‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 1 sur 42 · LA RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA RENCONTRE

Un jour que fatig-ué de creuser ma pensée, Le pas indifférent et la tête baissée Je cheminais sans but au caprice du sort . . Je fus en mon chemin rencontré par un mort.

C'était en ce pays où la terre embellie, Jalouse de porter son doux nom d'Italie, Etale à tout venant ses dons et ses appas.

Moi, je me découvris et suspendis mon pas.

D'abord venait la croix de son crêpe voilée, Sous la croix un vieux prêtre à la tête pelée Le bréviaire en main, puis les pénitens blancs. Puis le raorl, les deux bras allong-és sur ses flancs.

Le cercueil découvert suivant d'anciens usages. Le faisait ressembler aux gothiques images Que le goût féodal couchait sur les tombeaux.

Il était jeune encore et ses traits étaient beaux.

On sentait vaguement qu'à défendre sa vie Il n'avait point passé de hideuse agonie,

Mais que, pour achever un rêve séduisant Il s'était endormi d'un sommeil plus pesant.

Sa main semblait presser un crucifix d'ébéne, Et ses doigts transparents enlaçaient une chaîne, Où quelques blonds cheveux, dans un médaillon d'or Formaient en se bouclant un modeste trésor.

D'avenir et d'amour, double et sainte assurance Qui fait, du noir cercueil un berceau d'espérance î Voilà ce qui rendait ses traits sereins et doux: C'est qu'il avait là-bas un dernier rendez-vous.

Le soleil s'en doutait et, sur ce front d'opale Se plaisait à poser une teinte moins pâle.

Ainsi qu'à quelque fête un palais destiné Le ciel, à son couchant semblait illuminé

Et les fleurs, qui du mort proclamaient le jeune àg^e, Les fleurs en s'inclinant lui disaient : Bon voyage !

Cependant pas à pas, cependant deux à deux, Le suaire à capuce abaissé sur les yeux, Les pénitens allaient comme on va sans pensée. Ils allaient comme on va quand la vie est passée. Comme on va quand le coeur, sans désir ni pouvoir, A fait la charité froide comme un devoir. Alors j'eus à lutter contre un soupçon étrange: Je croyais découvrir quelques taches de fange. Quelques plis de cercueil aux vêtements blanchis. Qu'ils traînaient lentement sur leurs genoux fléchis, Et, lorsqu'un peu plus loin le détour d'une rue Les eut, l'un après l'autre, enlevés à ma vue. Je murmurai tout bas, comme on fait en rêvant: N'ai-je point vu des morts enterrer un vivant?

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