‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 123 sur 370 · SUR LA MANIE DE PARLER TOUS ENSEMBLE. I · texte numérisé non relu

SUR LA MANIE DE PARLER TOUS ENSEMBLE. I

Il srniblt* aoT u»\s pi'rranU Ar Iriin cxinfiurt voii. Qu'un rntmdc «onivr vingt clfx*hr5 m la fuis. — Aspaiiox

Un tics iléf;iiits que je remarque chez les l'arisiens . c'est la manie de vouloir converser eiisemlde, sans s't'eoiil«'r , sans se répondre , et de |»arler plusieurs à la fois. J'ai déjà été invite à diiier dans |)lusieurs maisons : i)0ur peu ([u'il y ail dix à douze personnes à table, il s'étalilit vers la fin du repas . an moins trois ou quatre conversations . ou plutôt cliaeun fait la sienne: ce qu'il y a de pis, c'est qu'il n'est pas un convive qui ne parle très-haut, comme s'il avait la prétention d'être seul entendu; c'est un hruit à devenir sourd. 11 en est de même dans les asseniMées , dans les cercles : vient-on à citer un fait . chacun le raconte aux autres; à élever une question, chacun en dit son avis, chacun veut montrer de l'esprit et occuper de soi les auditeurs.

Jui^^ez quel elfet désa|;réal»le doit produire ce tapai^e sur un homme aecoulumé aux assemblées silencieuses des amis ; aussi . inc faisant en moi-même une retraite , je me livre souvent à la méditation au milieu de ces cohues, ce (pii m'est d'autant plus facile, que chacun ne songeant qu'à ce ipi'il dit, fait fort peu d'attention à son voisin. Je me rappelle alors avec une douce émotion nos soirées charmantes, quand, rassemblés autour de la table à thé. nous restons souvent un ([uart d'heure sans dire un seul mol'. Personne parmi nous n'est empresséde i)rendrela parole ; on neparle ipif quand on a quehpie chose à dire; aussi la conversation est-elh; toujours intéressante, souvent instructive, quehpiefois gaie, jamais bruyante ; c'est que les amis sont gens de beaucoup de réflexion , et de peu île mots : mais à Paris comme l'a dit un homme d'esprit, le parler gâte la conrorsation.

Je suis surpris cpie chez un peuple qui se picpie de politesse, on manque à ce point de savoir-vivre : car, enfin, qu'y a-t-il de plus incivil cpie de ne point écouter celui ipii i)arle, di-rinterrompresans cesse, de couvrir sa voix inii)itoyabl('m(nt? N'est-ce pas comme si on lui disait : < Taisez-vous; je ne fais pas le moindre cas de vos discours , il n'y a que moi (|iii mérite d'être écoulé. >

Ils ne savent pas de cpiels avantages ils se privent; écouter est de toutes les manières d'aj)prendre <elle qui donne le moins de peine 2. Tel .serait !)ientôt moins ignorant . s'il daignait prêter l'oreille aux gens instruits. Les hom-

mes habiles s'éclaireraient entre eux ; le génie s'échauffe dans une conversation soutenue; il s'anime par la discussion et produit des beautés soudaines ; mais ne parler ipie pour t'airc mouvoir sa langue! quel miséraltle emploi du tlon de la |)arol( , de ce bel attribut de l'homme, et que Dieu n'a «lonné qu'à lui seul entre toutes ses créatures !

Combien de déterminations d'une haute imjtortance ont été prises au milieu des cris et du tumulte? N'est-il pas «léplorable «le peu ser (pie les destinées de tout \\n peuple ont pu être décidées dans un assaut de poitrine, et par un combat de poumons? (lela fait frémir, surtout (|uand on pense que souvent la nature n'accorde le bon sens, la réflexion, et le jugement , qu'en raison inverse de la force pliysicpie ; souvent aussi le sot l'ait grand bruit, tandis que le sage se tait'», ou si celui-ci essaie de parler , sa voix douce et modérée est bientôt couverte par les clameurs île l'extravagance menaçante et furieuse. Des Français m'ont dit que telle révolution qui a changé la face de leur gouvernement . et les a accablés de malheurs sans nomlire, n'a peut-être tenu qu'au bruit qui a étouffé une ojjinion sage , qu'au tunuilte ([ui a empêché d'entendre et de suivre un bon avis ''.

Ce soir même , je viens d'empêcher deux honnêtes l'arisiens d'avoir ensemble une affaire sérieuse , et peut-être de se casser la tête ou de se couper la gorge. Ils se contredisaient avec aigreur; une repartie n'attendait pas l'autre; je m'aperçus qu'ils étaient si échauifés et s'écoutaient si peu réciproipiement , ipie dans des termes différents ils soutenaient tous deux la même opinion ; je me suis éloigné d'eux un moment ; j'ai déchiré deux feuilles de mes faldettes, et après y avoir écrit quehpies mots, j'en ai présenté une à chacun des deux adversaires.— Ami, ai-je demandé, n'est-ce pas là ta proposition?— C'est cecpiejeveux, et ce (pi'il ne veut pas, aditrun.— C'est ce que j'entends, et ce qu'il me conteste . a répondu l'autre. Je les ai priés alors de rapprocher les deux feuilles de pajtier : ils ont vu avec surprise (jue toutes deux contenaient précisément la même chose, et que par conséipient ils étaient j)arfaitement d'accord sans s'en douter. Ils n'ont pu s'empêcher de rire ; je les ai fait s'embrasser , et je suis revenu chez moi écrire dans mon journal ces réflexions sur la manie de l)arler plusieurs à la fois , et le danger de ne point écouter *.

— AMUUEUX. — M6laii|;r9 m prosf.

\NnRIElX ( /■rançois-tiutllaumc-Jcau- y feulas ) ,

Né ù Strasbourg, le 6 mai 1759.

Après avoir fait do brillantes études an collège du cardinal Lemoine, î» Paris, il s'annonça dans

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