LA VIEILLE FILLE
Eh bien ! oui je suis triste et vous en pouvez rire.
Je le sens bien aussi: c'est ridicule à moi;
Mais parfois , en mon cœur quand il me prend de lire ,
Je suis triste, et je pleure, et je ne sais pourquoi.
C'est qu'aussi, dans l'hiver, quand la nuit est venue, Quand le givre pétille aux dessins des vitraux, Quand la neig-e muette ensevelit la rue. Le silence est bien froid, et le cœur est hien gros!
Le charbon sous la cendre a blanchi dans mon âtre. Ainsi qu'un pénitent sous les plis du linceul, L'ombre ondoie au plafond, et ma lampe d'albâtre Semble un fantôme nain veillant sur un cercueil.
Mon bel angora bleu, fatigué de paresse. S'est roulé sur lui-même et rêve à son amour. Il n'entend plus ma voix, ma main qui le caresse Se perd sans l'éveiller dans son manteau de cour. —
Le cadran, surchargé du poids de ses aiguilles, Retient les battements de son pouls de métal; On dirait que le temps marche avec des béqiulles. Qu'il est vieux et du pied touche au terme fatal.
Hélas! le temps est jeune, hélas! il a des ailes, L'éclair du ciel n'est pas plus rapide que lui; Dans la fête il rayonne aux regards de nos belles. Il se voile pour moi des brouillards de l'ennui. —
Non, vous ne savez pas ce qu'est la solitude: C'est l'esquif démâté, flottant sans latitude Par delà les sentiers des mers.
Le pèlerin perdu, murmurant son antienne, Qui s'accroupit le soir, momie égyptienne. Dans les sables bruns des déserts.
C'est l'enfant nouveau - né déposé prés du porche , Le cachot qui, sous l'eau, n'a d'écho ni de torche,
C'est l'ombre de l'immensité, C'est un chant de proscrit, c'est un débris de tombe. C'est, dans un océan une larme qui tombe.
Un soupir dans l'éternité! —
L'Evang-ile a bien dit: C'est le poison de l'àme.
L'Evang-ile 0 mon Dieu! quand dans votre merci
Vous ornâtes mon front du doux titre de femme, Aviez -vous donc pensé me laisser seule ainsi?
J'avais dans l'avenir mis tant de confiance, J'avais tant de trésors dans mon cœur de quinze ans , Lorsque, blonde et coquette et belle d'innocence J'essayais le pouvoir de mes charmes naissants.
Je portais pour ceinture une écharpe rosée. Mes long-s cheveux battaient la main qui les lissait. Dans les yeux des passants je lisais leur pensée. Ils disaient: Elle est belle! — et mon cœur bondissait.
Elle est belle! — et ces mots étalaient tout un rêve, Ils éclairaient pour moi de vagues horizons. Mon miroir complaisant les répétait sans trêve: Je les cherchais dans l'onde, au delà des gazons.
Mes doig-ts interrog-eaient la douce prophétesse. Pale fleur de nos champs, au calice empli d'or. Son oracle en mon cœur mettait joie ou tristesse, Quand mon cœur de l'amour ne savait rien encor.
Il t'aime! disait -elle, et je sentais mon être S'élancer au devant de quekjue être inconnu; L'aube me promettait de le faire apparaître. Le soir il n'était pas venu.
Oh! mes rêves d'alors! Etre belle, être aimée,
Sourire à la foule charmée.
Devant l'autel poser ses deux genoux.
Promettre d'être heureuse au prêtre qui vous lie,
Joindre à jamais une vie à sa vie.
Consacrer son bonheur au bonheur d'un époux!
Etre épouse, être mère — ! Un enfant qui respire. Qui pend à votre sein, qui daigne vous sourire. Qui vous dit votre nom, qui vous dit ses secrets. Inventer les doux mots qu'un berceau vous inspire, Pouvoir bénir le ciel dans ses divins décrets!
Hélas ! et moi pourtant Mais la mémoire tue :
Laissons le souvenir sous son aile abattue
Dormir entre les tombeaux lourds; Il a, comme le tigre à prunelle embrasée, Des dents sous sa lèvre rosée Et de l'ongle sous du velours.
Il est bien, pour mourir, d'être ainsi seule et fille; On ne laisse ici rien quand la vie est à bout,
Pas d'amis, d'époux, de famille,
Pas de bonbeur, surtout.
On est à chaque instant prête à quitter la terre, On ne s'attache guère aux trésors d'ici -bas, On change volontiers son logis solitaire Contre l'étroit logis que vous fait le trépas.
Mais vous rirez encor, nul de vous ne s'en cache. Lorsque les fossoyeurs, au lever matinal, Me mettront au tombeau , vieille et pure et sans tache , Mes blancs cheveux parés du myrthe virginal.
Pardonnez , ô mon Dieu ! mais ma tristesse est grande.
Que l'Ange de la foi me garde et me défende!
A vos très -saintes lois, je ne veux faire affront;
Mais mon deuil est si noir , que maintes fois j'envie Les femmes de joyeuse vie Qui vont sans voile sur le front,
Qui couchent aujourd'hui sur un grabat de pailie,
Demain, dans un salon de brocard d'or tendu — — On m'eût méprisée, on me raille:
Qu'ai -je gagné? qu'ai -je perdu?
Silence, ô vous, mon cœur! ce doute est un blasphème. Dois -je, vous répéter à toute heure, en tout lieu, Que le bras du Seigneur est dur à ceux qu'il aime. Mais qu'un tems vient Lisons la parole de Dieu!