‹ Une larme du diableChapitre 38 sur 61 · L'AMANT PARTAGÉ · texte numérisé non relu

L'AMANT PARTAGÉ

Plangon la Mitésienne fut en son temps une des femmes les plus à la mode d'Athènes. Il n'était bruit que d'elle dans la ville ; pontifes, archontes, généraux , satrapes , petits-maîtres , jeunes patriciens , fils de famille, tout le monde en raffolait. Sa beauté, semblable à celle d'Hélène aimée de Paris, excitait

CJS M r.miNE n'oB t

l'admiration et les désirs des vieil lards moroses et regretteurs du temps passé, tën ell'et , rien n'était plus beau que IMnngon , et je ne sais pourquoi Vénus, qui fut jalouse de Psyché, ne l'a pas été de notre Milésiennc. Peut-être les nombreuses couronnes de roses et de tilleul, les sacrifices de colombeset de moineaux, leslibations de vinde Crète offerts par Plangon à la coquette déesse ont-ils détourné son courroux et suspendu sa vengeance; toujours est-d que personne n'eut de plus heureuses amours que Plangon la Milésiennc , surnommée Pasiphile.

Le ciseau de Cléomène ou le pinceau d'Apelles , filsd'Euphranor, pourraient seuls donner une idée de l'exquise perfection des formes de Plangon. Qui dira la belle ligne ovale de son visage, son front bas et poli comme l'ivoire, son nez droit, sa bouche ronde et petite, son menton bombé, ses joues aux pommettes aplaties, ses yeux aux coins allongés qui brillaient comme deux astres jumeaux entre deux étroites paupières, sous un sourcil délicatement effile à ses pointes? À quoi comparer les ondes crep.pelecs de .ses cheveux, si ce n'est à l'or, roi des

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métaux, et au soleil, à l'heure où le poitrail de ses coursiers plonge déjà dans l'humide litière de l'Océan? Quelle mortelle eut jamais des pieds aussi parfaits? Thétiselle-mème,àqui le vieuxMélésigène adonné répithète des pieds d'argent, ne pourrait soutenir la comparaison pour la petitesse et la blancheur. Ses bras étaient ronds et purs comme ceux d'IIébé, la déesse aux bras de neige; la coupe dans laquelle Hébé sert l'ambroisie aux dieux avait servi de moule pour sa gorge, et les mains si vantées de l'Aurore ressemblaient, à coté des siennes, aux mains de quelque esclave employée à des travaux pénibles.

Après cette description vous ne serez pas surpris que le seuil de Plangon fût plus adoré qu'un autel de la grande déesse ; toutes les nuits des amants plaintifs venaient huiler les jambages de la porte et le degré de marbre avec les essences et les parfums les plus précieux; ce n'étaient que guirlandes et couronnes tressées de bandelettes; rouleaux de papyrus et tablettes de cire avec des distiques , des élégies et des épigrammes. Il fallait tous les matins déblayer la porto pour l'ouvrir, comme l'on fait

aux régions de la Scythie , quand la neige tombée la nuit a obstrué le seuil des maisons.

Plangon, dans toute cette foule, prenait les plus riches et les plus beaux , les plus beaux de préférence. Une archonte durait huit jours, un grandpontife quinze jours; il fallait être roi, satrape ou tyran pour aller jusqu'au bout du mois. Leur fortune bue, elle les faisait jeter dehors par les épaules, aussi dénués et mal en point que des philosophes cyniques ; car Plangon , nous avons oublié de le dire, n'était ni une noble et chaste matrone, ni une jeune vierge dansant la bibase aux fêtes de Diane , mais tout simplement une esclave affranchie exerçant le métier d'hétaïre.

Depuis quelque temps Plangon paraissait moins dans les théories, les fôtes publiques et les promenades. Elle ne se livrait pas à la ruine des satrapes avec le môme acharnement, et les dariques de Pharnabaze, d'Artaban et de Tysapherne s'étonnaient de rester dans les coffres de leurs maîtres. Plangon ne sortait plus que pour aller au bain, en litière fermée, soigneusement voilée, comme une honnête femme ; Plangon n'allait plus souper chez les jeunes

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débauchés et chanter des hymnesàBacchus, le père de Joie , en s'accompagnant sur la lyre. Kllc avait récemment refusé une invitation d'Alcibiade. L'alarme se répandait parmi les merveilleux d'Athènes. Quoi! Plangon, la belle Plangon, notre amour, notre idole, la reine des orgies; Plangon qui danse si bien au sondes crotales, et qui tordses flancs lascifs avec tant de grâce et de volupté sous le feu des lampes de fete; Plangon, au sourire étincelant, à la répartie brusque et mordante; l'œil, la fleur, la perle des bonnes filles; Plangon de Milet, Plangon se range, n'a plus que trois amants à la fois, reste chez elle et devient vertueuse comme une femme laide. Par Hercule! c'est étrange, et voilà qui déroute toutes les conjectures. Qui donnera le ton? qui décidera de la mode? Dieux immortels! qui pourra jamais remplacer Plangon la jeune , Plangon la folle, Plangon la charmante?

Les beaux seigneurs d'Athènes se disaient cela en se promenant le long des Propylées, ou accoudés nonchalamment sur la balustrade de marbre de l'Acropole.

« Ce qui vous étonne, mes beaux seigneurs athé-

nions, mes précieux satrapes à la barbe frisée, est une chose toute simple; c'est que vous ennuyez Plangon, qui vous amuse; elle est lasse de vous donner de l'amour et de la joie pour de l'or; elle perd trop au marché ; Plangon ne veut plus de vous. Quand vous lui apporteriez les dariques et les talents à pleins boisseaux, sa porte serait sourde à vos supplications. Alcibiadc, Axiochus, Callimaque, les plus élégants, les plus renommés de la ville n'y feraient que blanchir. Si vous voulez des courtisanes, allez chez Archcnassa, chez Flore ou chez Lamio. Plangon n'est plus une courtisane; elle est amoureuse,

— Amoureuse! mais de qui? nous le saurions; nous sommes toujours informés huit jours d'avance

de l'état du cœur de ces dames. N'avons-nous pas la tête sur tous les oreillers, les coudes sur toutes les tables?

— Mes chers seigneurs , ce n'est aucun de vous

qu'elle aime, soyez-en sûrs ; elle vous connaît trop

pour cela. Ce n'est pas vous, Cléon le dissipateur; elle sait bien que vous n'avez de goût que pour les

chiens de Laconie, les parasites, les joueurs de flûte,

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les eunuques, les nains et les perroquets des Indes; ni vous, ilipparque, qui no savez parler d'autre chose que de votre quadrige île cho\ aux blancs et des prix remportés par vos cochers aux jeux olympiques; Plungon se plail fort peu à tous ces détails d'écurie qui vous charment si fort. Ce n'est pas \ ous non plus, Thrasylle l'efféminé; la peinture dont vous vous teignez les sourcils, le fard qui vous plâtre les joues, l'huile et les essences dont vous vous inondez impitoyablement, tous ces onguents, tontes ces pommades qui font douter si votre ligure est un ulcère ou une face humaine, ravissent médiocrement Plangon; elle n'est guère sensible à tous vos raffinements d'élégance, et c'est en vain que pour lui plaire vous semez votre barbe blonde de poudre d'or et de paillettes, que vous laissez démesurément pousser vos ongles, et que vous faites traîner jusqu'à terre les manches de votre robe à la persique. Ce n'est pas Timandre le patrice, à tournure de portefaix, ni Glaucion l'imbécile qui ont ravi le cœur de IManffon. •>

Aimables représentants de l'élégance et de l'atticisme d'Athènes, jeunes victorieux, char-

mants triomphateurs; je vous le jure , jamais vous n'avez été aimes dePlangon, et je vous certifie en outre que son amant n'est pas un athlète , un nain bossu , un philosophe ou un nègre , comme veut l'insinuer Axiochus.

Je comprends qu'il est douloureux de voir la plus belle fille d'Athènes vivre dans la retraite comme une vierge qui se préparc à l'initiation<tcs mystères d'Eleusis, et qu'il est ennuyeux pour vous de ne plus aller dans cette maison, où vous passiez le temps d'une manière si agréable en jouant aux dez, aux osselets, en pariant l'un contre l'autre vos singes, vos maîtresses et vos maisons de campagne , vos grammairiens et vos poètes. Il était charmant de voir danser les sveltes Africaines avec leurs grêles cymbales , d'entendre un jeune esclave jouant de la flûte à deux tuyaux sur le mode ionien , couronnés de lierre, renversés mollement sur des lits à pieds d'ivoire, tout en buvant à petits coups du vin de Chypre rafraîchi dans la neige de l'Hymette.

Il plaît à Plangon la Milésienne de n'être plus une femme à la mode, elle a résolu de vivre un peu pour son compte ; elle veut être gaie ou triste, de-

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bout ou couchée selon sa fantaisie. Elle ne vous a que trop donné de sa vie. Si clic pouvait vous reprendre les sourires, les bons mots, les œillades, les baisers qu'elle vous a prodigués, l'insouciante hétaïre, elle le ferait ; l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses épaules, la rondeur de ses bras, ce sujet ordinaire de vos conversations , que ne donnerait-elle pas pour en effacer le souvenir de votre mémoire ! comme ardemment elle a désiré vous être inconnue, qu'elle a envié le sort de ces pauvres filles obscures qui fleurissent timidement à l'ombre de leurs mères! Plaignez-la, c'est son premier amour. Dès ce jour-là elle a compris la virginité et la pudeur.

Elle a renvoyé Pharnabaze, le grand satrape, quoiqu'elle ne lui eût encore dévoré qu'une province, et refusé tout net Clearchus, un beau jeune homme qui venait d'hériter.

Toute la fashion athénienne est révoltée de cette vertu ignoble et monstrueuse. Axiochus demande ce que vont devenir les fds de famille et comment s'y prendront-ils pour se ruiner ; Àlcibiade veut mettre le feu à la maison et enlever Plangon de vive

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force au dragon égoïste qui la garde pour lui seul, prétention exorbitante; Cléon appelle la colère de Vénus Pandemos sur son infidèle prêtresse ; Thrasylle est si désespéré qu'il ne se fait plus friser que deux fois par jour.

L'amant de Plangon est un jeune enfant si beau qu'on le prendrait pour Hyacinthe, l'ami d'Apollon : une grâce divine accompagne tous ses mouvements, comme le son d'une lyre ; ses cheveux noirs et bouclés roulent en ondes luisantes sur ses épaules lustrées et blanches comme le marbre de Paros, et pendent au long de sa charmante figure, pareils à des grappes de raisins mûrs; une robe du plus lin lin s'arrange autour de sa taille en plis souples et légers; des bandelettes blanches, tramées de fd d'or, montent en se croisant autour de ses jambes rondes et polies, si belles» que Diane, la svclte chasseresse, les eût jalousées; le pouce de son pied, légèrement écarté des autres doigts, rappelle les pieds d'ivoire des dieux, qui n'ont jamais foulé que l'azur du ciel ou la laine floconneuse des nuugcs.

Il est accoudé sur le dos du fauteuil de Plangon. Plangon est à sa toilette : des esclaves maures-

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ques passent dans sa chevelure des peignes de buis finement denticulés, tandis que de jeunes enfants agenouillés lui polissent les talons avec de la pierre ponce, et brillantcnt ses ongles en les frottant h la dent de loup; une draperie de laine blanche, jetée négligemment sur son beau corps, boit les dernières perles que la nayade du bain a laissées suspendues à ses bras. Des boîtes d'or, des coupes et des fioles d'argent ciselées par Callimaquc et Myron, posées sur des tables de porphyre africain, contiennent tous les ustensiles nécessaires i\sa toilette : les odeurs, les essences, les pommades, les fers à friser, les épingles, les poudres à épilcr et les petits ciseaux d'or. Au milieu de la salle, un dauphin de bronze, chevauché par un cupidon , soufile à travers ses narines barbelées deux jets, l'un d'eau froide, l'autre d'eau chaude, dans deux bassins d'albâtre oriental, où les femmes de service vont alternativement tremper leurs blondes éponges. Par les fenêtres, dont un léger zéphir lait voltiger les rideaux de pourpre , on aperçoit un ciel d'un bleu lapis, elles cimes des grands lauriers roses qui sont plantés au pied de la muraille.

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Plangon, malgré les observations timides de ses femmes, au risque de renverser de fond en comble l'édifice déjà avancé de sa coiffure , se détourne de temps en temps i et se pencbe en arrière pour embrasser l'enfant. C'est un groupe d'une grâce adorable , et qui appelle le ciseau du seul pleur.

Hélas! hélas ! Plangon la belle, votre bonheur ne doit pas durer ; vous croyez donc que vos amies Archcnassa, Thaïs, Flora et les autres souffriront que vous soyez heureuse en dépit d'elles? Vous vous trompez, Plangon; cet enfant que vous voudriez dérober à tous les regards et que vous tenez prisonnier dans voire amour, on fera tous les efforts possibles pour vous l'enlever. Par le Styx! c'est insolent à vous, Plangon, d'avoir voulu être heureuse à votre manière et de donner à la ville le scandale

d'une passion vraie.

Un esclave soulevant une portière de tapisserie s'avance timidement vers Plangon et lui chuchote à l'oreille que Lamie et Archcnassa viennent lui rendre visite, et qu'il ne les précède que de quel-' ques pas.

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« Va-t-en, ami, dit Plangon à l'enfant, je ne veux pas que ces femmes te voient ; je ne veux pas qu'on me vole rien de ta beauté , môme la vue ; je soufl're horriblement quand une femme te regarde. »

L'enfant obéit; mais cependant il ne se retira pas si vite que Lamie, qui entrait au même moment avec Àrchenassa , lançant de côté son coup d'œil venimeux, n'eût le temps de le voir et de le reconnaître.

«Eh ! bonjour, ma belle colombe; et cette chère santé, comment la menons-nous? Mais vous avez l'air parfaitement bien portante; qui donc disait que vous aviez fait une maladie qui vous avait défigurée, et que vous n'osiez plus sortir tant vous étiez devenue laide, dit Lamic en embrassant Plangon avec des démonstrations de joie exagérée.

— C'estThrasyllc qui a dît cela, fit iVrchcnassu, et je vous engage à le punir en le rendant encore plus amoureux de vous qu'il ne l'est, et en ne lui accordant jamais la moindre faveur. Mais que vais-je vous dire? vous vivez dans la solitude comme un sage qui cherche le système du monde. Vous ne vous souciez plus des choses de la terre.

— Qui aurait dit que Plangon devînt jamais philosophe !

— Oh !oh ! cela ne nous empêche guère de sacrifier à l'Amour et aux Grâces. Notre philosophie n'a pas de barbe, n'est-ce pas, Plangon? et je viens de l'apercevoir qui se dérobait par cette porte sous la forme d'un joli garçon. C'était, si je ne me trompe, Ctésias de Colophon. Tu sais ce que je veux dire, Lamic, l'amant de lîacchide de Samos.»

Plangon changea de couleur, s'appuya sur le dos de sa chaise d'ivoire et s'évanouit.

Les deux amies se retirèrent en riant, satisfaites d'avoir laissé tomber dans le bonheur de Plangon un caillou qui en troublait pour longtemps la claire surface.

Aux cris de femmes éplorées et qui se hâtaient autour de leur maîtresse , Ctésias rentra dans la chambre, et son étonnement fut grand de trouver évanouie une femme qu'il venait de laisser souriante et joyeuse; il baigna ses tempes d'eau froide, lui frappa dans la paume des mains, lui brilla sous le nez une plume de faisan , et parvint enfin à lui faire ouvrir les yeux. Mais aussitôt

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qu'elle l'aperçut, elle s'écria avec un geste de dégoût :

« Va-t-en, misérable, va-t-en, et que je ne te revoie jamais ! »

Ctésias, surpris au dernier point de si dures paroles, et ne sachant à quoi les attribuer, se jeta à ses pieds, et, tenant ses genoux embrassés, lui demanda en quoi il avait pu lui déplaire.

Plangon, dont le visage de pale était devenu pourpre , et dont les lèvres tremblaient de col.ère, se dégagea de l'étreinte passionnée de son amant, et lui répéta la cruelle injonction.

Voyant que Ctésias , abîmé dans sa douleur, ne changeait pas de posture et restait affaissé sur ses genoux, elle lit approcher deux esclaves scythes, colosses à cheveux roux et à prunelles glauques, et avec un geste impérieux : «Jetez-moi, dit-elle, cet homme à la porte. »

Les deux géants soulevèrent l'enfant sur leurs bras velus comme si c'eût été une plume, le portèrent par des couloirs obscurs jusqu'à l'enceinte extérieure, puis ils le posèrent délicatement sur ses pieds; et quand Ctésias se retourna, il se trouva

nez à nez avec une belle porte de cèdre semée de clous d'airain, fort proprement taillés en pointe de diamant, et disposés de manière à former des symétries et des dessins.

L'étonnement de Ctésias avait fait place à la rage la plus violente; il se lança contre la porte comme un fou ou comme une bête fauve; mais il aurait fallu un bélier pour l'enfoncer, et sa blanche et délicate épaule , que faisait rougir un baiser de femme un peu trop ardemment appliqué, fut bien vite meurtrie par les clous à six facettes et la dureté du cèdre ; et force lui fut de renoncer à sa tentative.

La conduite de Plangon lui paraissait monstrueuse et l'avait exaspéré au point qu'il poussait des rugissements comme une panthère blessée , et s'arrachait avec ses mains meurtries de grandes poignées de cheveux. Pleurez, Cupidon et Vénus !

Enfin, dans le dernier paroxysme de la rage, il ramassa des cailloux et les jeta contre la maison de l'hétaïre, les dirigeant surtout vers les ouvertures des fenêtres, en promettant en lui-même cent va-

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ches noires aux dieux infernaux si l'une de ces pierres rencontrait la tempe de Plangon.

Antéros avait traversé d'outre en outre son cœur avec une de ses flèches de plomb, et il haïssait plus que la mort celle qu'il avait tant aimée. Effet ordinaire de l'injustice dans les cœurs généreux.

Cependant, voyant que la maison restait impassible et muette, et que les passants, étonnés de ces extravagances, commençaient à s'attrouper autour de lui, à lui tirer la langue et lui faire les oreilles de lièvre, il s'éloigna à pas lents et se fut loger dans une petite chambrette , à peu de distance du palais de Plangon.

Il se jeta sur un mauvais grabat composé d'un matelas fort mince et d'une méchante couverture, ot se mit à pleurer amèrement.

Mille résolutions plus déraisonnables les unes que les autres lui passèrent par la cervelle ; il voulait attendre Plangon au passage et la frapper de son poignard; un instant ii eut l'idée de retournera Colophon, d'armer ses esclaves et de l'enlever de vive force après avoir mis le feu à son palais.

Après une nuit d'agitations passée sans que Morphée, ce pâle frère de la mort, fût venu toucher ses paupières du bout de son caducée, il reconnut ceci, à savoir qu'il était plus amoureux que jamais de Plangon, et qu'il lui était impossible de vivre sans elle. 11 avait beau s'interroger en tous sens, avec les délicatesses et les scrupules de la conscience la plus timorée, il ne se trouvait pas en faute et ne savait quoi se reprocher qui excusât la conduite de Plangon.

Depuis le jour où il l'avait connue , il était resté attaché à ses pas comme une ombre , n'avait été ni au bain, ni au gymnase, m ù la chasse, ni aux orgies nocturnes avec les jeunes gens de son âge; ses yeux ne s'étaient pas arrêtés sur une femme, il n'avait vécu que pour son amour. Jamais vierge pure et sans tache n'avait été adorée comme Plangon l'hétaïre. A quoi donc attribuer ce revirement subit, ce changement si complet, opéré en si peu de temps? Venait-il de quelque perfidie d'Archenassa et de Lamic, ou du simple caprice de Plangon? Que pouvait donc lui avoir dit ces femmes pour que l'amour le plus tendre se tournai en haine et on dégoût

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sans cause apparente? L'enfant se perdait dans un dédale de conjectures, et n'aboutissait à rien de satisfaisant. Mais dans tout ce chaos de pensées, au bout de tous ces carrefours et de ces chemins sans issues s'élevait, comme une morne et pâle statue, cette idée : Il faut que Plangon me rende son amour ou que je me tue.

Plangon de son côté n'était pas moins malheureuse; l'intérêt de sa vie était détruit; avec Ctésias son âme s'en était allée, elle avait éteint le soleil de son ciel; tout autour d'elle lui semblait mort et obscur. Elle s'était informée de Bacchide, et elle avait appris que Ctésias l'avait aimée, éperdument aimée, pendant l'année qu'il était resté à Samos.

Elle croyait être la première aimée de Ctésias et avoir été son initiatrice aux doux mystères. Ce qui l'avait charmée dans cet enfant , c'était son innocence et sa pureté ; elle retrouvait en lui la virginale candeur qu'elle n'avait plus. H était pour elle quelque chose de séparé, de chaste et de saint, un autel inconnu où elle répandait les parfums de son âme. Un mot avait détruit cette joie; le charme était rompu, cela devenait un amour comme tous les au-

très, un amour vulgaire et banal; ces charmants propos, ces divines et pudiques caresses qu'elle croyait inventées pour elles, tout cela avait déjà servi pour une autre; ce n'était qu'un écho sans doute affaibli d'autres discours de même sorte, un manège convenu, un rôle de perroquet appris par cœur. Plangon était tombéedu haut de laseule illusion qu'elle eût jamais eue; et, comme une statue que l'on pousse du haut d'une colonne , elle s'était brisée dans sa chute. Dans sa colère elle avait mutilé une délicieuse figure d'Aphrodite, à qui elle avait fait bâtir un petit temple de marbre blanc au fond de son jardin , en souvenir de ses belles amours. Mais la déesse, touchée de son désespoir, ne lui en voulut pas de cette profanation , et ne lui infligea pas le châtiment qu'elle eût attiré de la part de toute autre divinité plus sévère.

Toutes les nuits Ctésias allait pleurer sur le seuil de Plangon, comme un chien fidèle qui a commis quelque faute et que le maître a chassé du logis et qui voudrait y rentrer; il baisait cette dalle où Plangon avait posé son pied charmant. 11 parlait à la porte et lui tenait les plus tendres discours pour

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