POMPADOUR
Éliante est appuyée sur son coude, qui s'enfonce à moitié dans un oreiller de la plus fine toile de Hollande, garnie de point d'Angleterre. Elle rêve aux perfections de l'inimaginable Fanfreluche; elle soupire en pensant au bonheur de la marquise; Éliante donnerait volontiers trois mousquetaires et deux petits collets en échange du miraculeux bichon.
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Pendant qu'elle rêve, jetons un coup d'œil dans sa chambre à coucher, d'autant que cette occasion de décrire la chambre à coucher d'une jolie femme du temps ne se représentera pas de sitôt, et que le Pompadour est aujourd'hui à la mode.
JiC lit, de bois sculpte, peint en blanc, rehaussé d'or mat et d'or bruni , pose sur quatre pieds tournés avec un soin curieux. Les dossiers, de forme cintrée , surmontés d'un groupe de colombes qui se becquetent, sont rembourrés moelleusement pour éviter que la jolie dormeuse ne se frappe la tête en faisant quelque rêve un peu vif où l'illusion approche de la réalité. Un ciel, orné de quatre grands bouquets de plumes et lixé au plafond par un câble doré soutient une* double paire de rideaux d'une étoire couleur cuisse de nymphe moirée d'argent. Dans le fond, il y a une grande glace à trumeau festonné de roses et de marguerites mignonnement découpées ; cette glace réfléchit les attitudes gracieuses de la comtesse, fait d'utiles trahisons à ses charmes en montrant ce qu'on ne doit pas laisser voir. Kn outre, elle
égaie et donne de l'air et du jour à ce coin un peu
sombre. Eliantc est tournée de façon à n'avoir pas besoin de s'entourer des prudences du mystère ; elle n'a que faire du demi-jour et des teintes ménagées.
Sur un guéridon tremble, dans une veilleuse de vieux Sèvres, une petite étoile timide, à qui les joyeux rayons du soleil, qui filtrent par l'interstice des rideaux et des volets, ont enlevé sa nocturne auréole; car l'on croyait que madame rentrerait de bonne beurc, au sortir de l'Opéra, et les préparatifs de son coueber avaient été faits comme à l'ordinaire.
Les dessus de porte , en camayeu lilas tendre, représentent des aventures mythologiques et galantes. Le peintre a mis beaucoup de feu et de volupté dans ces compositions, qui inspireraient , par la manière agréable et galante dont elles sont touchées, des idées amoureuses et riantes à la prude la plus rigide et la plus collet monté.
La tenture semblable aux rideaux est retenue par des ganses, des cordes à puits et des nœuds d'argent. Cette tapisserie a l'avantage, par l'extrême fraîcheur de ses teintes, de faire paraître épouvantables et enluminées comme des furies
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toutes les personnes qui n'ont pas, comme Éliante, un teint ù l'épreuve de tout rapprochement. Cette nuance a été malicieusement choisie par la jeune comtesse pour faire enrager deux de ses meilleures amies que l'abus du rouge a rendues jaunes comme des coings, et qu'elle affecte de recevoir toujours dans cette pièce.
Des miroirs avec des cadres rocaille remplissent rentre-deux des croisées; il ne saurait y avoir trop de glaces dans la chambre d'une jolie femme; mais aussijecasserais volontiers celles qui sontexposées à doubler de sols visages. Est-ce que ce n'est pas assez de voir une fois la présidente et la vieille douairière de B**\
La cheminée est chargée de magots de la Chine, de groupes de biscuits et de porcelaine de Saxe. Deux grands vases en vert céladon craquelé, richement montés, garnissent les deux angles. Une superbe pendule de Doule, incrustée d'écaillé et dont l'aiguille est sur le chemin de trois heures, pose sur un piédouchc d'une égale magnificence et terminé par desfcuillagcs d'or. Devant la cheminée où brille une grande flamme, un garde-feu en filigrane ar-
ièO LE PBTtV CillKN Di s . LÀ MARQUISE*
genté se replie plusieurs fois et se brise à angles
aigus. Des écrans de damas avec des bois sculptés, une duebesseetun métier pour broder au tambour, complètent l'ameublement de ce côté.
Un paravent en véritable laque de Chine, tout chamarré de hérons à longues aigrettes, de dragons ailés, d'arbres palmistes, de pêcheurs avec des cormorans sur le poing, empêche le perfide vent-coulis de pénétrer dans ce sanctuaire des grâces ; un tapis de Turquie, apporté par M. le comte qui fut autrefois ambassadeur près la Sublime-Porte, amortit le bruit des pas, et de doubles volets matelassés empêchent les sons extérieurs de pénétrer dans cet asile du r«pos et de l'amour. Telle était la chambre à coucher de la comtesse Kliante.
Nous espérons que par la littérature de commissaire-priseur où nous vivons Ton nous pardonnera aisément cette description un peu longue en songeant qu'il ne tenait qu'à nous qu'elle le fût deux fois plus, et que personne n'aurait pu nous faire mettre en prison pour cela.