce quatrième étage est-il l'objet d'une si vive attention? Il s'informe encore, il pénètre plus avant dans la foule , et il apprend qu'un garçon de recette, au moment où le commissaire do police du quartier se disposait à l'arrêter, s'est jeté par une croisée et est mort sur le coup.

M. de Céry restait atterré : ce garçon de recelte ne pouvait être que le mari de la jeune femme, sa visiteuse du matin. Mais il n'osait [)lus interroger ses voisins : depuis un instant il se sentait mêlé au drame qui venait de se passer; il se disait qu'il y avait joue un rôle, effacé peut-être aux yeux des spectateurs, important au point de vue de l'action. Et, tandis que sa bouche était muette, son regard se fixait obstinément, avec épouvante, sur les croisées du quatrième étage. 11 lui semblait qu'elles allaient brusquement s'ouvrir pour laisser apparaître la femme du

■270 L'NE JOUEL'SE.

garçon de recette. Elle le reconnaîtrait dans la foule , lui jetterait quelque terrible reproche, et, s'élançant à son tour dans l'espace , comme son mari , viendrait tomber morte là, devant lui.

Cependant, les croisées restaient fermées ; on ne voyait aucune ombre se dessiner derrière les rideaux entrouverts. Le théâtre du drame était silencieux, obscur. Alors il se décida, en prenant des précautions, comme s'il craignait d'être compromis dans l'affaire^ à essayer d'obtenir d'autres renseignements.

— Ce malheureux, demanda-t-il d'abord, était- il marié?

— Oh ! oui, monsieur, lui répondit une des personnes auxquelles il s'adressait. Il était marié, depuis quelques années, à une jeune femme que tout le monde avait remarquée dans le voisinage, tant elle était jolie et gracieuse.

— Savez-vous, continua M. de Céry, si elle

se trouvait dans l'appartement lorsque l'accident a eu lieu ?

— Elle allait sans doute y entrer; monsieur ; je l'ai vue traverser la rue, elle marchait précipitamment. Elle a disparu sous la porte cochère... Deux minutes après, j'ai entendu un cri terrible, puis un grand bruit. . . Un homme venait de tomber sur le pavé de la rue, le crâne broyé.

M. de Géry ne pouvait parler. « Je voulais encore interroger cette femme; disait-il hier à mon mari; et les idées ne me venaient pas, l'expression m'échappait, je sentais que j'aurais balbutié. » Enfin, il se remit au bout d'un instant, et dit :

— Qu'est devenue celle dont vous parlez, madame? L'a-t-on emmenée ?

— Non, monsieur, non ; le commissaire de police est toujours là-haut et tout ce monde attend son départ.. . Il n'est pas probable, du reste, qu'il sorte avec elle, comme on le pré-

tend dans la foule... On n'a aucune raison pour arrêter cette malheureuse et elle voudra rosier avec ses enfants.

— Ses enfants! fit M. de Céry, qui, de pâle qu'il était, devint livide.

— Oui, monsieur, deux amours d'enfants, de deux à trois ans... Oh! je les connais bien , ils ont regardé plus d'une fois la devanture de mon magasin... Pauvres petits êtres!

Un mouvement se fit dans la foule : « Le voici! le voici ! » crièrent plusieurs voix. On se poussait, on se bousculait ; chacun se hissait sur la pointe des pieds.

— C'est le commissaire de police, cria la femme aux renseignements. Il est seul, je l'avais bien dit.

M. de Géry fit machinalement comir.e les autres et regarda. C'était bien le commissaire de police , mais non pas celui du quartier. Absent au moment de l'accident , un de ses collègues l'avait remplacé et M. de Céry venait

de reconnaître ce coUèi^uo pour s'être entretenu souvent avec lui au théâtre du Vaudeville. En effet, l'hiver dernier, notre trop intlammable ami était épris, parait-il, d'une (les étoiles de ce théâtre : M"^ F*iorso:i , M"^' Bartet , M"* Montaland ou M"" Massin , ;e ne sais pas au juste; peut-être s'agissait-il de toutes les quatre. Pour passer la soirée avec ses étoiles et les contempler à son aise — il n'était admis qu'à les admirer sans doute; c'étaient d'honnêtes étoiles — pour les contempler, dis-je, il avait loué au mois un fauteuil d'orchestre qui se trouvait à côté de la place réservée au commissaire de po- Hce. Les deux fauteuils finirent par échan-er quelques mots , puis leurs impressions sur une pièce qui leur devenait trop familière, et, bref, lièrent connaissance.

Dés qu'il eut reconnu son voisin du Vaude- \iUe, M. de Céry, sans hésitation celte fois, sans crainte de se compromettre, le rejoignit.

La curiosité, l'émotion, lui faisaient oublier toute prudence.

— Vous ici ! au milieu de cette foule! dit le commissaire.

— Je ne demande qu'à en sortir, répliqua M. de Géry avec assez de présence d'esprit, et c'est pourquoi je me réfugie auprès de vous.

— Venez ; les sergents de ville vont nous faire de la place.

Sans grands efforts, ils parvinrent, en effet, à franchir tous les groupes, s'engagèrent bientôt dans la rue de Grammont, traversèrent le boulevard et se dirigèrent vers la Ghaussée-d'Antin. Tout en marchant ils causaient, et M. de Géry apprenait ce qu'il voulait savoir.

Le même jour, vers dix heures du matin, le chef d'une maison de banque importante était venu déclarer qu'un de ses- garçons de recette, chargé, la veille, d'un recouvrement de cinquante mille francs, n'avait pas reparu.

UNE .iort:L':?u:.

On s"'était présenlé chez In-, sans pouvoir le trouver, et on priait 1 1 police d'éclaircir ce mystère.

A midi le commissaire se dirigea vers la rue Sainte -Anne; il entra dans la maison qu'on lui avait désignée, et il venait déjà de gravir deux étages, lorsqu'il fut rejoint par une jeune femme qui montait précipitamment derrière lui.

— Monsieur, fit-elle d'une voix tremblante qu'elle essayait vainement d'affermir, la concierge me dit que vous vous rendez chez nous. Je vais vous ouvrir... il est inutile de sonner... mon mari n'ouvrirait peut-être pas.

— Ah! il est là-haut, votre mari? Ec pourquoi refuserait-il d^uvrir?

— Mon Dieu, monsieur, parce que... parce que...

— Vous devez me dire la vérité, madame, je suis commissaire de police.

— Ah! Eh bien... raon mari a été chargé

hier de faire un recouvrement de cinquante mille francs... Gomme il rapportait la somme à sa caisse, il s'est aperçu qu'il lui manquait trois mille francs... Les a-t-il perdus, les lui a-t-on volés? Il ne peut le dire... et il n'osait pas reparaître dans sa maison... Mais je me suis procuré ces trois mille francs... je les apporte... les voici, monsieur, et vous allez trouver les ([uarante -sept mille autres làhaut, en billets de banque, comme on les a remis... Oh! nous sommes d'honnêtes gens!... Seulement un malheur nous est arrivé... je l'ai réparé.

— C'est bien, madame, montons, fit le commissaire.

Us arrivèrent au quatrième étage; la jeune temme mit la clef dans la serrure, mais elle ne put ouvrir : la porte était fermée intérieurement par un verrou. Elle sonna, elle appela , elle se nomma ; sa voix ne parvint sans doute pas jusqu'à son mari. Alors le

L'NK JOUEUSE.

commissaire de police, impatienté d'attendre ^1 longtemps, craignant d'être dupe de quelque comédie, d'avoir cru trop facilement aux paroles qu'on venait de lui dire, frappa contre la porte, essaya de l'ébranler, et prononça, en même temps, ces mots bien connus : « Au nom de la loi, ouvrez. » Ces coups, ces paroles produisirent un effet immédiat : l'appartement, silencieux jusquelà, s'anima comme par enchantement ; des pas d'homme se firent entendre, il y eut des allées et des venues, des portes se heurtèrent, puis un silence se fit, une croisée fut violemment ouverte, des cris d'enfants retentirent dans l'appartement, et dans la rue d'aulrcs cris. Bientôt la porte était forcée; on pénétrait dans le logement du quatrième étage. Celui qui l'habitait n'y était plus... Il venait de se jeter par la croisée.

Le commissaire de police trouva sur la table

de la salle à manger, bien en évidence, une

liasse de billets de banque et à côté un papier avec ces mots :

« Il manque trois mille francs... je désespère de les restituer, . . On vient pour m'arréter, je me tue. »

Dix minutes plus tard, le malheureux n'aurait pas mis tin à ses jours : sa femme lui rapportait les trois mille francs ; il comblait son déficit et, lorsque le commissaire de police se présentait on lui rendait les cinquante mille francs réclamés, en invoquant une maladie, un accident pour s'excuser de ce relard de quelques heures.

Le commissaire n'eut donc qu'à constater un décès : la restitution était faite et la plainte portée contre le garçon de recette n'avait plus de raison d'être. Mais les gens de police sont des analystes ; ils aiment à se rendre compte de tout, à pénétrer jusqu'au fond des choses, même lorsque leur métier ne les y oblige pas. Aussi, après avoir mis M. de Céry

au courant de ce qui s'était passé, son compagnon essaya de s'expliquer comment, pendant vingt-quatre heures, trois mille francs avaient pu manquer à la liasse des cinquante mille. Il repoussa sans long examen l'idée d'une perte : quand un accident de ce genre arrive à quelque employé de la Banque, il rapporte d'abord la somme principale , puis il fait sa déclaration et se met en campagne. Il ne s'expose pas à être soupçonné de vol pour une simple négligence, un défaut de surveillance, un accident. S'il s'était abstenu de toute démarche de ce genre, l'habitant de la rue Sainte-Anne devait avoir quelque faute à se reprocher : persuadé sans doute qu'il pourrait remplacer, le lendemain , les trois mille francs, il s'en était servi pour payer une dette pressante, compromettante... et l'emprunt ou la rentrée sur lesquels il comptait lui avaient fait défaut.

M. de Céry ne suivit pas le commissaire

de police dans celte voie; il ne chercha pas à savoir si la somme avait été vraiment perdue ou si on en avait disposé, et, dans ce dernier cas, qui en avait disposé, du mari ou de la femme. Il songeait seulement à la visite du matin, qu'il s'expliquait maintenant de la sorte : Trois mille francs manquaient dans le portefeuille du garçon de recette. Comment y manquaient - ils ? Cela n'importait guère. Il fallait combler le déficit. Un drame terrible s'était passé entre cette femme et ce mari , honnêtes jusque - là , et qui devaient s'aimer, et auprès de ces deux enfants qu'ils adoraient. Que faire? Où trouver cette somme qui manquait ? Ils cherchèrent longtemps , firent des démarches inutiles, tentèrent l'impossible. Puis, après une nuit sans sommeil, la femme, pâle, fiévreuse, mais résolue, dit : « Je vais encore chercher, je me souviens d'une parente, d'une amie, elle pourra sans doute nous aider. Je sors... à bientôt, et bon

espoir, attends-moi. » Et elle alla chez M. do Céry, dont le nom et l'adresse, oubliés depuis plusieurs mois, avaient jailli tout à coup de sa mémoire. C'était le déshonneur, c'était la honte ; mais c'était aussi le salut ! Le salut de son mari, le salut de ses entants.

Et maintenant, fit M™* X... en terminant ce long- récit, M. de Céry, après avoir rétabli ainsi les faits, reconstitué ce drame de famille, s'expliquait l'attitude de sa visiteuse, sa pâleur, son tremblement nerveux, son air résigné. Il se rendait compte aussi du sourire qui errait par instants sur ses lèvres , des éclairs qui brillaient dans son regard, de sa pose abandonnée, presque voluptueuse... La malheureuse craignait de lui déplaire par sa tristesse, de n'être plus désirable à ses yeux, d'être repoussée, dédaignée par lui. . . et la mort dans le cœur, elle s'essayait au métier de courtisane.

— Cependant , fit Louise Leroy, q."e ce

réciLavait fini par passionner et qui l'écoutait avidement, M. de Géry n'avait-il pas offert les trois mille francs à titre de prêt, de cadeau?

— Oui, mais il demandait en échange des confidences; il voulait savoir à quel emploi était destiné cet argent, et la pauvre femme, prise au dépourvu, ne sachant qu'inventer, ou dédaignant de- faire un mensonge, — il y a des heures dans la vie où on ne peut pas, on ne sait pas mentir, — avait gardé le silence. Elle ne voulait pas dire que ces trois mille francs étaient destinés à combler un déficit, que son mari les avait distraits d'une somme qui ne lui appartenait pas. Plutôt que de faire un tel aveu, elle aimait mieux se sacrifier.

— La blâmez-vous? demanda vivement j\r' Leroy.

— De quoi, chère madame? De ne s'être pas confiée à M. de Géry, de ne lui avoir pas dit la vérité?

unp: joueuse. 28a

— Non; ce n'est pas de cela que je parle, reprit Louise Leroy avec animation. Elle était venue pour se sacrifier, et elle se sacrifiait comme elle l'avait résolu. Je parle de cette résolution même; doit-on la blâmer de l'avoir prise? Enfin, à vous, madame, qui jouissez justement des respects de tous, cette femme inspire-t-elle de la pitié ou du mépris?

— Je me suis, ma chère enfant, posé comme vous cette question, répondit M^^X... et, malgré sa gravité, je l'ai résolue en quelques instants.

— Ah! voyons, voyons.

— Peut-être m'accusera-t-on et m'accuserez-vous d'avoir des idées un peu larges, de n'être pas assez absolue en fait de morale. Mais vous m'interrogez, je vous réponds franchement... Je pense qu'avec nos mœurs, l'honneur de la femme diffère de l'honneur de l'homme, du père de famille. La faute de la femme peut se cacher à tous ; elle

seule en souffre, elle seule en meurt. La faute de l'homme, au contraire, s'étale .au grand jour, et marque au front tous les siens d'une flétrissure ineffaçable.

— Alors, vous en concluez?. . .

— Permettez-moi de ne pas conclure. Mes paroles sont assez claires pour vous permettre de conclure à ma place. Si elles ne vous suffisent pas, du reste, tirez de mes actions de nouveaux indices... M. de Géry avait un but, en faisant, hier soir, cà mon mari, celte triste confidence, en lui racontant toutes les péripéties du drame arrivé dans la journée. Il espérait que ce récit me serait fidèlement rapporté, et que je pourrais lui rendre un service. En efiet , par un sentiment de délicatesse facile à comprendre, notre ami n'ose pas se présenter chez la malheureuse veuve, et cependant il ne peut être indifférent à sa douleur, il ne veut pas l'abandonner ; il a juré de veiller sur elle et sur ses enfants. Si

l'on n'a pas pitié d'elle, que deviendra, en etïet, cette femme, laissée sans ressources? Le père faisait vivre toute la famille ; le père est mort, c'est la misère, c'est la faim. . . c'est peul-èlrc encore la honte. Alors, M. de Géry m'a demandé indirectement d'aller voir cette veuve, ces orphelins. J'ai accédé à sa prière, ce matin même... Quelle tristesse, quelle douleur, quel désespoir ! . . . et au fond de tout cela, quel sentiment de sacrifice inutile, de honte stérile !

J'ai causé avec la pauvre femme ; elle est aussi belle que l'avait dit M. de Géry, ot je la crois honnête... oui, honnête. J'espère lui avoir fait comprendre qu'il fallait vivre, vivre pour ses enfants, et sans prononcer le nom de celui qui m'envoyait, je lui ai nflirmé qu'on veillerait sur elle, qu'on ne l'abandonnerait jamais. . . J'espère, chère petite, que maintenant vous êtes fixée sur mon opinion. Si je méprisais celle dont nous ar-

Ions, je ne serais pas allée chez elle, et je ne lui aurais surtout pas promis une nouvelle visite.

Lorsque i\P^ Leroy se trouva seule avec son mari, elle ne crut pas devoir l'initier à tous les détails de la conversation qui venait d'avoir lieu. Elle se contenta de parler des observations faites au sujet du voyage de Monte-Carlo et passa sous silence l'aventure de M. de Céry. Du reste, l'entretien de Georges et de sa femme fut des plus courts. Louise, très-préoccupée, plus agitée qu'elle ne l'avait été jusque-là, se retira dans sa chambre, et,

-cule, se promenant de la croisée au lit, s'asseyant quelquefois brusquement pour se relever l'instant d'après plus brusquement encore, elle put se livrer tout entière aux pensées qui l'assiégeaient, qui la dominaient. Certaine de niétre pas entendue, elle répétait parfois, sans y changer un seul mol, tant elles étaient bien gravées dans son esprit, plusieurs phrases dites une heure auparavant par Al""' X. . .

« L'honneur de la femme diffère de l'honneur de l'homme, du père de famille ; la faute de l'une peut se cacher à tous ; elle seule en souffre, elle seule en meurt. La faute de l'homme, au contraire, s'étale au grand jour, et marque au front tous les siens d'une flétrissure ineffaçable. >

Bientôt elle se montra moins agitée, moins fiévreuse ; on eût dit qu elle venait de prendre une résolution. En même temps elle regarda la pendule; il était quatre heures de raprès-midi.

288 UN F. -iOUF.USE.

Pendant qu'elle songeait ainsi, Georges, resté seul, réfléchissait à la visite que venait de faire M"* X. . ., à ses observations sur le voyage de Louise. Il partageait entièrement l'avis de sa femme : l'éveil était donné, et si îe hasard voulait que Markett rencontrât l'agent de change et fît allusion au dépôt des cent mille francs, les soupçons les plus graves naissaient aussitôt.

N'était-il pas imprudent d'attendre jusqu'au lendemain ? Par suite de quelle faiblesse, de quelle lâcheté, Georges ne faisait-il pas immédiatement l'aveu décidé, l'aveu obligé?

Espérait-il donc que dans la soirée, dans la nuit, les cent mille francs allaient lui tomber des cieux? Pourquoi ne pas trancher immédiatement la question , essayer de connaitre enfin les résolutions de M. Markett, de savoir s'il consentirait à perdre cent raille irancs sans se plaindre, sans les réclamer à la charge? Cette incertitude était terrible; puis-

qu'on n'espérait plus rien, il fallait en sortir immédiatement

Il acheva dciC lui-même la lettre que sa femme et sa sœur avaient commencé à lui dicter ; puis il passa chez Louise, pour lui demander le reçu rendu la veille par Markett. Il voulait le renvoyer à son créancier et se mettre entièrement à sa merci.

Louise ne se trouvait pas dans sa chambre. Il pensa qu'elle était auprès d'Alice et se rendit chez la jeune fille ; celle-ci n'avait pas vu sa sœur. Alors Georges s'informa auprès des domestiques : M""^ Leroy était sortie depuis une demi-heure , sans dire où elle allait. Cependant, pour envoyer sa lettre, il lui fallait immédiatement le reçu de Markett; il le chercha dans le secrétaire de sa femme, dans le tiroir où elle mettait ses papiers. Le reçu n'y était plus. Pourquoi l'avait-elle emporté? Où était-elle allée?

Markett avait passé tonte la journée du dimanche dans son appartement du Grand- Hôtel, sans daigner dire un dernier adieu à Paris, qu'il se proposait cependant de quitter le lendemain. Mais il n'était pas resté inactif chez lui, et, à parcourir son salon de long en large, à passer du salon dans la chambre, il s'était autant fatigué que s'il avait entrepris une longue promenade sur les boulevards.

Vers les deux heures de l'aprés-midi, il se montra plus calme; il parut prendre une décision importante, s'assit devant son bureau et

écrivit longuement quatre grandes pages sans s'arrêter, tant il paraissait pénétré de son sujet. Puis il sonna, et vite, vite, dans la crainte sans doute d'être tenté de relire sa lettre et de la déchirer, il la remit au dômes tique de l'hôtel pour qu'on la portât immédiatement.

Alors sa promenade recommença; elle fut encore plus précipitée, plus agitée que le matin. Il s'arrêtait aussi tout à coup, courait à la croisée, puis revenait à la porte d'entrée qui donnait sur le grand corridor, épiait les moindres bruits de l'hôtel. Il attendait évidemment avec une impatience fébrile une réponse à sa lettre.

Enfin, il la reçut vers quatre heures, et, s'approchant d'une croiséej sans songer cette fois à regarder au dehors, tout pâle, frémissant, il lut plusieurs pages aussi pleines, aussi serrées que celles qu'il avait écrites. Celte lecture parut l'impressionner vivement, car à

deux reprises on aurait pu le voir porter la main à ses yeux, pour effacer des larmes qui lui obscurcissaient la vue.

Cependant, s'il ne pouvait s'empêcher de pleurer par instant, il souriait aussi à travers ses larmes, et la pâleur qui avait couvert son visage pendant les heures d'attente venait de disparaître. Ce n'était plus le même homme : il était comme épanoui, comme éclairé. Au moment où il allait, pour la troisième fois, relire la lettre qu'il tenait toujours à la main, il entendit frapper à la porte du salon, celle qui donnait sur le couloir.

— Entrez, fit-il, sans même se retourner, croyant avoir affaire à quelque garçon de l'hôtel.

Une femme ouvrit la porte, la referma aussitôt et resta debout, immobile, n'osant pas avancer. Alors Markett se retourna, regarda du côté de la porte et, reconnaissant, malgré

UNE JOUEUSE. 2nn

le voile qui lui couvrait le visage, la personne qui venait d'entrer :

— Madame Leroy ! fit-il étonné.

Gomme elle ne répondait pas, il marcha vivement vers elle et dit encore :

— Quoi ! madame, c'est vous!

— • Oui, c'est moi... murmura Louise.

— Mais vous êtes pâle, vous tremblez

Veuillez vous avancer et vous asseoir là... Tenez, là.

Elle le suivit machinalement, prit place sur le fauteuil qu'il désignait, garda un instant le silence et enfin, faisant un effort :

— Pardonnez-moi, monsieur, murmura-telle... Je me croyais forte, résolue... Je suis partie bien décidée, après une journée d'angoisse, d'hésitation, de défaillance. Mais à présent, je n'ose plus... je ne sais plus... Oh! monsieur, monsieur, ayez pitié de nous !

— Avoir jiilic de vous, madame, devons!...

Voyons, parlez, prenez courage, vous êtes avec un ami.

— Un ami, oui, un ami... Je vais essayer, je vais. . . Ah ! je ne sais comment vous avouer... comment vous dire... Cependant il le faut, il le faut... Cet argent, cette somme considérable que vous avez confiée à mon mari et qu'il devait vous rapporter ce matin...

.— Eh bien?

— Il ne l'a plus... Ne le soupçonnez pas. Ce n'est pas lui qui a commis cette action odieuse... ce n'est pas lui qui a dissipé cet argent.

— Qui donc? demanda Markett.

— C'est moi, fit-elle en se redressant.

— Vous !

— Oui... moi... moi seule.

— Vous avez dépensé, madame, cent mille francs en quelques jours, à l'insu de votre mari?

— J'avais des dclto;^, des dcitcs énormes, ii^rnorées de M. Lerov.

— Des dettes, vous !

— Je ne suis pas ce que vous croyez, reprit-elle vivement, et cette fois elle parlait sans s'arrêter, tout d'un trait, comme pressée de s'accuser, pressée de tout dire... J'ai des goûts de luxe, de dépense... des habitudes de désordre que je dissimulais à mon mari... Il m'aime tant, avec tant de confiance, de crédulité... et les toilettes coûtent si cher... J'achetais, je dépensais les yeux fermés... L'honorabilité de Georges, sa position chez M. X... inspiraient confiance à mes fournisseurs et leur faisaient prendre patience... Mais la patience a un terme... Ceux à qui je dois le plus me pressaient, me menaçaient. . . J'ai eu peur... Votre argent était là, dans sa caisse... J'ai perdu la tête... J'ai payé ces gens pour éviter le bruit, le scandale.

— Vous ne deviez pas cent mille francs, je suppose, dit Markelt.

— Non... mais effrayée de ce que je venais de faire, de la position terrible dans laquelle je mettais mon mari, j'ai cédé à une idée... lolle, désespérée... J'ai pris le reste de la somme et je suis partie...

— Partie pour où?

— Je suis allé jouer à Monte-Carlo, espérant gagner la somme entière, et sauver les miens du déshonneur et du désespoir.

Markett gardait le silence ; elle pensa qu'il n'ajoutait pas foi à ses paroles, et, continuant :

■ — C'est la vérité, pourtant, la vérité, je vous le jure, fit-elle. Plusieurs personnes m'ont vue là-bas... on a parlé de moi dans les journaux. . . oui, dans les journaux. . . Vous êtes étonné, monsieur, parce que vous ne savez pas... mais j'ai du sang de joueur dans les

veines. . . et ce sang s'est agité en moi quand le péril est venu.

— Oui, en effet, dit-il froidement, j'ai entendu affirmer que M. deServan étaitpossédc de cette passion terrible.

— Terrible... Oh! oui, terrible... s'écriat-elle en s'oubliant , elle a fait mourir ma mère, et nous, elle nous a...

— Elle vous a...

— Moi , du moins , elle m'a perdue , fit Louise en rentrant dans son rôle. Comment voulez-vous, monsieur, qu'une fille élevée par un joueur, partageant sa vie, tantôt dans une opulence précaire , tantôt dans le dénuement absolu, n'ait pas gardé dans son caractère, dans ses habitudes, des traces de cette existence désordonnée?... Vous voyez bien que tout ce que je vous dis là est vrai.. .

— Et à Monte-Carlo , vous avez perdu le

reste ?

— Tout, tout... absolument... Oh! le destin ne pardonne pas.

— Eh bien, madame, fit Mnrkett, toujours très- calme, qu'est-ce qui vous tourmente, qu'est-ce qui vous inquiète?... Votre mari m'avait donné un reçu, je vous l'ai rendu à vous-même, comme si je prévoyais ce qui était arrivé... Déchirez ce reçu et vous serez quitte envers moi.

— Non, monsieur, non, jamais, jamais...

Je suis bien coupable, bien criminelle , mais pas à ce point ; non, pas à ce point-là... Voici le reçu, je vous le rapporte, je vous le rends.

Elle continua, sans le regarder, suppliante, éloquente :

— Monsieur, monsieur, notre sort est dans vos mains... un mot de vous, et mon mari, l'honneur môme, est flétri, perdu... et mes enfants, avec une tache sur leur nom, restent orphelins... car nous mourrons tous deux, leur père et moi , si vous prononcez ce mot. . .

Grâce! pitié!... Consentez à ne pas exiger, en ce moment, la restitution de celte somme... Acceptez mon mari pour votre débiteur... Nous vous rendrons ces cent mille francs, monsieur. . . Georges redoublera d'activité , d'énergie... et moi, oh! je vous le promets, j'épargnerai, je me priverai... je renoncerai à tout pour le seconder.

Comme il restait toujours devant elle immobile et silencieux , elle eut peur et elle ajouta d'une voix brisée :

— Vous ne répondez pas, vous ne consentez pas... vous n'êtes pas touché... Mais que voulez-vous? qu'exigez-vous?... Pourquoi ce regard , ce regard fixe que vous attachez sur moi?... Ah! c'est donc vrai, c'est donc vrai, ce que je ne vouIhfs pas. . ., ce que je ne pouvais croire?. . . Alors . . . , continua-t-elle, en baissant la tète, et d'une voix plus éteinte, tandis que son visage s'empourprait, alors..., je me sacrifierai, comme l'autre, comme la malheu-

reuse dont l'histoire m'a tant frappée... m'a déterminée à venir ici... S'il le faut, si vous l'exigez..., si mon déshonneur à moi doit payer ce crime... eh bien! monsieur...

Mais elle ne put continuer ; elle éclata tout à coup en sanglots, et on l'entendait murmurer :

— Non, non, je ne peux pas... je ne peux pas... Grâce!... grâce!... Pardonnez... ayez pitié de nous... Ayez pitié de mes enfants!

Markett, dont le calme ne s'était pas démenti depuis l'arrivée de Mme Leroy, et qui n'avait pas, un seul instant, laissé lire ses

UNE JOUEUSK. MI

pensées sur son visage, s'élança vers Louise, courba devant elle sa grande taille, et lui prenant les mains, la forçant à se relever, la voix émue :

— Assez, madame, assez, lui dit-il...

Calmez-vous, apaisez-vous... Ce que vous venez de dire vous rend à mes yeux plus

respectable, plus sacrée Je m'en voudrais

d'avoir laissé couler ces larmes si elles ne m'avaient pas montré tout ce qu'il y a dans une femme et dans une mère de dévouement, de sublime abnégation... Votre dernier cri, le démenti donné aussitôt aux paroles que vous veniez de prononcer..., cette révolte immédiate de votre honnêteté et de votre vertu, m'ont dit aussi que certains sacrifices ne pouvaient être accomplis par certaines femmes... Dans un élan de désespoir elles rêvent le martyre et bravement courent au supplice ; mais leurs forces les abandonnent ; elles tombent en chemin... S'il s'était au:i

a02 UNE JOUEUSE.

seulement de mourir, elles auraient poursuivi leur route ; c'était leur honneur qu'il fallait immoler et le courage leur a manqué...

D'autres sont plus intrépides ; je ne les blâme pas. Dans certaines circonstances je les admire même ; mais j'honore, je vénère celles qui, après avoir conçu l'idée d'un sublime sacrifice, n'ont pu l'accomplir.

Et comme, debout, les yeux levés pour remercier Dieu, les mains croisées sur sa poitrine, elle l'écoutait sans lui répondre, il marcha vers la table où elle avait déposé, quelques minutes auparavant, le reçu de cent mille francs et ajouta :

— C'est moi qui anéantirai ce reçu. Votre mari reste mon débiteur... Plus tard, nous verrons comment il pourra se libérer envers moi.

— Quoi !... Est-ce vrai ?... vous consentez ? s'écria-t-elle.

— Je regarderais, madame, reprit-il, comme

une chance heureuse d'avoir, pour une pareille somme, l'amitié d'une femme comme vous, si l'amitié pouvait s'acheter avec de l'argent.

Il allait continuer lorsqu'on frappa vivement à la porte d'entrée, celle qui donnait sur le couloir. Le premier mouvement de Markett fut de s'élancer vers la porte et de pousser le verrou. Sans réflexion, il venait de comprendre qu'un étranger, quel qu'il fût, ne devait pas trouver M™* Leroy chez lui. Mais on frappait plus fort, avec impatience et colère: les gens de l'hôtel avaient sans doute affirmé qu'il n'était pas sorti, et celui qui le demandait avait peut-être senti le verrou se fermer au moment où il allait ouvrir.

Alors Markett, s'avançant vers M""' Leroy, lui dit à voix basse :

— Veuillez, madame, entrer quelques instants dans la pièce qui fait suite à celle-ci.

Bientôt, je serai libre et je vous prierai de revenir dans ce salon.

Elle marcha, encore tout étourdie, sans trop savoir ce qu'elle faisait, vers la chambre qui lui était désignée. Markelt en referma la porte, et se dirigeant vers l'autre porte, celle qui donnait dans le couloir, tira le verrou et ouvrit.

Un homme entra : c'était Georges Leroy.

XXTX

L'Américain eut assez de présence d'esprit pour ne manifester aucun trouble, aucun étonnement. Il dit seulement à Georges :

— Tiens! c'est vous, cher monsieur. Je ne vous atlendais que demain malin... Mais qu'avez-vous donc? Pourquoi cette pttleur, cel air inquiet, ces regards?... On dirait que vous cherchez quelque chose ou quelqu'un.

— Ma femme est ici, monsieur, s'écria Georges, ne niez pas !

— Qui songe à nier? fit Markelt, d'une voix calme... Certainement, votre femme est ici... Là, dans cette pièce où je l'ai priée d'entrer lorsqu'on a frappé à ma porte... Pouvais-je deviner que c'était vous, et devais-je lui infliger la présence et la visite du premier venu ?

— Pourquoi est-elle ici? demanda Georges avec colère.

Avant que Markett lui répondit, il aperçut sur la table le reçu des cent mille francs déchiré en deux morceaux , devint encore plus pâle, et, montrant ce papier :

— C'est vous qui l'avez déchiré, balbutiat-il. . . Et cependnnt. . .

— Cependant, continua Markett, vous ne m'avez pas rendu cette somme. C'est juste, cher monsieur; mais il ne peut plus exister de detles entre nous... Si vous ne me comprenez pas, je vais m'expliquer plus clairement, après avoir prié, toutefois, votre femme de se joindre à nous.

Il se dirigea vers la pièce où il avait fait entrer M"* Leroy, ouvrit la porte et, sans entrer, dit à haute voix :

— Ce n'est pas un étranger, c'est votre mari, madame ; vous pouvez revenir.

Markett paraissait agir si naturellement, parlait avec tant de calme, que Georges Leroy ne savait plus que penser, et qu'il voyait ses doutes, ses craintes disparaître. Malgré son respect pour Louise, la confiance absolue qu'il avait toujours eue en elle, il venait de faire acte de jalousie. Hélas ! l'homme amou-

UNE JOUEUSE. fîOV

rcux n'est jamais à l'abri d'un égarement de ce genre ; mais l'homme juste, l'homme de raison reprend immédiatement possession de lui-même, le passé de la femme aimée éclate, brille tout à coup et le rassure sur le présent et l'avenir. Il la voit (elle qu'elle a toujours été, et ne la voit plus comme elle lui est apparue un instant. Il se repent de cette courte vision et s'agenouille devant la sainte, un instant méconnue.

Markett; cependant, comprenait ce qu'il ^ avait d'embarrassant et de délicat dans la situation respective des deux époux, et sans leur laisser le temps de se parler, de se regarder, de se reconnaître, il disait :

— N'avais-je pas le droit de déchirer ce reçu, de refuser qu'il y eût entre nous une question d'argent, une dette, après ce que je venais d'apprendre?

Et, se tournant vers Georges, le séparant

de M°" Leroy, l'enlpéchant de la voir et de constater son étonnement, il ajoutait :

— Mais vous ne savez donc rien?.,. Vous ne savez pas que ce matin je me suis décidé enfin à avoir un peu de courage. . . J'ai vaincu cette timidité qui a manqué de me rendre bien malheureux... Oui, fit-il en souriant, dans la vie habituelle, vous ne vous êtes pas aperçu de mon défaut, de mon vice. Je parle comme tout le monde, je me présente dans un salon, à peu près comme vous tous ; mais à côté de celle que j'aime, je deviens un enfant... oui, un enfant... Je ne sais plus parler, je balbutie, ou je me tais, et on ne sait pas ce que j'éprouve, souvent ce que je souffre... J'aime depuis longtemps votre belle-sœur, M"^ Alice de Servan, et je me conduisais dételle façon que, ne se doutant pas de mon amour, elle se montrait envers moi froide, froide à me désespérer... Aussi, persuadé qu'elle ne m'aimerait pas, qu'elle

ne m'aimerait jamais, j'allais partir, j'allais quitter Paris , la France , où je n'étais venu que pour la revoir et demander sa main... Enfin, ce matin, après m'étre rappelé bien des choses , je me suis dit : « Il y a peutêtre un malentendu entre nous , il faut m' expliquer, et puisque mon cœur bat si fort auprès d'elle qu'il fait taire ma voix , je vais écrire... » Ah ! je sais bien que j'ai commis une faute contre les usages de votre pays. En France, il n'est pas permis d'écrire ainsi aux jeunes filles ; mais chez nous, làbas, cette correspondance est tolérée : on veut que les jeunes gens, avant de se marier, se connaissent, et on leur laisse toute liberté.

J'ai donc écrit longuement, et M"° de Serran a daigné me répondre. Tenez, voici sa lettre, sa bien-aimée lettre. Elle ne me parle pas d'elle, elle ne me parle que de vous : elle me dit la faute de son père et vos souffrances à tous deux depuis huit jours... pourquoi vous

m'évitiez, pourquoi vous aviez peur de moi, pourquoi elle-même, par un sentiment de délicatesse, elle se croyait obligée de se tenir sur la réserve... Et savez-vous ce qui est adorable dans sa lettre, ce qui m'a fait, tout à l'heure en la lisant, venir les larmes aux yeux, c'est qu'elle ne me prie pas, comme vous l'auriez fait peut-être, de pardonner à son père, de ne pas vous rendre responsable de sa faute. , . Elle ne me demande rien de semblable, elle dit seulement : « Puisque vous m'aimez, la faute des miens est la vôtre ; venez nous tendre la main pour nous faire oublier la triste semaine que nous venons de passer. » Elle ne doute pas un instant de moi, ajouta Markett comme transporté. Est-ce charmant, est-ce grand, est-ce beau!... Puis, se retournant .vers Georges et vers Louise, leur tendant ses deux mains : Voulez -vous me permettre de vous appeler, ajouta t-il, vous ma sœur, vous mon frère?

Ils se jetèrent tous les deux clans ses bras et ces trois honnêtes gens, qui venaient de tant souffrir, plourôrent do joie.

Veis la lin de décembre, après six semainci de pluie, de brouillard, do neige, d'obscurité, je me donne volontiers un congé de hui jours que je vais passer dans le Midi, au payt où l'automne régne encore.

Parli de Paris à sept heures un quart du soir, parle rapide, j'arrive à Marseille le lendemain, vers dix heures; je déjeune à la gare, je monte dans un autre train , et bientôt commence, non plus une nouvelle course à travers l'espace, mais une promenade merveilleuse. Les brumes du nord et du centre de la France se sont dissipées; quelques petits nuages blancs, transparents, traversent seuls le ciel, d'un bleu clair ; la plupart des arbres ont encore leurs feuilles, et dans ce clos planté d'orangers qui borde la route, je retrouve une famille d'hirondelles, hôtes de mon jardin l'été dernier.

Ah ! croyez bien qu'on ne pense pas, alors, à lire les journaux achetés la veille, au moment du départ. Étendu sur une banquette, le cigare aux lèvres, la glace du wagon ouverte, on regarde de tous ses yeux, on admire avec toute son âme. Il vous semble que l'hiver a fui, que le printemps est revenu ; la tête

est plus libre, le cœur plus épanoui ; on aspire le soleil, on renait à la vie.

Pendant celte promenade de plusieurs heures, le train qui vous emporte s'éloigne à peine quelques instants de la Méditerranée. Il prend plaisir à suivre tous les capricieux contours de la côte ; on dirait que, fatigué de son long parcours dans l'intérieur des terres, de Paris à Toulon, il veut se baigner dans la mer, s'y plonger tout entier. Et, en effet, par moments il s'y plonge : la vague l'atteint, elle lui envoie, lorsqu'il passe, son écume et sa mousse. Il rencontre une petite baie, et, au lieu de la contourner, il se lance sur le pont qui la traverse, et il se trouve ainsi enveloppé par le flot. On le voit à droite, à gauche, par devant, par derrière; si l'on se penche, on le voit à ses pieds.

Et quelle vie sur cette mer ; quelle animation sur toute cette côte! Ici une flottille de bateaux de pèche avec leurs voiles blan-

ches OU rouges; là, un yacht de plaisance à la mâture élancée ; plus loin, un grand Iroismâts voguant vers l'Ilalie ; plus loin encore, aux derniers confins de l'horizon, le vapeur en route pour l'Egypte ou les Indes. Puis, au premier plan sur le rivage, des pécheurs qui jettent leurs filets, un canot qu'on met à la mer, un village en fête, des femmes qui glanent les derniers fruits de ce bois de citronniers.

Et le train marche toujours, sans trop de précipitation, comme pour vous permettre d'admirer ; traversant des petites villes qui ^ ont déjà le cachet italien , ccntournant des montagnes, pénétrant dans une plaine, pour revenir, l'instant d'après, retrouver ses rivages bien-aimés.

Vers quatre heures, après cette course ; enchanteresse, on arrive à Nice. Là, je mets pied à terre, je confie mon bulletin de bagages à un employé et me voici dans l'avenue de

la gare, un véritable boulevard parisien, avec ses arbres, ses magasins, ses hôtels, son mouvement. Au bout de dix minutes, j'atteins la place Masséna, le pont qui est en face, et bientôt la promenade des Anglais. Me dirigerai-je à droite, du côté des pensions et des villas? Suivrai-je cette superbe terrasse, située en plein midi, baignée par le Ilot et à laquelle ses palmiers donnent un aspect si pittoresque? Non, je me dirige à gauche, je suis le prolongement de cette terrasse, je côtoie les Ponchettes et je ne m'arrête qu'au pied du grand monticule rocheux qui, de ce côté, borne l'horizon. Un hôtel se dresse devant moi : il fait face à la mer et il est pour ainsi dire baigné par elle. De ses croisées, un peu inclinées vers le couchant, on embrasse toute la belle promenade qu'on vient de quitter, et au loin, s'avançant dans les flols comme un promontoire, de grandes montagnes au sommet neii^eux.

C'est l'hôtel des Princes, mon hôlel favori, dirigé par Isnard, un excellent homme, un hôte intelligent. Sa maison tient du boarding house des Américains , du family hôtel des Anglais; on ne s'y installe guère que pour la saison ou quelques semaines, et on est certain d'y trouver bon gîte, bonne table, bons visages, bon soleil.

Cette fois, au mois de décembre dernier, je n'avais pas fait le voyage de Nice en vue seulement démon plaisir; je m'y étais rendu pour connaître la fin de ce récit et écrire mon dernier chapitre. Car, on ne vient pas de lire un roman ; on a lu une histoire, un peu dramatisée, mais dont tous les détails sont exacts. Elle m'avait été racontée, six mois auparavant, par un de mes amis, ancien boursier parisien retiré des affaires, et qui tous les ans hiverne dans le Midi. Il s'était rencontré à Monte-Carlo avec M'"° Louise Leroy, qu'il connaissait, et flairant un mystère dans son

arrivée inattendue, son jeu fiévreux, son départ précipité, il avait interrogé, fait une sorte d'enquête, appris une partie de l'histoire, inventé l'autre sur des données vraisemblables, et m'avait donné le tout en me priant seulement de changer les noms.

Malheureusement des dépêches qui me rappelaient à Paris interrompirent la dernière partie de sa narration. C'était cet épilogue qu'en historien consciencieux, je venais aujourd'hui lui demander.

Averti de mon arrivée à Nice, mon ami accourut me voir de grand malin. Je l'installai dans un petit salon tout baigné de soleil, près d'une croisée grande ouverte, et, lui remettant mon manuscrit? « Lisez, lui dis-je ; c'est votre récit tidôle que j'ai paré de mon mieux. »

Il lut pendant que j'écrivais quelques lettres, et une heure après, il me rendait ma prose en me disant :

— C'est bien cela, vous avez de la mémoire.

— N'est-ce pas ? A quoi bon inventer lorsqu'on peut raconter?. . . Croyez-vous que ce livre ait du succès? ^

— Sans doute. . . Mais un succès modéré. Votre récit est trop honnête. Le lecteur fonde sur vous quelques espérances que vous trompez ici.

— J'ai souvent trompé ses espérances , répondis-je. Pour deux livres un peu plus osés que les autres, d'une donnée plus audacieuse, j'en ai écrit vingt où les plus timorés ne trouvent rien à reprendre; on m'a lu cependant.

— Dans des proportions moindres. Vingt mille personnes seulement ont parcouru vos œuvres morales ; cent, deux cent mille ont dévoré celles qui passent très -injustement, suivant moi, pour ne pas l'être ; ces dernières

sont donc plus connues et elles l'ont, en grande partie, votre notoriété.

— Mais c'est le procès des lecteurs que vous entamez là.

— Nullement, ils prennent leur plaisir où ils le trouvent. Je constate seulement qu'ils le trouvent plus volontiers dans le livre où vous flagellez un vice que dans celui où vous couronnez une vertu. Cela s'explique : avant de llageller, il faut peindre, et le tableau du vice se prête à de beaux effets de lumière. Le tableau de la vertu, au contraire, a nécessairement des tons moins vifs, des couleurs moins chaudes, moins de relief et d'éclat. Puis, si l'on est vertueux soi-même, à quoi bon vous lire, votre étude n'apprendra rien ; on n'a pas besoin de vous. Si l'on n'est pas vertueux, pourquoi irait-on chercher dans le livre un blâme ou un reproche? Donc, mon cher, pour votre dernier roman, résignez-vous àunpetitnombred'éditions. Lepublicporteaux

mo UNE JOUEUSE.

nues les auteurs moraux, mais de confiance, sans les lire et surtout sans les acheter. La vertu ne se vend pas... Revenons à votre récit; vous ne le croyez pas terminé, j'imagine. L'affaire des cent mille francs se trouve arrangée , mais que deviennent tous ces gens-là?

— Je compte, mon cher ami, sur votre complaisance pour me le dire, puisque c'est vous qui les connaissez et qui m'avez raconté leur histoire. Je ne veux rien inventer, je veux tout tenir de vous.

— Soit !... Six semaines après la scène du vîngt-neuvième chapitre, Alice de Servan a épousé M. Markett.

— Je m'en doutais... et les lecteurs aussi. Les deux ménages, l'ancien et le nouveau, vivent-ils en commun?

— A peu près; dans la même maison, au premier et au second étage. Je leur ai fait une visite à mon dernier voyage à Paris. Ils s'a-

dorent d'amitié tous les qualre, el d'amour deux à deux, par étage.

— Et de Céry?

— On prétend qu'un grand changement s'est opéré en lui depuis sa dernière aventure, et qu'il pourrait bien, quelque jour, épouser une jolie blonde, une veuve dont le mari s'est autrefois suicidé. Dans plusieurs salons, on s'est d'abord demandé quel accueil on ferait cà la dame, dont la naissance, l'ancienne position sociale, laissentà désirer; mais M^^X. . . ayant déclaré qu'elle la recevrait, les objections sont tombées.

— Et le boursier, l'ami de Céry, celui qui l'a suivi à Monte-Carlo en jurant de ne jamais jouer, de ne jamais se laisser tenter par la roulette et qui...

— Moi, n'est-ce pas, moi que vous avez présenté sous le nom de Dorliac... Si vous croyez que je ne me suis pas reconnu!... Eh

bien ! vous le voyez, j'ai quitté la Bourse et j'habite Nice l'hiver.

— Vous n'allez jamais à Monte-Carlo?

— Au contraire , tous les jours en me levant , et j'en reviens par le dernier train, quand je n'y couche pas... Ah! la roulette, mon cher, la roulette , comme c'est entraînant!... Je nourris trois numéros, le zéro, le treize et le trente-six... Si vous saviez ce qu'ils m'ont mangé... Mais, au fait, vous ne m'interrogez pas sur le principal personnage de votre histoire, le comte de Servan. Vous n'êtes pas curieux de savoir ce qu'il est devenu?

— Très-curieux. J'allais vous parler de lui ; je le réservais pour la fin.

— Eh bien ! mon cher, vous ne le croiriez jnmais, il est... A propos, avez- vous déjeuné?

— Non, et vous?

— Pas davantage. Alors précipitons-nous dans les escaliers, prenons une voiture, fai-

UNK JOUEUSE. 323

sons-nous conduire à la gare, et, dans une heure, nous déjeunerons à Monte-Carlo.

Ce qui venait d'être dit fut lait... Pendaiii notre déjeuner à l'hôtel de Paris, je voulus de nouveau interroger Dorliac sur M. de Servan.

— Pourquoi vous parler de lui? me dit-il. Dans un instant, je vais vous le montrer, et vous le verrez agir.

— Quoi ! il est encore ici ?

— Parbleu ! Il habite le vieux Monaco, où un omnibus va le chercher tous les matins. Il descendra sur la place, devant le Casino, à onze heures et demie précises. En attendant son arrivée, je vous propose de jeter un coup d'œil sur les constructions nouvelles. Depuis notre dernier voyage, Monte-Carlo, déjà si merveilleux, s'est embelli, s'est pour ainsi dire transformé sous l'inspiration intellii^ento de madame Blanc et de ses lieutenants. Sur le rocher que nous foulons en ce moment, au-

trefois aride comme les montagnes voisines, M. Blanc a fondé une ville ; sa veuve vient d'y élever un superbe édifice, consacré à la musique, à la danse, à la littérature. On a, du premier coup, convoqué Garnier, l'architecte de l'Opéra, et au lieu de le marchander, de le restreindre, de lui couper les ailes, on lui a dit : « Faites grand, faites beau, faites ce que vous sentirez. » Garnier a senti un Alhambra, un palais oriental, si l'on considère ses flèches élancées, ses minarets, ses campaniles, ses statues, ses médaillons en mosaïque, ses bronzes^ ses faïences; français, si l'on prend garde à l'unité de. la conception, à l'arête des silhouettes, à l'ampleur et à la noblesse des lignes. C'est un mélange, une confusion de divers styles que Garnier a modifiés, qu'il s'est appropriés, qu'il a faits siens, car on dira certainement, un jour, le style de Garnier , comme on dit le style de la Renaissanco.

— Vous parlez en véritable architecte, fis-je observer à Dorliac.

— Que voulez-vous, me répoiidil-il, lorsque j'ai perdu mon dernier louis, et qu'il me faut attendre le train do Nice, je viens m'installer à cette place, en face de ce monument, j'étudie et j'admire... Garnier me fait oublier les cruautés du sort... Splendeur architecturale, montagnes superbes, mer azurée, ciel bleu, bois de palmiers, toutes ces féeries qui nous entourent, n'ont, du reste, qu'un seul but : consoler les décavés... Mais dépêchons, l'heure s'avance. Nous n'avons que le temps de jeter un coup d'œil sur la salle.

Nous entrâmes, et je fus enchanté des dispositions intérieures. Il est impossible de réver plus de grandeur, de simplicité, de confort mêlés à plus de luxe. Ni loges, ni balcon, ni galerie, mais des murs aux lignes hardies et gracieuses, ornés d'immenses glaces, de magnifiques panneaux décoratifs, de figures allé-

goriques, de statues signées par nos premiers artistes ; dans les voussures d'une grande étendue, des peintures de Boulanger, de FeyenPerrin, de Six. On pourra donner dans celte salle des letes vraiment royales, et bientôt on accourra de tous les points du globe à Monte-Carlo, non plus seulement pour y jouer, mais pour y goûter les jouissances des yeux et de l'esprit. L'amour de l'art, qui est une vertu, triomphera de l'amour du jeu qui est un vice... et c'est ainsi que le vice, une fois par hasard, enfantera la vertu.

J'admirais encore, lorsque Dorliac me prenant par le bras, m'entraina vers le Casino. Comme autrefois, après avoir gravi les dix marches de l'ancien bâtiment, je retrouvai le petit promenoir sur lequel s'ouvraient les salles de jeu et de concert. Mais il n'a plus, au fond, un mur pour frontière; il débouche directement sur un vaste atrium avec galerie, lonp' d'une trentaine de mètres, large de

quinze, supporté par vingt-huit colonnes. La lumière descend du plafond vitré, et aux deux extrémités de la salle, dans les voussures, sont placées deux belles toiles deJundt.

— Venez donc, s'écria Dorliac, j'aperçois le comte de Servan.

Il me ramena dans l'ancien promenoir, au moment où une sorte de petite procession le traversait. Elle se composait de domestiques en livrée, marchant deux à deux et portant des boites en chêne; plusieurs personnes, en toilette de ville, sans chapeau, semblaient les escorter.

— Que renferment ces boites? demandai-je à Dorliac. Où les porte-t-on?

— Dans les salles de jeu, cher ami. Elles sont au nombre de sept; ce qui veut dire que nous aurons aujourd'hui cinq tables de roulette et deux de trenle-et-quarante. Chacun des cotfres destinés à la roulette, contient, en billets de banque, en pièces de vingt francs

et en pièces de cent sous, soixante mille francs ; les boites du trente-et- quarante, renferment deux cent mille francs. Ces messieurs mêlés à la procession sont les chefs de partie. Ils vont tout à l'heure ouvrir les coffres, en vérifier le contenu, signer la feuille de caisse et ranger sur la fable, l'or, l'argent et les billets ; alors seuiexuent le jeu commencera.

— Mais le comte de Servan?

— Tenez, le voilà. Il se dispose à pénétrer dans les salons.

— Je le reconnais bien là, m'écriai-je. Il ne veut pas perdre une seconde. Gomment a-t-il encore de l'argent pour jouer?

— Il ne s'est jamais trouvé plus à son aise, répondit mystérieusement Dorliac.

Tout en causant, nous avions gagné la porte, placée à gauche, à l'extrémité de l'atrium et qui donne accès dans le premier salon de jeu. Le comte avait déjà traversé ce salon; nous fîmes comme lui et nous pénétrâmes alors

dans lagalericî mauresque, autrefois existante, mais que l'on vient d'agrandir et de compléter. Le jeu n'était pas encore commencé :

comme l'avait annoncé Dorliac, à chaque table on vérifiait le contenu des coffres, on rangeait l'argent, on dépouillait la roulette de l'espèce d'étui ou de housse qui la recouvre la nuit, on rectifiait avec soin le niveau du cylindre pour que la bille n'eût aucune tendance à tomber dans une case plutôt que dans une autre. Les inspecteurs circulaient, surveillant du coin de l'œil ces diverses opérations. Mais, à chaque table, on ne voyait que l'escouade d'employés qui lui était affectée : le chef de partie, les tailleurs de trente-etquarante, ou les employés dont la mission consiste à jeter la bille dans le cylindre, à ramener avec le grand râteau l'argent épars sur la table, ou à payer les joueurs qui viennent de gagner. Ces employés que le public a l'habitude d'appeler croup/ers, touchent des

5fin UNE JOUEUSE.

appointements qui varient de six à huit mille francs. Ce chiffre n'est pas exagéré si l'on considère que le métier de croupier ne peut cire exercé par le premier venu. Il faut, à la roulette particulièrement, une grand habitude pour payer certains coups sans commettre d'erreur. Un numéro se trouve quelquefois chargé de dix enjeux différents, et, suivant la disposition de leurs pièces, les joueurs doivent recevoir des sommes proportionnelles, dont le compte, assez difficile à établir, demande à être fait très-vite, si on ne veut pas ralentir le jeu. Le parfait croupier doit être doué aussi d'une excellente mémoire, afin de reconnaître le joueur qui, la veille, a commis quelques supercheries; et d'un grand tact, pour distinguer le filou de l'honnête homme, faire expulser le premier et rendre justice au second.

Pendant que les tables s'apprêtaient, les joueurs impatients s'avançaient, marquaient

uxr: JOUEUSE. ?^^a

leur place ou s'asseyaieiU pour ne pas man- •quer... l'ouverture.

Le comte de Servan s'était déjà installé au bout d'une des tables de roulotte et tenait à la main un râteau qui devait sans doute lui servir bientôt à diriger sa mise vers l'un des numéros. Il portait une redingote un peu usée, surtout aux manches, mais d'une coupe élégante. Son gilet montant rejoignait une cravate longue, destinée peut-être à cacher une chemise douteuse. Maigre, grand, droit, il avait encore bon air, et de prime abord on eût été tenté de ne lui donner que cinquante ans environ. Peut-être était-ce son âge; mais lorsqu'on l'examinait attentivement, il fallait reconnaître qu'il portait davantage. Quelques mèches de cheveux grisonnants, lissées, errantes, couvraient seules les tempes et le derrière de la tète ; des rides profondes sillonnaient le front ; la patte d'oie se développait largement, sans pudeur. L'œil

était encore vif, mnis rouge, clignotant, fatigué. Le nez, autrefois d'une grande pureté de lignes, commençait à se pincer et à présenter une arête trop saillante. Si la bouche souriait finement, la lèvre inférieure tombait un peu, s'amaigrissait et se décolorait. Des favoris rares et grisonnants comme les cheveux encadraient ce visage usé, flétri, mais encore tout imprégné de sa distinction native.

— Le jeu est commencé, me dit Dorliac, la bille tourne dans le cylindre... regardez M. de Servan.

— Je ne fais que cela, répondis-je; c'est lui seul que j'étudie.

— Occupez-vous moins de sa physionomie et davantage de ses faits et gestes.

— Soit ! Le voici qui avance avec son râteau cinq louis sur un carré. Gomme il joue encore gros jeu !

— Regardez.

— Ah ! le 20 est sorti, il a gagné. . . On

le paye. . . Il ramène l'argent... Tiens ! ce nionsieiir placé derrière lui s'empare de sa masse. . . Ah ! mais non, elle lui appartient. Je l'ai parfaitement vu placer l'argent et je vais. . .

— Calmez-vous, cher ami, me dit Dorliac, et sachez entin la vérité que vous n'avez pas encore soupçonnée. . . Ce n'est pas son argent que le comte vient de risquer à la roulette, c'est celui d'un joueur timide qui le lui passe pour qu'il le pousse avec son râteau... M. de Servan ne joue plus pour son compte; il n'en a pas le droit : il est aujourd'hui employé de l'administration. C'est un croupier. i

— Un croupier ! Lui ! lui !

— Mon Dieu, oui, lui, le comte de Servan !

— Je n'en reviens pas. Je m'attendais à le voir tomber de plus en plus, passer des cercles dans les tripots et se faire ramasser un beau jour par la police des jeux au fond de quelque bouge clandestin... Mais, après

83i UNE JOUEUSE.

avoir été, sa vie durant, l'antagoniste acharné des casinos de tous les pays, n'avoir poursuivi qu'un but : les faire sauter, les ruiner, s'enrichir à leurs dépens, je ne croyais pas qu'il pût devenir leur employé, leur serviteur, leur associé en quelque sorte.

— Le hasard a tout fait et vous ne sauriez en être étonné. N'est-ce pas le hasard qui seul a dirigé les actions du comte? Ne s'estil pas toujours abandonné au hasard, lui confiant le soin de le faire vivre? Sa volonté comme celle des autres hommes s'est-elle exercée en quoi que ce soit? Jamais. Il n'a obéi qu'à son instinct qui le jetait tous les jours, à la même heure , dans les mêmes maisons, ei le faisait tourner dans le même cercle, sans jeu de mots.

— Oui, vous avez raison. Mais cette fois, par quel caprice du hasard. . .

— C'est bien simple. Quelques jours après l'aventure que je vous ai racontée et que

UNF. J0L:EU?K. 335

VOUS avez écrite, M"* Leroy poussait la mansuétude, la faiblesse devrais-je dire, jusqu'cà envoyer diverses sommes à M. do Servan pour son retour. Le comte a joué l'argent du voyage, l'a perdu et n'est pas revenu. Nouveaux envois, nouvelles pertes. On s'est lassé; d'autres se seraient lassés plus vite... Pendant ce temps, les notes d'hôtel, de restaurant, de café grossissaient à vue d'œil. M. de Servan devait au débit de tabac, au coiffeur, aux cochers, aux usuriers grands et petits.

Toujours dans l'espoir de se rattraper, il empruntait à tous ceux qui, se souvenant de son ancienne splendeur, avaient encore un peu de confiance en lui. On l'a vu dans les cuisines de l'hôtel de Paris, poursuivre un marmiton qu'il savait posséder quelques économies. Mais tout s'use en ce bas monde, même le crédit... surtout le crédit. Un jour, toutes les bourses et toutes les portes se sont fermées, celles des hôtels, celles des restauranta, celles

des cafés... cl, surcroît de mallieur, celles du Casino. Il n'y pouvait plus entrer, même pour regarder jouer, lui !

— Pourquoi ? Avait-il donc commis quelque indélicatesse au jeu ?

— Jamais. Sous ce rapport, jusqu'au dernier jour, il a été des plus corrects. Mais l'administration lui avait prêté de l'argent , il ne le rendait pas ; elle lui avait avancé trois fois les fonds nécessaires pour son retour à Paris ; il n'était point parti... Puis, on le surprenait sans cesse dans l'embrasure d'une croisée, essayant d'emprunter un louis, une pièce de cinq francs à celui-ci... même à celle-là. L'entrée du Casino lui fut interdite ; ce n'était que de la bonne administration.

Voyez - vous le malheureux , errant dans Monte-Carlo, sans un denier, sans un abri, harcelé parla meute de ses créanciers?... Et quel supplice ! Se trouver sans cesse en face du temple de la Fortune qui lui est fermé;

UNE JOUEWSE. 337

entendre par les croisées entr' ouvertes ces mots magiques : « Faites vos jeux, messieurs », et ne plus pouvoir faire le sien ; entrevoir des billets de banque, des rouleaux de louis, des piles d'écus, et n'avoir pas une pièce do cinq francs... à perdre.

Et il ne pouvait même plus fuir son ancien paradis, devenu pour lui le paradis perdu. Ses nombreux créanciers, qui se connaissaient maintenant, se comptaient et faisaient cause commune, ne lui auraient pas permis de quitter la principauté et de passer à l'élranger. Ils le gardaient en gage. Monte-Carlo se transformait en prison pour dettes. C'était l'ancien Clichy, mais un Clichy où le créancier n'élail pas tenu de fournir des aliments à son prisonnier.

C'est alors qu'un jour, le voyant abattu, rafale, râpé, et presque affamé, quelqu'un lui dit : « L'administration veut installer demain une nouvelle table de roulette , elle

manque d'employés; pourquoi ne vous proposez-vous pas? On vous prendrait peut-être. Vous auriez de beaux appointements , six à huit mille francs et vous rentreriez au Casino avec les honneurs de la guerre ».

Cette ouverture fut mal accueillie. Celui qui se l'était permise put même croire un instant que M. de Servan allait l'étrangler. Tout ce qui restait d'orgueil dans le cœur du comte s'était réveillé, révolté. Il avait pâli affreusement, et ses doigts maigres, allongés, comme sont en général les doigts de joueurs de naissance, se crispaient, se repliaient dans le creux delà main, enfonçaient leurs ongles dans la chair.

Cependant le coup était porté, le premier effet produit. A la colère, à l'irritation, allaient suivre l'apaisement, puis la réflexion, puis les tiraillements du besoin... Il résista quelque temps ; peut-être même aurait-il résisté davantage s'il n'avait été question que de ne pas

mourir de faim. Mais il s'agissait de rentrer dans 1g temple, de voir jouer, de s'asseoir devant une table, de manier un râteau, de pousser une masse.. . et il alla se proposer à l'administration.

Elle fit des difficultés. Le premier devoir des employés est de ne jamais jouer ; pouvaiton espérer que M. de Servan le remplirait? II promit, il jura, et alors le directeur des jeux, chaudement sollicité, s'avoua que le postulant, si on accueillait sa demande, serait d'un précieux concours : il connaissait à ravir tout le personnel des joueurs, et pour évaluer d'un coup d'œil le chiffre d'une masse, pour payer les mises les plus compliquées, il n'aurait pas son pareil.' Enfin, l'administration de Monte-Carlo, qui a pris la suite des affaires de Hombourg, ne devait-elle pas quelques dédommagements, quelque pitié, à ce vieux joueur endurci, ce décavé, ([ui avait, dans la limite de tous ses moyens, contribué à

l'enrichir?... M. de Servanoblinl la place, prit des arrangements avec ses créanciers et rentra comme simple croupier dans ce casino où il brillait autrefois du plus vif éclat.

— Mais, m'écriai-je, il doit souffrir le martyre de ne plus jouer !

— Naïf que vous êtes , fit Dorliac. Sachez qu'il trouve encore moyen de perdre la plus belle partie de ses appointements.

— Vous disiez cependant qu'il lui était formellement interdit. . .

— Sans doute. Mais peut-on l'empêcher de confier en cachette quelques pièces de cinq francs à un joueur complaisant et discret qui joue pour lui, sous ses yeux, à sa table, pendant son scrvicb... Du reste, la moitié du temps , grisé par le bruit des voix , de la bille qui tourne , du cylindre qui ronfle , des louis qui s'entre-choquent, il s'imagine encore jouer pour son propre compte : cette niasse qu'on le charge de pousser ou de ramener, il la croit à

UNE J0UKU6E. 341

lui ; ses doigts se crispent, son œil brille, son cœur bat... et il vit, enfin, de la vie des autres après avoir tant vécu de la sienne.

— Sa famille, demandai-je, connaît-elle sa nouvelle position?

— Sans doute.

— Et elle ne dit rien?

— Que voulez-vous qu'elle dise , que peutelle faire? L'arracher d'ici. Y consentira-l-il ? Puis il faudrait, non-seulement le nourrir, mais si on ne veut pas qu'il tombe trop bas, nourrir sa fatale passion. Ce serait ruineux... A Monte-Carlo, il se trouve en pays étranger , il porte un nom d'emprunt , et il se compromet moins dangereusement, à moins de frais surtout, qu'à Paris. Quand il sera trop vieux pour... exercer, ses fdles et ses gendres se réservent de le faire entrer dans quelque asile, où, soyez-en certain, il saura encore organiser des parties de baccarat cl tailler des banques à cinquante centimes. Il

342 UNK JOUEUSE.

mourra comme il a vécu, un râteau ou une carte à la main, en criant : « banco », ou en disant d'une voir éteinte : a. Rien ne va plus ».

— C'est triste, murnmrai-je.

— Oui, c'est triste, mais quel enseignement! s'écria Dorliac.

A peine avait-il prononcé ces mots qu'il se précipita vers une place devenue vacante à la roulette.

— C'est ainsi, lui dis-je en le rejoignant, que vous profitez des enseignements !

— Laissez-moi, laissez-moi, cria-t-il, on ne fait pas d'observation à un joueur , cela lui porte malheur.

Il était complet... Je m'éloignai dans la crainte de devenir aussi fou que lui , et de perdre en une heure à la roulette le prix de cette étude.

Cette étude!... Un scrupule nous vient en la terminant. Devrait-elle porter pour titre : Une

uni: joueuse. 343

Joueuse? M""* Louise Leroy n'a joué qu'une fois dans sa vie, accidentellement, par aventure. C'est vrai ; mais de celte aventure découle le livre , et nous pouvons , croyonsnous, lui conserver son titre.

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