LETTIVE DE RACINE A SON FILS
Inlrrprrtr ^lofjurnt , uiir Iritrr raAM-tnblr Tout et qu'on tr dirait ti Ton «tait rnM-mbIr. Fiit«r. —
r.V.st tout fie bon que nous parlons aujoiir- «l'hui pour notre voyaj;e de Picardie '. (^oninie je serai r|uinze jours sans vous voir, et que vous êtes continuellement présent à mon esprit, je ne j)uis ni'empôcher d(; vous répéter encore deux ou trois choses (pie je crois trèsimportantes pour volrc conduite.
La première, c'est dVire extrêmement circonspect dans vos i)arolcs , et d'éviter avec f.raïul soin la réputation d'être un parleur, qui est la plus méchante réputation qu'un jeune lionnne puisse avoir dans le pays oii vous èles^. La seconde est il'avoir une «'xtrémc docilité pour les avis de M. et madame Vigan, qui vous aiment comme leur enl'ant.
J'ai oublié de vous recommander d'être fort exact aux heures de leurs repas, et de ne faire jamais attendre après vous. Ainsi ajustez si bien vos promenades et vos récréations, que vous ne leur soyez jamais à charge.
N'oubliez point vos éludes, et cultivez continuellement votre méiiîoire, qui a grand besoin d'être exercée. Je vous demanderai compte, à mon retour, de vos lectures, et surtout cie l'Histoire de France, dont je vous demanderai à voir vos extraits.
Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et des comédies qu'on dit que l'on doit jouer à Marly3. H est très-important pour vous et poin- moi-même qu'on ne vous y voie point, d'autant plus (jue vous êtes présentement à Versailles pour y faire vos exercices, et non point pour assister à toutes ces sortes de divertissements^. Le Roi et toute la Cour savent le scrupule que je me fais d'y aller, et ils auraient très-méchante opinion de vous si, à l'âge que vous avez, vous aviez si peu d'égard pour moi et pour mes sentiments. Je devais, avant toutes choses, vous recommander de songer toujours à votre salut, et de ne perdre point l'amour que je vous ai vu pour la religion. Le plus grand déplaisir qui puisse m'arriver au monde, c'est s'il me revenait que vous êtes im indévot, et que Dieu vous est devenu indifférent. Je vous prie de recevoir cet avis avec la même amitié que je vous le donne.
Je vous conseille d'aller quelquefois savoir des nouvelles de 31. Cavoie, a qui vous ne pouvez ignorer que je suis si attaché. Quand vous verrez M. l-'elix le père, faites-lui bien mes compliments, et demandez-lui s'il n'a rien à me mander au sujet de mou logement: il entendra ce que cela veut dire, et vous me ferez savoir sa réponse sans en rien dire à personne. Voyez aussi M. de Valincour, et priez-le de ma part de se souvenir de M. Sconin. Ecrivez-moi jusipi'à jeudi prochain ; c'est-à-dire (jne vous pourrez nous écrire une ou deux lois pour nous mander les nouvelles que vous satirez, cela fera jjlaisir à votre oncle de Montdidier. l'ayez le port jusqu'à Paris; mais, passé jeudi , ne m'adressez plus vos lettres (ju'à Paris même, car j'espère partir de iMont- (lidier de dimanche en huit jours. Adieu, mon cher (ils. Faites bien mes compliments "a M. et à madame \ igan. et à M. Félix le fils. N'oubliez pas aussi'' de les faire à M. de Sérignan, fiui me témoigne bien de l'amilié pour vous.
Domandcz-lui s'il ne sait point de nouvelles que vous me puissiez mander.
— Racixe. —
RACINE (Jean),
Né à La Ferté-Mllon , le 21 décembre ic39 , mort à Paris, le 21 avril 1699. Corneille commençait à vieillir (jiiaïul Racine vintle remplacer sur la scène Irajjiqnc. Ses pniniers essais turent faibles : Alexandre et les Frères enncviis sont bien inférieurs aux pièces qu'il donna depuis; il y règne même encore quelque cbose du mauvais goût du siècleprécédent. Mais .indroniaque, Britannicus, Phèdre , Mithridate ne tardèrent pas à le placer au premier rang des tragiques français. Esther est un chef-d'œuvre de grâce et de poésie. Atlialie, la plus magnifique peut-être des tragédies de Racine, fut longtemps méconnue, et, chose étrange, on regarda comme une punition terrible l'obligation de lire et d'apprendre par cœur une de ces pages sublimes. Racine n'est pas seulement un des premiers tragiques de France : sa comédie des Plaideurs est digne de Molière; les récits qui se trouvent dans ses tragédies annoncent le génie épique, les chœurs iV Esther et à'Athalie et ses Cantiques sont des modèles dans'le genre lyrique, et le mettent au-dessus de Rousseau.
Boileau lit pour lui ces vers :
Du thOAlre français l'honneur et la merveille. Il sut ressusciter Sophocle en ses écrits : Et, dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.
• — Montdidier, patrie de .sa femme.
2—11 était alors à rersailles , où il remplissait la charge de gentilhomme ordinaire du roi.
5 — Ces deux on en rapport divergent rendent la phrase embarrassée. ( Voyez ma Grammaire ,
* — On trouvera cet avis un peu sévère de la part de Racine, lui qui n'avait travaillé que pour le théâtre , et qui devait à ce genre de composition sa fortune et sa gloire ; lui qui fut pendant plusieurs années le protecteur et le conseil de La Champnieslé, à l'influence séductrice de la((uelle on doit peut-être la sublime création de Phèdre. Sur la fin de ses jours. Racine montra un grand éloignement pour le théâtre ; de là les craintes qui l'agitent, et les recommandations qu'il fait à son fils, à qui il n'interdit d'ailleurs que les opéras et les comédies.
11 est du reste assez connu que de nos jours des pères et des mères de famille, attachés au théâtre, en ont éloigné leurs enfants avec une scrupuleuse sévérité.
5 — Non plus eût été ici plus correct.
Observation générale. Dans ses vers comme dans sa prose. Racine dit toujours ce qu'il doit dire, et avec les expressions les plus justes; toujours il atteint le but, et il parait l'atteindre sans efforts.
Cette pièce intéressante et précieuse initie la postérité à la vie domestique d'un grand homme. Ici l'auteur disparait; ce n'est plus le tendre, le passionné Racine arrachant des larmes à une foule attentive; c'est uu père de famille (;rave . austère , plein de dévotion et de scrupides, doimant au fils qu'il aime les sa- Res et minutieux conseils d'une affection éclairée et
craintive. Aussi le style de cette leUre est-il simple, familier e( grave, comme les idées qu'il expriiiu-. L'auteur en l'écrivant, ne songeait pas à la i>ostérilé, et cependant ces confidences du génie sont arrivées jusqu'à elle ; elle père de famille n'intéresse pas moins dans .ses lettres, que l'écrivain dans ses œuvre» dramatiques.
ICfiS.— Première rcpré.sentationd'^/ejran£/rc, l ragt-dic de Racine.