POST-SCRIPTUM
Ce qui précède était écrit et livré à l'impression, lorsque les faits suivants sont venus à ma connaissance.
Par suite du décès de Thonorable M. Yillenave, dont toute la vie a été consacrée, au su de tous les gens de lettres, à la formation d'une très riche et très belle collection, le catalogue de ses autographes a été publié et le jour de leur vente annoncé. La Bibliothèque nationale, SOUPÇONNANT quelques-unes des pièces indiquées dans ce catalogue, de lui avoir appartenu, a fait arrêter la vente, sur ce point là du moins, et dresser procès-verbal. Or, tout le monde sait que M. Yillenave n'achetait plus depuis bien des années. Il y avait donc fort longtemps qu'il possédait ces pièces, dans lesquelles il y en avait peut-être quelques-unes de celles qu'il avait réussi à sauver lorsque Âmeilhon, bibliothécaire de l'Arsenal, et grand révolutionnaire par dessus le marché, présidait sur la place Vendôme, à la destruction de 652 cartons ou volumes sortant de la Bibliothèque du roi. Heureuse époque d'ignorance à réjouir profondément le cœur de M. Garnot ! C'était le temps où un ministre (de la guerre il est vrai), donnait trots heures y pour commencer et achever l'évacuation de la grande bibliothèque Saint- Victor, les livres devant, ce délai passé, être jetés par la fenêtre. Aussi en compta-t-on jusqu'à 800,000, entassés pêlemêle dans une église de la rue Saint-Ântoinel Mais est-ce bien là une raison pour traiter M. Villenave en voleur ou en receleur ?
A ce compte le ministère public aurait beaucoup à faire, et il devrait exercer son inexorable vindicte, non seulement sur la mémoire des hommes les plus estimables , mais encore aller fouiller dans l'intérieur des familles et remuer les collections particulières. Que ferait-il, par exemple, si je lui disais qu'une des plus hautes notabilités du faubourg Saint-Germain possède, achetés sur les quais, il y a
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vingt ans, treize volumes in^folioy qui ne sont aulres , Tun que roriginal, contenant un grand nombre de lettres autographes du roi de France, du roi d'Espagne, etc., des n^ociations relatives au mariage de Louis XIY ; les douze autres , que la correspondance originale, avec les chiffres, les grilles, les noms de convention, etc., du duc d'Harcourt, durant son ambassade en Espagne. Le premier de ces volumes porte encore le timbre du ministère des affaires étrangères, et M. d'Hauterive» directeur à ce ministère, qui fut mis au courant de ces faits par le détenteur même des volumes en question, le loua fort, loin de le blâmer, de les avoir arrachés, en les achetant, aux chances de destruction et de dépècement qu'ils couraient, exposés au soleil et à la pluie, sur le parapet du Pont-Royal.
Enfin voici un fait des plus bizarres. L'honorable procureur de la République lui-même, M. Victor Fouché, avec lequel j'ai eu l'honneur de me rencontrer souvent dans le salon de son illustre beau-frère, M. Victor Hugo, grâce aux doctrines nouveUes de la Bibliothèque nationale, sur la vente et sur l'échange, pourrait bien ne pas se trouver lui-même à l'abri de toutes poursuites. En effet, M. le procureur de la République (je le tiens de sa propre bouche) a, sur les rayons de sa bibliothèque, deux cents volumes à peu prè^, ayant appartenu à des établissements publics et qu'il a échangés soit avec la bibliothèque de Rennes, soit avec celle du château ou de la ville d'Eu. Je suis bien loin de lui en faire un crime, etj'estime que ces ouvrages étaient bien mieux placés dans ses mains en lui servant pour les grands et beaux travaux historiques qu'il a exécutés, que dans les casiers poudreux d'une bibliothèque où les vers seuls les visitaient; mais M. Victor Fouché est-il bien sûr d'avoir accompli, afin de se procurer ces livres, toutes les formalités qu'on exige aujourd'hui pour les échanges ? L'affaire du Théocrite de Carpentras, tant reprochée à M. Libri, et quelques passages des écrits de M. Naudet, ne me laissent pas sans inquiétude pour M. le procureur de la République.
Sérieusement parlant, toutes ces accusations banales de livres volés sont déplorables, et l'on ne comprend pas que des hommes graves s'y attachent II faudrait, selon moi, remercier les collecteurs au lieu de les attaquer, d'avoir, depuis cinquante ans, arraché aux épiciers et
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aux bouquinistes^ les raretés autographes ou autres qui , sans eux^ auraient aujourd'hui disparu. Ce que j*ai peine à concevoir surtout, c'est, comme je l'ai dit dans ce qui précède, la position offensive prise par l'administration de la Bibliothèque nationale en ce débat. Parce qu'on n'a pas su, depuis longtemps^ surveiller suffisamment les trésors dont on avait charge, doit-on se croire autorisé à jeter, à la petite armée des collectionneurs, — armée d'élite et de choix, — une accusation de vol et de recel?... J'aimerais mieux qu'on l'adressât au public tout entier. Oui, au public entier^ et il y aurait de quoi soutenir largement cette accusation. Veut-on en effet ajouter une nouvelle preuve à celles que j'ai données déjà, du nombre immense de soustractions opérées par des mains inconnues à la Bibliothèque du roi?... Ecoutez ceci qui date seulement de quelques jours.
Le mardi 29 janvier 1850, je me suis présenté au département des manuscrits, et j'ai demandé à faire une recherche dans les cartes, au nombre de plusieurs centaines, qui contiennent le dépouillement pièce par pièce, de la collection Golbert. Le conservateur chargé du soin de ces cartes, m'a répondu, — 1* qu'à moins d'avoir autre chose qu'un nom, il me serait impossible de rien trouver dans ce pêlemêle, attendu que primitivement, au lieu de ranger cet inventaire par ordre alphabétique, on l'avait divisé par ordre chronologique. Or, justement, je n'avais et ne pouvais avoir aucune date même approximative, pour la recherche que je voulais faire; — 2° qu'cussé-je une date, je ne trouverais pas davantage, attendu que les cartes dont il s'agit, étaient dans le plus complet pêle-mêle; qu'elles présentaient une parfaite image du chaos et que, depuis longtemps, on avait renoncé à s'en servir.
« Nous sommes, m'ajouta cet honorable conservateur, dans un désordre dont il nous faudra vingt-cinq ans au moins pour sortir. Il y a ici de vastes collections (je le savais par le fonds Dupuy), qui ne sont ni paginées, ni timbrées, ni cataloguées. Tenez, vous voyez ces volumes (et il me montrait du doigt bon nombre d'in-folios, couverts en parchemin); ils appartiennent à notre magnifique fonds Saint-Germain, si riohe et si étendu. £h bien I je ne puis les faire relier avec le reste de cette collection parce qu'ils ont été mit an pillage. Â tous
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il manque des pièces, et quelques-uns sont réduits au quart ou à la moitié de ce qu'ils étaient jadis. Or, nous n'avons d'autres moyens de constater ces soustractions que de garder ces volumes dans l'état où vous les apercevez. Les feuillets en ont été enlevés; mais il y reste encore les ficelles, et^ en V absence de catalogue, c'est la seule preuve du vol que nous ayons,
V Pourtant, soyez tranquille ; les acheteurs et surtout les vendeurs d'autographes, n'ont qu'à se bien tenir. // faut que nous exterminions leur commerce. On nous a pris, que sais-je ? peut- être dix mille pièces. Eh bien ! peu-à-peu nous les ferons rentrer, et sans bourse délier. La plupart ne sont pas timbrées, c'est vrai; mais il y a d'autres signes auxquels on peut reconnaître leur provenance, l'adresse par exemple, ou quelques mots de leur contenu. Or, dussions-nous avoir vingt procès, nous réclamerons, nous arrêterons les ventes comme cela nous est déjà arrivé; et nous finirons bien, de gré ou de force, par réintégrer ici tout ce qui nous a été enlevé. »
Pour ma part je souhaite sincèrement, — (moins les voies et moyens toutefois et surtout moins l'extermination du commerce des autographes, car alors il faudrait aussi exterminer celui des livres, et Dieu sait de quoi nous vivrions nous autres gens de lettres), — que ce vœu de l'honorable conservateur se réalise. J'irai plus loin. Je donnerai, je l'avoue^ de grand cœur, ma modeste part de souscription, pour une couronne civique à décerner à M. l'administrateur général de la Bibliothèque, le jour où j'apprendrai officiellement que les dix mille pièces autographes, dont l'enlèvement est avoué, ainsi qu'on vient de le voir, par MM. les conservateurs eux-mêmes, sont enfin rentrées au département des manuscrits.