‹ Une larme du diableChapitre 50 sur 61 · LE FAUX FANFRELUCHE · texte numérisé non relu

LE FAUX FANFRELUCHE

Alcindor fut on ne saurait plus satisfait de la célérité d'agir de Similor et de Giroflée; il possédait donc ce précieux bichon qui faisait tourner la tête à tant de jolies femmes , ce ravissant Fanfreluche qui avait fait pâlir l'étoile de l'abbé de V... ce délicat et curieux animal dont la marquise était

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plus fière que de son attelage de chevaux soupe au lait, de son chasseur haut de six pieds et demi, et de sonjockeià fourrer dans la poche, qu'elle aimait plus que ses amants , son mari et ses enfants, plus que le whist et le reversi. Quelle allait être la joie d'Ëliante en recevant le cher petit chien dans un corbillon doublé de soie et tout enrubanné de faveurs roses! Quels langoureux tours de prunelle, quels regards assassins, quels adorables petits sourires allaient être décochés sur l'heureux Àlcindor, jusqu'au moment, sans doute très prochain, où sonnerait l'heure du berger si impatiemment attendue ! « Versac va en crever de rage, car, malgré ses airs détachés, je le soupçonne très fort d'être encore amourache de la comtesse Eliante et de mener une intrigue sous main avec elle, » se dit Alcindor en faisant craquer ses doigts en signe de jubilation.

Le duc, pour ne pas perdre de temps, résolut d'aller porter le soir même à la jeune belle le Fanfreluche supposé dont il était loin de suspecter l'identité; la mine innocente de Similor et de Giroflée éloignaient du reste toute idée de fraude;

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Alcindor était à cent lieues de supposer que ce chien pour lequel il avait donné vingt-cinq louis ne coûtait effectivement que vingt-quatre sous. La ressemblance était complète : pattes torses, noz retroussé, marque sur les yeux, queue en trompette; deux gouttes d'eau, deux œufs ne sont pas plus pareils. Alcindor heureusement ne s'avisa pas de faire répéter le menuet au S tsic de Fanfreluche; le bichon du Pont-Neuf, totalement étranger aux belles manières du grand monde, se fût trahi par la gaucherie et l'inexpérience de ses pas.

Alcindor, voulant soutenir avantageusement la concurrence avec Fanfreluche, fit une toilette extraordinaire; son habit était de toile d'or, doublé de toile d'argent, avec des boutons de diamants disposés de manière à coque chaque bouton formât une lettre de son nom; un jabot de point do Venise valant mille écus, et noblement saupoudré de quelques grains de tabac d'Espagne, s'épanouissait majestueusement sur sa poitrine par l'hiatus d'une veste de velours mordoré; sa jambe, emprisonnée dans un bas de soie blanc à coin d'or, se faisait remarquer par l'élégante rotondité du mollet et

la finesse aristocratique des chevilles. Un soulier à talon rouge comprimait un pied déjà très petit naturellement; une frôle épéedc baleine à fourreau de velours blanc, avec une garde de brillants , la pointe en haut, la poignée en bas, relevait fièrement la basque de son habit. Quant à sa culotte, j'avoue à regret que je n'ai pas pu constater assez sûrement de quelle étoffe elle était laite ; il y a cependant lieu de croire qu'elle était de velours gris de perle ; cependant je ne veux rien affirmer.

Quand Giroflée eut achevé de ramasser avec un couteau d'ivoire la poudre qui était attachée au front de M. le duc, il éprouva un mouvement d'orgueil ineffable en voyant son maître si bien habillé et si bien coiffé, et il courut prendre un miroir qu'il posa devant le duc. « Monsieur, je suis content de moi; vous êtes au mieux, et je ne crois pas que monsieur rencontre beaucoup de cruelles ce soir.

— Si monsieur aVait la figure peinte en noir, il serait bien plus beau encore, mais il est bien comme cela, ajouta Similor toujours attentif à se maintenir en faveur et à ne pas se laisser dépasser en flagornerie par l'astucieux Giroflée.

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— Similor, appelez Marmelade, » dit le duc.

Marmelade parut; c'était un nègre de grande taillé. « Faites atteler le carrosse. »

La voiture prête, le duc descendit en fredonnant un petit air; il portait à son cou, dans un petit corbillon , le faux Fanfreluche, avec la plus parfaite sécurité. L'équipage du duc était du meilleur goût et conforme au dernier patron de la mode : cocher énorme, bourgeonné, ivre-mort , avec la coiffure à l'oiseau royal, un lampion volumineux, des gants blancs, des guides blanches, un monstrueux collet de fourrure ; des laquais à la mine convenablement insolente, portant des torches de cire, deux devant et trois derrière, le tout dans les règles les plus étroites. Le carrosse était sculpté et doré, avec les armoiries du duc sur les panneaux , et d'une magnificence tout-à-fait royale. Quatre grands mecklembourgeois, alezan brûlé, la crinière tressée et la queue nouée de rosettes aux couleurs du duc, traînaient cette volumineuse machine.

Alcindor, enchanté de lui-même et plein des plus flatteuses espérances, dit au cocher de toucher

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ses chevaux vivement et d'aller grand] train. Le cocher, qui ne dcmanda,ijL pa£, mieux qii£ de bru- 1er le pavé, qui,''f^ç|j)£<$^ le haut (Jje la^châûssée personne, et qui eût coupé l'équipage d'un, prince du sang , tant il était infatué de la dignité de sa place, lança ses quatre bêtes au plein . galop, nonobstant les cris des bour-

geois et autres misérables piétons qu'il couvrait malicieusement d'un, déluge de boue. En quelques minutes on fut à la porte de l'hôtel d'Eliantev

Le duc monta et Ht annoncer/: signor Fanfreïucio et le duc Alcindor. » Quoique Eliante ne fût pas visible , parce qu'elle s'habillait pour aller à l'Opéra, le nom magnifique de Fanfreluche, pareil au Sésame , ouvre-toi, des contes arabes, fit tourner les portes sur leurs gonds et tomber toutes les consignes.

Quand Eliante vit dans le corbillon suspendu au cou d'Alcindor le (aux Fanfreluche, assis sur son derrière et levant le museau d'un air passablement inquiet, elle fit un petit cri aigu, et, frappant de plaisir dans ses deux mains, elle courut vers le duc et lui dit : *< Alcindor, vous êtes charmant. •

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