SCÈNE XVII
SATANAS, dans le jardin,
Elle ne vient pas! Est-ce qu'il lui serait survenu des scrupules? Tous les jours la chose arrive; elle arrive aussi la nuit, quoique plus rarement. Cela commence à m'inquiéter. Perdrai-je mon pari? Je n'ai plus que deux heures devant moi , et, réellement, c'est peu, tout diable que je suis. Il faut quelquefois des mois entiers à ces virginités-là. Estce que Blanchcflor aurait eu déjà |e temps de lui verser le philtre? je ne le pense pas. Cela ne ferait pas mon compte. Mais j'entends son pas , plus léger que le pas d'un oiseau; je sens son odeur, plus douce que l'odeur des violettes. Alix, j'avais peur que vous ne vinssiez pas.
AUX
Je suis toute tremblante. Personne ne m'a vue?
88 UNE LAKME BU DIADLB,
S ATA NAS
Personne. II n'y a maintenant que les étoiles qui aient les yeux ouverts.
ALIX
C'est la première fois que je sors la nuit . Qu'est-ce qui vient de remuer derrière nous?
SATANAS
C'est le vent qui lutine quelque feuille , ou un sylphe qui revient se coucher au cœur de sa rose.
ALIX
Pardonnez mes folles [terreurs; je ne devrais craindre que de ne pas ôtre aimée de toi.
SATANAS
Si tu n'as que cela à craindre, tu peux être plus brave qu'Alexandre ou César.
ALIX
Vous m'aimez donc?
SATANAS
Si je t'aime!
ALIX
Vous le dites; je voudrais le croire et je ne le crois pas,
HYSTÈHE. 89
SATANAS
Hélas! vous ne m'aimez donc pas, puisque vous
ne croyez pas ce que je vous dis?
AUX
Je vous aime ; le croyez-vous?
SATANAS
Comme je crois à moi-même. Aie foi en moi
comme j'ai foi en toi.
ALIX
Je ne puis. Quelque chose me cric au fond du cœur que je me perds, que tu n'es pas ce que tu parais être ; que tes paroles mentent à tes pensées. Je vois bien briller dans tes yeux une flamme surnaturelle, mais ce n'est pas le feu divin, ce n'est pas le feu de l'amour. Ce n'était pas ce regard que j'avais mis dans les yeux du bien-aimé que je rô vais, et pourtant il me plaît bien mieux. Je sens qu'en marchant vers toi je marche vers un précipice, et je ne puis m'arrôter, et je ne le voudrais pas. Qui es-tu donc, pour avoir une telle puissance?
SATANAS
Quelqu'un de bien malheureux !
$0 UNE L\B>\E p\} DIABLE,
ALIX
Qui es-tu donc , pour te dire malheureux çtant sûr d'être aimé?
SATANAS
Je ne te dirai ni qui je suis ni quel est mon malheur; aucune langue humaine ne pourrait donner une idée de ce que je souffre, aucune oreille ne doit entendre mon nom. Qu'il te sufGsc de savoir que jamais femme n'a été aimée par un homme comme tu l'es par moi. (h part.) Je commence vraiment à penser ce que je dis. beauté î ton effet est
aussi puissant sur les diables que sur les anges.
ALIX
Oh I bien comme cela I Ta voix est bien la voix des paroles que lu dis; je te crois maintenant. 11 y a dans ta personne quelque chose de fatal que je ne puis définir, qui m'effraie et me charme. On lit sur ton front un malheur irréparable ; tu es de ceux qui ne se consolent pas, et je donnerais ma vie pour te consoler. Je voudrais être plus belle que je ne suis. Je voudrais être un ange, car il me semble que ce n'est pas assez pour toi d'être simple fille des hommes,
MYÊTÈÇE. $i VIIIGO I JIM A CUt AT A) au paradis.
Satanas s'attendrit visiblement ; il vient de poser sur le front de cette jeune fille un baiser aussi chaste que s'il était sorti du collège depuis quinze jours.
SATANAS
délicieux ressouvenir des voluptés du ciel!
LE BON DIEU
Je vois d'ici se former dans le coin de son œil une perle qui vaut mieux que celle de Cléopâtre. Azraël, rendez grâce au hasard de ce que Satanas soit d'humeur platonique aujourd'hui. Prenez la coupe de diamant et descendez vite recueillir cette précieuse larme; elle tremble au bout de ses cils et va bientôt se détacher.
ALIX
Je t'adore! je suis à toi !
l'iiorlogk de l'éternité.
Un, deux, trois.
AZRAEL
J'arrive à temps; la perle allait tomber,
l'horloge de l'éternité.
Quatre, cinq, six.
SATANAS
C'est l'heure ! . . . Voilà Azraèl . J'ai perdu !
ALIX
Quoi donc? Quelle est cette apparition?
AZRAEL
Je suis ton ange gardien. Celui-là, c'est le diable !
(Alix s'évanouit.)
l'horloge de l'éternité.
Minuit ! . . . Elle est sauvée !
le noN DIEU.
Satanas , vous avez été autrefois le plus beau de mes anges et celui que j'aimais le mieux ; tout déchu que vous êtes, vous conservez encore quelques vestiges de ce que vous avez été , et vous n'êtes pas totalement méchant. Cette larme que j'ai fait recueillir dans une coupe de diamant sera pour vous un breuvage précieux dont l'intarissable fraîcheur vous empêchera de sentir les flammes dévorantes de l'enfer; elle vous vaudra mieux que le verre
d'eau que vous demandiez. Félicitez-vous d'avoir perdu. Vous , Azracl et Mizaël , allez retirer du monde les deux âmes que vous aimez et les épousez sur-le-champ, de peur qu'il n'arrive malheur ; car Satanas est un séducteur très habile, et il ne sera peut être pas toujours aussi bon diable que cette fois-ci.
Si je pouvais lui demander pardon de ma révolte ! Oh! non, jamais! (exu.)
V MAGDALENA
Pauvre Satanas ! il me fait vraiment pitié. Est-ce que vous ne le laisserez pas revenir dans le ciel?
LE BON DIEU
L'arrêt est irrévocable. Je ne puis pas me parjurer comme un roi de la terre.