UN TABLEAU DE FAMILLE
Que j'aime a contempler cette mère adorée, IV- rejeton» rliarmnnW avec grâce entourée!
— MlLlIVOVE. —
Par une soirée d'hiver, le général Verdun,
4 UCTOBUE.
'6 OCTOBKK.
ÔÔT
sa femme et ses enfants, se trouvèrent seuls dans leur maison. Leurs j^ens avaient obtenu la permission d'aller célel)rer à Versailles la noee de l'un d'entre eux ; et , présumant que la solennité de Noël, jointe à cette circonstance, leur offrirait une valable excuse auprès de leurs maîtres , ils ne se faisaient pas scrupule de consacrer à la fête un peu plus de temps que ne leur en avait octroyé l'ordonnance domestique. . . . Dix heures venaient de soiHier, et pas un d'eux n'était encore arrivé.
Le Général était assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une haute et spacieuse bergère, au coin de la cheminée où brillait un feu bien nourri qui répandait celte chaleur piquante, symptôme d'un froid excessif au dehors. Appuyée sur le dos du siège, et légèrement inclinée, la tète de ce bon père restait dans une pose dont l'indolence peignait un calme parfait, un doux épanouissement de joie intime; et ses bras, à moitié endormis ', mollement jetés hors de la bergère , achevaient d'exprimer une pensée de bonheur 2.
Il contemplait le plus petit de ses enfants, un garçon à peine âgé de cinq ans , qui , demi-nu , se refusait à se laisser deshabiller par sa mère. Le bambin fuyait la chemise ou le bonnet de nuit dont madame de Verdun le menaçait parfois; et, gardant sa collerette brodée, il riait à sa mère quand elle l'appelait , s'apereevant qu'elle riait elle-même de cette rébellion enfantine. Alors il se remettait à jouer avec sa sœur, aussi naïve, mais plus malicieuse, et parlant déjà plus distinctement que lui , dont les vagues paroles et les idées confuses étaient à peine intelligibles pour ses parents. La petite Moina , son ainée de deux ans, provoquait par des agaceries déjà féminines d'interminables rires partant comme des fusées, et qui semblaient ne pas avoir de cause; mais, à les voir tous deux, se roulant devant le feu , montrant sans pudeur leurs jolis corps potelés , leurs formes blanches et délicates, confondant les boucles de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs visages roses où la joie traçait des fossettes ingénues, certes un père et surtout une mère comprenaient ces petites âmes, pour eux déjà caractérisées, pour eux déjà passionnées^. Ces deux anges faisaient pâlir par les vives couleurs de leurs yeux humides *, de leurs joues brillantes, de leur teint blanc, les fleurs du tapis moelleux, ce théâtre de leurs ébats, sur lequel ils tondjaient, se renversaient , se roulaient sans danger.
Assise sur une causeuse, à l'autre coin de la cheminée, en face de son mari, la mère était entourée de vêtements épars, et restait, un soulier rouge à la main , dans une attitude pleine de laisser-aller ; son indécise sévérité mourait dans un doux sourire gravé sur ses
lèvres*... Agée d'environ trente-huit ans, elle conservait encore une beauté due à la rare perfection des lignes de son visage, auquel la chaleur, la lumière et le bonheur prêtaient en ce moment un éclat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses enfants pour reporter ses yeux caressants sur la grave et puissante figure de son mari; et parfois, les yeux des deux époux se rencontrant, ils échangeaient de nmettes jouissances et de profondes réflexions...
De Balzac.
Scènes de la Tic privée. (Voyei le 10 mars.)
' — Expression pittoresque et vraie : dans chaque iiK iiil)rc il y a comme imc vie |)artielle qui, se trouvant parfois suspendue, semble indiquer le sommeil.
2 — Un sentiment de bonheur serait une expression plus jusie, quoique la pensée soit un i)eu recliereiiée.
^ — Toute cette phrase pêche par l'obseurilé : les expressions , à les voir, un père et une mère, désignent une idée générale, landis (jue l'auteur a évideinmenl voulu en exi)rimer une particulière.
'' — Des yeux humides n'ont pas de vives couleurs; la pensée serait plus juste si l'on disait : le tv'/' éclat de leurs yeux.
^ — Gravé est loin d'être ici le mot propre.
Observation générale. Tableau gracieux et plein de vérité qui exprime tout ce qu'il y a de poésie dans une scène de l.'j vie privée, tout ce que présente d'intéressant et de pathétique le spectacle d'un intérieur de famille. Le talent de l'auteur à peindre les moindres détails et les circonstances les plus vulgaires de ce petit drame domestique, en donnant à tout un charme merveilleux par la poésie des images et la magie du style, l'art avec lequel il sait grouper ses personnages, et la manière pittoresque avec laquelle il fait contraster leurs physionomies, leurs altitudes et leurs émotions, révèlent dans M. de Halzacun observateur profond et un écrivain plein d'originalité.
— 1809. — Pierre Fournelle, médecin, meurt A Parl.s d'une indigestion, à l'âge de 139 ans.