TRAIT SE MAGNANIMITÉ DE LA PART D"CS NEGRE
Ces enfants du d^-sert que vons faites esclaves , Os Africains grossiers. par vous cliargés d'entraves, Hommes civilisés, pensez.-voiis que leur cœur Ne tressaille jamais â la voix de l'honneur? — Jm.es REo'Afi.T d'Evbv. —
Un nègre do Saint-Christophe • (en i756) fut associé dès l'enfance aux jeux de son jeune maître. Cette familiarité, comiTiunément si dangereuse, étendit les idées de l'esclave sans altérer son caractère 2. Ouazy — c'était son nom — mérita Ijientôt d'être choisi i)our être directeur des travaux de la plantation ; et il montra dans ce poste important une intelligence rare et un zèle infatigable. Sa conduite
et ses talents augmentèrent encore sa faveur : elle paraissait hors de toute atteinte , lorsque ce chef des ateliers . jusqu'alors si chéri et si distingué, fut soupçonné d'avoir manqué à la police établie , et puldiquement menacé d'une punition humiliante. In esclave qui a longtemps échappé aux châtiments infligés trop facilement et trop souvent à .ses pareils, est infiniment jaloux de cette distinction. Quazy, qui craignait l'opprobre plus que le tombeau ' , et qui ne se flattait pas de faire révoquer par ses supplications l'arrêt prononcé contre lui , sortit à l'entrée de la nuit pour aller invoquer une médiation puissante. Son maître l'aperçut malheureusement et voulut 1 l'arrêter. On se prend corps à corps; les deux champions, adroits et vigoureux, luttent quelques moments avec des succès variés. ! L'esclave terrasse à la fin son inflexible ennemi . le met hors d'état de sortir de cette situation fâcheuse ; et, lui portant un poignard i sur le sein, lui tient ce discours : " 3Iaître, 1 <i j'ai été élevé avec vous ; vos plaisirs ont été 1 .: les miens ; jamais mon cœur ne connut ■ <i d'autres intérêts que les vôtres. Je suis in-
« noccnt lit- la pttito faute dont on m'aocuso; HiCt, quand j\n aurais fie ooui>alil(', vous « auritz dû nie la pardonner. Tons mes sens «1 s'indiiîuent au souvenir * de l'aHront que «. vous me prépariez. « Kn disant ces mois, il se coupe la |]ori;e et tond>e inorl, sans maudire un tyran qu'il baigne île son sang '". — Rav>ai.—
R A Y>' AL ( Guillaume- Thomas-François ) ,
Né î> Saint-Gcniez, dans le Roucrgiic, on itis.
Ses principaux ouvrages sont : VfJisloiiv tlit paiiemenl d' litijlclcnc, VJh'stoiir du Slatliouil rat et V//i\stoiiv phiiosophiquv et politique des établisse nu nts et du coinineiee des J'Juroprciis dans les deii.v Indvs. Ia's deux premiers sont oul)liis ilc|>uis li»ngteini)S. cl le dernier a hcaiicoiip |>cr(lu lie sa fiincsle ccli brilc. Le désir de présenter les fails d'une manière frappante, et d'en déduire des idées i)irdosnplnipies que lui avaient suggérées Diderot et (riloli)ach lui lit souvent altérer la vérité historique et sul)stituer son imagination ;'i la réalité.
l-'al)bé Raynal. que le régne de la terreur avait éclairé sur les dangers de ses principes, en fit une rétractation solennelle et se repentit amèrement jusqu'au moment de sa mort, en t7%.
Il avoua tpie les passages les pins incriminés de son ouvrage sont de Diderot et du baron d'Holbach.
1 Cette île. qui fait partie du groupe des petites Antilles , doit son nom à Cliristophc Colomb qui la découvrit en hsô. Elle appartient aux Anglais.
2 — Ce commerce pouvait donner à l'esclave de l'élévation dans le caractère et de l'étendue dans l'esprit, mais ne pouvait a//é/e/- ni l'un ni l'autre.
3 Tombeau est ici une expression impropre : la mort serait à la fois plus simi)le et plus exact.
< — Cet affront n'est lias assez éloigné pour justifier l'emploi du mot souvenir ; à la pensée était l'expression propre.
5 — 11 eût été |>lus généreux de la part du nègre d'épargner à son maître cette crise de terreur où le jetaient la menace du poignard et l'équivoque des paroles.
Obsenatinn fjéncrale. Le caractère exalté des nèfires, lorsijue la passion les domine, rend vraiscmhlahlo ce récit qui n'a pciit-étie d'autre fond «pie l'iina- (jination (pielipiefois assez roinane.s(pio de ral)l)é Kaynal. Cependant cette nanati<m,dontlc style a de la simplicité et d(; réléi;ance, inspire (;radiiellement l'intérêt et le fiorte an pbis liant jtoint i)ar la eatastrophc dramatique '|iii la termine. Ce trait a été cité dans un antre ouvrage écrit <tn faveur des nègres, et pour prouver qu'il» sontcapablesdes plus nobles sentiments de rinimanité. A l'appui de cette assertion on ajoute cet autre fait : I nr: exécution à moit allait avoir lierr , lors'iue b' bouire'au nioiinit sidiili'rnent. On lait vt^nir un esclave néj;re, et on lui ofirc poirr- en remplir piovisorrcnit-nl l'ofbce, d'aboKl une forte somme d'arpent, j)rris rrneexcmptiondetravail.elenlinsa liberté, mais il refuse eonstarurncnt; alors on le menace du fouet el même de la mort. « Les srrpplices et la inor l, dil-il, m'effraient moins (|ue l'idée d'être !)0irnearr. Ce n'est point le couia[;e qui me manque, et je vais vous
le prouver. « .V ces mois, il saisit la bacbc, et sur le billot même se couiie la main di-oile.
Noyez, au 5 avril , im antre trait de dévortment de la part de diux rrèi;res.
1701. — Jlorl li'llonore-t'.abrlcl HliiuclU , comte de Mirabeau.
MORT DE SIIKABEAU.
tr iiiriirl n jninnisii'f^rrlK', l*jr drlà \v ttiinbt'ati k\ nriiii'*" v:i W silivrt-, r-li KDii iiftin iiiinifirli'l «loil vivii' Aillant 1)110 iiorrr rir«-rl^.
— Ii.iss. —
])cs pressentiments de mort se mêlaient à ses vastes projets, et (luelquefois en arrètaieiil l'essor. Ci-pendant sa conscience était satisfaite; restinie [uibliqtie s'unissait à la sienne ', et l'assurait <pic, s'il n'avait pas encore assez fait potir le salut de l'État, il avait du moins assez fait potn" sa propre gloire. IMIe , et les yeux profondément creusés, il i>araissail tout cliangé à la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites; les excès «le plaisir el de travail, les émotions de la tribune, avaient usé on peu de temps cdtc existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution de std)limc 2 avaient jiroduit celte Ic'inle vcrdàlre qu'on attribuait au poison. La cour était alarmée ^ , tous les partis étonnés; et, avant sa mort, on s'en deiyaiulait la cause. Une dernière fois , il prit la parole à cinq reprises dilférentes, sortit é[)uisc et ne reparut plus. Le lit de mort le reçut cl ne le rendit qu'au l'anthéon 4. H avait exigé de Cabanis ■'' qu'on n'api)eli^t pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la mort (pii s'approchait, cl qui déjà s'était emparée des pieds. La tète fut atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son génie jusqu'au dernier instant. \\n jieiqde immense se pressait autour de sa démettre, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La cour envoyait émissaires sur émissaires; les bulletins de sa sant(i se transnuilaient d(; botiche en boiudie, et allaient répandre partout la douleur à cliatiue progrès i\\\ mal. Lui, entouré <le ses amis, exprimait (pielrpies regrets sur ses travaux interrompus, (jucirpie orgtieil sur ses travaux passés *• : <i Soutiens, disait-ilàson domestiijtie, soutiens <;elte tète, la plus forte de France ''. >' L'empressement rlu peuple le toucha; la visite de Rarnave •* , son <;nnemi , qui se présenta chez lui au nom des Jacobins , lui causa une douce émotion. Il rionna encore (luebpies pensées à la chose pidjliqtie. L'assemblée devait s'occuper du droit de lester, il appela M. de Tal-
Icynind et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. « Il sera plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testaments un homme qui n'est plus et qui vient de faire le sien. » La cour avait voulu en elfet qu'il le fit promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur l'iiurope, et devinant les projets de l'Anj^leterre : u Ce l'itt '•*, dit-il, est le ministre des préparatifs; il ijouverne avec «les menaces : je lui ilonnerais de la peine, si je vivais. 1) Le curé de sa paroisse venant lui olîrir ses soins, il le remercia avec politesse, et lui dit, en soiu-iant, qu'il les accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur ecclésiasliipie, M. l'évôquo d'Aulini '". 11 lit ouvrir ses fenêtres : «i Mon ami, dit-il à Ca!)anis, je moiurai aujourd'hui ; il ne reste plus qu'à s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de (leurs, qu'à s'environner de musicpie , afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel. >> Des douleurs poi;] liantes interrompaient de temjis en temps ces discours si nobles et si calmes. «: Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner des souffrances inutiles. » En disant ces mots, il demande de l'opium avec instance. Comme on le lui refusait, il l'exiiîc avec sa violence accoutumée. Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui [néscnte une coupe, en lui persuadant qu'elle contenait de l'opium. 11 la saisit avec calme , avale le breuvage qu'il croyait mortel, et parait satisfait. Un instant après, il expire. C'était le 2 avril i79i. Cette nouvelle se répand aussitôt à la cour , à la ville , à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui , et tous , excepté les envieux , sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont préparées. On demande quelquesdéputés. « Nous irons tous, s'écricnt-ils.» L'église de Sainte -Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette inscription qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits " :
ADX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECOTJJJAISSASTE. — Thiers. —
Histoire de la Révuhilion fi-anraisc.
' — Ici rhistorion, entraîné par ses sympathies, nous semble s'écarter du système de modération dont il fait profiîssion dans son ouvrage, s'il s'agissait d'admiration et non d'estime, le jugement qu'il exprime serait pins vrai.
* — Sublimé, préi)aralion chimique trùs-énorgique et vénéneuse. JJissoltttion n'est pas le terme chimique; c'est sohition.
' — Mirabeau promettait alors i\ la Cour d'arrêter la Pii'vohition : promesse téméraire, mais la force de son génie et sa vaste influence en rendaient l'exécution possible.
^ — Ce passage du liiéàtre de sa mort au théâtre de sa gloire présente une image grandiose et admirablement bien exprimée.
^ — Cabanis, médecin, philosophe et littérateur. A l'époque de la IlévoUilii)ii . i\ en embrassa les principes; il reçut Icsderniers soupirs de Mirabeau. .\\Mus la teneur, il fut nommé membre de rinslitul, du Conseil des Anciens, et enfin sénateur. Il est mort à Ueuil, près de Meiilan, en isos, âgé d'environ 52 ans. Il est fâcheux «ju'un homme d'un si grand talent ait été un des apôtres les plus forcenés du matérialisme.
*■ — Accomplis serait ici plus en harmonie avec interrompus.
7 — Ce mot reçoit de l'étal de celui qui le prononce ici une gravité extraordinaire : écliapj)é h Mirabeau valide il pourrait être considéré comme une saillie de gailé ou d'amour-propre ; mais , de la part de Mirabeau mourant, il peut ressembler à une opinion sérieuse sur lui-même, et comme tel il mérite une ai)précialion.
« — .leunc avocat très-éloquent et membre de l'Assemblée constituante.
^ — K'ilUam J'itt, né dans le comté de Kent, en 17.19. Il ("ut ."ppclé à la chambre des communes , en 1780, et enibiassa le parti do l'opitosilion; mais la cour, qui seiilaitson mérite, le nomma à 23 ans, chancelier do l'échiquier. La révolution de France, en 17S9, le plaça dans une situation difficile; cependant il sut préserver sa patrie d'un tléau si contagieux. Le trône de Tippo-Saeb , sultan de Mysore, fut renversé par sa politiiiue. et il résista prcscpie seul ù la jniissance de Napoléon. Il mourut en isuG, le 20 Janvier, âgé de 47 ans. Son père, le comte de Chatam, princijjal ministre sous les rois Georges it et Georges m , av.iitété comme lui la gloire de l'Angleterre et renneniï déclaré de la t'rance.
«" — M. de TaUoxrand.
" — Celle inscription est aujourd'hui rétablie , et le temple rendu à la destination décrétée par l'assemblée nationale.
Observation générale. Récit simple et naturel d'un frrand événement. C'est un spectacle imposant et solennel que ce lit de mort qui vient de recueillir Mirabeau à la tribune et qui va le rendre au Panthéon. On .S(; demande quel devait être celui (pi'à ses derniers moments un roi suit des yeux, avec anxiété, dans la tombe, celui dont un peuple environne la demeure et à<(ui ses ennemisméme viennent rendre hommage ! Telle est la puissance du génie et du (aient, qu'elle fait qu'on oublie les vices d'un homme pour ne se rappeler que les qualités qui le distinguent.
1833. — yi.De Lamartine ;\ Damas.