LES AVANTAGES SE L'AMITIÉ
Pour Ips cœurs corrompus Cninitii^ n'csl point faite. O divine amitié, félicité parfaite t .San.s toi, tout homme est seul; il peut, par tftn appui, .Multiplier son être et vivre dans autrui.
VoLTAIBli. —
Les avantages (le l'amitié se présentent assez (rciix-niênies : toute la nature n'a qu'une voix pour dire qu'ils sont les j)lns desiral)les de tous les liions ; sans elle, la vie est sans charmes. L'homme est plein de besoins: renvoyé à lui-mèine, il sent un vide que l'amitié seide est eapalile de remplir : toujours inquiet el toujours agité, il ne se calme et ne se repose que dans l'amitié, l^n ancien dit que l'amour est fils de la pauvreté et du dieu des richesses: de la pauvreté, parce (pi'il demande toujours ; du dieu des richesses, parée qu'il est libéral. L'amitié ne pourrait-elle pas avoir aussi la même origine? Ouand elle est vive, elle demande des sentiments : les ;hiies tendres et délicates sentent les besoins du ciitur, plus (|u'on ne sent les autres nécessités de la vie. Mais, connue elle est çénércuse , elle mérite
aussi qu'on la reconnaisse pour fille du dieu des richesses; car il n'est i>as permis île se parerdu beau nom d'amitié ' liès t|ue l'on manque à ses amis dans le besoin. Knfin les caractères sensibles cherchent à s'unir par les sentiments : le cœur elant lait pour aimer, il est sans vie, dès (pie vous lui refusez le plaisir «l'aimer ou d'être aime. C.oudilez les houmies de biens, de richesses et d'honneurs, et privezles des douceurs de l'amitié, tous les agréments de la vie s'évanouissent. Les personnes raisonnables se refusent à l'amour : les femnjes par l'attachement à leur devoir, et les honnues par la crainte d'un mauvais choix 2. Vous êtes attiré dans l'amitié, vous êtes entraîné dans l'amour. L'amitié s'enrichit des pertes de l'amour; elle en devient plus tendre, plus vive et plus empressée •". Toutes les délicatesses de l'amour se trouvent dans les engagements dont je parie. L'amitié naissante est sujette à l'illusion * : la nouveauté plaît e.t promet, et tout ce qui réveille l'espérance est d'un grand prix. L'illusion est un sentiment qui nous transporte au delà de la vérité, et qui obscurcit nos lumières. Vous voyez, dans les personnes qui commencent à vous plaire, tout ce qu'il y a de bon ; et l'imaginalion, qui toujours agit an gré du cœur, prèle à la personne aimée le mérite qui lui manque. On aime ses amis bien plus par les qualités qu'on devine, que par celles ({u'on connaît^. Il y a aussi des amitiés d'étoile et de sympathie", des liens inconnus qui nous unissent et qui nousserrent; nous n'avons besoin ni de protestations ni de serments, la confiance va au devant des paroles. Ouand Montaigne nous peint ses sentiments pour son ami : «iNous nous cherchions, « dit-il, et nosnomss'endjrassaientavantqnede <t nous connaître. Ce fut un jour de fête que je «le vis pour la première fois; nous nous « trouvâmes tout d'un coup si liés, si unis, si <c connus, si obligés, que rien ne nous fut plus <-. cher que l'un à l'autre. Et . quand je me de- 't mande d'où vient cette joie, cette aise, ce « repos que je sens lorsque je le vois , c'est <i que c'est lui , c'est que c'est moi : c'est tout «I ce que je puis dire. » Nous jouissons dans l'amitié de ce que l'amour a de plus doux, du plaibir de la confiance, du charme d'exposer son âme à son ami, de lire dans son cœur, de le voir 'a découvert , de montrer ses propres faiblesses; car il faut penser tout haut devant son ami. Il n'y a que ceux i\m ont joui du doux plaisir de l'amitié, qui sachent quel charme il y a 'a passer les journées ensemble 7. Que les heures sont légères, qu'elles sont coulantes avec ce qu'on aime » !
— La marquise de LAUBEnr.—
LAMBERT {^Innc-Tlifresc (Ic'ilARc.vv.'SXT de Courcki.lf.S, marquise de).
Née à Paris en i647, et morte le 12 juillet 1703.
Elle se livra de l)onne heure aux études lidéraires , et sa maison était le rendez-vous des lioiuiiies d'esprit et des gens de lettres.
l^a marquise de Lambert composa |)our l'éducation de ses enfants i\eu\ ouvrajyes écrits avec élé- [jance, facilité, et remi)lis de réllexions morales et de |)ensées justes, ce sont : les Avis d'une Mère à son Fils et les Avis d'une Mère à sa Fille. Ces deux ouvrages sont les titres les |)lus solides de l'auteur à une répulalion littéraire.
i;ile a piil)lié en oiUre : un Truite de rjmitié, un autre de la l'ieillcsse, des /{éflciinns sur les richesses, un Vialofjuc entre Alexandre et Diogène, un Discours sur la Réputation et la Considéralion.
* — Séparer du beau nom d'amitié est une expression improi)re. On se pare du beau titre d'ami.
2 — Ces propositions sont évidemment trop absolues.
3 — Ces réllexions dans la bouche d'une femme méritent d'être remarquées : elles sont un démenti à cet adage bien connu : «,/«/ odit, aut auiat millier; nil est tertium. La femme hait ou aiu;e ; il n'y a pas de milieu. »
* — On a dit avec !)eaucoup de vérité : Le moyen de faire des amis eju'on puisse garder longtemps, c'est d'être longtemps à les faire.
^ — Ceci est un peu subtil, et serait plus vrai de l'amour que de l'amitié; mais il ne faut pas oublier que c'est une femme qui parle.
'• — Corneille a dit à peu près dans le même sens :
U est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par le doux rapport les Ames assorties S'attachent rune ft l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
[Rodogioie , acte 1, scène 7. )
Mais c'est de l'amour qu'il parle. Madame de Lambert paraît souvent confondre ce sentiment avec Pamitié.
^ — Arîstote exprime énergiquement tout le charme de cette sympathie, lorsqu'il dit que famitié est une âme dans deux corps.
^ — Coulantes en ce sens est une expressirm qui a vieilli ; ou dirait aujourd'hui rapides, ce qui cependant n'exprime pas la même idée. On i)eut dire d'ailleurs, qui s'écoulent rapidement.
Observation générale. Le style de ce frafjment a de la (îi'àre, mais une \;vàce un peu recherchée. Les réflexions sont (pielquel'ois i)his snhtilcs ipie prot'ondes , et les pcîMsées moins vi'aies qu'ingénieuses : on peut y remarquer la trace d'une préoccupation un peu étrangère au sujet.
1789. — Le peuple de Paris prend les armes pour se porter sur la Bastille.