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Une lettre inédite de Montaigne accompagnée de quelques recherches a son

La République, quelques semaines après son avènement, et juste à l'heure où je la défendais de ma plume et de ma parole, m'a fait des loisirs forcés.

Malgré dix-huit ans de travaux littéraires et archéologiques qui n'ont peut-être point été sans quelque influence sur la marche des investigations historiques ; — malgré dix années de professorat qui furent, j'en appelle à mes nombreux auditeurs, dix années de succès , et dont chaque leçon était un enseignement libéral et éclairé, un ministre de hasard, — sans idée comme sans talent et sans cœur, — obéissant, car il ne me connaissait pas et il n'avait consulté personne, aux injonctions d'un commissaire général de département, sorti de la lie du peuple et qui voulait donner ma place au secrétaire qui mettait pour lui l'orthographe, — m'a chassé conune un laquais.

Quel était mon crime? — Évidemment c'était d'occuper une position que quelqu'un enviait ; mais j'avais encore sur la conscience trois autres méfaits que je ne soupçonnais pas, et que ce ministre, le sieur Camot, daigna me faire rérvêler par un des hauts employés de son administration.

On me reprochait :

1« D'avoir été camarade de collège de Monseigneur le duc iJ'Orléans; 2* d'avoir, lors de sa mort si regrettable et si

douloureuse, rendu hommage à la noblesse de sa vie dans trois ou quatre pages publiées à Montpellier ; 3<* enfin, crime non moins irrémissible, d'avoir osé dans une revue méridionale que j'avais fondée, apprécier en un ou deux articles les œuvres littéraires et politiques de M. le comte de Salvandy, le seul ministre, avec M. Guizot, dont les lettres contemporaines aient gardé la mémoire ! . . .

A rénumération de tous ces crimes que le passé de celui qui était chaîné de me les faire connaître rendait encore plus piquante, je souris de pitié, haussai les épaules et sortis , sans faire entendre au muet de M. Carnot la moindre récrimination. Je compris qu'avec des gens qui condamnaient la reconnaissance comme un vice ou une faute , ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était dé s'armer de mépris et d'attendre.

Le lendemain, je me dis que les ministres, les révolutions, les monarchies, voire même les républiques, passent; mais que les livres ne passent point, et je me remis à en faire.

C^est par suite des travaux qui suivirent cette résolution, que je compte donner bientôt au public, si les circonstances me le permettent, une histoire en plusieurs volumes de la littérature espagnole et divers ouvrages transcrits ou traduits du moyen-âge français et étranger.

En attendant, j'offre aux érudits et aux admirateurs de l'immortel auteur des Essais, une lettre inédite et véritablement magnifique par la pensée et par l'expression, de ce grand philosophe si plein de sens, de droiture, de naïveté, qu'on a appelé le bonhomme, que sais'je (pas si bonhomme pourtant), de Montaigne enfin.

Voici comment je fu5 amené à découvrir cette précieuse

lettre, etpourquoi, en la publiant, je me suis résolu à la faire suivre de recherches qui n'ont avec elle aucun rapport.

U y a deux mois à peine quelques questions me furent adressées d'Allemagne par un grand protecteur des arts avec qui j'avais eu l'honneur de me lier d'une assez vive amitié en 1838, durant le cours d'une mission littéraire que je remplissais en Suisse. Ces questions étaient relatives à diverses Bibles y et autres manuscrits de la Bibliothèque nationale. M. le comte de *""* me priait de lui donner la description de ces manuscrits, et d'en faire pour lui la vérification au point de vue qu'il m'indiquait.

Les travaux que je prépare m'avaient retenu dans mon cabinet presque toute l'année dernière, et j'avais peu fréquenté la Bibliothèque; je profitai de cette circonstance pour me livrer à mon goût de recherches vagabondes et faites un peu au hasard , spécialement dans les recueils épisto-laires inédits où se trouvent souvent cachés les sentiments et les pensées les plus intimes des hommes que nous n'avons jamais envisagés que revêtus de leur costume officiel» Aussi tout en exécutant ce que mon savant et illustre ami me demandaity je me mis à fouiller certains recueils, non décrits, non dépouillés ou du moins mal catalogués, et dans lesquels on a déjà fait, à plusieurs reprises, des découvertes importantes.

Je ne m'attendais guère , je l'avoue, à celle que le hasard m'y ménageait presque dès l'abord , non plus qu'à d'autres en grand nombre, qui, soit dans le même recueil, soit dans d'autres fonds de la Bibliothèque, vinrent chaque jour récompenser mes recherches et dépasser mon attente.

J'en étais là, constatant d'immenses lacunes tout en faisant d'heureuses trouvailles, mais ne songeant pour le mo^

ment à communiquer au public ni les unes ni les autres ^ et je me livrais à la joie d'un entomologiste qui, ayant découvert un insecte, croit avoir trouvé un monde nouveau, lorsqu'il m' arriva au département des imprimés de la Bibliothèque nationale la singulière histoire qui suit :

Ayant eu besoin, pour des travaux tout-à-fait en dehors de ce qui précède, de consulter le catalogue de vente de la bibliothèque du duc de Lavallière, je m'adressai à mon honorable ami M. Charles Magnin, conservateur au département des imprimés, chargé spécialement aujourd'hui de garder et de communiquer ce qu'on appelle la Réserve^ c'est^ à-dire les livres rares, les éditions princepSy les imprimés gothiques, etc., véritables trésors bibliographiques qui ont été avec raison mis à part.

Je m'adressais à M. Magnin, d'abord, parce que, depuis plus de vingt ans que je le connais, je l'ai toujours trouvé, pour les gens de lettres en général, — pour moi en particulier, — aussi obligeant qu'instruit; ensuite, parce que désirant un catalogue Lavallière avec les prix de vente marqués à côté de chaque article, et, si c'était possible, avec les noms des acheteurs (ces exemplaires sont fort rares) je supposais que celui de la Bibliothèque devait être à la Réserve.

Je ne me trompais pas : < Je vous chercherai cela, me « dit M. Magnin; j'ignore si nous avons un catalogue « avec les noms des acheteurs ; mais je vous en trouverai € un avec les prix de vente. — Vous devez avoir l'autre a aussi, bien certainement, repris-je ; rappelez-vous que c< de Bure, en mourant, a légué à la Bibliothèque sa collecc< tion de catalogues ; évidenunent celui-là s'y trouve. — c C'est probable, répondit M. Magnin; je vous chercherai tf ce livre dans le cours de la séance, et si je ne suis pas

« là quand vous reviendrez, vous le demanderez à M. Ra- « venel : je lui remettrai ce que j'aurai trouvé. »

Je revins du département des manuscrits avant la fin de la séance : M. Magnin était absent; je m'adressai à M. Ravenel : « Je n'ai rien, me dit-il assez sèchement ; vous de- « mandez là des livres très difficiles à rencontrer. Je vous « chercherai cela demain.

J'avais fort envie de répliquer à cause du ton qui me paraissait assez extraordinaire ; mais je me contins.

Le lendemain, M. Ravenel trouva néant; — le surlendemain, il ne trouva pas davantage. Cette petite comédie qui rappelait dans un autre sens le roman de Japhet à la recherche de son pérc, menaçait de n'avoir pas de fin, et il faut que toute histoire en ait une. Le hasard procura à la nôtre un dénouement impromptu :

Un jour, au lieu de m'adresser de nouveau à M. Ravenel que j'apercevais au bureau des conservateurs , j'entrai clans k salle des globes où se tient d'habitude M. Magnin, pour lui adresser mon éternelle demande. Il venait de sortir. M'approchant alors de l'employé qui préside au catalogue, M. Eugène d^Auriac, je lui dis par forme de conversation : € Je suis bien contrarié que M. Magnin ne soit pas « là ; je voulais lui demander un catalogue Lavallière avec « les prix et les noms des acheteurs, qu'il m'a promis. Sa- « vez-vous s'il l'a trouvé? — Je l'ignore, me dit-il ; — puis « tout à coup se frappant le front : — Oublieux que je suis, « ajouta-t-il ! nous en avons un ici depuis trois ou quatre « jours, probablement pour vous ; je vais vous le donner.» Allant alors au bureau que M. Ravenel occupe dans la salle des globes, quand M. Magnin est à celui des Conservateurs (dans la salle de lecture , il y prit et m'apporta un caialo^

gue LavcUliire^ non seulement avec les prix, mais avec les noms des acheteurs, ety de pluSy avec des renvois tris curieux aux catalogues Gaignières, Gaignatet autres. — « Boni me € dis-je, sans faire part de mes réflexions à M. d'Auriac! la c chose est assez plaisante ; je Téclaircirai plus tard . Il parait « qu'on ne voulait pas me communiquer ce livre. »

Je m'assis alors à une table, je tirai du papier de ma poche, et je me mis à travailler.

Il n'y avait pas dix minutes que j'étais là, quand je vis arriver M. Ravenel. Il me regarda en passant, alla à son bureau d'un air inquiet, y constata d'un seul coup d'œil l'absence de son catalogue Lavallière, et revint vivement dire un mot à M. d'Auriac qu'il entraîna dans un coin. Quand il eût quitté cet employé, et qu'il fut rentré dans la salle de lecture, — supposant bien que toutes ces allées et venues me concernaient, ou pour mieux dire concernaient le malheureux catalogue Lavallière, — je me levai et je m'approchai de M. d'Auriac : c< Il paraît, me dit tout bas celui-ci, que je <f viens de faire une ôoulet^e (sic). — Laquelle? et comft ment î — En vous communiquant le catalogue Lavallière ; € M. Ravenel vient de me dire que j'avais eu très grand € tort, que je n'aurais pas dû vous le donner, etc., etc. »

Quelques instants après, M. Pilon, conservateur adjoint, arriva, et se dirigea vers le livre de prêt où M. d'Auriac était en train de demander un renseignement. De là, M. Pilon m'apercevant, me fit un signe ; je me rendis près de lui. Au même moment, M. Ravenel rentra, et se dirigeant vers le coin où nous étions, il dit à M. Pilon et à M. Klein (l'employé qui tient le livre de prêt) : « Veuillez nous lais- « ser un moment ; j'ai à parler à MM. Jubinal et d'Au- « riac. » Quand nous fûmes seuls : a Monsieur, me dit-il,

« je vous ai fait tout à V heure un mensonge. — Ah!

€ monsieur, dis-je, en l'arrêtant , je n'accepte pas ce mot;

« vous qualifiez trop durement une erreur : vous vous êtes

€ trompé; voilà tout. — Non, monsieur, reprit M. Ra- «t venel. J'avais, comme vous le voyez, le catalogue Laval-

€ lière; mais il était convenu qu'on vous dirait que nous ne

<i l'avions pas, et je l'avais mis de côté afin qu'il ne vous

< fût point communiqué. — Et pourquoi, s'il vous plaît? —

< Parce que vous avez écrit, m'a-t-on dit, quelque chose de « favorable à M. Libri, et que nous regardons tous ceux « qui le défendent gomme nos ennemis acharnes ; contre « eux nous nous défendons ' comme nous pouvons. Voilà « pourquoi je vous ai fait ce mensonge.

« — Monsieur, regris-je, avez-vous lu ma brochure ? « — Non, monsieur. — Permettez-moi de vous dire que « vous avez eu tort; elle vous aurait peut-être éclairé. — c( C'est possible, mais le bibliophile Jacob nous attaque par « des moyens si déloyaux ! . . . — Monsieur, je ne m'en <x fais pas juge ; chacun est le maître de sa plume et de sa «t pensée; si M. Paul Lacroix vous attaque, répondez-lui.

< Quant à moi, je vous défie de trouver un mot, dans ma « brochure, qui ait trait à la Bibliothèque du roi. — N'im- « porte, monsieur; vous avez défendu M. Libri, et nous avons

< eu peur que vous ne voulussiez puiser des renseignements c contre nous dans le catalogue Lavallière. — Vous vous « trompez, monsieur ; je fais des recherches dans un autre « but, et j'avoue que la doctrine que vous m'exposez me « surprend fort. Votre devoir est de communiquer au public « ce que vous avez, sans vous informer des motifs qui font

< qu'on vous le demande. Personne, que je sache, n'est € obligé de vous dire dans quel but et pourquoi il travaille.

<( — C'est vrai, monsieur, me répondit M. Ravenel, mais,

< que voulez-vous, les attaques contre nous ont pris de telles

< proportions !... Et vous, monsieur, ajouta-t-il en se tour- «r nant vers M. d'Auriac, vous avez eu tort de communiquer « à monsieur un livre qui était sur mon bureau. Ceci vous € montre qu'il faut apporter la plus grande discrétion dans IL VOS communications. — Ma foi, monsieur, répondit avec € naïveté M. d'Auriac, je ne comprends rien à tant de fi- € nesse ; si vous m'aviez prévenu, j'aurais soutenu votre « mensonge ; mais vous ne m'aviez rien dit : M. Jubinal « est de mes amis, et j'avais pensé, il y a deux jours, en

< vous voyant mettre de côté- le catalogue Lavallière, que a vous agissiez ainsi, non point dans l'intention de le lui « cacher, mais dans celle de le lui communiquer. »

La conversation continua quelques instants encore, en des termes que je ne me rappelle plus, et elle aurait probablement duré longtemps, si l'heure de la fermeture, qui vint h sonner, n'avait forcé les interlocuteurs à se séparer.

J'avoue que je conservai de cette aventure bibliographique une bien pénible impression. « Comment, me disais-je ! pour avoir écrit quelques pages impartiales et vraies dans lesquelles il n'y a pas un mot pour^ contre ou sur la Bibliothèque nationale , me voilà transformé en ennemi acharné de cette même Bibliothèque ? Suis-je donc un Erostrate et craint-on de me voir réduire en cendres tous les trésors de l'antique palais Mazarin ? Moi un ennemi acharné de la Bibliothèque! Mais en 1840, je lui ai dopné gratis^ un monument (la tapisserie du chevalier Bayard)^ dont on m'offrait à l'étranger une somme assez considérable ; — mais ^n 1838, à mon retour de Suisse, je lui ai fait honunage de différentes collections de plans, cartes, livres, etc., (juc j'a-

vais obtenues^ pour moi, soit du gouvernement des can Ions, soit des sociétés savantes et des particuliers ; — mais la plupart de ses conservateurs et de ses employés sont mes amis! M. Guérard a été mon professeur ; le regrettable Ghampollion qu'on a déporté sans raison à Fontainebleau, a été mon professeur; M. Paulin Paris a été et est encore mon maître; MM. Magnin, Reinaud, Hase, Lacabane, Pilon, Balin, m'oiît toujours témoigné une vive affection et je la leur rends bien. Avec qui a donc pu s'entendre M. Ravenel pour me déclarer ennemi acharné de la Bibliothèque , et lancer ainsi contre moi toutes les foudres de l'excommunication ? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'en présence de ces faits, au moment où l'un de mes ancien^ confrères dans l'université, homme connu de toute l'Europe par sa science profonde de la bibliographie, est livré, pieds et poings liés par ses ennemis politiques, à une effroyable accusation, je me regarderais comme coupable, en face d'une administration qui ose déclarer qu'elle se défendra même par le mensonge, de ne pas donner la plus grande publicité aux dilapidations, que j'ai constatées pour ainsi dire, sans le vouloir, et qui ont jeté un grand nombre de volumes et- de pièces dans tous les cabinets d'amateurs. »

Telles furent mes réflexions. Telles sont les circonstances, qui, malgré moi, ont donné naissance à la deuxième partie de cette publication.

On verra dans ces quelques pages, le détail des mutilations et des vols de toute espèce (et je n'ai vérifié qu'un très petit nombre de volumes, pris en un petit nombre de fonds), commis au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est en une vingtaine de séances au plus que j'ai pu découvrir ces immenses vides. Ici ce sont des volumes

entiers qui ont disparu ; là^ ce sont des volumes qui ont été abattuSy comme disent les relieurs, et d'où les pièces les plus précieuses ont été enlevées. Sans parler en détail d'une foule de lettres autographes moins intéressantes qui sont sorties de la Bibliothèque nationale, il suffira de dire que des lettres si rares de Montaigne, de Rubens, de Galilée, de Marie-Stuart, de Ronsard, de Mélanchton, de Dubartas, de Dolet, etc., des autographes de Raphaël, de Pascal, de Descartes (1), ont quitté d'une manière inconnue les collections qui les renfermaient, pour faire comprendre à tout le monde la gravité des pertes que nous déplorons. Souvent ces mutilations sont accompagnées de circonstances bizarres, telles que taches d'encre, grattage, etc., dont le but est de cacher ou de dissimuler l'enlèvement de certaines pièces. On ne comprend pas, par exemple, comment l'administration de la Bibliothèque nationale ne s'est point aperçue qu'un gros pâté d'encre a été appliqué sur le catalogue de la collection Dupuy à l'endroit où il est fait mention de cette lettre de Montaigne qui se trouvait en 1823 à la Bibliothèque nationale et qui en est sortie depuis. Je ne crois pas me tromper en annonçant que cette tache, qui n'est pas la seule, deviendra désormais aussi célèbre que celle du manuscrit de Longus qui fut faite involontairement par Paul-Louis Cîourier.

Ce ne sont pas seulement des autographes qui ont été enlevés de certains volumes de la Bibliothèque nationale : des manuscrits d'un prix inestimable ont été indignement mutilés; ainsi, par exemple, le manuscrit unique de Baena qui a été volé à l'Escurial et que la Bibliothèque nationale a acheté

(1) I^s leUres de Pascal, de Raphaël, de Descaries n'étaient pas à la Bibliothèque nationale ; on le verra plus loin.

dam ces dernières années connaissant le vol, ainsi que le recueil de poètes provençaux que cette Bibliothèque n'a pas rendu au Vatican, ont été mutilés depuis qu'ils sont à Paris. Il y a tout lieu de croire du moins que c'est depuis cette époque. Un manuscrit grec en lettres onciales contenant les épîtres de saint Paul, manuscrit du septième siècle et d'un prix inestimable, a tu de nouveau disparaître trente-cinq feuillets qui lui avaient été enlevés il y a plus d'un siècle, et que le comte Harley qui les avaient achetés s'empressa noblement de renvoyer à l'ancienne Bibliothèque royale. Il faut vraiment que ce manuscrit soit voué au malheur pour que les mêmes fragments en aient été ainsi dérobés deux fois de suite. Je ne saurais reproduire ici, même sommairement, Ténumération de tous les manuscrits dans lesquels j'ai constaté des mutilations; pourtant je ne puis m'empêcher de signaler particulièrement à l'attention des érudits le célèbre manuscrit palimpseste de saint Ephrem qui a perdu le feuillet 1 38, dont un fac simile avait été , fort heureusement, exécuté par M. Lepelle pour un savant étranger.

La conclusion à tirer de tous ces faits est bien simple. Les magistrats, après une instruction qui a duré plus de dixhuit mois, sur les dépouillements éprouvés par nos bibliothèques publiques, vont avoir à rendre bientôt une décision qu'il n'appartient à personne de prévoir. — Quand ils connaîtront, après nous avoir lu, quelques unes des pertes éprouvées par le département des manuscrits ; — quand ils auront vérifié cette assertion de M. Paulin Paris, membre de l'Institut et conservateur à la Bibliothèque nationale, qui déclare que depuis un siècle il a été volé vingt mille volumes à cette Bibliothèque et que ces vingt mille volumes se sont répandus dans toutes les collections; — quand ils se souviendront

qu'il a été constaté officiellement dans des rapports adressés en 1841 au ministre de l'instruction publique par M. Ravaisson, que les Bibliothèques publiques de Brest et de Morlaix ont disparu complètement sans laisser aucune trace ; — quand ils verront que le bibliothécaire de Rouen avait été forcé de reconnaître que sa bibliothèque avait perdu deux cent trente mille volumes en peu d'années ; — quand ils sauront que la bibliothèque de Garpentras a été dépouillée de treize cents manuscrits en une vingtaine d'années, — que presque toutes les bibliothèques et les collections littéraires de la France ont été mises au pillage, et qu'il est de notoriété que dans plusieurs grands établissements publics, il a été commis, de nos jours^ des soustractions effroyables par des employés auxquels on a accordé une funeste impunité , ils comprendront pourquoi il peut et doit se trouver dans les collections des amateurs, une foule d'objets provenant des établissements publics et dont les particuliers sont devenus légitimement possesseurs.

Je terminerai par un mot qui est le delenda Carthago de mon ami le bibliophile Jacob : — V Enquête /... Oui, il faut une enquête ; il faut un recollement général pour mettre un terme à ces brigandages; il faut que l'on sache au juste ce que l'on a perdu et ce qui reste encore dans nos établissements; il faut enfin que l'administration trouve, à dater d'aujourd'hui, un moyen de constater pour l'avenir, par un nouveau timbre, que telle ou telle pièce qui paraît sur table aux enchères, non seulement appartient à tel ou tel établissement public ; mais encore qu'elle n'a pu en sortir légalement ni avant telle époque, et que par conséquent on a le droit et le devoir de l'y faire rentrer. Ainsi entendue, la sévérité de l'administration sera approuvée partons.

Chacun de nous, particuliers aussi bien que magistrats, sera intéressé à lui prêter main-forte, et nous sauvegarderons ainsi les trésors intellectuels de la France, ou pour mieux dire de la civilisation ; mais vouloir charger un seul homme de toutes les mutilations qui ont eu lieu depuis cent ans, — vouloir le transformer en bouc émissaire, qu'on punirait des fautes dont l'ignorance et l'ineptie seules de ceux-ci ou de ceux-là devraient être responsables, c'est quelque chose de souverainement ridicule, et j'ai trop de confiance dans la justice de mon pays, pour croire qu'elle laissera s'accomplir une pareille iniquité.

Achille JUBINAL.

Les lettres de Montaigne, comme le savent tous les érudits^ sont loin d'être communes. On n'en connaissait jusqu'ici que quatorze ; celle que nous avons découverte et que nous publions plus loin forme la quinzième.

L'histoire de plusieurs d'entre elles étant assez bizarre^ on nous aura sans doute quelque gratitude d'en parler ici et d'énoncer, sur ce qui les concerne, notre humble avis. Nos paroles seront d'autant plus curieuses qu'elles nous amèneront à des conclusions auxquelles personne ne s'attend et qui causeront peut-être un peu d'émotion dans le monde des bibliophiles; mais ce n'est pas notre faute. Nous ne dirons que ce qui nous semble la vérité, nous lavant les mains du reste, comme Pilate.

Nous ferons connaître ensuite la lettre que nous avons été assez heureux pour arracher à l'oubli séculaire sous lequel elle

gisait, ainsi que les circonstances qui nous ont amené à la découvrir.

Voici d'abord ce que nous voulons dire de celles des lettres de Montaigne qui ont fait le plus de bruit depuis quelques années, et éveillé spécialement l'attention des collectionneurs.

En 1846, M. Antonin Macé, élève de TEcole normale, publia dans le Journal de CInstrucUon publique du mercredi 4 novembre, une lettre inédite de Montaigne qu'il avait trouvée peu auparavant au département des manuscrits de la Bibliothèque royale (où personne n'en soupçonnait l'existence), dans le tome 61-62 de la collection Dupuy.

M. le docteur Payen, admirateur passionné et éclairé de Montaigne, qui a mis trente ans à réunir une inappréciable collection de documents relatifs à ce philosophe célèbre, crut devoir intervenir, comme il l'a écrit lui-même, pour contester quelques allégations dont cette pièce avait été Cobjet, 11 confia ses observations au Bulletin du bibliophile (numéro portant la date d'octobre 1846, mais qui parut seulement en décembre), et il en fit plus tard un tirage à part auquel il adjoignit quelques pièces non encore imprimées, ou insérées seulement dans des recueils que ne possèdent pas le plus grand nombre des bibliothèques. Cet intéressant travail est intitulé : Documents inédits ou peu connus sur Montaigne, recueillis et publiés par le docteur J. F Payen. Paris, Téchener, 1847.

La lettre découverte par M. Antonin Macé, est, sans contredit. Tune des plus magnifiques par le fond et par la forme qu'il fût possible à un homme de la valeur littéraire et philosophique de Montaigne, de penser et d'écrire. Elle est, comme la nôtre, adressée à Henri IV^ et datée de Montaigne le 2 septembre 1590.

Qu'on nous permette de la rapporter ici d'après l'original sur lequel nous la copions. Nous ne changeons absolument rien au texte qui n'a ni aliaéas, ni lettres capitales, excepté au mot

Stre. Nous le ponctuons seulement et nous y mettons des accents pour en faciliter la lecture :

Sire,

celle quil a pieu a vostre majesté mescrire du vintiesme de juillet ne ma este rendue que ce matin et ma trouvé engagé en vne fiebure tierce très violente, populaire en ce pais despuis le mois passé. Sire, je prens a très grand honneur de recevoir vos commandemens et nay poinct failly descrire a monsieur le mareschal de matignon trois fois bien expressément la délibération et obligation enquoy jestois de laler trouver, et jusques a luy merquer la route que je prendrois pour laler joindre en seureté sil le trouvoit bon. a quoy nayant heu aucune respouce, jestime quil a considéré pour moy la longueur et hazard des chemins. Sire, vostre majesté me fera sil luy plaist ceste grâce de croyre que je ne plaindray jamais ma bource aus occasions ausquelles je ne voudrois espargner ma vie. je nay jamais receu bien quelconque de la libéralité des roys non plus que demandé ny mérité, et nay receu nul payement des pas que jay employés a leur service desquels vostre majesté a heu en partie cognoissance. ce que j'ai faict pour ses prédécesseurs, je le feray encores beaucoup plus volontiers pour elle, je suis. Sire, aussy riche que je me souhaite, quand jauray espuisé ma bource auprès de vostre majesté, a paris, je prendray la hardiesse de le luy dire, et lors, sy elle mestime digne de me tenir plus long temps a sa suitte, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers.

Sire,

je suplie dieu pour vostre prospérité et santé,

Vostre très hùblé et très obeissa servilur et subiet)

MÔÏAIGNE.

de inonlaigne, ce second de septembre.

L'authenticité de cette épttre ne peut faire Tobjet d aucun doute. Il n'y a qu'^à la lire, pour s'assurer, à la noblesse des sentiments^ à la mâle el fière tournure de Texpression, que Montaigne seul en est Tauteur. C'est bien là, en effet, la phrase de l'écriTain^ novateur sans le vouloir, qui apprit à notre langue, comHie on l'a dit (1), des mouvements inaccoutumés ; c'est bien là aussi la pensée du philosophe dont l'esprit était moulé au patron ([autres hommes que ceux de son temps, et qui avait, selon sa propre parole, pratiqué par le moyen des histoires, les grandes âmes des meilleurs siècles.

Cette lettre d'ailleurs est souscrite et signée de la main de Montage. Seulement, M. Macé qui n'avait jamais vu, même fac-^imilée, l'écriture de Fauteur des Essais^ bien que deux grandes et célèbres collections, (la Galerie française et Ylconographie) en continssent chacune un modèle, — (le même, il est vrai] ; — M. Macé qui confesse, par une erreur bien pardonuable et que je suis heureux de contribuer à (aire cesser, n'avoir point comparé la lettre qu'il avait eu la bonne fortune de découvrir, avec les autographes de Montaigne, parce que^ dit-il, la Bibliothèque royale n'en possède pas d'autres de ce philosophe, eut le tort, avant de s'en être assuré davantage, d'affirmer ^fie le corps de la lettre était de la main de Montaigne. Si au lieu de se laisser emporter par le désir très naturel que la pièce qu'il révélait au public fClt un autographe magnifique et inconnu de Montaigne, le jeune et hem^eux investigateur eût examiné sérieusement les apparences extérieures et le caractère graphique de la page qu'il avait sous les yeux, il ne se fût point aussi aisément persuadé à lui-même, qu'elle fût due matériellement et comme écriture, au philosophe périgourdin.

En effets outre les excellentes raisons de divers genres par lesquelles M. le docteur Payen combat cette opinion et dont

(1) Jay, éloge de MoïKaigne.

la meilleure est qu'il suffit de comparer la souscription et la signature au corps de la lettre> pour trancher la question, il y en a encore une autre non moins frappante et qtie l'auteur des Document^ inédits n'a point pensé à faire valoir : c'est une correction de Montaigne lui-même qui se trouve au milieu de la page et qui rectifie une erreur du texte. Le copiste ou le secrétaire a mis dans un passage : « Que Jy ay employés. » Montaigne effaçant les deux mots jy ay^ a écrit au-dessus et de sa main, le motyaj^. La différence des écritures est facile à reconnaître. Il ne faut pour cela qu'avoir des yeux.

Je n'entrerai dans aucun détail sur les autres questions qui divisent MM. Macé et Payen; je \ne bornerai à dire avec. ce dernier que M. Macé a doté le monde littéraire d'un précieux document qui servira à faire ressortir puissamment le noble caractère de l'auteur des Essais.

La seconde lettre dont je veux parler est le prétendu autographe de Montaigne qui appartenait jadis à M°*« la comtesse Boni de Gastellane, et qui est aujourd'hui entre les mains de M. le docteur Payen. Mise en vente en 1834, avec la collection de M"® de Castellane, cette pièce qu'on regardait alors comme un original, fut achetée par feu Guilbert de Pixérécourt pour la somme énorme de plus de 700 fr. , quoiqu'elle n'eût qu'une vingtaine de lignes. Alarmé sur l'authenticité de cette lettre par quelques bibliophiles ses amis, Guilbert de Pixérécourt la rendit à M"« de Castellane, qui, un peu plus tard, donna à M"« Delpech, éditeur de l'Iconographie^ la permission de la faire fao-similer pour la collection qu^elle publiait.

Cette lettre fut, en effet, autographiée dans ce but; mais M»« Delpech ayant appris qu'on la regardait comme apocryphe, ne voulut point l'admettre dans le bel ouvrage qu'elle éditait, et fit, avant le tirage, sans conserver même une épreuve, briser la pierre sur laquelle elle était reproduite. Quelques années après, M. le docteur Payen obtint de M"« Delpech qu'elle

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en ftt rechercher les morceaux. Ils furent retrouvés, non sans peine, au milieu de beaucoup d'autres débris. Sur ces fragments rapprochés et réunis on tira, avant de les détruire définitivement, trois épreuves d'après lesquelles M. le docteur Payen fit paraître en 1847, à la page 16 du tirage à part de son travail publié en réponse à quelques allégations de M. Macé, le texte de cette lettre resté jusque^lh inédit.

Il est évident, à la lecture de ces lignes qui font allusion à une aventure racontée par Montaigne dans ses Essais (chapitre de la Physionomie) j que cette lettre est bien sortie de la plume de notre philosophe ; mais ce qui n'est pas moins évident, à la vue de la pièce elle-même que M. le docteur Payen a eu, tout récemment, Tobligeance de nous communiquer, c'est que jamais ce n'a été là un autographe de Montaigne ; c'est un fac simile passablement exécuté, si l'on veut, d'un original ; mais ce n'est pas Toriginal lui-même, et malgré le soin qu'on a eu de choisir du papier offrant une apparence de vétusté, le calque s'y trahit en vingt endroits; 1** par la couleur de l'encre; 2<» par l'absence très remarquable des pleins; 3<^ par des déliés inachevés. M'"^ la comtesse Boni de Castellane aimait beaucoup les autographes, et avec la vivacité d'une femme du monde qui ne craint pas d'être importune, qui sait surtout combien il est difficile de lui refuser quelque chose^ elle en demandait à chacun afin d'accroître sa collection. M'est-il pas supposable (et nous espérons pouvoir avant peu confirmer la vérité de cette hypothèse), qu'ayant en, dans sa société, quelqu'un qui possédait l'original de la lettre dont nous parlons, elle l'aura prié de le lui donner ? Cette personne n'osant se soustraire ostensiblement à cet hommage, aura fait exécuter une copie de cet autographe et l'aura remise à Taimable solliciteuse, comme si c'eût été la lettre elle-même. Ceci explique comment, lors de la vente de sa collection. M""* de Castellane, qui du reste n'hésita pas un instant à désintéresser Guilbert de Pixérécourt,

était entièrement persuadée qu'elle possédait un autograplie de Montaigne.

Je retourne à nos coches^ comme dit quelque part notre philosophe, et je passe â une troisième lettre dont l'histoire n'est pas moins singulière.

De 1821 à 1823, époque à dater de laquelle les pièces autographes, jusque-là assez peu recherchées, commencèrent à acquérir une certaine valeur, on publia à Paris, en trois volumes in-4<>, le bel ouvrage intitulé la Galerie française^ dans lequel la plupart des articles relatifs à nos hommes célèbres, sont accompagnés d'un fac-similé de leur écriture. L'article biographique sur Montaigne, signé de M. Vîllemain, est suivi, entre autres, d'un fac simile assez exact d'une lettre alors inédite de l'auteur des Essais.

Afin de faciliter au public la lecture de cette page autographiée^ qui ne contient, comme l'original lui-même, ni points, ni virgules, et qui reproduit l'orthographe assez problématique et assez pénible à déchiffrer de Montaigne, l'éditeur de la Galerie française, M. Gouget, eut l'idée très simple d'en donner, (il le fit aussi pour bon nombre de ses autres fac simile) non in-extenso et en regard, comme l'écrit par erreur M. le docteur Payen, mais à la fin de son premier volume, dans une partie intitulée : — notes, — une explication, ainsi qu'il s'exprime.

Voici la phrase dont M. Gouget fait précéder la copie, en caractères ordinaires, de l'autographe dont il s'agit : — La lettre suivante est la seule de Montaigne que possède la Bibliothèque royale* Elle fait partie du volume ayant pour titre : lettres FRANÇAISES DE PLUSIEURS GRANDS HOMMES, et cst adressée à M. Dupuy, conseiller du roi en sa cour et parlement de Paris.

Il ressort évidemment de ce passage, que cette lettre de Mon» taigne (qui n'était pas la seule, malgré Tassertion Gouget, que possédât la Bibliothèque nationale, maison le croyait alors)

devait faire partie de la collection de manuscrits dite : Fonds Dupuy, que possède cet établissement (Voir pour les détails sur cette collection, le travail qui forme la deuxième partie de cet opuscule.) 11 est évident que Gouget l'y a vue, que c'est là qu'il l'a prise, — si bien prise et si bien vue, qu'il l'a fao similée et donnée au public.

Quelques années après, cette pièce avait disparu de la Bibliothèque du roi, et elle se trouvait entre les mains d'un de nos amis, M. Feuillet de Couches, sous-directeur au ministère des affaires étrangères, le plus digne et le plus honnête des hommes, qui a employé une partie de sa fortune, depuis trente ans, à former la plus belle et la plus riche collection d'autographes qui soit à Parts. M. Feuillet de Couches avait reçu cette lettre en présent, de M. Lemontey, membre de l'Académie française, chargé vers la fin de sa vie d'un travail relatif au xvi* siècle,et lorsque M"» Delpech, par un scrupule qui l'honore, ne voulut point aidmeUre dans Y Iconographie le fac-similé de la lettre arguée de faux, que possédait Mme la comtesse Boni de Castellane, ce fut à M. Feuillet de Couches: qu'elle s'adressa pour réparer ce contre-temps, et obtenir dé lui communication de quelques lignes qu'on pût reproduire de l'auteur des Essais.

M. Feuillet de Conches, avec sa bonté et son obligeance ordinaires, confia le précieux autographe qui lui appartient, à Mme Delpech qui le fit immédiatement fac-similery et il parut dans la livraison 30** de V Iconographie ^ avec cette inscription au bas ; — Tiré de la collection M. Félix Feuillet.

Immédiatement après la publication faite par la Galerie française, M. Amaury Duval, membre de l'Académie des inscriptions, reproduisit dans le 6® volume de son édition de Montaigne qui parut en 1823, non le fac-similé y msiis le texte de la lettre donnée par Gouget, en ajoutant dans une note assez ambiguë, que l'original se voit à la Bibliothèque du roi ; mais

il ne fit» comme le prouve très bien M. le docteur Payen^ aucune vérification à cet égard.

Ce qu'il y a de certain, c'est que ce dernier (je tiens de sa propre bouche les faits suivants) voulut à l'époque où il écrivait son intéressante notice bibliographique sur Montaigne, notice qui parut en 1837, en tête de l'édition des Essais donnée par Buchon dans le Panthéon littéraire, avoir le cœur net au sujet de l'attribution faite à la Bibliothèque royale, par la Galerie française, de la lettre qui nous occupe et qui alors ne s'y trouvait plus depuis longtemps. En conséquence, il se rendit chez M. Gouget alors assez âgé, et lui demanda si, soit exprès, (on en verra des exemples dans la dernière partie de ce travail), soit involontairement et par erreur, il n'avait pas attribué à la Bibliothèque royale une pièce appartenant à une collection particulière? — M. Gouget répondit à M. le docteur Payen, que ses deux hypothèses étaient complètement inexactes; qu'à l'époque ou parut la Galerie française, dont il était chargé de diriger et souvent d'exécuter lui-même les faC'simile, il avait vu, touché et calqué de sa propre main l'autographe de Montaigne, dans le volume de la collection Dupuy ou il se trouvait alors, volume quil avait indiqué dans les notes du tome premier de son ouvrage.

M. le docteur Payen, désireux de pousser les choses jusqu'au bout, pria M. Gouget de l'accompagner à la Bibliothèque du roi, afin d'essayer, aidé de son témoignage, de retrouver le manuscrit et de voir si on y reconnaîtrait quelques traces de Tenlèvement de la pièce en question. M. Gouget y consentit. Tous les deux se rendirent donc au département des manuscrits. En entrant dans les salles de travail, M. Gouget dit à son honorable compagnon : — a J*ai parfaitement présentes à la mé" moire toutes les circonstances de ma visite de 4824. Je nai ni rêvé ni imaginé. On n invente pas ces choses4à. Quel intérêt avais'je à dire que j* empruntais la lettre de Montaigne à la Bi"

bliothèijue du roi, si cela n'eut pas été vrai ?... Tenez, je me vois encore à ce moment-là. Je m'avançai vers un des conservateurs qui était assis à ce bureau, et je lui demandai s'il ne pourrait pas me communiquer un autographe de Montaigne. Ce monsieur échangea, d'un air de satisfaction et en souriant, un coup-d'œil avec un autre employé assis à quelques pas plus loin, comme s'il eût voulu lui dire, (ce fut du moins mon impression) : — Il est heureux que nous en ayons découvert un récemment ; — et il me répondit que dans cinq minutes on répondrait à ma demande. Se levant alors courtoisement, il s'empressa, avec une obligeance dont je lui sus gré, d'aller en personne chercher le volume de Dupuy, et il me le remit entre les mains. Je m'assis à cette même table verte que vous voyez, en ayant soin de me placer à l'un des coins, à cause du jour, et c'est là, à cet angle que j'ai calqué, de ma propre main, la lettre de Montaigne. »

En présence de ces affirmations si formelles, il ne pouvait rester aucun doute dans l'esprit de M. le docteur Payen. Il demanda le volume du fonds Dupuy tel qu'il est indiqué dans la note de la Galerie Française; mais on ne put le lui donner. Quelques recherches qu'il fit ensuite avec M. Gouget, en s'aidant des deux catalogues de ta collection Dupuy, n'amenèrent pas un résultat plus heureux, et les conservateurs auxquels il s'adressa lui affirmèrent que le département des manuscrits ne possédait absolument rien de Montaigne.

Malgré cette négation partie d'une source qui semblait ne pouvoir être plus certaine, M. le docteur Payen, fort de l'autorité de M. Gouget, écrivit ce qui suit dans sa Notice bibliographû/ue sur Montaigne : a Quant à l'existence de cette lettre au dépôt des manuscrits de la Bibliothèque, j'aurais pu douter de sa réalité, car malgré ma persévérance, cette lettre n'a point été retrouvée, et les catalogues n'en font aucune mention ; mais M. Gouget qui s'est occupé avec tant de zèle et ô&

succès de la recherche et de rimitation des autographes^ et qui est auteur des fac slmile de la Galerie française m'a affirmé avoir vu, touché et calcjué lui-même la lettre originale qui fait partie d'un volume relié intitulé : Lettres françaises de divers grands hommes. Elle lui fut indiquée par M. Méon et Tabbé de Lépine, qui lui parurent Tavoir nouvellement examinée. Je suis donc convaincu de l'existence de cette pièce sans l'avoir vue, etc.

M. Feuillet de Conches s'émut de ces paroles. Ennuyé d'entendre répéter qu'il était détenteur d'une pièce ayant appartenu, disait-on, à la Bibliothèque du roi et qui, pour en sortir, aurait dû lui être dérobée, il apporta un jour sa précieuse lettre de Montaigne au département des manuscrits. En la remettant entre les mains de MM. les conservateurs, il leur dit : — « Voici une pièce qui m'est advenue de telle façon. Je vous la confie ; faites des recherches. Si réellement elle vous appartient, si elle vous a été dérobée, si vous en trouvez la trace dans vos catalogues, je vous la laisse. Enfin, prouvez-moi votre droit sur elle et à l'instant même je vous autorise à la garder. >

Certes, il était impossible de se montrer plus loyal et d'une plus parfaite bonne foi.

MM. les conservateurs gardèrent la pièce durant un mois. Ce temps écoulé, ils la rendirent à M. Feuillet de Conches en lui disant que l'affirmation de M. Gouget ne signifiait rien, — qu'Us n'avaient rencontré aucune trace, aucune mention de cette lettre dans leurs catalogues, et que^ — toutes recherches faites, — ils pouvaient affirmer que la Bibliothèque du roi n'avait jamais possédé et ne possédait aucun autographe de Montaigne.

La question en était restée là depuis douze ans, lorsqu'il y a deux mois je découvris l'admirable lettre de l'auteur des Essais^ qu'on lira plus loin. Cette découverte me fit reve-

atr sur Thistoire de la lettre éditée par la Galerie Française^ histoire que je connaissais en bloc, mais dont je résolus, dans l'intérêt de la yérité, et pour ma propre satisfaction, d'étudier en détail les différentes péripéties.

Je commençai par recourir à la Galerie française. J'y trouvai d'abord le fac-similé de ta lettre que possède aujourd'hui M. Feuillet de Couches; ensuite Y explication de cette lettre, comme s'exprime Gouget, donnée à la fin de son premier volume, et enfin la note dont il fait précéder cette explication, et que j'ai citée plus haut.

Me rendant alors aii département des manuscrits, j'y demandai les deux catalogues in-folio de la collection Dupuy, rédigés, l'un par ordre alphabétique de noms et de matières, l'autre par ordre de volumes, selon le numéro que porte chacun de ces derniers dans la collection.

Mon premier soin fut d'ouvrir le catalogue par ordre alphabétique, à la lettre M, et de chercher à ta colonne où il devait figurer, (si la note de Gouget était exacte), le mot Montaigne. A ma grande surprise, je ne l'y rencontrai pas. Le nom de l'auteur des Essais n'est point (en apparence du moins) mentionné dans ce catalogue.

Je me trouvais dès lors renvoyé à l'inventaire par ordre de numéros, ce qui, au lieu d'une indication instantanée du volume manié par Gouget en 1823, que j'espérais puiser immédiatement au mot Montaigne^ nécessitait une longue et pénible recherche dans un énorme recueil in-folio, de 500 pages, où se trouve mentionné, plus ou moins exactement, le contenu d'environ 800 volumes.

Je restai un moment effrayé de ce surcroît de besogne et de la pensée surtout que mes recherches seraient probablement inutiles. En effet, le catalogue par ordre alphabétique, exécuté, vraisemblablement après et d'après le catalogue par volumes,

n'offrant aucune mention du nom de Montaigne, je devais naturellement croire que je ne rencontrerais pas dans le deuxième inventaire plus de lumières que dans le premier. Aussi, mû par le désir de m'épargner quelques heures, et par Tespérance de recueillir quelques renseignements spéciaux, qui m'éviteraient peut-être do m'embarquer dans le dépouillement assez long du catalogue par ordre de volumes, je m'adressai à quelques-uns de MM. les conservateurs et employés les plus anciens des manuscrits. Nul d'entre eux n'avait jamais vu la lettre de Montaigne dont je recherchais la trace. Ils n'en connaissaient aucune mention sur un catalogue quelconque, et ils pensaient en conséquence qu'elle n'avait jamais existé à la Bibliothèque.

M. Paulin Paris, mon savant et docte mattre, poussa la complaisance jusqu'à faire avec moi quelques recherches dans le catalogue iu supplément français, "Novis n'y trouvâmes d'indiquée, au nom de Montaigne, que la lettre découverte par M. Macé dans le tome 61-62 de la collection Dupuy, et dont une mention sommaire fut inscrite, en 1836, sur le catalogue que je viens de nommer. M. Lacabane, auprès duquel je pris également quelques informations, pour savoir si, à défaut de lettre ou de tout autre autographe assez considérable, il n'aurait pas, dans ses recherches au milieu des chartes et des parchemins, rencontré et mis à part, comme il l'a fait pour un fort grand nombre de pièces, quelque signature de Montaigne, crut se souvenir qu'en effet il en existait une; mais il ne l'avait jamais vue, et il m^engageaà m'adressera M. Hauréau (successeur de M. Ghampollion), qui me renseignerait complètement là-dessus. Au premier mot q[ue je lui en dis, M. Hauréau, qui est mon ancien camarade de collège, me répondit qu'en effet le département des manuscrits possédait plusieurs quittances signées Montaigne; — qu'il ne croyait pas qu'elles fussent de l'auteur des Essais, mais de son père ; — qu'au reste, si je voulais en juger par moimême il allait me les communiquer à l'instant. J'acceptai, et

M. Hauréau, après m'avoir prié d'attendre quelques minutes, s'empressa de m apporter et de me confier cinq quittances sur parchemin, dont quatre sont signées de Henri de Montiagne, conseiller au parlement de Bordeaux, pour les divers quartiers de ses appointements de l'année 1634. Or, à cette date, notre philosophe était mort depuis quarante-deux ans. L'écriture de Henri de Montaigne n'a d'ailleurs aucune analogie avec la sienne.

Le cinquième parchemin, celui sans doute que M. Hauréau croyait signé, non de l'auteur des Essais^ mais de son père» rétait au contraire du premier. C'est une quittance libellée en 1567, pour un quart des appointements qu'il touchait en sa qualité de conseiller au parlement de Bordeaux. Cette pièce, contrairement à la lettre de M. Feuillet, à celle de M. Macé, à la nôtre et à toutes celles que M. le docteur Payen rapporte dans ses Documents inédits^ est signée, au lieu de Montaigne tout court, du nom et du prénom de notre philosophe, Michel de Montaigne (1). On remarque en outre dans la première ligne l'orthographe exacte du nom que portait primitivement sa famille (originaire d'Angleterre) Eyguem, et non Eyghem^ Oygheniy Eyquemj comme on Ta écrit souvent (2).

Je reviens à mon point de départ.

Ne trouvant aucun éclaircissement auprès des personnes, je dus entreprendre forcément l'examen détaillé du gros volume in- folio qui compose le catalogue par ordre de numéros de la collection Dupuy. J'y pris note de plusieurs volumes, dont le

(i) Voici quelques passages de cette quittance : — < Je Michel Eyguem de Montaigne, consellUer du Roy en sa court de parlement de Bourdeaulx, et auparavant en la court des généraux, confesse avoir eu et receu comptant... la somme de qnatre-vingt-trelze livres quinze sols tournois... à moi ordonnée pour le payement de mes gaiges et à cause de mon dict office durant un quartier... et en ai quitté et quitte... par ces présentes signées de ma main... le quatorilesme Jour d'octobre, l'an mil cinq cens soixante-sept* >

(2) Voyez plus loin le N» i de notre seconde page de fac simile.

titre me parut se rapprocher plus ou moins de celui qu'indique la Galerie française, sans que pourtant aucun d'eux fût complètement identique avec les paroles de Gouget. C'est ainsi que je demandai les tomes 193- 1 94 (Lettres de divers grands persan^ nages);

261-262 (Lettres escritcs du régne de Louis XII sur les affaires de l' Estât);

263-264 (Lettres escrites du temps du roi François /•% touchant les affaires de C Estât);

688 (Epistolce latina, — lettres italiennes, — lettres françaises);

699 (Epistolœ clarorum vii^orum);

700 (Lettres françaises de plusieurs grands personnages);

J'examinai page à page ces différents manuscrits, sans y rencontrer le moindre renseignement^ et j'étais sur le point d'abandonner la question qui me paraissait devenir insoluble, lorsque je tombai de nouveau, en parcourant le catalogue, sur la description sommaire du tome 62-63, intitulé ; Lettres de plusieurs grands et autres,.» es années 4593» I59i^ 459S» Je n'avais point essayé de voir d*abord ce manuscrit, parce que la lettre autographiée par Gouget étant de 1588, et le catalogue indiquant que ce volume ne contenait que des pièces postérieures même à la mort de Montaigne, cela m'avait paru une recherche inutile. Cette fois, la curiosité et une heureuse inspiration l'emportant, je demandai ce manuscrit. Je le feuilletais à peine depuis un quart d'heure, lorsque je tombai sur la magnifique lettre de trois pages, tout entière autographe et complètement inédite, dont on trouvera plus loin le texte et le fac-similé. Les personnes qui s'occupent de ce que j'appellerai V archéologie littéraire, et qui ont eu le bonheur de faire dans leur vie quelque découverte de ce genre, comprendront mon émotion en présence de cette admirable épitre^ Tune des plus belles comme inspiration et comme forme, qui soit sortie de la plume dé notre premier moraliste. On se figurera aisément ma joie : je cher-

chais, au point de vue de la vérification, dans un but entièrement esthétique et sans autre profit que celui de pouvoir parler de cette question avec exactitude, quelque trace de l'enlèvement d'une pièce connue, imprimée, et heureusement conservée avec un soin pieux par un homme qui joint l'amour de la science au noble culte des souvenirs, lorsque je rencontre tout à coup un monument (je n'hésite pas à donner ce nom à la lettre de Montaigne), d'autant plus précieux qu'il avait été jusqu'à présent oublié et perdu!...

Cet incident sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, me rendit courage, et j'aurais demandé l'un après l'autre les huit cents volumes de la collection Dupuy, plutôt que de ne pas vider à fond toute question se rattachant aux lettres de Montaigue. Dans les circonstances nouvelles où me plaçait la trouvaille à la fois inespérée et inattendue que je venais de faire, je résolus, malgré les recherches inutiles entreprises avant moi, de reprendre ab ovo Fexamen de cette affaire; — de relire tout ce qui avait été écrit à son sujet ; — de peser, de creuser, pour ainsi dire, chaque expression, afin d'en faire jaillir quelque renseignement, bien convaincu, après ce que m'avait dit peu de jours auparavant M. le docteur Payen, que Gouget n'avait pas inventé la provenance qu'il attribuait dans son ouvrage k la lettre de Montaigne.

Je me rendis donc au département des imprimés le lendemain, et m'étànt fait donner la Galerie Française^ j'y aperçus, non sans un certain tremblement, en parcourant les notes qui terminent le premier volume, un moyen à peu près infaillible d'arrivei* à la découverte de la vérité, — moyen très simple, que M. le docteur Payen, ni Gouget lui-même qui en était cependant l'inventeur, n'avaient remarqué.

En e£Pet, à la page 281 de ses notes Gouget dit, comme nous l'avons rapporté plus haut (p. 25), que la lettre de Montaigne dont il a publié le foc simile et dont il donne l'explication est la

seule que possède La Bibliothèque royale ; — quelle fait partie du volume ayant pour titre : Lettres Françoises de divers GRANDS HOMMES, et est adressée à M. Dupuy, conseiller du roi en la cour et parlement de Paris. Trois pages plus loin, (p. 284, note 18), il donne le texte d'une lettre de Pasquier, dont le foc simile est dans l'intérieur de l'ouvrage, et après ce texte il ajoute : — « Ce qui précède est un fragment d'une lettre écrite à M. Picardet, conseiller du roi et procureur général en Bourgogne. Elle se trouve à la Bibliothèque au volume déjà cité des Lettres Françoises de divers grands hommes. »

6rj ce volume se trouvant être celui que Gouget indique comme lui ayant fourni la lettre de Montaigne» il devenait probable, qu'en cherchant le mot Pasquier au catalogue par ordre alphabétique, je serais renvoyé au volume, jusque-là resté introuvable, où avait existé, en 1821, la lettre rwe, touchée et calquée par l'éditeur de la Galerie française.

Muni de ce puissant moyen de contrôle, je montai au département des manuscrits; je me lis donner le catalogue alphabétique de Dupuy, et l'ayant ouvert j'y cherchai vivement le mot Pasquier. Là, je trouvai trois renvois; — un premier qui ne pouvait s'appliquer à notre affaire; — un troisième qui est dans le même cas ;' mais le deuxième disait : — Une lettre de Pasquier y vol. 142.

Je demandai immédiatement ce volume qui est ;:*elié avec les tomes 711 et 713, et qui a pour titre : Lettres de plusieurs grands personnages. N'y trouvant ni catalogue de tête, ni pagination, ni lettre de Montaigne et de Pasquier, je recourus au deuxième catalogue, qui décrit la collection par ordre de volumes, et, qu'on se figure ma surprise, ou, pour mieux dire, ma stupéfaction, lorsque j'y lus la description suivante : (( IV» 712. Lettres de plusieurs personnes de qualité : — Ronsardy Henry Estienne, Coquelay, Dupuy ^ de Montaigncy (je crus du moins distinguer ce dernier nom aux trois

quarts effacé^ sous une large tache d*encre artislement apposée dessus), Audebert^ d'Albain, Dupuy, Dubartas, CorbinelUj ' Bongars, Fan de Chas, Guillemier, Renaut^ Dolot^ {\)Jovi da FavOj ContiuSy Pasquier, Linguelheinij fVorneren, Th. Beza, C. Dumoulin, Plantin^ Vinet^ Savaron^ Sponde^ Dony, d'Aviron, du Haillan, Gueffier^ Bivet, etc. — (Vet ccBtera appartient au catalogue comme tout ce qui le précède.)

C'était bien là le volume indiqué par Gouget. J y retrouvais ensemble les noms de Montaigne et de Pasquier, l'un qui n'est pas porté dans Dupuy au catalogue par ordre alphabétique, du moins à sa place, car nous allons voir qu'il y est inscrit ailleurs; l'autre qui sur trois indications en offre une applicable unique-» ment à ce manuscrit. Or, la Galerie Française ayant pris ses deux fac simile dans le même volume qu'elle appelle Lettres françaises de plusieurs grands hommes, il n'y avait pas, malgré la légère inexactitude commise par Gouget dans renonciation du titre, (inexactitude qui avait été cause que ni lui ni M. le docteur Payen n'avaient pu retrouver ce volume, en 1837), à douter que je n'eusse sous les yeux le manuscrit où avait existé en 1821 la lettre de Montaigne. Je ne tardai pas à m'en convaincre aussi complètement que possible. Gomme il faisait très sombre ce jour-là et qu'on voyait à peine clair au bout de la table de travail où j'étais placé, je m'approchai de la fenêtre avec le catalogue en main, et ayant exposé à une lumière plus vive la page où se trouve la description que je viens de transcrire, je lus très distinctement sous la tache d'encre destinée à les cacher à tous les yeux, la plus grande partie des lettres qui composent le nom de Montaigne.

Afin de porter ma conviction dans l'esprit du lecteur, j'ai fait autographier cette tache d'encre et la description du ma-

(t) Sic au cataloi^ue par ordre de volumes ; mais on verra tout à l'heure que c'est là une erreur, et qu'il s'agit en réalité du célèbre et malheureux impri- «leur Etienne Dolet.

nuscrit coté 712, telles qu'on les voit au catalogue par ordre de volumes (1).

Ayant ainsi constaté que le volume qu'avait manié Gouget était bien le N® 7 12, je passai à l'examen de ce manuscrit qui, chose déplorable, n'a aucune pagination de feuillets ou même de pièces. Voici le résultat exact du dépouillement que j'en fis : — 1® les lettres de Ronsard, de Henry EstiennCj de Coquelay^ de Dupuy^ de Montaigne, manquent. Le volume ne commence qu'à Audebert dont il y a six lettres. Il est très facile de s'apercevoir au premier coup d'oeil, qu'on a enlevé tout un cahier qui précédait ces dernières; car on retrouve, au verso du folio de garde, la colle qui tenait la première lettre, (celle de Ronsard), attachée ; et au recto de la première lettre d'Audebert on distingue encore quelques petites déchirures qui ont été faites lorsqu'on a arraché le feuillet qui était fixé par la base à ce recto.

Tel est Tordre des pièces qui restent aujourd'hui dans le volume : six lettres d' Audebert, après lesquelles on a enlevé celle d'Albain, (probablement d'Elbeindont il est question dans le voyage de Montaigne en Italie); deux de Lacoste; une de Lazare Goqueley; trois d'Andrac de Mareul; trois de Casta» gnet; une de Bongars; une de Dupuy, etc.

D'après le catalogue par volumes, on devrait trouver ici la lettre de Dubartas. Elle n'y est pas; mais une magnifique coupure qui règne encore dans le manuscrit et qui s'y étale triomphalement comme un témoignage du vol, nous prouve qu'elle y a jadis existé. La lettre de Corbinelli, celle de Dolet, celle de Pasquier enQn, manquent aussi. Une chose qui me surprend singulièrement, c'est que le voleur ait oublié celle de Théodore de Bèze. Il est vrai que, comme on a pris beaucoup d'autres lettres du même écrivain dans d'autres volumes, ainsi qu'on le verra dans la dernière partie de cette brochure, on

(i) Voyez le n» a de noire seconde page de fac-similé.

n'avait probablement pas besoin de celle-ci qui n'est que signée. Il manque aussi, à moins qu'on ait pris un nom pour un autre au catalogue, une lettre d'un certain Worneren (il y en a une de Vertunen, dans le volume et Ton a peut-être confondu) ; enfin, je dois ajouter qu'il y a dans ce manuscrit bien plus de lettres que n'en signale le catalogue qui du reste n'a pas eu la prétention de les énumérer toutes, puisqu'il a mis un etc» ; mais aucune n'est importante comme celles de Rou' sardy de Henry Estienne, de Montaigne, de Dolet, de Pasquier, qui ont été dérobées.

Après m'étre livré à ce premier examen du volume N* 712, j'en ai entrepris un second. J'ai voulu comparer les deux catalogues de la collection Dupuy, afin de voir si les noms de Ronsard, de Dubartas, de Henry Estienne, etc., se trouvaient dans le catalogue par ordre alphabétique, et si ce catalogue, à chacun d'eux, me renverrait au N*» 7 12. Si ce catalogue me renvoyait invariablement de chacun des noms que j'ai cités au volume 712, il devenait encore plus évident, par les pièces qui restent, que les pièces absentes ne l'avaient pas toujours été, et la description sommaire du catalogue par numéros, contrôlée ainsi par le catalogue alphabétique, devenait d'une véracité irréfragable. Je voulais en outre m'assurer si, au lieu d'uNE lettre de Ronsard^ de Henry Estienne, etc., on n'en avait pas enlevé plusieurs de chacun de ces personnages. Pour cela, il fallait savoir si le catalogue par matières avait mis, en renvoyant de chacun de ces noms au manuscrit 712, ces mots, je suppose, — Ronsard j Henry Estienne^ etc., une^ ou bien plusieurs lettres.

Cet examen m'a conduit à de singuliers résultats. Par exemple, lo catalogue par ordre de noms propres et de matières dit, au nom de Ronsard : t Lettres de Ronsard, voy. volume 712. » Il met Lettres ^ avec un S^ au pluriel, et non Lettre au singulier.

Au mot Hemy Estienne^ il dit également : Leptres^ voL 142; au nom de Coquelay (l'autre catalogue dit Coqueley) ; il met Lettres au pluriel ; à celui de Claude Dupuy, idem ; à celui de Clément Dupuy, idem; à ceux de Dubartas, de Corbinelli, de Bongars (et non Bongaret), de Guillaumier (et non Guillemier), de Renaut, de Dolet (et non Dolot), de Lingelshem (et non Linguelheim, comme dit Tautre catalogue), de Th. de Bèzcj enfin à tous les noms cités dans la description du catalogue numérique, comme étant dans le n^ 712 de Dupuy, le catalogue alphabétique accole le mot Lettres au pluriel. Il ne met ce mot au singulier qu'à propos de Pasqaier et de Dufaur de Saint^Jory^ (ce dernier est le Jovi da Favo du catalogue par volumes). Pour Pasquier, le rédacteur emploie le singulier évidemment avec intention, afin de désigner quil n'y a qu'une lettre de lui et non plusieurs* En effet, l'article Pasquier dans le catalogue par ordre alphabétique, est ainsi conçu :

f Lettres d'Estienne Pasquier^ v. 655; (et là il y en a en effet plusieurs). >

Lettre de Pasquier, v. 712.

Le rédacteur du catalogue, d'ailleurs, est un homme qui connaît la valeur des mots et des lettres; on peut donc croire que quand il retranche l'S, c'est qu'il n'y a qu'âne pièce; — que quand il le met, c'est qu'il y a plusieurs pièces.

Les noms dont on ne peut rien conclure sont ceux-ci f^orneren, Vinet. L'article du premier est ainsi conçu : — Joannes a fVorneren, quœdam epistolœy vol. 16; vol. 712; — le second (Vinet) porte : — Lettres françoises de Vinet ^ ». i90 et! 42.

Pour bien ra'assurer que le catalogue par numéros n'avait pas, dans sa courte description, cité des noms au hasard, — que quand il en avait mentionné un certain nombre, c'est qu'il les avait crus plus importants que ceux compris sous la rubrique de son etc. y — je voulus vérifier si ces derniers se trouvaient dans le catalogue par ordre alphabétique. J'acquis bientôt la convic-

tioû qu'aucun d'eux ny était^ du moins pour le manuscrit 712* Ainsi PithoUj Vialard^ Laisnéy de f^ersamont^ LamarleUièrcy dQXJhastelet^ ont leurs noms au catalogue alphabétique; mais pour d'autres pièces que celles contenues dans le volume 712. Aucun de ces personnages ni des autres individus non cités dans la description sommaire de ce manuscrit que donne le catalogue par numéros, n'a son nom dans le catalogue par matière. G*est ce qui m'explique très bien, comment pour les lettres découvertes par M. Macé et par moi, le nom de Montaigne ne se rencontre pas au catalogue aripliabétique. En effet, ce dernier ne reproduit que les noms cités dans chacune des descriptions du catalogue par ordre de numéros, et le nom de l'auteur des Essais ne se trouvant pas dans la courte analyse que donne ce catalogue des deux volumes qui contiennent les lettres en question, il me paraissait tout simple que le nom de Montaigne ne fût point consigné au catalogue alphabétique; mais je ne m'expliquais pas comment et pourquoi on n'y lisait point, à la lettre m, le nom de notre philosophe, à propos de l'autographe de la Galerie française pour lequel il est cité dans la description du volume n« 712, au catalogue par ordre de numéros. Je me dis qu'il devait y avoir là quelque oubli, ou plutôt quelque inexactitude, et pour m'en assurer, je me mis à parcourir très attentivement les pages du catalogue alphabétique qui dans la lettre m devaient précéder et suivre le nom de Montaigne. Je n'eus pas longtemps à attendre pour mettre le doigt sur Terreur. En effet, entre le mot Montafié (nom de famille qui nous renvoie au contrat de mariage d'Anne de Montafié), et le mot Monstreuil (nom de lieu qui amène Tindication d'une pièce relative au village de Montreuil, près Paris), se trouve en marge le mot Montagti, auquel répondent les renvois ci-joints :

— Mariage Montagu, v. 761.

— De la condamnation du S. de Montagu, 1409, v. 744.

— Lettres de Momtaou, v, 712 (1).

Ce dernier chiffre qui m'indiquait justement le manuscrit où avait existé la lettre de la Galerie française, m'ouvrit à l'instant les yeux, et comme dans ce volume, pas plus que dans la description qu'en fait le catalogue par ordre de numéros, on ne trouve ni ce nom, ni aucune pièce signée d'un individu qui Tait porté, il devint évident pour moi que le rédacteur de ce répertoire s'était trompé et qu'il avait inscrit, par inadvertance, la lettre de Montaigne au mot Montagu.

Aucun doute ne peut donc aujourd'hui subsister sur la provenance de la lettre éditée par Gouget. Elle a, sans conteste possible, appartenu au volume de Dupuy n« 712. Elle porte même au dos, le mot Put^ écrit de la main de Montaigne^ pour faire savoir au secrétaire chargé de l'expédier (2) à qui elle était destinée.

Je demande ici pardon, du plus profond de mon cœur, à mon honorable ami M. Feuillet de Couches, de la vive peine que lui causeront, je le crains, les faits que je viens d^exposer ; mais je ne pouvais les passer sous silence, même au risque de voir M. l'administrateur général de la Bibliothèque du Roi recommencer pour l'autographe de Montaigne un procès analogue à celui qu'il entreprit jadis pour la signature de Molière.

Je reviens maintenant à la lettre de l'auteur des Essais, que j'ai moi- même découverte.

Mon premier soin, aussitôt que je l'eus trouvée, fut de la copier aussi exactement que possible, et de faire autographier ToriginaK On peut voir ce fac simile, exécuté par M. Muller^ l'un de nos meilleurs artistes en ce genre^ à la fin de ce travail.

Voici d'abord le texte de cette magnifique épitre ; j'y ajoute

(i) Voyez la reproduction autograpbiée de ce passage du catalogue alphabétique, au iio 3 de notre 3« page de fac-similé.

(2) L'adresse est ainsi conçue : « A monsieur, monsieur Du Pnyr conseillicr (sic) du roy en sa cour du parlement de Paris, h Xaiutcs. •

je^

seulement quelques accents et quelques points indispensables pour la lecture :

Sire,

c'est estre audessus du pois et de la foule de vos grans et importans affaires que de vous sçavoir prester & desmettre aus petits à leur tour suivant le devoir de vostre authorité royalle qui vous expose a toute heure a toute sorte et degré d'homes et d'occupations, toutesfoys ce que vostre maies té a deigné considérer mes lettres et y comander responce i'eime mieus le devoir a la bénignité qu'a la vigur de son ame. Fay de tout temps regardé en vous cette mesme fortune ou vous estes et vous peut souvenir que lors mesme qu'il m'en faloit confesser a mon curé ie ne laissois de voir aucunement de bon euil vos succez. a présant aveq plus de raison et de liberté ie les embrasse de pleine aflFection. Ils vous servent là pareffaict mais ils ne vous servent pas moins icy par réputation, le retentissement porte autant que le coup. Nous ne saurions tirer de la iustice de vostre cause des argumans si fors a meinlenir ou réduire vos subietz corne nous fesons des nouvelles de la prospérité de vos entreprises et puis assurer vostre maiesté que les changemans nouveaus qu'elle voit pardeça a son advantage son heureuse issue de Diepe y a bien a point secondé le franc zelle et merveilleuse prudance de monsieur le mareschal de Matignon, duquel ie me fois accroire que vous ne recevés pas iournellement tant de bons et seignalez service sans vous souvenir de mes assurances et espérances. l'atans de ce prochein esté non tant les fruits a me nourrir come cens de nostre commune tranquillité et qu'il passera sur vos affaires aveq mesme tenur de bon heur faisant évanouir come les précédantes tant de grandes promesses de quoi vos adverseres nourrisent la volante de leurs homes. Les inclinations des peuples se mainent a ondées, si la pente est une fois prinse a vostre faveur elle l'emportera do

son propre branle (1) jusques au bout. l'eusse bien désiré que le guein particulier des soldats de vostre armée et le besouin de les contanter ne vous eut desrobé noméement en cette ville principale la belle recommandation d'avoir treté vos subietz mutins en pleine victoire aveg plus de solagement que ne font leurs protecturs & qu'à la differance d'un crédit passagier et usurpé vous eussiés montré qu'ils estoint vostres par une protection paternelle et vraiement.royalle. A conduire tels affaires que cens vous avés en main il se faut servir de voies non communes. Si s'est-il tousjours veu qu'on les conquestes par leur grandur et difficulté ne se pouvoint bonemant parfaire par armes et par force, elles ont esté parfaictes par clemance et magnificence, excellans leurres a attirer les homes, spécialement vers le iuste et légitime parti. S'il y eschoit rigur et chastiement il doit estre remis après la possession de la maistrise. Vn grand conquerur du temp passé se vante d'avoir doné autant d'occasion a ses enemis subjuguez de l'eimer qu'a ses amis. Et icy nous sentons desia quelqu'effaict de bon prognostique de l'impression que reçoivent vos villes desvoiées par la comparaison de leur rude tretement a celluy des villes qui sont sous vostre obéissance. Désirant a vostre maiesté une félicité plus presante et moins hasardeuse et qu'elle soit plustost chérie que creinte de ses peuples et tenant son bien nécessairement ataché (2) au leur je me réiouis que ce mesme avancement qu'elle faict vers la victoire l'avance aussi vers des conditions de paix plus faciles. Sire vostre lettre du dernier de novambre n'est venue a moi qu'asture (3) et audela du terme qu'il

(i) Nous retrouvons cette expression dans les Essais, liv. 3, ch. g : < qui se nourrit et s'exaspère de son propre bransle. »

(a) Le G manque à Toriginal.

(3) Montaigne aflectionne particuliërement ce mot qu*il écrit aussi asteure. Il l'emploie fréquemment : « Nous sommes asture aux milles d*italie ; i^r vol. de son voyage ; — ils disent que Socraies juroit le chien ; Zenon cette même iuterjec- Uon qui sert asture aux Italiens, cappari {câprier); Essais^ liv. m, ch. 5; — Moy, asture, et moy, tantost, sommes bien deux; Essais, liv. iir, ch. g, cic.

VOUS plaisoit me prescrire de vostre séiour a Tours. Je reçois à grâce singulière qu'eir aie deigné me faire sentir qu'elle pranderoit à gré de me voir^ personne si inutille mais siene plus par affection encore que par devoir. EU' a très louablement rangé ses formes externes a la hautur de sa nouvelle fortune, mais la débonaireté & facilité de ses humeurs internes elle faict autant louablemant de ne les changer. Il luy a pieu avoir respet non sulement a mon eage mais a mon désir aussi de m'apeler en lieu ou elle fut un peu en repos de ses laborieuses agitations. Sera ce pas bientost à Paris, Sire, et y ara il moiensni santé que ie n'estande pour m'y randre.

votre très humble &

très obeissâl serviteur et subiet.

MÔTAIGNE.

de montaigne, le iS de janv.

Au dos^ il y a d'une main étrangère : « Au Rot, > et d'une écriture postérieure : • XV!!! janvier 4S90> »

Cette lettre nécessite quelques réflexions spéciales. En premier lieu, nous voyons qu'elle est adressée au roy, sans aucune désignation du lieu où elle devra lui être remise. Henri IV, en effet, avait bien été proclamé roi de France^ le 2 août 1 589, jour de l'assassinat de Henri III; mais six jours après il avait été obligé de lever le siège de Paris, faute d'argent, de munitions, de troupes, et de se retirer en Normandie, ignorant où il s'arrêterait, ne sachant même trop s'il ne serait point contraint Je se sauver en Angleterre ou à la Rochelle. Depuis, par sa sagesse et sa valeur, les affaires avaient considérablement changé à son avantage. Ce prince qu'au commencement de septembre, planeurs de Paris ^ dit Lestoile, croyaient déjà prisonnier et quils avaient arré des ckambres et places pour voir

passer quand on Caméneroit lié et garotté. non seulement avait réussi à sortir de Dieppe (1), où il était acculé; mais encore, vers la fin d'octobre, après avoir battu les nombreuses troupes du duc de Mayenne, il paraissait de nouveau devant Paris et logeait son armée à Gentilly, Montrouge, Yaugirard, au grand ébahissement de ce sot peuple pippé et persuadé d'ailleurs.

Maigre cela, sa royauté était un peu vagabonde, et Mon* taigne qui lui écrivait de loin, ne pouvait savoir où sa lettre le rencontrerait (2).

Quant au vœu que forme notre philosophe à la fin de sa missive de voir le roi dans la capitale, il n'était pas encore, à beaucoup près, sur le point de se réaliser. (3) Le maréchal de Matignon, lieutenant-général de la Guienne depuis 1585 et qui, bien qu'ayant battu le roi de Navarre en 1588, à Nérac, avait été néanmoins Tun des premiers à le reconnaître pour roi de France, après la mort de Henri III, eut le bonheur, à la tête des Suisses^ d'entrer avec ce prince dans Paris ; mais notre philosophe n'eut point, lui, la consolation d'assister au triomphe de Henri IV, et du 12 septembre 1592, jour de sa mort au château de Montaigne, jusques au 22 mars 1594, où les Parisiens affames de voir un roi, purent enfin en contempler un entrant dans Notre-Dame, il s'écoula encore, pour le malheur de la France livrée aux Napolitains, aux Espagnols, aux factieux, un temps bien long.

Maintenant, se mélait-il au souhait qu'exprime Montaigne

(i) C'est ce que Montaigne appelle son heureuse issue de Diepe, (9) Le 18 Janvier Jour où Montaigne écrivait à Henri IV, ce prince était ù Lisieux qu'il yeoait de prendre^ le 35, il était au camp de Honfleur ; le 3o au camp de Bernay; le A février, au camp de Jouy-la-Cbaussée ; le 13, à Gaillon; le 17, à Tlioiry; le 25, à Cières ; le 38, à Ânet, etc.

(3) Beaucoup de gens cependant, et Henri IV Ini-méme, ne croyaient pas à une bien longue résistance de la part de la ligue. On peut voir dans le tomme III, des lettres de Henri IV, éditées par M. Berger de Xivrey, p. 83, un charmant l)illet écrit par ce prince, vers le 20 novembre 1589, à M"* la comtesse de Grammonr, à la fin duquel il dit : • Je pense vous pouvoir asseurer que dès la fin^de janvier je seray dans Paris, Cette eff^rance fut cruellement déçue.

- 4G — quelque arrière-pensée d'avantages personnels ? je l'ignore ; mais comme il avait été très bien avec Henri lY lorsque ce prince n'était encore que roi de Nçivarre, il serait possible (malgré son détachement des honneurs et de Tambition sur lequel il revient à chaque instant dans ses Essais) qu'il eût accepté volontiers quelque charge à Paris, non point tant peut-être par intérêt que parce qu'il aimait beaucoup la capitale. Il y avait passé une partie de sa jeunesse; ses fonctions de gentilhomme de la chambre du Roi Pavaient appelé souvent à la cour ; il était revenu à Paris deux ans avant la date de sa lettre, pour y faire imprimer la 5® édition de ses Essais^ et il fait connattre ainsi, livre iii^ chapitre 9 de ce livre, sa passion pour cette ville : « Je ne veulx pas oublier cecy, que je ne me mutine jamais tant contre la France, que je ne regarde Paris de bon œil : elle a mon cœur dez mon enfance 5 et m'en est advenu, comme des choses excellentes. Plus j'ay veu, depuis, d'autres villes belles, plus la beauté de cette cy peult et gaigne sur mon atFection : je l'aime par elle mesme, et plus en son estre seul que rechargée de pompe estangière : je l'aime tendrement, jusques à ses verrues et ses taches : je ne suis François que par cette cité grande en peuples, grande en félicité de son assiette ; mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commoditez, la gloire de la France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!... Tant qu'elle durera, je n'aoray faulte de retraicte où rendre mes abbois. >

Je n'ai pas besoin de faire ressortir les admirables sentiments que Montaigne énonce dans sa lettre! Cçt appela la clémence, à la générosité d'Henri IV, prouve que l'auteur des Essais^ en ce peu qu'il avait eu a négocier entre nos princes, ainsi qu'il s'exprime en son 3® livre, chapitre 1", avait su apprécier la grande âme du Béarnais, et qu'il s'entendait beaucoup plus à la politique, qu'il ne lui a convenu de le faire parattre.

Quant à l'autographe en lui-même/ comme on peut s'en as-

surer par notre fac*similey il est superbe ; l'écriture en est belle, nette, facile à lire; et à la voir, on serait lenté de croire que Montaigne s'est calomnié, lorsqu'en parlant de ses lettres missives il dit dans ses Essais (liv. 1 ch. 39) : Quoique je peigne insupportabletnent mal, j*aime mieux écrire de ma main que d!y employer un autre ; et ailleurs (liv. 2, ch. 1 7)^ — Les mains, je les ai si gourdes ^ que je ne sais pas écrire seulement pour moiy de façon que ce que j'ai bar bouille, j^ aime mieux le refaire que de me donner la peine de le desméler; » mais, sans doute, comme il écrivait au roi, notre philosophe s'est appliqué à tracer une belle page.

La preuve en est encore dans ce fait, que cette pièce contient quelques capitales et quelques traces de ponctuation de plus que les autres lettres de Montaigne, bien qu'il avoue franchement dans ses Essais, liv. 3 ch. IV, son ignorance en ces matières, t Ne te prens pointa moy, lecteur, dit-il, des faultes qui se coulent icy par la fantaisie ou inadvertence d'aultruy; chaque main, chaque ouvrier y apporte les siennes; je ne mesle ny d'ortographe (et ordonne seulement qu'ils suyvent l'ancienne) ny de la ponctuation; je suis peu expert en l'une et en l'autre. Où ils rompent du tout le sens je m'en donne peu de peine, car au moins ils me déchargent; mais où ils en substituent un fauls, comme ils font si souvent, et me destournent à leur conception, ils me ruynent. »

La lettre de Montaigne est écrite sur un papier vergé, très solide, doré sur tranches de trois côtés. Elle n'offre pas, comme quelques unes de ses autres missives, une croix en tète, selon l'usage du temps.

11 y aurait encore à faire diverses observations de détails sur quelques passages de la lettre de Montaigne. Par exemple celui où notre philosophe dit au roi : « // vous peut souvenir que a lors mesme quil m'en faloit confesser à mon curéyje ne laissais « de voir aucunement de bon euil vos succez , » — me semble

indiquer que Montaigne, qui connaissait bien Henri IV, prévoyait à plusieurs années de distance son abjuration; qu'il la r^rdait comnoe une chose inévitable et en quelque sorte conclue, du moment où ce prince était parvenu au trône. De Thou, en effet, rapporte dans la vie de Montaigne, que ce dernier, durant les négociations qu'il avait entreprises pour rapprocher le duc de Guise et Henri IV, alors roi de Navarre, avait si bien démêlé leurs dispositions personnelles ce qu'il lui disait qœ le « m de Navarre était tant prêt de revenir à la religion de ses • pères, s'il n'eut pas craint d'être abandonné de son parti. »

Ces dispositions durent singulièrement s'augmenter une fois que le Béarnais fut parvenu au trône de France, et qu'il commença à s'apercevoir que Paris valait bien une messe. Aussi le voyons-nous à chaque instant s'entretenir à ce sujet avec ses intimes et spécialement avec Sully qui, bien qu'à regret, puisqu'il était lui même protestant^ lui dit qu'il voit bien que le changement de religion c'est chose qu'il lui faudra faire. Il appuie même ces paroles, (voir Œcokomies Royales, page 109 (édit* Michaud), d'assez singulières raisons. — Quelque droit, dit-il, que vous ayez au roy-aume, et besoin qu'il aye de vostre courage et vertu pour son restablissement , si m'a-il tousjours semblé que vous ne parviendrez jamais à l'entière possession et paisible jouissance d'iceluy que par deux seuls expédiens et moyens : par le premier desquels, qui est la force et les armes, il vous faudra user de fortes résolutions, severitez, rigueurs et violences, qui sont toutes procédures entièrement contraires à vostre humeur et incUnation ; et vous faudra passer par un milliasse de difficultez, fatigues, peines, ennuis, périls et travaux ; avoir continuellement le cul sur la selle, le halecret sur le dos, le casque en la teste, le pistolet au poing et l'espée à la main; mais qui plus est, dire: — adieu repos, plaisirs, passetemps, anM)urs, maistresses, jeux, chiens, oyseaux et bastiments; au lieu que par l'autre voyeyvous ne rencontrerez pas tant

d'ennuis, peines et difficultez en ce monde; mais pour l'autre, je ne vous en réponds pas. »

Enfin j'aurais encore une remarque à faire sur un autre passage de la lettre de Montaigne. C'est celui où il dit au roi que sa lettre du dernier novembre ne lui est arrivée quau delà du terme, qu'il lui prescrivait de son séjour à Tours, Il y a là en effet quelque chose qui ne se comprend pas bien.

Entré à Tours, (devenu, en quelque sorte, depuis la journée des barricades, le siège du gouvernement royal), le 2 1 novembre, le roi en partit le 25 pour aller faire le siège du Mans. Comment donc aurait-il écrit de Tours le dernier novembre ? En outre, d'après sa correspondance, nous le voyons le 21 novembre à Escoumois, le 5 décembre devant le Mans, le 10 k Laval, le 18 au camp d'AIençon, le 30 au camp de Sées, et durant tout le mois de janvier il est successivement à Falaise, Lisieux, Honfleur. Montaigne ne se serait-il point trompé ? n'aurait-il pas écrit novembre pour octobre? et le terme que le roi lui aurait prescrit de son séjour à Tours, séjour qu'en ce cas on pourrait penser avoir été abrégé par les circonstances, n'aurait-il pas été précisément la fin de novembre?... Le court voyage que Henri IV fit à Tours (du 21 au 25 novembre), fut en effet très important, et très solennel, et ce prince dut tenir à le rendre pompeux et remarquable.

Le lendemain de son arrivée il donna audience publique à l'ambassadeur «de la seigneurie de Venise, la première puissance catholique qui le reconnut } il tint ensuite une séance royale au parlement, et saisit cette compagnie de la requête, que, le 8 novembre, la reine veuve de Henri HI lui avait envoyée à Etampes, par un gentilhomme, pour le prier de faire justice de l'assassinat de son mari. Aussi, n'y aurait-il rien d'étonnant à ce que Henri IV eût voulu être entouré à Tours du plus grand nombre des gens qu'il affectionnait particulièrement, et dont il tenait les conseils en grande estime. Or, ce prince était trop

bon politique pour ne pas apprécier à sa valeur un homme comme Montaigne, alors en grande réputation par le succès qu'on pourrait appeler populaire de ses Essais^ et dont il connaissait au reste de longue main la franchise et Thabilelé. C'est là tout ce que nous dirons sur cette lettre.

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