‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 202 sur 370 · TIGRE · texte numérisé non relu

TIGRE

DANS l'N AMPIMTIIÉATIIK D'ALEXANDRIE.

A nos ftolrnnit^ nons invitons In mort , De raonslres pour nos Jru\ noiw cl^pmplnns le inonde; rions mêlons (lan-s le cirqiif , ou riiiie un sang immonde , I>es tigres d'Hirranie aux barbares du Nord. — VirTOR Hrr.o —

On avail élalili , selon l'usage, surtout sou.s le ciel d'.MJiipic ' , au haut tics gradins, des poteaux surmontés de juipics dorées, aiixtpiels étaient altadiécs des voiles de pourpre retenues par des nœuds de soie et d'or. Ces voiles étendues formaient , au-dessus des spectateurs, une vaste tente circulaire, dont les reflets éclatants donnaient à tous ces visages africains une teinte animée, en parfaite harmonie avec lenr e\j»re.sioii vive et jrission

née. Au-dessus de l'arène, le ciel était libre et vide, et des flots de lumière «pii en descendaient, comme par la coupole, dans le Panthéon d'Agrippa^, se répandaient largement de tous côtes, et ne laissaient rien perdre , aux yeux ravis, ni des colonnes, ni des statues, ni des vases de bronze et d'or, ni de ces joyaux brillants dont le sein des femmes et des jeunes fllles étincelait.

Soixante mille spectateurs avaient trouvé place; soixante mille autres erraient autour tie l'enceinte , et ils se renvoyaient les uns aux autres ce vague tumulte où i ien n'est distinct, ni fureur ni joie; ramphillié;\tre ressemblait à un vaisseau tians lequel la vague a pénétré , et qu'elle a rempli jusiju'au pont, tandis, (pie d'autres vagues le battent à l'extérieur, et se brisent, en mugissant, contre lui 3.

Un horrible rugissement , auquel répondirent les cris de la foule, annonça l'arrivée du tigre, car on venait d'ouvrir sa loge.

A l'une des extrémités , un homme était couché sur le sable , nu et comme endormi, tant il se montrait insouciant de ce qui agitait si fort la multitude ; et, tandis que le tigre s'élançait de tous côtés dans l'arène vide, impatient de la proie attendue'', lui, appuyé sur un coude , semblait fermer ses yeux pesants, comme un moissonneur qui, fatigué d'un jour d'été, se couche et attend le sommeil.

Cependant plusieurs voix parties des gradins demandent à l'intendant des jeux de faire avancer la victime; car, ou le tigre ne l'a point distinguée, ou il l'a dédaignée, en la voyant si docile ^. Les préposés de l'arène, armés d'une longue pique , obéissent à la volonté du peuple , et , ilu bout de leur fer aigu, excitent le gladiateur. Mais à peine a-t-il ressenti les atteintes de leurs lances, qu'il se lève avec un cri terrible , au(piel répondent , en mugissant d'elfroi, tontes les bètes enfermées dans les cavernes de l'amphithéâtre. Saisissant aussitôt une des lancesipii avaientensanglanté sa peau, il l'arrache, d'un seul elï'ort . à la main qui la tenait, la brise en tieux portions, jette l'une h la tète de l'intendant, qu'il renverse ; et, gardant celle (pii est garnie de fer, il va lui-même avec cette arme au devant de son sauvage ennemi.

Dès qu'il se fut levé , et que le regard de» spectateurs put mesurer sur le sable l'ombre (|ue projetait sa taille colossale^, un niin-mure d etonnement circula dans toute l'assemblée, et plus d'une femme, le montrant du doigt avec une sorte d'orgueil, le nommait par son nom et racontait tous ses exploits du cirque et ses violences dans les séditions 7.

Le [»eu|)le «-lait content : tigre et gladiateur, il jugeait les deux adversaires dignes l'un dira utre...

Pendant ee lemps, le gladiateur s'avançait

lentement ihtns Tarent;, se tournant parfois tlu côté de la loge impériale, et laissant alors tomber ses bias avec une sorte d'abattement, ou creusant la terre, qu'il allait bientôt ensan- {jlanter, du bout de sa lance*.

(lonune il était d'usaj^e que les criminels ne fussent pas armés, quelques voix crièrent: '( Point d'armes au bestiaire 9. le bestiaire sans armes ! > ... Mais lui , brandissant le tronçon qu'il avait gardé , et le montrant A cette multitude: <: Venez le prendre» , disait-il; mais d'une bouchecontractée.avecdes lèvres pid es et tine voix rauque, presque étouifée parla colère. Les cris ayant re<loublé, cependant, il leva la tête, fit du regard le tour de rasseud)lée, lui sourit déilaigneusement ; et , brisant de nouveau entre ses mains l'arme qu'on lui demandait, il en jeta les débris à la tète du tigre, (jui aiguisait en ce moment ses dents et ses griffes contre le socle d'une colonne.

Ce fut là son défi.

L'animal, se sentant frappé, détourna la tète , et , voyant son adversaire debout au milieu de l'arène, d'un bond il s'élança sur lui ; mais le gladiateur l'évita en se baissant jus- (pi'à terre, et le tigre alla tomber en rugissant il quelques pas. Le gladiateur se releva , et trois fois il trompa par la même manœuvre la fureur de son sauvage ennemi ; enfin le tigre vint à lui à pas comptés, les yeux étincelants, la queue droite, la langue déjà sanglante, montrant les dents et alongeanl le museau; mais cette fois ce fut le gladiateur qui au moment où il allait le saisir, le franchit d'un saut»*^, aux applaudissements de la foule, que l'émotion de cette lutte maîtrisait déjà tout entière.

Enfin . après avoir longtemps fatigué son ennemi furieux , plus excédé des encouragements que la foule semblait lui donner que des lenteurs d'un combat qui avait semblé d'abord si inégal, le gladiateur l'attendit de pied ferme ; et le tigre , tout haletant, courut à lui avec un rugissement de joie. Un cri d'horreur, ou peut-être de joie aussi , partit en même temps de tous les gradins, quand l'animal, se dressant sur ses pattes, posa ses griffes sur les épaules nues du gladiateur, et avança sa tète pour le dévorer; mais celui-ci jeta sa tète en arrière; et, saisissant, de ses deux bras raidis, le cou soyeux de l'animal , il le serra avec une telle force, que, sans lâcher prise, le tigre redressa son museau et le leva violemment pour faire arriver jusqu'à ses poumons un peu "l'air, dont les mains du gladiateur lui fermaient le passage , comme deux tenailles de forgeron.

Le gladiateur cependant, sentant ses forces faiblir et s'en aller avec son sang, sous les rilfes tenaces " , redoublait d'efforts pour en inir au plus tôt; car la lutte, en se prolonlant , devait tourner contre lui. Se dressant 'nnc sur ses deux pieds, et se laissant tomber

de tout sou i)oids sur son ennemi, dont les jam!)cs ployèrent sous le fardeau , il brisa ses côtes, et fit rendre à sa poitrine écrasée un son (jui s'écbaj)pa de sa gorge longtemps étreinte, avec des flots de sang et d'écume. Se relevant alors tout à coup à moitié, et dégageant ses épaules dont un lambeau demeura attaché à l'une des griffes sanglantes '2, il posa un genou sur le flanc pantelant de l'animal ; et, le pressant avec une force que sa victoire avirit doublée , il le sentit se débattre un moment sous lui ; et, le comprimant toujours, il vit ses muscles se raidir, et sa tète, un moment redressée retomber sur le sable , la gueule entr'ouverte et souillée d'écume, les dents serrées et les yeux éteints.

Une acclamation générale s'éleva aussitôt, et le gladiateur, dont le triomphe avait ranimé les forces, se redressa sur ses pieds, et, saisissant le monstrueux cadavre, le jeta de loin, comme un hommage, sous la loge impériale.

— AlEX. GUIRAUD. —

Flavien. (Voyez le lOjuilkl.)

• — Surtout par la construction paraît modifier le verbe précédent, tandis que c'est à l'incise selon l'usage que cet adverbe se rapporte par ellipse : selon l'usage qui était surtout répandu, etc.

2 — Le Panthéon d'Jgnppa, un des édifices les plus magnifiques et les plus célèbres de Rome. 11 fut construit après la bataille d'Aclium dans le champ de Mars, par Agrippa, gendre û' Auguste, qui le consacra à Jupiter Yindicator et à tous les dieux, d'où il fut appelé Panthéon.

' — Fort belle comparaison.

* — Latinisme dont s'est enrichie notre langue. 5 — Docile n'est pas le mot propre ; il fallait

dire si lâche ou si résignée.

^ — Belle périphrase métaphorique.

^ — Cet homme, qui avait figuré dans plusieurs combats, n'était pas un simple gladiateur. Il joue un grand rôle dans le roman dont ce morceau est extrait.

8 — Ce complément est mal placé ; il fallait dire : En creusant, du bout de sa lance, la terre qu'il allait bientôt ensanglanter.

s — Les bestiaires étaient, chez les Romains, des hommes destinés à combattre dans le Cirque contre les hèles féroces.

"* — Cette acception du \eihe franchir est d'un bel effet,

n, 12 — II fallait ici un complément délerminatif.

Observation générale. Narration dramaliqiie pleine de mouvement, écrite avec beaucoup de talent , et où se trouvent parfaitement combinés le récit et l'action. Klle excite vivement l'intérêt et tient l'imagination du lecteur suspendue entre la curiosité et l'effroi.

Qu'il est grand et beau , ce gladiateur , dans son indofent mépris du danger! Que son réveil est terrible ! Comme l'œil suit avec anxiété la lutte formidabb! des deux adversaires! et que le vainqueur est majestueux dans l'exaltation de sa puissance . dans l'orgueil rie son triomphe.

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