MONTESQUIEU
Kh : qui mieux des Etats démêla Ifs ressorts? Qui, d'un œil plnspriçaiit. a sondé ces grands rorp^ ? Vuyr7.. du monde entier eomme il fait la revue! Lois, mœurs. culteii, climats, rien n'échappe a sa vue.
— (JIÉNEUOI.I-K. —
Dégagé des devoirs de la magistrature , livré tout entier à la méditation , seul exercice qui soit digne d'un liomme de génie et qui le fortifie, en le rendant à lui-même, ]\Iontesquieu avait visité les plus célèlires nations modernes, et observé leurs mœurs, qui lui expliquaient leurs lois'. C'est alors qu'il étend sa pensée sur les peuples anciens , et qu'il s'attache de préférence à l'empire romain, qui, seul ayant absorbé l'univers, pouvait représenter à ses yeux l'antiquité tout entière,
31ontesquieu adopte le plan tracé par Bossuet, et se charge de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et des caractères. II y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet , qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus étonnante dans 3Iontesquieu , qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui donne la gloire de l'invention ; l'autre, en réunissant tous les détails a découvert des causes invisibles jusqu'à lui^; il a rassemblé, comparé, opposé les faits avec cette sagacité laborieuse moins admirable qu'une première vue du génie, mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi loin qu'elle peut aller; car, dans un espace très -court, Bossuet a saisi toutes les grandes idées 5; et Montesquieu n'a oublié aucun fait qui pilt donner matière à une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaincr une foule de réflexions et de souvenirs, il n'a pas un moment pour les alfectations du bel esprit et du faux gortt; et la brièveté le force à la perfection. Bossuet, plus négligé , se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qui, dans son système, donne de l'importance à tous les faits, les exprime tous avec soin ; et son style est aussi achevé que naturel et rapide.
Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenir et régler la force d'un homme de génie? C'est une conviction lentement fortifiée par l'étude; c'est le sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance
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des mœurs et des lois! Les évontments se trouvent expliqués par les mœurs; et les gi-iUKJs lioiiuius uaissent de la conslitulion de rÉtat. A l'iiUeriH d'une i^raiuleur toujours cioissanle. il subslilue ee triste euutraste de la tyrannie reiiuillaut tous les fruits de la gloire, l ne nouvelle i>roj;ression rceonunenee; eelle de Teselavage préeipilanl un peuple à sa ruine par tous les degrés de sa l»assesse. On assiste, avee l'historien, à eette longue expiation de la conquête du monde; et les nations vaineues jiaraissent trop vengées. Si niainlenanl l'on veut comiaitre (|nille gravité, (pielle l'oree de raison Montesquieu avait puisées dans les anciens, pour retracer ces grands événements, on peut comparer son immortel chef-d'œuvre aux reik'xions trop vantées qu'un écrivain lirillanl et ingénieux du siècle de l>ouis \iv écrivait sur le même sujets Ou sentira ilavantage à quelle dislance Monlescpiieu a laissé loui de lui tous les eU'orls de l'art et du Iiel esjiril dont il avait d'ahortl dérobé toutes les gr;\ces. Dans la (irandcur et la I)ccado7icc dos Honiains , Monlcsciuieu n'a plus l'eml>reinte de son siècle; c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'épofjue, et où elle ne verrait (jue le génie du peintre.
Tout entier dominé par ses études, Tauleur a pris le génie antiijue, pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce !;énie est mâle, ([uclciuefois mêlé de rudesse^: on croit voir une de ces statues retrouvées parmi les iiiincs, et dont les formes correctes et sévères élonncnl la mollesse de notre goût. Telle est la simplicité où Monlescpùeu s'élève parriinilalion des grands é<Tivains de Rome. Son ;mîc trouve des expressions courageuses, pour celeltrer les résistances et les malheurs de la liberté , les eutrepriscs et les morts héroùpu'S. Il est siddime en parlant de vertus (piiî noir»; fail»lesse moderne peut à peine concevoir. Il devient élocpicnl à la manière de lirulus.
— ViLLEMAIN. — ( Voyez le 12 janvier. )
' — La règle grammaticale, qui condamne ici l'emploi des complémenls leurs vicrurs, leurs lois , est souvent dêmeiilie par nos meilleurs écrivains.
2 — Invisibles est inexact : inaperçues serait le mot projire.
3 — On no saisit |»as toutes les idées dans \\n csiiacc , mais on les y réunit, on les y asseviblc
* — L'auteur f.iit sans doiile allusion ù Saint- /'Jrremonlj à «pii l'on doit des Obscrrations sur Salluste, sur Tacite et sur les divers historiens romains.
•' — L'aulenr a dit rpiclqiifs lignes filiis hniM. en parlant de Moiilcs'/uicu : « Il exprime Ions les fails arec soin, et son slyle est riiissi nehevf'! que naliirc'l et rapide." Ces deux jii{;em<iils semldenl se conlredire; nous croyons, dans tous les cas, «pic
le premier sens est exact; la perfeclion du style de Monlcs(|nieu atteste , par dessus tout , un écrivain poli; il n'y a point chez lui de rudesse; il exprime les plus grandes pensées avec autant de grâce «|ue de force. Il a pénétré le génie de Rome ; il en a fait un portrait tiUùle sans cesser d'être riiomme de son pays et de son temps.
Dhscrralion (jcncralc. Ces rt^floxions sur l'ivinri; inimoiU'll<; (II- Moiiles(|iiini annoncent une plnnu; exiMC«;e. I.'anlcnrsuil, avec une morveillense Hexihilili^ (le talent, lliisloiien dans tonte la profondonr et l'élcvation de sa pensie ; il montre ce t|ui le ilislinijui! des antres écrivains ipii, comme lui, ont étndié riiisloire do lionie. Aprf-s le i;énio (jni enc, rien n'est boaii comme le talent ((ni comprend cl ipii expliiiuc l'a'uvre <ln jénie.
1370. - Cliarlc.s v, dit le Sn!;c, f.iil r\Ccntcr i;.ii' I/rnri (te fie, niéeaiiicien alleiii:Mul, la grosse horlonc «lu palais, la première tic ccUc espèce, (|iil ail cli^ fabrii|nce en Franco.
HENRI DE Vie.
Peut-être aviinl que l'Iioiirc rn nrrle promcnti' Ait posé sur l'èmail briHant,
Dans les siiiianlu pas où sn r<iuic est bomir, Stinpird Mjnorcet vif;ilant.
I.e suiniiH'il du lonilieau pre&sera mes panpierrs. — A^Dr.fc CHtniEn. —
Plusieurs tours resl<'iil encore allachées au i)alais de Justice, «pii était autrefois le palais lie nos rois. A l'une d'elles, (Charles v, en 1370, lit mettre la première grosse horloge; »iu'il y ait eu ;"i Paris; elle avait ete fabriquée, [)ar un habile mécanicien d'Allemagne, nommé Henri do Vie , que le roi fit venir tout exprès pour en avoir soin. Il le logea dans cette même tour, et lui assigna \\\\ traitement sur les revenus de la ville.
Cet homme amoureux de son art, consacra le reste de ses jours au perfectionnement de son ouvrage; il en écoutait le bruil, il en suivait et réglait la marche; tous les battements de son cœur répondaient aux oscillations du balancier: on eût dit «pie le mouv«'ment des rouages faisait circuler le sang dans ses veines , et «[ti'il recevait de cette machine la vie qu'il lui donnait '. Sa passion aiigmenla avec l'âge; c'était un«' admiration, une contemplation i)erpétuell«'. A peine , une fois par semaine, ilescen«lail-il le long escalier tournant, pour cher«;her les provisions né«( ssaires à sa nourriture; à peine, à travers les étroits croisillons, jelait-il un regar«l sur les maisons de la Cilé et sur ces vastes janlins qui s'étendaient de l'autre ctMé de la Seine, au lieu même où devait s'élever plus lard la niagni(i<pie arcliilecltire «lu Louvre.
Celle population, marchant «l'un ]»as inégal et louriianl en sens contraire, dérangeait son système (riiarmonie , et bouleversait les com-
I «maisons symétriques de ses idées. Tout lui semblait désordre et confusion auprès du chef-d'œuvre de régularité qu'il avait sans cesse sous les yeux.
Depuis vingt années sans interruption , la cloche sonnait de (juart d'heure en quart d'heure, et le cadran montrait toutes les minutes.
Un matin du mois de juin , le soleil était levé, et l'horloge n'avait pas annoncé les heures de l'aurore; le soleil montait, et nulle voix dans les airs ne j)roclamait sa marche; les toits des hauts édifices projetaient leur ombre sur les <iuais, el l'aiguille inmiobilo oubliait de maripur les pas du temps.
Le peuple la!)oricux, les magistrats, les soldats, les artisans, s'arrêtaient ; des groupes se formaient au i)icd de la tour , et la foule inquiète demandait la cause de ce silence et de ce retard. La rumeur générale grossissait, «juand vint à passer ?ncs6irc Vicrra d'Orgemonty chancelier de France, qui matinalcment cheminait sur sa mule pour aller conférer avec le Roi. Sa présence apaisa les murmures; la porte fut ouverte par son ordre, et deux <les gardes qui raccomj)agnaient entrèrent dans la tour.
Les marches résonnaient sous leurs pas, les murs faisaient retentir le fer de leur dague 2, «•t personne ne venait à leur reneonti'e. Parvenus à la petite chambre de l'horloge, ils trouvèrent le savant vieillard étendu mort sur le plancher. Sa face était tournée du coté de la machine, morte " comme lui, et sa main tenait encore la clef d'acier avec laquelle il avait commencé h la remonter la veille.
Sa dernière pensée, son dernier regard, son dernier soin , avaient été pour son chefd'œuvre bien-aimé; et quand il eut cessé de le soigner , de l'admirer cl de vivre , le chef- «l'œuvrc s'arrêta : comme un cœur de femme '' s'arrête quand elle est délaissée par celui dont l'amour seul réglait son existence et lui donnait la vie s. Les deux archers redescendirent; i Is portèrent celte nouvelle au (]hancclier qui la transmit au Roi. On pourvut aux obsèques du savant, on lui donna un successeur.
L'homme avait cessé pour jamais , et la marliine reprit son cours ordinaire
— Le conitc Julis de r.EssÉcuiER. —