UNE TROMBE EN MER
Oicl bniit M>iiri) cl loiiilaiii ! C't-sl 1a irimihr rapHle Oui roule en tourbillon, qui moule ft\ iiymiiiide.
— MlLl.EVUTB. —
Nous étions à cent lieues environ de Saint- Domingue '. Depuis que nous avions quitté les cotes de France , aucun événement n'avait marqué notre navigation. La brise, qui se faisait à peine sentir le malin , et qui nous avait obligés de mettre toutes voiles dehors , commençait à fraicliir; bientôt, et presque sans transition , le vent s'éleva , devint impétueux , et notre brick fendit les ondes avec une effrayante rapidité...
(Quoique le vent se fût si subitement élevé, le temps était beau, la voiite du ciel était d'un bleu d'azur; au couchant, l'horizon, enflammé alors par le soleil qui descendait majestueusement dans la mer, avait l'aspect d'un vaste incendie ; la surface des eaux , resplendissante de lumière , ressemblait à un lac sans bornes de matières en fusion ; et si par hasard quelque oiseau de mer venait à passer dans celte partie du ciel , nos yeux , qui ne le suivaient qu'avec peine, nous le montraient comme ces flamiuèches noires de papier brûlé, que leur légèreté élève au-dessus des flammes 2. L'Océan, éclairé par les rayons du soir, ressemblait "a un immense tapis de bronze que labourait rudement le navire ^. Nous gouvernions droit sur le soleil. Un spectateur, placé à distance, eût pu croire, sans doute, que nous allions être réduits en cendres en atteignant ce foyer enflammé , comme le moucheron qui voltige vers la bougie et vient y brûler ses ailes ^ ; et , ce (pii complétait celte scène merveilleuse et magique , c'est que l'ombre alongée du navire, avec ses agrès, que la mobilité des flots variait, changeait, modifiait ■' de la manière la plus fantastique, représentait notre brick comme le géant de la navigation.
Tout à coup de grosses lames blanches, tourbillonnantes, écumenses, et que les rayons enflammés du soleil rendaient éblouissantes, viiu-ent frapper la proue de notre brick qui nageait alors au milieu des flots d'écume.
Cependant le boiiillonnertient de l'eau, s'é-
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Ululant iriine manière circnlairc, avait atteint déjà cent toises do diamètre environ ; on eût dit. à voir ee roidemenl des ondes, que la mer était aj^ilee par (lueiqiie convulsion intérieure. Uieulôl l'eau s'éleva comme une })etite colline, et marcha devant nous . se j;onHant à mesure qu'elle avançait avec un bruit, un nni|;issemenl dont je ne pouvais deviner la cause, mais cpii n'avait rien toutefois de bien effrayant. Veu à peu, et du milieu de celte montagne li(piide , je vis naitre, surgir . s'ébver une colonne ijui monta en tourbillonnant, sittlant, s'alongeant toujours et toucliant pres(iue de sa tète aux nuages. C'était aloi's un spectacle iulmirable et sublime que ce pilier de cristal entre la terre et It; ciel; les relb ts ilu soleil l'avaient coloré de leurs mille nuances, et les couleiu'S de l'arc-en-ciel, (jui s'y réunissaient comme dans un prisme, éclairaient le cône d'une lumière vive, pourprée, chatoyante, tandis que l'ombre, refoulée vers sa base, la faisait paraître sur un socle d'airain, supporte par des flocons de neige.
Une trombe! une trombe! s'écrièrent en même temps officiers et matelots. •
A ces mots, j'éprouvai un moment de terreur involontaire : c'était la première fois que je voyais ce phénomène qui , dans les descriptions mensongères ou tout au moins exagérées que j'en avais lues, m'avait été dépeint comme très-dangereux. Je m'étais fait de cet accident delà mer une idée des plus terribles : il me semblait que nous dussions bientôt^ être engloutis sous cette masse d'eau ; mais l'expression calme des visages me rassura. Cependant le silence de l'admiration , et non celui de la lerreur , régnait parmi les matelots , et toutes les précautions se bornaient à manœuvrer pour éviter la rencontre de la trombe.
Après avoir admiré pendant quelques instants cette scène vraiment magique, le capitaine cria :
— Mettez au sabord , et chargez la caronade de Varantl Et quand cet ordre eut été exécuté : — Lofe , timonier! lofe un peu... bien.... gouverne comme cela. Attention devant!... Feu '' !
Le coup partit , retentit au-dessus de l'abime, et le boulet , coupant la colonne par sa base, elle trembla, chancela un instant, puis tomba tout à coup , semblable à une immense avalanche.
Quelques secondes après , l'Océan ne laissait plus aucune trace de ce phénomène extraordinaire**. Nous avions repris notre course vers le couchant; le disque du soleil, cache à demi, nous éclairait encore de ses derniers rayons; la vaste mer, partout déserte, se rembrunissait peu à peu ; et l'élégant navire
courait , bondissant de nouveau sur cette plaine houleuse avec la rapidité d'une flèche , connue s'il eilt voulu lutter de vitesse avec l'aslre ilu soir. Tout à cou]) la lumière sembla s'éteindre (dans ces climals l'obscurité succède au jour sans gradation); la transition fut presque subite : il n'y eut pas de crépuscule; et les flots, le sillage, la mer, le navire, riiorizon disj)aiurent, et tout s'évanouit à la fois dans les ondjres de la nuit.
— P. IIen]mk(;i'ix. —
lîcviie M.'ii'itîiitc.
llE^^•EQllllN { p.),
^'l'' à Paris e» 1799, l'un des rédacleursde la Pieviie maritime, des Cent-et-un, et auteur de plusieurs ouviayes estimés.
' — Saint-Domingue, aujoiud'liui Haïti, île de l'archipel des Antilles. Sous le rapport de retendue, elle est la seconde des grandes Antilles. Cuba, qui est la première, est la seule possession importante que l'Espagne ait conservée en Amérique.
^ - Comparaison originale et juste.
■" — Image peu naturelle.
* — Autre comparaison originale.
* — Accumulation de mots assez fréquente chez quelques-uns de nos écrivains modernes; style i)ittoresqne , qui devient quelquefois ridicule par l'abus qu'en en fait. Celte descrii)lion. fort belle d'ailleurs, en présente plusieurs exemples.
*"— Je préférerais ici : que nous devions ou que nous allions être, non pas i)areeque le verbe semble est précédé d'un pronom conqjlément, comme l'ont dit certains grammairiens, mais parce que l'événement est possible. C'est ainsi qu'on dirait avec les deux modes : A ce feu d'artifice il me semblait que des fusées allaient tomber sur nos tètes, el qued'antress'é/er«sse«<jusqu'auxcieux. (Voyez ma Grammaire, n. 658.)
^ - Langage toiat maritime, dont voici l'explicalion :
<o Sabord, embrasure ou canonnière dans le bordage d'un vaisseau , et par laquelle passe la bouche d'un canon.
2" ('aronaile, grosse pièce d'artillerie, courte et renflée à la culasse.
3" L'avant du vaisseau est la proue, c'est la partie qui s'avance la première dans la mer.
40 Lofer signifie venir au vent.
h" Le timonier est., sur un vaisseau, celui qui, posté au devant de riiabitacle, tient le timon du gouvernail pour conduire et gouverner sous les ordres du pilote.
8— A'e laissait paraître aucune trace serait plus exact. La mer, après le reflux, laisse des traces sur la grève ; mais la pleine mer, dans le cas dont il s'agit, étant considérée comme immobile, n'en laisse pas paraître.
Observation générale. Le style de relie description pilloresqup est plein de riclicsse cl (t'iniaginalion. Les peinlui'cs en sont lielles, vari(''es , peines de vie; l'anteiir les fait passer en réalité sous le.'* yeux du lecteur.
U OCTOBUK.
9 OCTORllE.
- Ijl-i. — Sariage de Louis xii et de Marie d'Angleterre.