RABELAIS ET LA RENAISSANCE
3 vol. grand in-80, avec de nombreuses gravures.
Les philologues ont disputé longtemps sur le point de savoir à qui s'adresse une lettre de Rabelais, datée de Lyon, le 3o novembre i 5 32, et fameuse précisément par le débat qu'elle institue entre eux. S'adresse-t-elle à Bernard de Salignac ou à Érasme ?
J'ai autrefois tenu pour Salignac, avec quelques-uns, et j'ai donné mes raisons dans une petite étude critique intitulée: Rabelais et son maître '. Ces raisons n'étaient pas péremptoires, il s'en fallait de beaucoup. Je les ai données avec toutes sortes de précautions, ayant surtout pour but de réveiller le zèle des érudits et de m'attirer des communications que je pusse utiliser dans mes travaux sur Rabelais : « Cette glose à l'allemande, disais-je alors, ne saurait trouver place dans un livre qui, en dépit de tous les matériaux accumulés, sera traité sans pédantisme et dans le style de la narration. L'appel que j'adresse aux savants sera-t-il entendu ? J'en ai le ferme espoir. Pour l'honneur et le profit des lettres, ils m'aideront à fixer les traits de l'homme de génie qu'on a ignominieusement barbouillé de la lie des tonneaux, à restituer enfin son véritable rôle au philosophe honnête et joyeux, que les méchants et les sots ont — par rancune — essayé d'identifier avec Panurge. »
Seul, un professeur à l'Université de Zurich, M. Théodore Ziesing, qui a la plus profonde admiration pour Rabelais et qui travaille à la faire partager autour de lui, voulut bien prendre la peine de répondre à mon appel. M. Ziesing prépare lui aussi, un livre sur /a Vie et F Œuvre de François Rabelais, en plusieursvolumes, dont le premier devait paraître vers la fin de 1887. C'est du moins ce qu'il espérait cette année-là, mais je crains bien que, se trouvant comme moi-même, aux prises avec sa conscience, il ne recule devant la publication d'un ouvrage dont il redoute l'imperfection, car nous voici en 1902, seize ans se sont écoulés, et le livre annoncé n'a pas paru. Toutefois, il en a, dès 1887, extrait un chapitre qu'il a donné sous ce titre : Érasme ou Salignac ? et dans lequel il cherche à élucider la question posée par moi trois ans auparavant2.
M. Ziesing y était d'autant mieux préparé que, pour le cours qu'il fit en langue française à l'Université de Zurich, en i883 et 1884, sur « Rabelais et la Renaissance en France », il avait réuni des matériaux importants, un entre autres que je ne connaissais que par ouï-dire: l'original même de la fameuse lettre en question. C'est l'étude de ce document qui lui a permis d'affirmer que Rabelais écrivait non à Salignac mais à Erasme.