X. DE FERRIÈRES
Vous le croyez ?
GEORGES
Et c'est là mon malheur.
M. DE FERRIÈRES
Si cela n'était pas?
GEORGES, s'approchant de la table, à tiroitc.
Ces cartes...
M. DE FERRIÈRES
Qu'ont-elles ?
GEORGES
Rien. Mais...
Il prenil les cartes, et exécute en silence le tour que Saint-Snrin a fait au premier acte ; puis il rejette les caries sur la table, et s'assied sur la chaise où il reste absorbé. ( Moment de silence. )
M. DE FERRIÈRES
Ah ! tu ne sais pas ce que c'est que la misère.
GEORGES, se levant.
Je sais ce que c'est que l'honneur, et je ne souffrirai pas...
M. DE FERRIÈRES
Veux-tu donc mo perdre?
Vous laisserai-jo me déshonorer?
M. DE FERRIERES, hors dc lui.
Que veux-tu, malheureux? N'est-ce pas assez de ce que j'éprouve? Tu m'as vu roiif^ir et tremhlcr dev.int toi!... Que te faut-il dc plus?... Va je ne te crains |ias.
( Il entre vivement p.ir une porte A gauche , et revient en scène un pistolet â la main). Je ne CraillS ricll.
<;F.(IRGES , se pla<;.int devant lui.
Jr suis sans crainte aussi, Monsieur... cl la vie m'est odieuse.
M. DE FERRIÈRES, avec horreur.
Que dis-tu? c'est moi seul...
(.KORGES, )ic jetant sur lui , cl lui arrachant le i>i>lolcl
Mon père
M. DE FERRIÈRES
Je ne le suis plus !
GEORGES, se prOcipitanldans ses bras.
Vous l'êtes encore !
M. DE FERRIÈRES
Horrible tourment !
Tout peut se réparer. Votre fils vous suivra dans la retraite (|uevous choisirez. Cette ville, il faut la quitter. Cet or, il faut le rendre.... Soyez-en sur, mon père, le bonheur pourra revenir... N'hésitez pas.
M. DE FERRIÈRES
Crois-tu donc que je n'aie jamais pensé à celte affreuse situation?. Mais le sort l'a voulu!
GEORGES
Qu'osez-vous dire !
M. DE FERRIÈRES, très-vivement.
Dans notre ancienne demeure, dans cette chélive cabane où j'ai tant souffert, ma passion pour le jeu , cette passion funeste qui avait tout dévoré, elle n'était point éteinte... Je cherchais en secret à la satisfaire; souvent, pour en trouver l'occasion, il me fallut avoir recours à des vagabonds, à des êtres ignobles et pervertis!... Oui, Georges, oui, moi, le comte de Ferrières, moi, ton père, je jouais avec eux! Ils m'enseignèrent de terribles secrets!... Pourtant je ne comptais pas encore en faire usage... Je vins un jour à Paris ; j'y tentai la fortune. Elle me fut favorable... successivement des sommes considérables vinrent ranimer mes esjiérances; j'étais honnête encore!... Mais non ; non, mon cœur ne l'était déjà plus : l'amour de l'or le remplissait tout entier!... L'ambition, la vanité, le besoin du luxe, tout contribuait à m'entraîner. Ecoute... In jour, je perdis... Ta mère allait venir habiter cet hôtel (pie j'avais préparé pour elle ; déjà une fable, répandue adroitement, avait appris ;i nos voisins (jue j'étais riche. Hé bien ! je perdis. Fallait-il donc être toujours le jouet de la fortune? J'avais senti les douleurs de la pauvreté; j'avais vu souffrir celle (jue j'aimais ; j'avais vu mourir deux enfants, tes frères, que la misère avait poussés dans la tombe ; amis, société, rang, tout avait disparu... Ces peines si cuisantes ne sont rien aui)rès des tourments dont le jeu a déchire mon cœur!... Ee supplice du joueur malheureux, c'est l'enfer tout eiilirr... Et j'all.iis éprouver de semblables lorliires?... Non, non, m'écriai-je, cela ne peut pas être! C'en est tro])!... Je ne puis plus perdre: et je ne perdis plus !
<;eorges.
Ah!...
H. nE FBRRIÈRES.
Vois, Georges, je t'ai tout confié!... C'est un ami qui t"a parlé.
GEORGES
0 mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur est tombé sur nous.
M. DE FERRIÈRES
Oui, n'est-il pas vrai? ("est un malheur; c'est la faute du sort, des événements!... Est-on responsable de la destinée?
GEORGES
Que dites-vous !
M. DE FERRIÈRES
On est poussé , entraîné vers un abîme; aucune force humaine ne peut résister. . . . Eh bien on cède...
Vous vous trompez, mon père, on peut résister ; on peut même se relever d'une chute.
». DE FERRIÈRES
Le sort en est jeté... Tout est fini.
GEORGES
Si cela était, vous n'auriez plus de fils.
M. DE FERRIÈRES
Georges...
GEORGES
Séparé pour toujours de vous, de ma mère... Ma pauvre mère! puisse le Ciel ne jamais l'éclairer... J'irais chercher ailleurs une existence que je ne saurais supporter ici.
JI. DE FERRIÈRES
Votre mère, Émeline, ne vous retiendraient pas? Et mes ordres? car je ne vous laisserais point partir.
GEORGES
Ma résolution s'exécutera , quelque chose qu'il m'en coiHe. Vous savez si , depuis que je respire, mon attachement pour vous s'est démenti ; prèl à vous quitter pour jamais . je sens mon cœur se briser, car tous les liens qui m'attachaient à la vie se rompent aujourd'hui , et je vais vivre seul , sans appui , dans un monde inconnu; mais l'honneur sera mon guide !... 0 mon père, écoutez sa voix !
M. DE FERRIÈRES
Mais où irez-vous, Georges?
Je vous l'ai dit, cet officier anglais avec qui j'ai navigué deux ans m'offrait un sort assuré dans l'Inde , et les moyens d'y faire une fortune honorable.
M. DE FERRIÈRES
Vous expatrier !
GEORGES
J'avoue que mon retour à Paris avait comblé mes voeux , réalisé tous mes rêves de bonheur ; mais c'en est fait... Je quitte mon pays où , tôt ou tard , ce nom (pie je porte sera souillé.
M. DE FERRIÈRES
Ah!
GEORGES
J'abandonne celui (|ue j'appris à respecter, et qui a détruit tout mon avenir.
M. DE FERRIÈRES
Vous oubliez que c'est votre père...
GEORGES
Je n'ai plus de père! Le nom qu'il m'avait donné, je le lui rends; je ne suis qu'un orphelin , sans asile , sans fortune , mais ma conscience me dicte ma conduite , et je lui obéis.
M. DE FERRIÈRES, allant S'asseoir à gauche.
Juste Ciel! Entendre ces paroles de la bouche du fils qui m'est si cher... Ah! je suis trop puni !
GEORGES
Mais avant que je parte, il faut queDubourg ait tout reçu... il le faut.
M. DE FERRIÈRES, se levant vivement.
Qui vient ici?
(Fin de la Scène V.)
— Ancelot. —
(Voycî le 29 février.)
1 — L'emploi de la conjonction et avant le second membre de ces sortes de phra.ses comparatives est gc^iiéralement blâmé par les grammairiens, quoiqu'il soit assez commua dans les auteurs.
2 — Le singulier serait ici préférable.
Observation générale. Cette scène vraiment pathétique, est une des plus tielle.s de notre théâtre moderne, si riche des productions de M.Ancelot. le plus laborieux de no.s auteurs (lramati<|ues. Ses pièces décèlent une profonde étude de la société, et son style, tout classiqiuî se distingue autantparson éléfjanceque parsa pureté.
— 1754. — J.-J. Rousseau A 5I.de Lastic.