L'ÉTUSB DE LA NATURE
O puissante nature ! ô grande cncbanirreue I Tout ce que j'aperçois ni'altaciie et urinttressc. — Li llukre. —
Les âmes aimantes cherchent partout un objet aimable qui ne puisse phis changer : elles croient le trouver clans un livre; mais je pense qu'il vaut mieux pour elles s'attacher à la nature . (jui . comme nous , change toujours. Le livre le plus sublime ne nous rappelle qu'un auteur mort, et la plus humble plante nous parle d'un auteur toujours vivant ; irailleurs, le meilleur ouvrage sorti de la main des hommes peut-il égaler jamais celui qui est sorti de la puissance de Dieu? L'art peut produire des milliers de Théocrites et de Virgiles >; mais la nature seule crée des milliers de paysages nouveau.x en Euroi)e, en Afrique, aux Indes, dans les deux mondes. L'art nous ra-, mène en arrière dans un passé qui n'est plus : la nature marche avec nous en avant, et nous porte vers un avenir qui vient à nous. Laissons-nous donc aller comme elle au cours du temps; cherchons nos jouissances dans les eaux, les prés, les bois, les cieux, et dans les révolutions que les saisons el les siècles y amènent. Ne portons point, dans notre vieillesse caduque, nos regards et nos regrets vers une jeunesse fugitive; mais avançons -nous avec joie, sous la protection de la Divinité, vers des jours qui doivent être éternels.
L'étude de la nature est si étendue, que chaque enfant peut y trouver de quoi développer son talent particulier, (jndit cpie d'Anvillc 2, étant au collège, n'étudia, dans Virgile, que les seuls voyages d'Enée. il en fit un fort bon itinéraire ; toutes les beautés <lr la poésie di.s|)arurent pour lui; il ne vil dans le poi'tc qu'un géographe, et il prouva ainsi qu'il le (h'viendrait lui-mènic ".
!Mais la nature offre à l'homme un poCme bien jilus étendu (pie celui de l'Enéide : laissons chaque enfant réludier suivant son instinct, il en résultera toujours quehjue bien pour la société. Un pré leur suffit ; c'est un
livre ;i plusieurs feuillets ; le botaniste y verra des systèmes . le médecin des sinq)les , le peintre des guirlandes, le poCte des harmonies, le guerrier un champ de bataille, l'auiant un lieu de repos, le paysan des bottes de foin *; mais (|uaud ils ne devraient tous y voir que des bouijuels , laissez-les en couronner leurs jeunes conqtagnes : les jeux naïfs el innocents «le l'enfance valent mieux (jue les études pénibles el jalouses des hommes.
— BEnNARDlN DE SaINT-PIERRE. —
BER:«ARDin DE 8AIM-PIERRE (Jacques-Henri),
Célèbre écrivain , né au Havre , le 19 janvier 1737.
Ami de l'humanité, el doué d'un caractère aventureux, il passa une grande partie de sa vie à rêver une société parfaite , un second Age d'or , et à faire usage de toutes les ressources de son esprit el de son activité pour réaliser ses utopies.
Ai)rés avoir parcouru diverses contrées . et vainement sollieilé l'appui des souverains pour accomplir ses desseins philanthropiques , il revint en France , presque découragé , et désabusé de ses illusions; mais il n'y trouva pas le repos. Sa courageuse fermeté à défendre la religion , sa conduite |)leine de scrupules et de délicatesse , lui suscitèrent l'animadversion ou les sarcasmes des beauxesprits du siècle. Il alla se consoler dans la retraite, où il iirépara ses Etudes de la Nature , qui parurent en 1788, et auxquelles succéda la publication de Paul et ^^irginie , délicieux roman (ju'aucun ouvrage, a-t-on dit, n'a inspiré, et qui'en a ins|)iré lanl d'autres. Proscrit en 1792, il revint en France en i7;i4, el fut nommé membre de l'Institut et professeur de morale à l'École Normale , où il ne lit cependant (ju'une seule leçon.
Son dernier ouvrage, les Harmonies de la Nature, est riche en recherches seienlilitpies et en beautés littéraires , mais il diffère des Études en ce qu'il n'est pas empreint d'une sensibilité aussi pénétrante.
Tous les ouvrages de Bernardin de Sainl-l^ierre resjjirenl une morale pure et religieuse; son slyle qu'on a comi)aréàceluidei'énelon,a jenesaisquoi de tendre etd'afteelueuxqui gagne tous les cœurs.
A ne considérer que l'écrivain en général, il est, dit Chénier, harmonieux et piltores(iue, habile à choisir el à placer les mois, les sons, les images, à saisir l'expression la i)lus vraie du sentiment intime , fi s'élever et à descendre avec la nature el eomme elle.
Cet homme vertueux mourut fi Ararjny, près de l'onloise, le 22 janvier isu. L'envie le calomniait encore après sa mort.
• — Ici le substantif propre, employé comme substantif commun, prend le signe du pluriel. ( \ oyez ma Grammaire, n" 073. )
L'auteur, qui a établi plus haut sa comi»araison entre Dieu et l'homme, génies créateurs tous Amw., sebin les |iropor(ioMs de leur sphèn;, altère maintenant ce'.te belle eomparaison en opposant des l>oeies, non plus à Dieu, mais à la nature qui n'est que son o'uvre.
2 — D'yinville, célèbre géographe, né à Paris en 1097, et mort dans la même ville , en 1782. On
lui doit d'excellentes cartes pour la géographie incienne.
^ — On cite un jeune Américain qui , doué d'une facilité extraordinaire pour le calcul mental, assista pour la première fois à une tragédie de Shakespeare. Comme, pendant toute la représentation, son attention avait été fortement occupée, on lui demanda ce «ju'il trouvait de beau dans cette tragédie : io,256mols! s'écria-t-il.
* — Énumération pleine de charme.
Observation générale. Idée grande et vraie, enveloppée de tous les charmes d'un style harmonieux et [loétique.
L'auteur recommande avec raison l'étude de la nature ; son exemple suffirait seul pour y engager eeux qui ont étudié sa vie. C'est dans celte douce occupation (ju'il a trouvé un soulagement à de cruelles ■souffrances , et de magiques inspirations que sa plume a reproduites avec un talent plus magique encore.
1790. —Mort de Howard, célèbre pliilanthrope anglais, dont toute la vie fut consacrée à raniélioralion du sort des i)auvres et du régime des hôpitaux et des prisons.
On lui a érigé un mausolée dans la cathédrale de Saint-Paul.
IXS FRISONS.
La justice est coupable alors qu'elle est cruelle. Ton âme le connut , ce noble et tendre zèle, Howard I dont le nom seul console les prisons.
— Delilxe. —
Jetez les yeux sur ces tristes murailles où ia liberté humaine est renfermée chargée de iVrs ', où quelquefois l'innocence est confonlitie avec le crime, et où l'on fait l'essai de tous les supplices avant le dernier : approchez; et, si le bruit horrible des fers , si des ténèbres l'Ifrayantes, des gémissements sourds et lointains, en vous glaçant le cœur, ne vous font reculer d'effroi 2, entrez dans ce séjour de la douleur, osez descendre un moment dans ces noirs cachots où la lumière du jour ne pénètre jamais ; et, sous des traits défigurés, contemplez vos semblables, meurtris de leurs fers, à demi couverts de quelques lambeaux , infectés d'un air qui ne se renouvelle jamais et semble s'imbiber du venin du crime ; rongés vivants des mêmes insectes qui dévorent les cadavres dans leurs tombeaux ; nourris à peine de quelques substances grossières distribuées avec épargne; sans cesse consternés des maux de leurs malheureux compagnons, et des menaces d'un impitoyable gardien ; moins effrayés du supplice que tourmentés de son attente : dans ce long martyre de tous leurs sens , ils appellent à leur secours une mort plus douce que leur vie infortunée ^.
Si ces hommes sont coupables, ils sont encore dignes de pitié, et le magistrat qui diffère
leur jugement est manifestement injuste à leur égard *. La loi a prononcé un chiltiment public qui doit suffire à la réparation de leur crime et à la satisfaction de la société : ce long tourment d'une prison cruelle est une peine nouvelle dont il surcharge le coupable, et c'est violer la loi que d'en excéder la mesure, excès d'autant plus funeste, qu'il nuit à la fois au coupable et au public , et que tous les moments consumés dans une prison sont perdus pour l'exemple des mœurs s.
Mais si ces hommes sont innocents, ô douleur ! ô pitié ! A cette idée l'humanité pousse du fond du cœur un cri terrible et tendre. Quoi ! cet homme né libre gémit sous le poids des fers ! cet homme, à qui la lumière et l'air du ciel étaient destinés , respire à peine dans un cachot! ce père de famille est arraché avec violence des bras de son épouse et de ses enfants ! le deuil , le désespoir et la faim se sont emparés de sa tranquille habitation! ces bras qui tenaient embrassées une épouse tendre, une progéniture naissante, ces bras qui Jeur donnaient la subsistance, qui semaient, qui recueillaient ; ces bras si nécessaires à l'Etat, sont indignement liés! un cœur pur et sans reproche est dans des lieux souillés de remords ! l'innocence , en un mot, est dans le séjour du crime ! c'est là qu'on ne peut s'empêcher de gémir profondément sur les malheurs de l'humaine condition ; c'est là , qu'en jetant les yeux vers la Providence , on dit avec autant d'amertume que d'étonnement : 0 homme ! quelle est ta destinée ! souffrir et mourir , voilà donc les deux grands termes de ta carrière ^.
SERVA5 {Joseph-Michel Antoine)
Avocat-général au parlement de Grenoble ; né à Romans, le ô novembre 1737. A l'âge de vingt-sept ans, il était déjà pourvu de la charge dans laquelle il s'est acquis une illustration méritée. H a composé sur la législation un grand nombre d'ouvrages qu'il n'a cependant publiés qu'en isoo. Membre (lu corps législatif, il refusa d'y siéger sous l'eml)ire, et mourut dans la retraite, en 1807, le i novembre , laissant après lui la réputation d'un éloquent orateur, d'un écrivain distingué, et surtout d'un homme de bien.
' — La liberté humaine : il y a quelque chose de prétentieux dans cette expression.
2 — Ne vous font pas serait plus exact.
5 — Cette exacte et véhémente peinture fait connaître, il est vrai, dans toute leur étendue, les souffrances pliysicpies du priscmnier ; mais elle ne révèle jias complètement les tortures morales auxquelles il est en proie, non plus que les désordres et les crimes cpii naissent du contact de ces hommes coupables ou malheureux.
* — L'Angleterre est le seul pays peul-ôlre où
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la liberté individuelle ail quelques (garanties, et où la peine ne précùiie pas le jutît-ment ; tanl l'œuvre poursuivie par la philanlliropic est d'une lente réalisation!
•■' — L'écrivain exprime ici une opinion fort comballiie aujourd'hui : on conunence à douter beaufoui) que l'inlluence des exéeutions judiciaires (en un mol Vcxcniple) soit salutaire; beaucoup la regardent au contraire comme dangereuse , en ce qu'elle diminue l'Iiorreur du crime, et habitue le peuple ;"i y penser sans effroi. Sous ce rapport, on doit féliciter notre {gouvernement d'avoir fait, du moins pour Paris, un pas vers une amélioration si désirée.
6 — l'ne pénéralilé aussi étendue est déplacée à propos do (lueUpie chose d'exceptionnel, comme lemprisonuement.
Obseriation générale. Quoique cette pièce soit remarquable, le style, un peu ambitieux, n'est pas exempt de critique. La vue des souffrances de l'hiimanité a remué profondément l'âme sensible de l'écrivain ; mais ces plaintes ne communiquent pas toujours au lecteur l'impression (pi'il a reçue lui-même. Avec moins d'emphase et plus de sensibilité . l'auteur eût infailliblement atteint le but qu'il se proposait.
— 1793. — Louis XVI meurt sur l'éctiafaud révolutionnaire.
Fils (le sailli Louis , montez au Ciel !