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Une m`ere martyre

De nombreuses routes, des avenues, des allées ménagées pour la chasse à courre ou simplement pour rexploitation des coupes, traversent la forêt : JUS tous les sens.

' ^En été, c'est une promenade, presque partout (iiibragée, charmante pour ceux qui aiment la soli- Ade et la rêverie, car les passants y sont rares, et j^ares aussi les voitures — si ce n'est les jours populeux des marchés de Blois et du bourg de Bracieux.

2 LK P.ÉPtIMRNT

Mais just errent cette solitude y rend l'hiver plus I noir, pluB long et plus triste qu'ailleurs.

Lorsque la lorêt a perdu ses riches couleurs automnales, quand les feuilles d'or ont disparu, chassées des branches par les froides pluies d'octobre et les bises aigres de novembre, la forêt semble morte. Les oiseaux qui ranimaient sur les bordures, aux alentours des hameaax, sont allés thercher refuge en pleins champs, dans les haies et sous les charmilles. Le vent seul est le maître et s'en donne à cœur joie, hurlant sous les chênes avec les chouettes, vite éveillées danslesjournées sans soleil.

Et la neige rend le paysage plus morne encore.

La neige étouffe tous les bruits, ouate la terre et les arbres, fait partout le silence, comme dans les rues très animées, lorsqu'on répand de la paille, afin de laisser reposer les malades.

Un soir de décembre de l'iinnée 1859, un homme suivait une allée bordant la rivière du Cosson, enflée par les pluies et dont les flots torrentueux coulaient avec un sourd grondement au pied du château de Chambord.

L'allée était encombrée de neige.

Certes, personne, depuis qu'elle était tombée, n'était passé là, ni un piéton, ni un cavalier.

Il y avait, sous les pieds du voyageur, un épais tapis doux et craquant, d"une blancheur immaculée.

L'homme marchait lentement, comme avec peine. Il était grand et paraissait élégant, autant que laissait deviner son élégance un long et chaud manteai de fourrure' qui le couvrait de la tête aux pieds.

Sous son manteau il portait un fardeau précieL ,^ I sans doute, car, presque à chaque pas, entr'ouvrar- ,\^ la fourrure, il le regardait, souriait, les yeux hu . mides de larmes, puis le recachait bien vite pour le rçarer de la bise.

Jeune, trëtfië'alis tout au plus, à une eettains façon de nrtarcher, de se tenir dans ses vêtements, à ses cheveux coupés en brosse et très courts, à sa, moustache f^t à son impériale, il était facile de de» viner un militaire, un officier.

Il était pâle et un air de scJuffrâtice était réjpaûdu sur sa physionomie.

Parfois, s'arrêtant soudain comûle si la respiration lui m.MuquMii, il portait la main à sa poitrine.

ëes yeux ?e voilaient alors et sur ses lèvres il y avait une crispation : c'était la douleur aui marquait là son passage.

Il murmurait :

— Maudite blessure 1

Mais il a 'en serrait son fatdeau que plus fort et s'il s'arrêtait, ce n'était jamais bien longtemps. Il s'orieutait, disant :

— Je ne me trompe pas. C'est bien le chemin que je coDnais. Tout à l'heure, je rencontrerai la route qui, du château de Chambord, mène à BracieuJ. Et une demi-heure après — mettons uûé heure, parce que je suis malade — je serai au village.

L'homme que nous présentons ainsi s'appelle Julien Uemondet. Il est lieutenant d'infanterie. Il a fait partie de l'armée envoyée en Italie contre les Autrichieus. Blessé, soigné pendant de loîigs mois en Italie, il est revenu depuis quelques jours ea France, non guéri, car Fa blessure est grave et n'est pas encore cicatrisée.

Il est trois heures du soir.

Le ciel est couvert, depuis le matin, de nuages gris. C'est de la neige, encore, pour la nuit prochaine.

Le veut, un instant apaisé, se lève de Douvéan ei secoue des tourbillons blancs qui s'échappent des hrancUe» entrechoquées.

— Je suis bien las, murmure le jeune homme. Et cette neige me donne soif. Ma gorge brûle. On dirait que j'ai du feu dans la poitrine.

Sur la bordure du bois, il écarta la neige avec son pied, découvrit la mousse et s'assit. Il avait UQ éblouissement.

— Comme c'est faible, un homme! dit-il en souriant avec tristesse. Il ne faut rien pour le détraquer.

Il est vrai que ce rien dont parlait l'officier était un éclat d'obus et qu'il avait fallu un miracle pour le sauver.

Un gémissement très doux, une plainte à peine perceptible sortit de son manteau.

Il entr'ouvritle vêtement, ému, et soupira.

Il portait là, dans ses bras, contre sa poitrine, un enfant en ses langes, nouvellement né, âgé de deux jours peut-être.

L'enfant, tout à Theure, dormait, bien au chaud sous les fourrures.

Maintenant il venait de se réveiller.

— Cher bien-aimé, murmura l'officier... ne pleure pas, si tu ne veux pas m'enlever tout mon courage...

Il le contempla longuement, enseveli dans une méditation profonde.

L'enfant avait des petites plaintes très douces. L'officier disait :

— Lorsqu'un enfant naît, que de rêves le père doit faire sur lui !.. . Il le voit grandissant, il levoit jeune homme. Il est devenu savant, fier etrobusle. Auprès du père qui grisonne et se courbe, c'est un jeune chêne aux branches vigoureuses sous l'ombre protectrice desquelles ceux qui sont faibles viendront s'abriter... Les rêves du père prennent l'enfant à sa naissance et c'est la mort seulement qui interrompt

ces rêves... Pourquoi ne suis-je pas ainsi près de toi, cher petit?... Je ne le vois pas grandi... je ne te vois pas jeune homme... je ne te vois pas aimé et estimé... Mon rêve s'arrête ici eu je suis à toi tout petit... Pourquoi?... Est-ce donc que moi. ton père, quand la vieillesse et les fatigues m'auront affaibli, je ne m'appuierai jamais sur ton bras fort?... Est-ce donc que je dois mourir avant de te voir ainsi?... ou bien... serait-ce toi, cher petit ange innocent, qui dois mourir?...

Il frissonna à cette pensée et son geste d'épouvante machinal entoura l'enfant plus étroitement.

— Je voudrais bien ne pas mourir, afin d'être auprès de toi et d'éloigner les dangers qui te menaceront... qui pourrait savoir ce qu'il adviendra de toi si je meurs? Ta mère, obligée de te cacher, aura-telle jamais assez de forces pour te protéger?... Quel sera ton avenir, mon Dieu, si je ne suis pas là?... Si je ne suis pas là et si rien n'arrive qui permette à ta mère de t'élever, ce sont des étrangers, des indifférents, peut-être des ennemis qui te verront grandir. . . qui assisteront sans plaisir au développement de ta jeune âme et sans fierté à la formation de ton intelligence... Car tu seras intelligent, cher petit, et tu seras bon, et tu seras beau, comme ta mèrel...

On eût dit que l'enfant avait compris. Il ne vagissait plus.

Il s'était rendormi dans ses langes.

Julien se pencha, l'embrassa longuement sur le front, avec bien des précautions, pour ne point l'éveiller.

Puis il se leva, referma son manteau et se remit en marche.

Presque aussitôt, il s'arrêta avec un geste de surprise, peut-être de crainte, et, plié en deux, l'oreille Attentive, il écouta :

— Il me semble avoir entendu le bruit étouffé d'un galop de cheval lancé à toute vitesse... Cependant, je ne perçois plus rien... Je meserai trompé...

11 continua sa route, mais quelques secondes seulement.

— Non. C'est un cheval au galop. Est-ce moi que Ton poursuit?

Il se jeta sous bois très vite et se cacha derrière des broussailles. Il n'était pas très loin du Cosson, à cet endroit-la, à en juger par le roulement continu, comuie un tonnerre, de la rivière.

Julien ne s'était pas trompé.

Un cavalier arrivait, au galop, dans l'avenue parcourue par l'officier. De loin, il se détacha nettement sur la blancheur de la neige, malgré les premières ombres du soir qui s'appesantissaient sur les bois.

L'allure de ce cavalier était singulière.

Il galopait, le corps complètement penché sur Tencolure et cherchant, sur la neige, des traces récentes : le.-^ traces des pas de Julien. . Lorsque les traces disparurent, il n'alla pas plus loin. Il descendit, laissa son cheval en liberté et suivant les pieds marqués profondément dans la neige, il pénétra sous bois.

A quelques met; es de la bordure, il se trouvait en présence de Julien qui n'avait pas bougé.

Il eut un rire ironique et cruel.

— Monsieur Julien Rémondet, dit-il en s'inclinant avec cérémonie, j'ai l'honneur de vous présenter mes civilités...

Julien devait être fort ému, cài sa pâleur s'était encore accentuée.

Ses lèvres blanches restèrent serrées. Il ne répondit pas au sarcasme.

Seulemxent, un cri d'effroi soulevait son cœur :

— Mon enfant est perdu!

— Monsieur Julien Rémondet, fît le cavalier, vous me connaissez, bien que nous, n'ayons eu ensemble que des rapports fort peu fréquents. Je me nomme de Pontalès,

— Je le sais.

— Je suis le frère de Marguerite de Pontalès, une jeune fille naïve et ignorante que vous avez lâchement séduite parce que nous ne voulions, ni mon père ni moi, vous la donner pour femme.

— Mc^rguerite m'aime, vou? ne l'ignorez pas... Moi, je l'adore et elle n'aura jamais, de par sa volonté, d'autre mari que moi.

— Nous verrons, grommela Antoine entre ses dents. La volonté de mon père et la mienne devaient passer avant votre prétendu amour. Marguerite ne devait pas être à vous. Il fallait reiioncer à elle. Vous ne l'avez pas fait. Vous êtes un lâche.

— Monsieur de Pontalès, murmura Tofficier d'une voix très faible, je vous en prie, ne m'insultez pas ! Vos insultes seraient gratuites. Vous êtes le frère de Marguerite. Votre vie m'est sacrée.

— Pardieu, je vais mettre des gants pour vous parler. Du reste, si je me suis lancé à votre poursuite, ce n'est pas, vous le pensez bien, pour discuter avec vous. Je viens vous tuer.

Julien eut un triste sourire.

— Monsieur, j'ai un devoir sacré à remplir. Je ne vous demande que deux heures. Après, ma vie sera à votre disposition.

— Et pendant ces deux heures, vous irez porter à quelque nourrice l'enfant de votre crime, l'enfant delahonle de ma sœur?... — Non, non, c'est un fils du hasard, ce garçon-là... le hasard est un dieu assez puissant pour le protéger.

— Que voulez- vous dire ?

— Voici deux pistolets. Ils sont chargés tous les deux. Choisissez celui que vous voudi-ez. Tuez-moi ou je vous tue. Si je meurs, vous ferez de votre enfant ce qu'il vous plaira, un grand homme ou un coquin. Je ne serai plus là pour m'y opposer. Si vous mourez...

— Si je meurs? dit le père, les yeux troublés, haletant...

— Il restera là où vous êtes... à la grâce de Dieu ou du diable.

— Vous n'avez donc ni cœur ni pitié?...

— Je ne me le suis jamais demandé.

— Si c'est ma vie que voua,voulez, prenez-la. Je vous la donne. Mais jurez-moi qu'en échange vous respecterez celle de cet enfant...

Antoine haussa les épaules.

— Je vous ai dit de choisir un de ces deux pistolets.

— Je ne me battrai pas avec vous.

— Je vous y forcerai bien.

— Non, puisque ma mort doit faire le malheur de l'enfant que je porte dans mes bras, je ne veux pas mourir...

— Excellent prétexte pour cacher ta lâcheté, misérable.

Julien sourit avec mélancolie.

— Monsieur, je suis officier, j'ai été deux fois décoré sur le champ de bataille. J'ai la médaille militaire et la croix d'honneur. Ce n'est pas à moi que vous donnerez des leçons de courage.

— Alors, pourquoi trembles-tu?

— Pour ce petit qui dort contre mon cœur, et pour la mère qui me l'a confié.

— La mère... Tu oses invoquer ce souvenir...

— Rien n'empêchera que je l'aime... Rien ne l'empêchera de m'aimer!

Antoine s'était rapproché peu à peu du jeune offi-

cier. Il lui parlait maintenant les yeux dans les yeux, très près.

— Tu ne te battras pas?

— Non. Avec vous, jamais...

— Tu es donc le dernier des infâmes?...

— Je suis père et ma vie est précieuse à mon enfant.

— Eh bien, résiste donc à la suprême insulte... Et brutalement, il le souffleta deux fois, sur les

deux joues, du plat et du revers de la main. -

Julien chancela. Un sourd gémissement sortit de ses lèvres.

— Ah ! mon Dieu, mon Dieul murmura-t-il.

Et s'il n'avait pas rencontré un arbre contre lequel il s'appuya, il serait certainement tombé.

Il y eut un long silence entre ces deux hommes.

Evidemment Julien luttait contre lui-même.

Tout à l'heure très pâle, à présent un flot de sang empourprait ses joues.

Ses lèvres tremblaient. Son angoisse était grande.

Se battrait-il?... Contre cette injure, ne se révolterait-il pas?...

Mais s'il se battait, s'il mourait... que deviendrait l'enfant?...

Et sa méditation, ses réflexions tristes lui revenaient à l'esprit, pour le troubler plus profondément encore :

« Je ne te verrai pas grandir. Et mes rêves ne vont paâ plus loin que cet instant... Je ne te vois pas autrement que ce que tu es; tout petit et dans tes langes. La mort, qui est entre nous, me voile le reste... Pauvre enfant!... qui t'aimera?...

— Vraiment, cette patience est admirable, monsieur, fit Antoine.

— Dites mon amour, monsieur, fit simplement l'officier.

Il soupira, déposa le bébé sur de la mousse, puis enlevant son manteau, iU'éteadit sur la terre glacée. Il mit l'enfant sur la fourrure et l'enveloppa, de façon que le froid aigu delà neige ne l'atteignit pas.

Il se plaça devant lui, pour, jusqu'au bout, le couvrir de son corps.

— Je suis à vous, monsieur, dil-il.

Il prit un des pJstalets, l'arma et attendit. Antoine, se reculant de cinq ou six pas, en avait fait autant de sou côté.

— Mousieur, dit-i!, je ne suis pas un assassin. Bien que nous n'ayons pas de témoins, c'est un duel loyal que je vous oUre. Vous avez autant de chances de me tuer que j'en ai de me débarrasser de vous. Nous tirerons ensemble au moment où l'horloge du château de Chambord sonnera quatre heures. Au quatrième coup, uous aurons tiré. Cela vous plaît-il ?

— Parfaitement.

— Il est quatre heures moins cinq à ma montre. Il se peut qu'elle ne marche point comme le château à une ou deux minutes près. Donc, ne vous laissez pas surprendre. Préparez-vous.

Ils se turent, ne se quittant pas des yeux.

Cinq minutes, cela semble parfois terrible me ni long. Julien n'avait peut-être plus que cinq minutes à vivre et cependant ce n'était pas à lui-même qxi'il pensait. Il ne songeait qu'au petit...

Quelle vie heureuse aurait pu être la sien ne, auprès d"uue femme adorée, auprès d'un entant sur lequel se seraient concentrés toutes les joies, toutes les ambitions, tous les projets. Ces grands bonheiu-s si complets ne sont pas possibles. Des événements imprévus se jettent toujours à la tra^verse et en changent le cours. Et tous ces rêves de vie calme, d'atï'ections pures et dévouées, d'ardent amour.

LE RÉGIMENT lî

aboutissaient à ce coin de bois attristé par l'hiver; toutes les chansons joyeuses 4© sa jeunesse s'envolaient, pour ne plus levenir, sûr les hurlements du vent qui taisait cr;?.quer les branches et pleuvoir la neige; et toute sa, yie semblait résumée en cette minute suprême, et tenir dans le court instant qui le séparait de ce duel...

Sou cœur s'amollissait sous une pensée de deuil et de joie tout ensemble, et ses yeux à cette pensée se mouillèrent :

— Marguerite ! Ma chère Marguerite!...

Soudain, assez près, derrière la fuiaîe de hauts chênes, il y eut un tintement de carillon, un peu assourdi par la neige.

Puis, quatre heures sonnèrent... lentement... très espacées...

Ou eût dit que l'horloge mesurait le temps qui restait à vivre à l'un de ces deux hommes.

AuLoine, au premier coup, mit en joue froidement.

Julien n'entendait pas l'heure. Il ne voyait pas Antoine.

Il était, à cette seconde, ,ijL'ès loin dans le rêve souriant de ce qu'aurait pu être sa vie heureuse auprès de Marguerite.

Antoine visait au cpeur et son doigt pressa la détente.

Un petit coup sec fit tressaillir Julien et le tira de sa rêverie. Ses yeux baissés se relevèrent. Il retomba dans la réalité. L'horloge sonnait son dernier coup...

Antoine avait visé, pressé la détente, et le chien s'était abattu sur la capsule- Celle-ci avait éclaté et c'était ce bruit qui avait réveillé Julien. Mais le coup n'était point parti.

Antoine, blême, al^e^dait la mort.

L'horloge avait frappé quatre heures et les vibrations emplissaient l'air encore.

Julien lev;i lentement son arme.

Il défendait non sa vie, mais son enfant. Il était décidé à le défendre jusqu'au bout.

— Tirez, monsieur, qu'attendez-vous donc? dit Antoine d'une voix sourde.

Debout, immobile, comme frappé de paralysie, Julien en effet ne tirait pas.

Sa main s'abaissa, retomba le long de son corps, lâchant le pistolet qui s'enfouit dans des bruyères couvertes de neige.

— Eh bien, monsieur, eh bien ? dit Antoine. Julien s'all'aissait et roulait sur le sol. Un peu de

sang lui montait aux lèvres.

On eût juré que la balle du pistolet de Pontalès l'avait frappé en plein cœur.

Il gisait, inanimé, devant Antoine surpris.

— Je n'y comprends rien, murmura celui-ci. Il s'approcha de l'officier et le contempla.

— Mais il est mort !

Et se penchant plus près, il aperçoit quelques traces rouges sur le gilet.

La chemise est ensanglantée. La blessure de la poitrine est rouverte.

Elle est terrible, cette blessure. Il a fallu pour la supporter, une constitution de fer, soutenue par un courage surhumain.

Il a fallu peut-être aussi l'ardent désir de revoir une image chérie, de retrouver des souvenirs aimés, laissés en France, pour ne point demander la mort au milieu de ces tortures.

Antoine a tout compris, cette fois.

— Ma foi, je l'ai échappé belle... dit-il.

L'idée ne lui vient même pas de secourir cet homme. Il iette sur lui un dernier regard, contemple.

là-bas, dans la neige, ce manteau de fourrure qui couvre un enfant dont il devrait du moins prendre pitié, puisqu'il est innocent de toutes ces haines, puisqu'il est victime.

Il s'éloigne à pas lents, à chaque pas tournant la tête vers l'homme et vers le petit.

Bientôt il les a perdus de vue, et il se sauve car cette fois, l'horreur de ce qu'il fait est plus forte, sans doute, que son criminel courage.

Il tremble...

Julien ne lui inspire pas de pitié. Celui-là, il le hait.

Mais le petit qu'il laisse ainsi sous le froid aigu de cette nuit mortelle qui commence, — le petit qu'il abandonne dans la neige au milieu de cette forêt, cela est abominable, il le sait, il le sent, il hésite. Reviendra-t-il? Une lutte de quelques instants, dans ce cœur rude, mais une lutte terminée bientôt par un geste d'insouciance.

Il court à son cheval, saute en selle et s'éloigne.

Pas un passant n'est \ enu troubler ce court drame. Les arbres seuls, éternels et muets spectateurs, ont tout vu.

Quand, au loin, Antoine de Pontalès a disparu, la forêt retombe dans sa solitude.

La nuit est venue. Elle n'est pas très obscure, elle serait même claire, si les nuages ne cachaient pas la lune.

La neige a recommencé de tomber.

Elle s'accroche d'abord, tout en haut, aux extrêmes branches de la futaie, puis comme elle s'y accumule, elle dégringole en tourbillonnant et peu à peu la voilà qui recouvre le corps du père et celui de l'enfant. C'est un linceul qui les enveloppe. Tout à l'heure ils auront tous les deux disparu sous l'uniformité de cette nappe immaculée; et rien, au mi-

lieu de ces bruyères et de ces broussailles, rien ne iaisàçrq. deviuer qu'il y a eu là {{ea^ eues viva.ûts, dontl'ijp u'a fait qu'entrevoir et n'a^pp^s^eu le, temps de comprendre la vie, — dont l'autre, qui a aimé, a connu de la vio les plus grandes joies et les plus amères souffrances....

Celui-ci, pourtant, n'est pas mort.

Au moment oii 1^ froid va l'engourrlir, un reste d'énergie passe dan§ ces veines, rejcliavi,tfe §on sang.

Il remue les mains, il se soulève, il ouvre les

yeux. ; ■ , . .,.,; V,; ,. , .,;

La neige qui le couvre de la tête aux pieds n'est pas plus blanche qae n'est son visage.

Il ne souvient, aussi.

SoD regard se dirige vers l'enfant. Le peut ne bouge pas.

Il est mort, d^à, peut-être.

Julien so traîne, le prend, découvre le manteau- Non, enseveli dans la chaleur de la iouiTuj'e, le petit dort profondément.

Des larmes surgissent aux yeux de Julien.

— > Mqu Dieu, vous êtes bon, continuez de le protéger!

liessayedfi se lever. Il est bien faible. C'est à.peine s'il lui est possible de se. tenir debout, yne ft^vre intense le brûle. Ses yeux sont commû voilés, sa gorge est enflammée. De sa poitfiue, l»^ sapg coule toujours et la chemise, rougie, est collée poiitrei sa peau.

rr- il me semble, murmure ie blessp., que s;i je pouvais boire cela me ferait du bien...

Le roulement tumuUu^uj^ du Cosso^ arrive jusqu'à lui.

— ! Oui, un pe^ d'eau, un peu d'eau...

U a essayé delà neige, m?^is i^'^faHftV!,^,sif?.'eiQiter sa 8oif.

Alors il se dirige vers la rivière, plié en deux et se retenant aux branches, sans souffle.

Il s'arrête eu entendant une plainte partie de dessous son manteau.

Il se retourne et dit :

— Cher enfant, je ne te quitte pas... Je reviens tout de suite.

Et il se hâtel... Ah I comme il est faible... comme sa respiration est bruyante... Il ne respire pas... Il râle... Et au milieu de sa torture il pense à celle qu'il aime, et c'est, avec le nom de Dieu qu'il invoque, le nom de l'adorée qui revient sur sa bouche.

— Marguerite!... chère Marguerite!

Il arrive au Cosson avec bien de la peine. La rivière coule àrasbords^ effleurantles ba^sesbranches des buissons qui trempent et, fouettées par le flot, se balancent dans son eau bourbeuse.

Il se penche avidement sur cette eau, y plonge les mains, s'en inonde le visage, et, écartant sa chemise, s'en inonde aussi la poitrine.

Mais voilà que tout à coup un nuage brûlant monte à son front et voile ses yeux. Il ne voit plus clair. Ses jambes sont molles. Autour de lui, la rivière et les bois tournent et dansent follement. Il perd l'équilibre, étend son bras d'instinct, pour se raccrocher à quelque branche. Ses mains ne rencontrent que le vide.

Et il roule dans le Cosson.

Et la rivière aux eaux jaunes se referme sur le pauvre homme déjà mort peut-être, — brusquemenl mort avant de tomber.

Les flots se bousculent, en s'enfuyant au loin, sous les arbres ouatés de neige.

Le corps n'a point reparu à la surface.

Il roule dans les profondeurs.

La neige n'a pas cessé de tomber.

Et là-bas, l'enfant se plaint doucement dans sa fourrure.

On dirait le cri d'un oiseau.

Avant d'arriver au hameau de Chambord dont les petites mai:>ons noires, d'un seul étage, bâties en torchis, délabrées et sordides, font un si curieux contraste avec les splendeurs du château — la merveille et le chef-d'œuvre de l'architecture de la Renaissance — la route principale rejoint les grandes avenues qui conduisent à des villages disséminés sur les limites de la forêt.

C'est, à cet endroit, le Carrefour du Parc.

Dans un coin de ce carrefour et non loin du hameau, une voiture est arrêtée et l'âne qui la conduisait erre en liberté sous la futaie, essayant de tondre quelques genêts et quelques ronces et accompagnant chaque coup de langue d'un regard oblique et lin, comme s'il voulait prendre un mystérieux personnage à témoin de la maigre pitance qu'il était réduit à faire.

La voiture est une sorte de véhicule carré et assez long, pareil à ceux qui logent les familles de saltimbanques, mais moins lourd, de proportions suffisantes pour ne point dépasser les forces de l'animal chargé de le conduire.

A l'intérieur, il y a deux lits et une caisse ou deux emplies d'ustensiles et de linges.

Le père Routard, à qui appartient âne et voiture, appelle celle-ci son liabitatioa de campagne.

Qu'est-ce que le père Routard?

Un rétameur ambulant, parcourant à époques fixes, la Touraiue, le pays blésois, la Sologne et le Bas- Berry.

Il arrivait daus un hameau, s'installait dans un coin de campagne de façon à ne gêner personne et la hotte sur le dos partait pour ramasser dans les villages, les fermes, les châteaux, les casseroles à rétamer.

Il revenait alors à sa voiture — chez lui, disait-il — et se mettait à la besogne, fondant les cuillers^ rendant brillantes comme de l'argent les fourchettes de fer noircies par un long usage, réparant la batterie de cuisine, travaillant du matin au soir, chantant, bien portant, toujours gai.

Sa temme était morte depuis deux ou trois ans et c'avait été pour lui un gros chagrin.

Heureusement, elle lui avait laissé une fille qui n'avait guère que quatre ans le jour où commence notre récit.

Elle s'appelait d'ua nom fort joli, ma foi : Marjolaine, mais qui n'a point de représentants sur le calendrier.

Pourquoi Marjolaine?

Quelques jours après sa naissance, — elle était née dans la petite voiture arrêtée ce jour-là au milieu d'un adorable paysage des bords de la Creuse, dans l'Indre — la mère s'était écriée, en tendant la petite à son mari qui rétamait :

— Hé, l'homme, sens donc la petite... c'est <irôle«

— Elle sent bon, tiens, fit Routard.

— Elle sent la marjolaine..* C'est drôle... la pure marjolaine...

LS ilÉGIMENT Î9

Et son joli nom vient de là.

Marjolaine ne quittait pas son père. Partout où ie conjiuisait: son métier vagabond elle le suivait. lî n'avait jamais voulu se séparer d'elle. Il l'adorait.

Elle avait quatre ans, mais cette libre vie de plein air allait bien à sa nature sans doute, car elle était vigoureuse, grande comme une fillette de six ou sept ans, raisonnable déjà et sérieuse et entendue aus petits soins du ménage,

Très jolie avec cela, les cheveux bruns, la peau brune, les cils et les sourcils très noirs et là-dessous des yeux bleus d'une exquise douceur.

Le père Routard, ce jour-là, avait travaillé depuis le matin auprès de sa fille. Il avait de l'ouvrage pressé. Il- n'avait guère bougé de sa chaise, assis devant gon fourneau et son tablier de cuir étalé sur sa poitrine et sur ses genoux.

Le lendemain il fallait repartir.

Vers le soir Marjolaine alluma un poêle posé eu plein air et plaça dessus une casserole où mijota doucement le reste d'une soupe aux choux encombrée de pommes de terre, qui avait eu lealionneurs du déjeuner du matin. it-.:» i» ai.^

Mais presque aussitôt, elle dit :

-- Père, nous n'avons plus de bois.

•^Diable... je n'ai guère le temps d'aller faire une bourrée débranches mortes... Pourtant, le charbon coûte cher...

— Veux-tu que j'y aille, père?

— Tu te perdrais.

— Non, je ne m'éloignerai pas. .T'ai remarqué^ en venant, beaucoup de bois mort pas loin d'ici.

— Non, non, j'ai trop peur de te perdre.

— Eh bien, de temps en temps tu m'appellerâSi. De cette façon, je serai toujours près de toi. -"■-"■• -i ■

— Gommé ça, je veux bien... Mais tu saiB, iéois

OU quatre branches seulement... De quoi faire fricoter la soupe.

Marjolaine avait retroussé ses jupes, laissant voir le bas de sa jambe fine et nerveuse comme celle d'une chèvre.

Elle avait une capeline de laine sur la tête et autour du cou.

Du reste, habituée à toutes les intempéries, elle n'avait pas froid.

Elle partit en courant et pénétra sous bois.

De temps en temps, le père Routard criait :

— Hé! Marjolaine !...

Ellerépondait, en riant aux éclats :

— Coucou 1

Bientôt rassuré, le père Routard ne se préoccupa plus que de sa besogne, soufflant son charbon, activant et écumant l'étain fondu, et parfois, regardant le ciel.

— Il va encore tomber une couche de neige, cette nuit.

Sous bois, peu à peu, Marjolaine s*était éloignée dans la direction de la rivière. Si son père avait crié, elle n'eût pas entendu. Mais elle ne craignait pas de se perdre. L'allée était à cent mètres du bois où elle cherchait ses branches, et cette allée conduisait droit au carrefour du parc où travaillait son père.

Tout à coup, elle aperçut, venant vers elle, un homme qui paraissait se dissimuler et qui ne la voyait pas.

Elle eut peur et se cacha dans un buisson broussailleux de houx vert et d'épines, se faisant toute petite.

L'homme, c'était Julien Rémondet.

Marjolaine assista ainsi à toute la scène. Elle vit et entendit tout. La querelle des deux hommes, la

colère de l'un, les supplications de l'autre, le duel et l'enfant abandonné, et le départ de Julien se traînant jusqu'à la rivière.

Elle eut bien peur, la pauvrette, et plus d'une fois elle eut envie de s'enfuir. Je ne sais quelle curiosité la retint.

Il y avait là cet enfant au maillot qui Fattirait, qui la forçait de rester quand même.

Lorsque Julien partit, en se traînant, pour aller jusqu'à la rivière, elle se leva, sortit de sa cachette, le suivit.

Elle parvint au Gosson juste à temps pour assister au dénouement de ce drame et pour voir Julien rouler dans les flots.

Elle cria :

— Au secoursl... Un homme se noie...

Mais que pouvait son cri dans cette solitude?...

A genoux, près du bord, elle guetta longtemps la rivière, aussi loin qu'elle pouvait voir, espérant toujours que le noyé se sauverait.

Mais rien n'apparut.

La nuit s'était épaissie. La neige tombait dru. Elle regagna l'allée et reprit le chemin du carrefour...

Mais l'enfant ? L'enfant qu'elle laissait derrière elle?

Il y a de la maternité chez toutes les fillettes, si jeunes qu'elles soient. Et celle-là, nous l'avons dit, était au-dessus de son âge.

Elle pénétre de nouveau dans le bois. Elle n'a point de peine à retrouver le bébé.

Le manteau est couvert de neige... Quelques secondes de plus et c'en était fait... L'enfant ne se plaint plus... Le froid, malgré la fourrure, a pénétré jusqu'à lui et l'a engourdi.

Elle prend le petit... laisse le manteau... C'eût

'22 .J.JÇ i^Éei¥tNT

été un fardeau trop lpur4 6t trop euçambraut surtout, pour ses bras.

Et quand elle seut, contre son cœur qui bat bien fort, ce bébé pas s.igrand,,à coup sûr, que lei? poupées des petites lilles ricbes, elle.se met à courir dans la neige, dans les bruyères, très rouge, très, fière, très éqiue.

Le père Routard l'aperçoit au loin, dans l'avenue, 11 commençait à être inquiet, le brave homme. • ]Par deux fois il aYait crié de sa voix la plus retentissante :

— Marjolaine I Hél Marjolaine 1

Et personne n'avait répondu : « Coucou 1 »

Elle fut près de lui presque aussitôt.

Quand il la vit, quand il reconnut ce qu'elle avait dans ses bras, toute essouflée de sa course et fatiguée de son fardeau, il se leva, eflaré, lâchant ses cuillers et ses fourchettes.

Marjolaine disait, dans sa fièvre :

— Papa, ohl papa, vois donc!...

— Qu'est-ce que c'est?

-— Un enfant !

-- Vivant?... Un vrai?.,. Pas un poupard?...

— Un vrai, papa... Tout à l'heure, il pleurait... MaiRtenant il dort... Regarde, comme il est gentil...

— Où as-tu trouvé ça?

— Dans la forêt.

Le père Routard resta un moment silencieux, puis soudain il se cogna le crâne d'un coup de poing suffisant pour assommer un homme ayant la tête moins dure.

-^ Je ne comprend.-î rien du tout... dit-il... Je t'ânvoie chercher du bois mort et tu me rapportes un gosse... Et pas de bois mort!... Explique-toi, voyons..'.

— Oh! papa., attends... il doit être gelé. Re*

garde... ses grosses joues sont violettes... Laissemoi le mettre dans mon lit, sous i'édredon...

Et sans attendji'e la réponse elle grimpa da.Ds la voiture.

Pt'es'iue aussitôt elle en ressortit et gravement :

— Écoute, dit-elle, et ne me gronde pas, petit père, car j'ai eu grand'peur.

• Elle le mit au courant de ce qui s'était passé.

— Voilà une drôle d'aventure! répétait souvent le père Routard.

Et quand elle eut terminé son histoire :

— Et tu es sûre que le père est mort, noyé dans le Cosson ?

— Oh! oui... jamais il n'en reviendra, le pauvre homme.

— Eh bien, ce n'est pas no*re faute. Nous n'avons rien à nous reprocher. Si j'avais été sur le bord, j'aurais essayé de le sauver. Toi, tu ne pouvais pas. N'en parlons plus. Seulement il ne faut jamais se mêler de trop près à ces choses-là, parce que souvent il en cuit au pauvre monde comme nous. Qui sait ce que c'est que cet entaut-là? Il paraîtrait qu'il y a pas mal de haines et bien des mystères autour de lui. Tant pis, ce n'est pas notre atîaire. J'en conclus qu'il fallait le laisser là où tu l'as trouvé Q% qu'il fallait faire semblant de ne pas le voir...

— Oh! papa... papa...

— Et je vais aller le reporter, tout simplement. De grosses larmes emplirent les jolis yeux bleus

de Marjolaine. Routard fit comme s'il ne les remarquait pas. Et continuant, mais s'adi-es^aut beaucoup plus à lui-même qu'à sa fille :

— Ce serait une imprudence de conserver cet enfant... Et une grosse charge... Qui est-ce qui le soignerait ?

— Moi, petit père, moi... c'est si facile...

Mais lui n'entendait pas.

— Qui est-ce qui se chargerait de le nourrir? Je ne suis pas nourrice, moi. C'est déjà bien suffisant d'élever ses gosses sans aller chercher ceux des autres... Et puis, si on le redemande... Pour cela, je crois bien que je peux être tranquille... Il a l'air d'être gênant pour beaucoup de monde, ce petit! On ne le redemandera probablement pas de si tôt... Tant pis... j'étais heureux avec ma petite Marjolaine, avant cette aventure... Je tiens à ne pas me créer des ennuis, de gaieté de cœur...

— Oh ! père, ça coûte si peu...

— Qu'est-ce que tu eu sais, toi, bout de femme ?

— Oe serait mal de le renvoyer, ce petit-là.

— Ah ça! mais tu crois donc que j'ai dix-huit cents francs de rente pour me payer le luxe de recueillir les héritiers des autres!... Ma parole, le plein air de la forêt n'est pas plus froid que notre chariot où le vent s'introduit par toutes les jointures. Le petit ne sera pas plus mal là-bas que chez nous. Et si quelquebùcheron le rencontre et l'adopte, eh bien, pain dur ici, pain dur là-bas, il ne sera pas plus à plaindre chez lui que dans notre intérieur...

— Le pauvret! murmura Marjolaine... le pauvret...

Et elle se mit à pleurer. Le bébé, lui, se mettait à vagir.

— Allons, bien, tous les deux ! fit Routard bourru. L'une piaille et l'autre crie comme un égorgé!... Nom d'un millier de bassinoires 1

Très en colère, il arpentait la neige, autour de la voiture.

— Fallait bien ça, fallait bien ça! disait-il. Mais chose bizarre, le bonhomme n'osait plus

regarder sa fille.

— Père, il pleure, il a faim, j'en suis certaine. Au moins, tu ne peux pas refuser que je lui donne un peu de lait...

— C'est cela... le lait de notre café de demain matin...

— Père, je lui donnerai ma part.

— - Ta part ! la part !... Et moi j'avalerai mon café pendant que tu te serreras la ceinture?... Fais-lui manger tout ce que tu veux, à ce môme de malheur... Le lait, le beurre, les œufs, les pommes de terre... et les cuillers, les fourchettes et les casseroles, et la voiture et l'âne par-dessus le marché... Nom d'un pot!...

Marjolaine savait sans doute que les colères paternelles n'étaient pas très sérieuses, car, essuyant ses larmes, elle courut vers la voiture, y grimpa. Elle prit l'enfant dans ses bras et l'embrassa, le dorlota, lui parlant comme s'il pouvait comprendre.

— Ne pleure pas, je vais te donner du lait bien tiède, et Lien sucré...

Quelques minutes après, en effet, le bébé buvait goulûment.

Il n'avait plus froid, ses joues n'étaient plus violettes.

— Comme il avait faim, murmura Marjolaine, bien sur il serait mort.

Presque aussitôt après avoir bu, il s'endormit.

Le père Routard était resté dehors sifflotant, les mains dans ses poches. A plusieurs reprises, de la voiture. Marjolaine avait crié :

— Regarde donc, père, regarde donc comme il boit!

Mais il n'avait pas voulu assister à ce spectacle. Marjolaine ressortit avec précaution et ferma doucement la voiture.

— Il faut prendre bien garde de ne pas le réyeiller...

— Qa'ilse réveille ou non, je vais le reporter là où. tu l'as trouvé...

— Père, tu ne feras pas cela!... Tu auras compas-îion de luil...

Routard était bien décidé à passer outre car il entra dans la voiture, prit l'enfant avec douceur et redescendit.

— Père! père!

Et Marj'/laine se mit à sangloter bruyamment.

Il marchait très vite, probablement pour ne pas entendre.

Alors, elle s'assit sur le marchepied, la tête dans ses bras et cria, en proie à une sorte de convulsion de frayeur et de chagrin.

Le père Routard courait presque.

Il avait hâte d'en finir.

Sa fille, en lui racontant sa trouvaille, lui avait suffisamment et clairement indiqué l'endroit où les deux hommes s'étaient rencontrés.

Il n'eut donc point d'hésitation.

Le manteau était toujours là, à demi recouvert de neige.

Il le secoua et quelque chose de lourd en tomba.

C'était le pistolet d'Antoine, échappé des mains défaillantes de Julien Remondet.

Routard fouilla dans les poches.

— J'aurai peut-être un indice...

Mais les poches ne contenaient rien.

Alors il enveloppa avec soin l'enfant dans la fourrure, le plaça sur des branches fortes d'un buisson de chêne et partit.

Quand il eut fait quelques pas, il s'arrêta et se retourna.

Il était inquiet.

Dan? le fond de son cœur, une voix lui criait :

— Tu ne te conduis pas bien!

Il est vrai qu'à cette voix, une autre, celle de la raison, répondait :

— Cet enfant n'eèt pas le tien. Agis comme si tu n'avais pas connu son existence, comme si tii ignorais son abandon.

Il reprit sa marche. Il avait la tête basse. Il était soucieux. Il arriva ainsi sur la bordure du bois et prêta Foreille. A sa gauche, dans la nuit des arbres, sous le froid et dans la neige, le pauvre al »an donné gisait. — Là-bas, à sa droite, vers le carrefour, il entendait jdistinctement les cris nerveux de Marjolaine.

Et entre ces deux enfants, l'un qui était un étranger, l'autre qu'il adorait, il restait indécis, n'osant s'éloigner davantage du prcjpier, n'osant reparaître les mains vides auprès de la seconde.

Stir sa rude et loyale figure brunie par les hcâles de toutes les ?aisons, entourée d'an collier de barbe d'uti noir d'ébène, passaient, visibles, toutes ses incertitudes.

Les cris de Marjolaine frappaient droit à son cœur.

Il sentait ses yeux — de gros yeux noirs à fleurs de tête — se mouiller.

Ces cris le déchiraient comme autant de blessures.

Le cœur et la raison luttaier.t toujours ensemble.

— En se serrant un peu, disait le premier, il y aurait tout de même moyen de l'adopter, le gosse... Il va mourir de faim et de froid... Sûrement, demain à l'aube, ce ne sera plus qu'un cadavre.

Mais la rai?on, plus sèche, examinant Tavenir :

— Comment l'élever? J'ai bien de la peine à vivre €t si je fais quelques petites économies, c'est pour

Marjolaine... Alors, si le gosse les mange, les économies, qui est-ce qui restera, si je meurs?...

Et le brave homme tournait alternativement la tête vers le carrefour du parc, et vers le bois.

Ce fut le cœur qui l'emporta. Ou plutôt ce fut Marjolaine.

Il rentra sous la futaie, grommelant :

— C'est une bêtise... Oh! oui, c'est une forte bêtise !...

Mais c'était fini, cette fois, de ses irrésolutions.

Il se laissait aller à la bonté naïve de sa droite nature.

Et, penché vers ce paquet de fourrure qui lui dérobait le petit :

— Tout de même, faui3rait avoir l'âme comme un roc pour abandonner ce pauvret ! Ce serait un crime, oui, un crime, et Tiiomme qui l'a laissé là est plus coupable qu'un assassin...

Il rejeta le manteau dans la neige et prit le bébé.

— Le manteau restera là. C'est du bien qui ne m'appartient pas. Quant au pistolet.. . Tiens, il y a une couronne... ça doit être un marquis ou un duc... quelqu'un de la haute... et sous la couronne il y a des initiales... sur un blason d'or... Mais il fait trop sombre pour les distinguer... Je verrai cela à la lumière... Rentrons consoler Marjolaine avec le poupard.

Et cette fois sans se soucier de réveiller le bébé, il prit sa course vers le carrefour.

Et du plus loin qu'il put être entendu par Marjolaine :

— Ne pleure plus... allons, ne pleure plus, je te le rapporte.

Le remède était souverain, sans doute, car instantanément les cris cessèrent et lorsque Routard apparut avec son fardeau près de la voiture, le

visage de Marjolaine — encore bouleversé par les larmes — était quand même illuminé par la joie. Ses yeux s'agrandirent encore.

— Ohl père, père, comme tu es bon!

Elle se jeta sur le petit avec une sorte d'emportement et le transporta dans le lit, sous l'édredon bien chaud.

Pendant cela, dehors, Routard grommelait, les mains dans les poches, sous son tablier de cuir, et sifflotant en regardant tomber les larges et drus flocons de la neige :

— La bêtise est faite... v'ià un rétameur de plus!...

M. de Pontalès, le père du jeune homme auquel nous avons vu, dans ces premiers chapitres, jouer un rôle si cruel, était un grand manufacturier dont les filatures étaient célèbres. Il possédait des établissements immenses en Normandie, dans le Nord et aux environs deBlois.

Ayant commencé avecpeude chose, ayant acquis une grosse fortune à force de travail, d'activité, d*astuce, comment compromit-il tout à coup sa fortune dans des spéculations industrielles — et pris peut-être, sur le tard, de la fièvre de l'or, lui qui toute sa vie avait gardé des goûts simples et n'avait point de vices, comment se lança-t-il dans les aventures de Bourse ?

Il croyait jouer à coup sûr.

Dans les affaires, il y a toujours un joueur sur deux qui a celte conviction-là : c'est celui qui vous trompe.

M. de Pontalès s'en aperçut bientôt à ses dépens.

Les premières pertes, assez insignifiantes pour une grosse fortune comme la sienne, ne firent qu'irriter ses convoitises en surexcitant son amourpropre.

LE RéaniKNT , 31

Et toute sk fortune vint s'engloutit sous le péristyle de la Bourse.

L'honneur même allait sombrer. M. de Pontalès se sentait perdu.

La ruine était si complète que si quelqu'un ne venait pas à son secours, jamais il ne pourrait s'en relever.

Heureusement, tous ceux qui avaient été ses amis au temps de son bonheur ne l'abandonnèrent pas.

De ceux qui l'avaient aimé jadis, ou du moins qui avaient été les amis de sa maison, il y en eut un qui se souvint.

Celui-là se nommait André de Cheverny.

Cheverny et Pontalès avaient été amis de pension. Ils avaient suin deux carrières bien difl'érentes car, pendant que l'un, tout aux idées pacifique?, se lançait dans l'industrie, l'autre se présentait à TEcole polytechnique, en sortait le premier, et entrait dans l'armée où l'attendaient les plus brillants états de service.

Au moment du désastre financier de Pontalès, M. André de Cheverny était général de division.

Ce fut lui qui vint au secours du manufacturier, — et lui seul, disons-le.

Et ce ne fut pas l'amitié seulement qui décida de cette bonne action, ce fut l'amour, ce fut la puissance d'un souvenir à la fois douloureux et charmant.

Dans sa jeunesse, André de Cheverny avait adoré une jeune fille, Thérèse de Bois-Guéret. Il allait la faire demander à son père, lorsqu'il apprit qu'elle aimait ^t qu'elle venait d'être fiancée.

Celui qu'elle avait choisi n'était autre que Pontalès.

Bientôt elle fut sa femme. Et Pontalès la rendit heureuse.

Jamais Thérèse ne sut que Oheverny l'avait ardemment aimée. Dans les fréquentes occasions où il lui fut donné de la voir, l'officier ne cessa jamais de lui témoigner le plus profond respect et rien, ni dans ses paroles, ni dans ses allusions, ni dans ses regards, ne put donner à la jeune femme d'abord, plus tard à la femme âgée, le soupçon des sentiments qu'il avait éprouvés pour elle.

Ce fut là le charmant et douloureux souvenir de la vie de Cheverny.

Lui-même se maria et il sut entourer sa femme, — qui lui donna un fils, — d'une affection forte et dévouée.

Mais le souvenir persistait et parmi les nombreux amis que créent aux soldats les dangers courus ensemble, il n'en trouva pas dont le louheur lui fut plus cher et tint plus à son cœur que celui de Pontalès.

Le bonheur de Pontalès faisait le bonheur de Thérèse. Dans la noblesse de son caractère, il ne pouvait séparer les deux.

Voilà pourquoi il ressentit sensiblement — comme une infortune personnelle — le désastre qui atteignait Pontalès.

Thérèse vivait encore, à cette époque, mais était délicate.

Lui, Oheverny, avait perdu sa femme depuis deux ans.

Thérèse ruinée, Thérèse malheureuse, Thérèse réduite à la misère, est-ce que c'était possible, alors que lui était riche? C'eût été un remords et cela eut voilé de deuil les souvenirs tendres, si do\:^f et si tristes de sa jeunesse.

— Non, cela ne sera pas! se dit-il.

Et quand Pontalès, désespéré, à bout de ressources, voyait tout perdu, apparut tout à coup le

général de Cheverny venant lui offrir sa fortune.

— Tu te relèveras, dit-il à Pontalès, qui ne pouvait deviner la cause de cette générosité, mais que ce dévouement touchait jusqu'aux larmes. Tu te re-

v,lèveras et tu referas ta fortune. Je n'en doute pas. En te confiant la mienne c'est d* ne un excellent placement que je fais. Ne m'en sache aucun gré.

Ce fut ainsi que le manufacturier put tenir tête à l'orage. Madame de Pontalès, malade en ce moment, avait ignoré par quelles terribles angoisses venait de passer son mari. De telle sorte qu'elle ne connut même pas la noble action de Cheverny! Ce fut plus tard, seulement, alors que Pontalès, nuit et jour, travaillait à réédifier sa fortune, qu'il finit partout lui dire.

— Il a été toa seul ami, dit-elle.

Elle se trompait, on l'a vu, car ce ne fut point l'amitié qui décida Cheverny à sauver Pontalès : ce fut l'amour..

Pour le malheur de Cheverny, là ne devaient pas s'arrêter les services rendus au mari de Thérèse.

Un article outrageant contre Pontalès et mettant en doute sa proJbilé commerciale avait paru dans un journal financier. L'article faisait du bruit et l'on en causait beaucoup à la Bourse. Pontalès ne put l'ignorer.

Il fallait enrayer ce bruit dès sa naissance.

Pontalès envoya au journal deux de ses amis, Briard, un filateur avec lequel il avait toujours été en excellentes relations, et le général de Cheverny.

L'article était signé : Jaguelain.

Ce nom avait une réputation dans les salles d'armes et les tirs au pistolet,

Pontalès ne l'ignorait pas, bien que sa vie toute de travail et de combinaisons industrielles fût peu mêlée au sport parisien.

34 LE RÉ']r»ENT

Jaguelain désigna denx coiilissiers : Chavanoa et RaucoLirt, poar s'enlendFe avec les témoins de Pontalès.

Pontalès arrivait à sa soixantième année.

Il ne s'était jamais battu.

D'un tempérament très pacifique, il n'avait de sa vie tenu une épée ni un pistolet.

Si son fils avait été là, il s'en serait volontiers remis à son ad"resse du soin de réparer son honneur. Mais Antoine, parti depuis un an, pour un voyage dans les Inde?, en route pour revenir, ne serait pas en France avant six semaines.

Pontalès devait doue se venger lui-même.

Disons-le tout de suite : il avait peur.

Si l'outrage avait été secret... s'il n'avait été connu que de quelques intimes, certes, Pontalès ne Teût pas relevé.

îl était la probité même et ses intimes ne pouvaient avoir aucune incertitude à sou sujet.

Mais l'article attaquait son honneur devant le monde industriel et financier tout entier, Tattaquait en termes vifs et l'attaquait, surtout, en faisant allusion aux récents événements de Bourse qui avaient amené la ruine de sa maison.

ïl fallait répondre à cet article, victorieusement, en montrant que la maison Pontalès était toujours debout, ferme sur sa renommée et sur sa fortune — pour cela, l'abandon généreux de Cheverny permettait de le faire.

Mais il fallait également se venger de l'insulte.

Et ici, Pontalcs frissonnait.

La veille de ce duel, au soir, alors que, présageant une issue fatale, il mettait en ordre quelques papiers, ses mains tremblaient nerveusement et de son front de grosses gouttes de sueur tombaient.

Il avait le cœur comme dans un étau.

— Cet homme me tuei-a I

Telle était sa pensée, telle était son épmiy&Bite.

Et ses yeux, broai]lés,ne voyaient plus.

Les adversaires devaient se rencontrer le lendemain dans un chemin des bois de Chaviile.

Le matin Briard et le général de Cheverny vinrent prendre Pontalès en vQÏture. L's apportaient des pistolets et le médecin de Cheverny les accomr pagnait.

Pendant le trajet Pontalès ne prononçç. ^m ntj^ mot.

Pâle, la sueur au front, éperdu,il était ia vivante image de la lâcheté.

Cheverny le considérait avec pitié.

Comment cet homme aliait-il se eonduirç sur le terrain ?

Il ne chercha pas à le réconforter, sachant que tout ce qu il pourrait dire ne ferait qu'augmenter les terreurs de .son ami.

Il affecta seulement de la gaieté, de i'insou* ciance, comme si le résultat du duel ne laissait pas de doute pour lui et s'il ne concevait véritablement aucune crainte.

Toutefois, Pontalès était si défait lorsque la voiture s'arrêta dans la forêt et que le cocher, sautant du siège, eut ouvert la portière, fii délait et si chancelant que le soldat lui glissa dans l'oreille deux mois :

— Songe qu'on t'a mortellement outragé. .

— Oui, oui, bégaya Pontalès.

Ses dents claquaient avec un petit bruit seci H avait les yeux etlarés d'un pauvre ohi^gn .{jsaie J-pn baf. .

Jaguelain et ses témoins arrivèrent presque aussitôt.

Cheverny milles pistolets armés entr€ If^ mains

des adversaires, après avoir mesuré la distance convenue.

La main de Pontalès tremblait terriblement.

-— Serais-tu lâche ? dit le général.

— Je ne sais pas, moi... je ne sais pas. .. dit le yieillard.

Cheverny devait frapper trois coups dans sa main; mais avant le troisième coup, pliant sur les jarrets, comme si ses jambes avaient été coupées d'un coup de faux, Pontalès s'abattait sur le sol, ayant un hoquet, pris d'un éblouissement.

Jaguelain avait déjà levé son arme.

Il l'abaissa avec un sourire insultant de mépris.

Mais il garda le silence. Il attendit.

Cheverny se précipita vers le malheureux...

— Eh bien, que t'arrive-t-il ?

— J'ai peur...

— Sois donc un homme...

— C'est plus fort que moi... j'ai peur...

— Ta seras demain la fable de tout Paris.

— J'ai peur...

— Tu te déshonores, tu déshonores ta fille et ton fils... Tu jettes sur ton nom le ridicule...

Pontalès promena sur son front son mouchoir déjà tout mouillé. Cheverny lui tenait la main. Il l'obligea de se relever.

— Pour l'honneur même de tes témoins, dit-il, cache au moins cette igQoble épouvante...

Et son énergique figure de soldat exprimait le dégoût et le mépris que cet homme lui inspirait.

Pontalès se retrouva debout, le pistolet à la main.

Mais son trouble n'avait pas cessé.

Une voyait pas clair. Il ^le distinguait même pas Jaguelain.

Son attitude était si éloquente, — sa main qui

pendait le long de sa jambe, — si tremblante, tout en lui indiquait si bien que jamais cette main n'aurait la force de relever l'arme et de la soutenir, en face de l'œil, que Jaguelain laissa échapper une exclamation outrageante.

Tourné vers les témoins, il dit :

— Ceci devient malpropre et je ne veux pas me couvrir de ridicule. Personne ne prendra-t-il la place de cet homme?

Cheverny s'avança :

— Monsieur, dit-il, j'ai été toute ma vie l'ami de Pontalès et j'estime que sa probité commerciale est à l'abri de tout soupçon. Cette probité, vous l'avez attaquée sans preuve, faisant le mal pour le seul plaisir de faire le mal, et calculant sans doute que Pontalès vous fermerait la bouche à coups de billets de banque. Aujourd'hui, Pontalès faible et nerveux, se trouve dans l'impossibilité de venger son honneur insulté. Vous plait-il que je le remplace?

— Ce sera comme vous le désirez, monsieur, fit Jaguelaiu avec insouciance.

Et il alla reprendre sa place.

Cheverny, d'un geste brusque, arracha le pistolet des mains inertes de Pontalès.

— Éloigne-toi.

L'autre obéit, d'instinct, sans se rendre compte de ce qui se passait;

Presque aussitôt, Briard frappait dans ses mains.

Deux coups partirent simultanément.

Cheverny, comme Jaguelain, était adroit ti-reur, mais la colère et l'énervement l'avaient surexcité et avaient fait trembler son bras.

La balle était passée à quelques lignes de l'oreille de Jaguelain.

Quant à celui-ci, il se possédait bien et sa balle

n'avait pas dévié. Elle avait atteint Cheverny en pleine poitrine.

— J'ai mon compte, dit le général en tombnnt. Le médecin, Briard et les témoins de Juguelain

s'élancèrent pour le soutenir. ,;.i'i-.n

Quand ils arrivèrent, Cheverny avait du sang aux

lèvres.

Il répéta :

— Jem"y connais. J'ai mon compte.

Et il eut une syncope.

A quelques pas de là à genoux, hébété, Pontalès ne comprenait rien.

Cet homme allait mourir pour lui peut-être. Il ne le savait pas.

Le médecin sondait la plaie délicatement. Il sentit la balle mais constata l'impossibilité de l'extraire.

Il paraissait consterné.

— Aucun espoir?... demanda un témoin derrière lui.

— Je ne pense pas que la mort soit soudaine, fît à mi-voix le médecin, c'est une question de quelques jours.

Le déuouement fatal de ce duel n'était pas sans émouvoir et sans effrayer les témoins.

— Vous avez encouru là une très grave responsabilité, messieurs, disait le médecin, qui ne cessait pas de prodiguer, au pauvre Cheverny les soins les plus intelligents et les plus empressés.

On eût dit que cette observation, faite très bas cependant, était arrivée jusqu'aux oreilles du blessé.

Il ouvrit les yeux.

Il essaya de parler.

Des sons gutturaux furent tout ce qu'on entendit.

~ Ne parlez pas, général, ne parlez paSr ordonna le docteur.

— Ne parlez pas, supplia Briard.

Le général réunit ses forces et cette fois on entendit.

— Il faut... que... je parle... aux témoins d'abord...

Et après une longue pause :

— Il faut qae je m'entretienne aussi avec Pontalès !...

Le médecin voulut s'y opposer :

— Songez que la moindre tatigue peut vous tuer...

— .Te ne conserve pas d'illusion sur mon état, monsieur le docteur, dit le général ; j'ai été cinq fois blessé sur les champs de bataille. J'ai de l'expérience.

Et il souriait doucement.

Il reprit :

— Je mourrai ici, sous ces grands arbres, ou bien je mourrai dans deux ou trois jours, chez moi, dans mon lit. Deux ou trois jours de plus ou de moins, qu'est-ce que cela peut faire? Et songez... songez, dit -il avec un effort qui visiblement trahissait de cruelles tortures, queje ne mourrais pas tranquille si je ne m'entretenais avec les témoins... et avec Pontalés...

— Qu'il soit donc fait selon votre volonté, monsieur ! fit le médecin avec tristesse.

Il fit signe aux témoins d'approcher.

Briard était déjà près de lui, serrant dans les siennes les mains du général.

Chavanon et Raucourt se tenaient là à quelques pas.

Ils accoururent.

Le générai avait les yeux fermés.

Il semblait se recueillir, afin d'expliquer sa pensée avec le moins de mots possible et d'éviter ainsi l'énorme fatigue de s'exprimer.

Il les rouvrit, regarda tour à tour ceux qui étaient là.

— Je ue vois pas M. Jaguelain, dit-il.

On fit signe à Jaguelain qui s'approcha aussi.

Il était pâle et assez décontenancé.

La mort de ce brave homme qui s'éteignait là, devant lui, courageusement, était une injustice. Cheverny lui était inconnu. Il ne l'avait pas attaqué. Il mourait parce qu'il avait voulu se substituer à un lâche.

Et devant ce moribond, Jaguelain baissait les yeux.

Le général le considéra longtemps.

— Je comprends ce que vous pensez, monsieur, dit-il, et c'est justement parce que je le comprends que je crois être sûr que vous ne vous refuserez pas de vous prêter à ce que je vais demander, — à ce que j'ai le droit d'exiger...

— Parlez, monsieur, dit Jaguelain, mais croyez bien que si j'avais pu prévoir...

— N'achevez pas, si vous n'aviez pas voulu vous battre je vous aurais insulté et je vous y aurais contraint. Donc, monsieur, pas de regrets. Vous m'avez tué proprement.

Il y eut un silence, après quoi :

— Seulement, je suis connu. J'occupe une haute position dans l'armée. Ma mort ne passera point inaperçue. Si les faits, tels que vous les avez vus, étaient connus du public, mon ami Pontalès pour l'honneur de qui je me suis battu serait déshonoré et j'aurais donc été à rencontre du but que je voulais atteindre. Cela ne se peut pas.

— Ce lâche ne mérite pas que vous le défendiez, murmura Briard.

— Taisez-vous je veux que son honneur reste intact.

Et le général ferma les yeux de nouveau.

Devant son esprit, en ce moment suprême, passaient, charmants, les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Il revoyait Thérèse telle qu'il l'avait aimée. Elle était si belle, si douce, si tendre... En se rappelant la jeune fille qui avait préoccupé son cœur, il lui semblait, au milieu de sa fièvre et des souffrances presque intolérables de sa blessure, être enveloppé d'un air frais et parfumé. Et dans cette âme haute et chevaleresque il y avait comme une joie de souffrir... N'était-ce pas pour Thérèse qu'il s'était battu?... L'honneur de Pontalés, c'était l'honneur de Thérèse. .. Il avait donné une première fois sa fortune... Une seconde fois il donnait sa vie... Il aurait ainsi veillé sur l'amie de son cœur, pendant toute son existence... Il allait mourir gaiement, n'ayant qu'un regret, un seul :

— Ah ! si elle avait pu savoir que je la chérissais, si, même n'ayant pour moi que de l'estime et de l'amitié tout d'abord, elle m'avait épousé, comme elle m'eût aimé à la longue, à force de me connaître ! Car elle m'eût aimé 1 Elle m'eût aimé ardemment !

Et son cœur se fondait, à cette seule pensée.

L'honneur, la tranquillité de Thérèse étaient menacés.

Il fallait la sauver.

Alors, se relevant un peu, soutenu par le médecin et d'une voix presque forte, trahissant la mâle énergie de ce brave :

— Messieurs, c'est un mourant qui vous parle. Il ne prie point. Il ordonne. Je veux que de cette rencontre deux procès-verbaux soient rédigés. Le premier sera livré à la publicité. Ce procès-verbal relatera la rencontre entre M. Jaguelain et moi, pour des motifs d'intérêt privé. Il ne sera pas fait

ment.ioa des incidents dont vous avez été les témoins et au lieu de figurer comme adversi-.ire de M. Jaguelairi, Pontalès sera nommé, avec M, Briard, comme mou second témoin... C'est donc moi qui devais me battre avec M. Jaguelain. Ce n'est point Pontalès. Vous m'avez compris ?

Il s'exprimait d'une voix nette, comme s'il avait été sur le champ de manœuvres ou sur le champ de bataille, distribuant des ordres à ses officiers.

— Nous avons compris, fit Briard.

Chavanon et Raucourt se contentèrent de baisser la tête en signe d'affirmation.

Jagueialn ne disait mot.

Quaut à Pontalès, il était, à dix pas de là, assis contre un arbre, regardant vaguement, hébété, cette scène, sans rien voir, et ne sachant pas, sans doute, s'il était bien éveillé, ou si plutôt il n'était pas ie jouet de quelque cauchemar.

Cheverny se taisait maintenant.

Très oppressé, en eût dit qu'il allait rendre l'âme.

Le médecin lui versa un peu de cordial sur les lèvres.

Cela lui rendit quelques forces.

— Vous avez parié de doux procès-verbaux, dit Briard.

— .îe vais vous expliquer en quoi consistera le second... Vous relaterez tous les faits de ce duel tels qu'ils se sont passés... l'insulte faite à l'honneur de Pontalès, les préparatifs de la rencontre, la lâcheté de Pontalès et mon intervention. Vous signerez et Pontalès signera. Et M. Jaguelain aussi, mettra sa signature... Il me doit bien cela, fit le général avec un navrant sourire.

— Nous signerons, dirent les témoins en même temps.

— Je signerai, dit Jaguelain. Mais Pontalès refu-

LE REGIMENT *ô

sera peut-être, car il mettrait ainsi son honneur entre vos mains.

— C'est ce que je veux, dit faiblement le bkssè. Il signera.

— Et que ferez-vous de ce procès-verbal ? demanda Jagueîain.

— Vous me le remettrez... et si je meurs avant de le recevoir de vos mains, vous le remettrez à mon fils Georges... Mais je voudrais vivre seulement deux jours... pas plus... docteur, faites-moi vivre encore deux jours, voulez-vous?

— Vous venez de perdre un jour tout entier en parlant comme vous l'avez lait, dit le médecin avec tristesse.

— Dussé-je en perdre un autre... il faut que^e continue...

— RcposGz-vous quelqUtes minutes.

Le blessé obéit. Le médecin le soutenait toujours. Les témoins et Jagueîain s'étaient respectueusement écartés.

— Général, vous pourriez vivre deux jours, trois jours encore, peut-être une semaine, si vous vouliez être sage et me permettre de vous reconduire à votre hôtel, sans plus de fatigue.

— Si je me suis hâté de parler, dit Cheverny, c'est que j'avais peur de mourir.

— Me croyez-vous?

— Oui, mais si je tombe en syncope, si je ne reprends pas connaissance... cela équivaut à être mort...

— Puisqu'il faut que vous viviez deux jours au moins, je tâcherai de vous faire vivre en pleine posses-'^ioD de votre intelligence, générai.

— Etes- vous sur d'y réussii* ?

— Sur... qui peut l'être d'une pareille chose? dit le médecin.

Le général poussa un profond soupir.

— Je souffre bien, dit-il d'une voix très faible. Faites de moi ce que vous voudrez... mes forces sont à bout...

Le docteur ne se le fit pas répéter deux fois.

— Messieurs, dit-il aux témoins, le blessé ne pourrait vous entretenir plus longtemps sans qu'il y eut danger immédiat... Je vais le transporter en son hôtel.

On fit avancer une voiture. Briard et le docteur y portèrent le général.

Celui-ci paraissait mort...

Alors, seulement, Pontalès parut revenir à la vie, se réveiller, recouvrer l'intelligence des choses si graves qui se passaient autour de lui.

Il étendit les bras vers le groupe des hommes qui entouraient celui qui s'était dévoué pour lui.

— André ! dit-il désespérément, André 1 Personne ne lui répondit, soit qu'on ne l'eût pas

entendu, soit qu'on ne voulût pas lui répondre.

Alors il se précipita vers la voiture au moment où elle s'ébranlait et voulut se jeter sous les pieds des chevaux.

Les témoins l'en empêchèrent.

Le malheureux, hagard, les yeux fous, répétait :

— Est-ce qu'il est mort ? Est-ce qu'il est mort, à cause de moi, André? Répondez-moi donc... Est-ce qu'il est mort?

Chavanon eut pitié de lui et dit :

— Non, mais il n'en vaut guère mieux 1

— A cause de moi ! répéta Pontalès... A cause de moi.'...

Les hommes s'éloignèrent avec mépris.

Et il resta seul, dans le bois, car Briard avait accompagné le médecin qui pouvait avoir besoin de lui iurant ce trajet.

Seul, en ce carrefour témoin de sa honte. Il était tombé, le ventre contre la terre, se tenant et se cachant la tête entre les mains.

— Je n'ai pas pu, je n'ai pas pu ! disait-il.

Et l'idée que Cheverny allait peut-être mourir pour lui le secouant tout à coup :

— Ainsi, André aura sacrifié sa fortune pour me permettre de rétablir la mienne que j'avais compromise ! Et cette fortune, je la détiens... je n'ai pas encore pu la lui rendre ! Je suis son obligé... Il m'a rendu là un service que la reconnaissance de toute ma vie ne saurait lui payer... Et, non content de cela, il me sauve l'honneur... Le monde aurait connu demain ma lâcheté... Grâce à André, il ne la connaîtra pas... Et cela va lui coûter la vie, sans doute ! Qu'ai-je donc fait pour mériter cette amitié? Rien... Et que ferais-je bien, André mort ou vivant, pour montrer que si je suis un lâche je ne suis pas un malhonnête homme?...

Et, les doigts crispés dans ses cheveux gris, sur la chair saignante de son crâne, il répétait :

— Oui, que ferais-je bien ? que ferais-je bien? Le général de Cheverny demeurait rue Ampère.

La voiture allait au pas. Elle mit longtemps à faire le trajet. Le blessé était tombé en syncope au moment où il avait été transporté dans la calèche par Briard et le médecin.

Rue Ampère, quand on arriva, il n'avait pas encore repris connaissance.

Ce fut vers midi seulement qu'il revint à lui.

Briard avait télégraphié à Georges de Cheverny, lieutenant d'infanterie, fils du général, en garnison à Versailles, et le jeune homme accourut, après s'être fait remplacer par un ami.

Georges était un grand garçon de vingt-cinq ans, élégant et distingué, à la figure douce et sérieuse.

Élevé par le général dans l'amour du métier militaire, il adorait ce métier, s'y était coRsncré corps et âme, travailleur acharné, au courant de toutes les productions techniques, en quelque langue qu'elles parussent, suivant d'un œil attentif le développement des forces militaires chez les nations voisines, rapportant toutes ses pensées, toutes ses aspirations, toute son énergie vitale à Tarmée, à son pays, à son régiment qui était pour lui commô une seconde famille.

Sorti de Saint-Oyr, quelque temps avant la guerre de Crimée, il avait obtenu de faire partie de l'ai^mée chargée de prendre Sébastopol.

Devant Sépastopol il avait fait sa première étape de soldato

Il avait été Messe et avait gagné la croix.

Très bon, très juste, il était aimé de ses camarades, estimé de ses supérieurs qui voyaient en lui un officier d'avenir, devant porter dignement le nom de Cheverny et les soldats et les sous-officiers l'adoraient.

Ne recherchant guère les aventures galantes^ retenu du reste par un amo'ir profond qui emplissait tout son cœur, il fréquentait peu les cercles et les cafés. On le voyait rarement en soirée. Il n'était jamais si heureux que lorsque, son service étant uni, libre de son temps, il se retrouvait seul en son petit appartement de garçon, devant ses livres et devant ses travaux entrepris.

— C'est un bûcheur! disait-on, non sans ironie.

Bûcheur, en effet, mais n'ayant pas la besogne morjose, an contrairô toujours souriant et gai, con» fiant en l'avenir.

Georges de Cheverny avait pour son père, dont il livait pu apprécier depuis longtemps les rares qua-

LE RÉGIMENT i'

lités et la haute et vaste inteiiigeuce, une véritable adoration.

La dépêche du médecin l'atteignait en pleia co&ur.

Elle était courte et terrible, cette dépèche :

a Votre père a été giio veinent blessé en dael. Venez sans perdre un instant. »

Et il était vena.

Lorsqu'il arriva, le général venait de rouvrir les yeux et de reprendre connaissance.

Il reconnu son fils et lui tendit la main.

Georges éclata eu sanglots et tomba à genoux près du lit.

— Mou père l mon père I

— Mon fils ! murmura le malade d'une voix faible.

Et ses yeux voilés exprimaient une inelïable joie.

Comme Georges, à genoux, ne pouvait à ce moment le surprendre, Cheverny fit un signe au médecin, appuya un doigt sur sa bouche.

Il ne pouvait pas dire à haute voix :

— Je vous recommande de ne rien raconter à mon fils de ce qui s'est passé... Rien, jamais I

Le niédecin remarqua le signe et sous prétexte d'arranger Le drap et les couvertures, il se pencha sur le malade.

— Vous avez compris? souffla le général à son oreille.

— .J'ai compris.

— Vous me jurez que vous vous tairez?

— Le faut-il vraiment?

— Je suis seul juge... je vous l'ordonne.

— Eh bien, soyez en paix, je vous le jure. Georges, sanglotant, toujours à genoux, n'avait

rien surpris de ce colloque rapide.

Cheverny essaya de sourire :

— N'oubliez pas, docteur, qu'il me faat deuxjours de vie.

Le médecin avait préparé un énergique cordial. Il le lui fit boire. Un peu de sang apparut aux joues flétries et pâlies du général.

— Cela me fait du bien. Merci, dit-il d'une voix plus accentuée.

Et à Georges :

— Pourquoi pleures-tu comme un enfant? sois homme... La mort est peu de chose, va, pour nous autres, surtout, les soldats.

Georges essuya ses yeux, se releva et embrassa son père.

— Je t'aime tant... Je t'avais laissé, il y a deux jours, plein de santé, plein de vie, faisant encore pour toi et pour moi, des projets d'avenir... et aujourd'hui, aujourd'hui, oh! mon Dieul

Et ses pleurs redoublèrent.

Puis tout à coup, les larmes brusquement séchées.

— Ahl mais jeté vengerai... je veux tout savoir... qui t'a blessé?... Pourquoi ce duel?...

Se tournant vers le médecin :

— Il est inutile que mon père se fatigue à me faire ce récit. Vous assistiez à cette leucontre, docteur?

-- Oui.

— Dites-moi tout.

— Je ne sais rien des causes du duel. Je ne connais que ce que j'ai vu : votre père blessé, au premier échange de balles.

— Et son adversaire?

— Se nomme Jaguelain...

Georges parut frappé en entendant ce nom.

— Jaguelain! murmura-l-il. Ce nom ne m'est pas

inconnu. Il me semble l'avoir vu souvent cite', dans des journaux, parmi les tireurs, à certaines soirées d'escrime... ou dans les match au pistolet.

— C'est bien cela.

— Ah!

11 resta silencieux et celte fois s'adressant à son père :

— Tu connaissais cet homme ?

— Oui.

— Je l'ignorais.

— C'est possible.

— Pourquoi t'es-tu battu avec lui?

— Une querelle au cercle...

— Au cercle ? Tu n'y vas jamais.

— Je m'y trouvais pourtant, dit le général avec douceur.

— Et le motif?

— Puéril, comme toutes les querelles de cercle...

— Et tu te serais battu, toi, pour un motif puéril» toi dont personne assurément, ne peut suspecter la bravoure?

— Oui, Georges, et veuille bien me faire une promesse.

— Laquelle, père?

— Ne m'interroge pas plus longtemps sur ce duel,

— Je te le promets, dit l'officier tout soucieux.

— Je veux une autre promesse encore !

— Quoi donc !

— Je me suis battu. J'ai été blessé. Je sens que je vais mourir.. Mais tout s'est loyalement passé. Les témoins te le diront. Le procès-verbal te l'affirmera. Promets-moi donc de ne jamais provoquer ce Jayuelain et de ne jamais rechercher... je puis bien te le dire, car tuas compris.., de ne jamais rechercher les vraies causes de cette rencontre...

Et comme Georges hésitait.

— Je t'en prie. Je te rordoune.

— C'est bien, père... Je ne t"ai jamais désobéi...

Le blessé sembla soulagé. Il respira moius péniblement. Il resta quelque temps silencieux, paraissant se recueillir.

— Docteur, dit-il, veuillez me laisser seul avec Georges.

Le niédecin sortit.

— Ecoute, Georges, dit le général, je vais droit au but parce que je n'ai que quelques heures à vivre. Et je désire bien les employer, ces heures-là. Je ne t'ai jamais interrogé sur l'état de ton cœur. J'attendais tes confidences. Ces confidences ne venant pas, je suis bien obligé de les provoquer. Il m'a semblé remarquer depuis quelque temps, mon cher Georges, que ton cœur n'était plus libre et que tu aimais.,.

— C'est vrai, père.

— Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?...

— J'attendais,

— Quoi donc?

— Urne certitude. Je voulais savoir si je suis aimé.

— Et le sais-tu?

— Non. Je le crois, mais cependant, j'ai peur.

— Comment ne t'aimerait-on pas? dit le père, avec orgueil. Et la jeune tille que tu as choisie, veux- tu me permettre de te la nommer?... Car je crois avoir deviné, vois-tu...

— Oh I mon père I

— C'est Marguerite de Pontalès, la fille de mon vieil ami...

Et mentalement il ajoutait :

— La fille de Thérèse !

— Oui, mon père, c'est elle !

— tu l'aimes bien !

-—De toute mon âme...

LE RÉGIMBNT 51

— Et tu serais heureux si elle devenait ta femme.

— Oh ! père, mais je ne comprends pas la rie sans elle. Sans elle, ah ! q\ie l'existence serait monotone! Que veux-tu que je devienne si elle n'est pas auprès de moi?... Ma pensée est pleine de son image... Peut-ou la voir sans l'aimer?... Quel trésor, mon père! J'ai peur de ne pas être digne de l'obtenir... '

— Elle sera ta femme, je te le promets.

— Mais si elle ne m'aime pas ?

— Elie sera ta femme. Je t'en donnerai la certitude avant de mourir... Si tu la tiens de son père, je veux que tu la tiennes aussi un peu de moi...

Il retomha sur son oreiller, non qu'il fût plus fatigué des elforts qu'il faisait pour parler. Le breuvage fortifiaiit du médecin le surexcitait et lui faisait oublier sa blessure. Elles s'écoulaient rapides et vertigineuses les dernières minutes qu'il lui restait à vivre ; mais peu lui importait de les user et de raccourcir ses jours chancelants, s'il pouvait jusqu'au bout accomplir son devoir — un devoir paternel et sacré.

S'il avait laissé tomber sa tête sur l'oreiller c'est que subitement l'image de tout un avenir venait de passer devant ses yeux, — un avenir plus heureux que n'avait été toute sa vie, — celui de Georges.

— Etrange destinée! pensait-il. J'aime Thérèse. Je ne puis l'épouser. Elle devient la femuie d'un autre qui est mon ami. Je veille sur elle. Je sauve sa fortnne et l'honneur de son nom. Elle l'ignorera toujours, comme elie ignorera que je Tai aimée. Et mon fils épouse sa fille. Ainsi, mon amour, revivra dans mon ûls, de même que Thérèse revivra dans sa fille... Car Marguerite aimera mon fils. Elie l'aime déjà... j'en suis sur. Il est trop noble, trop doux, trop tendre, pour qu'elle ne l'ait pas distingué

depuis longtemps. Étrange destinée!... Je vais donc mourir heureux...

II oubliait le profond désespoir de sa jeunesse, lorsqu'il avait appris que jamais Thérèse ne serait sa femme. Il ne pensait plus qu'au bonheur de son fils.

Il y avait sur les traits du blessé une telle expression de béatitude, un sourire tel que Georges s'en émut.

Il crut que son père venait de mourir et qu'il souriait à la mort comme à la délivrance.

— Père! Père I

Mais le général tourna le regard du côté de son fils et répondant sans doute à ses pensées, il dit ces seuls mots :

— Je t'aime tant !

Le médecin, à cette minute, frappa doucement à la porte.

Il y avait longtemps qu'il avait laissé le général seul avec Georges. Il était inquiet.

Aucune fatigue sur les traits du malade.

Les yeux brillaient La figure était animée.

— Ce serait un miracle, s'il vivait, se dit le docteur....

Georges s'était retiré. Cheverny dit au médecin.

— Avez- vous parcouru les journaux du soir ?

— Oui, général.

— Ils publient le procès-verbal de mon duel?

— Oui, dans la forme que vous avez vous-même indiquée.

Et, tirant une liasse de journaux, il lut à Cheverny le procès- verbal rédigé par les témoinr

— C'est bien, dit le malade. Je vais vous demander encore un service.

— Usez et abusez de moi.

— Il faut que je voie Pontalès et Briard... le plus

tôt possible... Si je dis le plus tôt possible, docteur, vous comprenez pourquoi ?

— Je vais écrire à Briard... quant à Pontalès...

— Eh bien?

— Depuis trois ou quatre heures un homme se promène, hagard, ayant l'air d'un fou, sous vos fenêtres, dans la rue Ampère.

Et s'approchant d'une fenêtre et soulevant le rideau :

— Il y est encore... Certainement les passants qui le voient le prennent pour un insensé, ou peutêtre un ivrogne, car il ressemble à l'un ou à l'autre...

— Mais quel rapport?. ..

— Cet homme n'est autre que Pontalès, général.

— Le malheureux !

— Il regarde, mais il n'ose entrer. Il doit souffrir, car son visage est contracté 1... Et quelle allure 1 sa cravate est dénouée, son pardessus est fripé et maculé de boue... de même son pantalon... Il a la tête nue...

C'était Pontalès, en effet, désespéré, honteux, n'osant entrer dans cet hôtel où se mourait Cheverny, n'osant, au concierge, demander des nouvelles parce qu'il tremblait d'apprendre que Cheverny était mort.

— Mort! disait-il, mortl pour moil... Ah! lâche 1 lâche! que peut-il penser de moi... s'il peut encore penser?

Le général s'agita péniblement dans son lit.

— Docteur, puisqu'il est là, ce malheureux, voudriez-vous descendre et aller le prier de venir auprès de moi?

— A l'instant, général.

Le docteur sortit. Il fut quelques minutes absent. Tout à coup, il rentra. Il tenait par la main Pon-

taies méconnaissable et bien tel qu'il l'avait dépeint tout à l'heure.

Pontalés resta debout au milieu de la chambre, les yeux baissés, n'osant regarder le lit où gisait le blessé.

Celui-ci, au contraire, le considérait avec un air de mépris dans lequel on pouvait démêler, pourtant, je ne sais quelle compassion.

Evidemment, cet homme, habitué à tous les périls, et qui tant de fois avait fait le sacrifice de sa vie, plaignait cet autre qui avait tremblé devant le premier danger couru.

Aucune amertume, du reste, aucun regret dans ce cœur haut placé, inaccessible aux sentiments vulgaires.

Il était heureux de son sublime dévouement — heureux surtout d'avoir épargné une grande tristesse à Thérèse.

Le docteur se retira.

Pontalés était-il au bout de ses forces? N'attendait-il, pour s'abandonner à sou émotion, pour se livrer à toute sa douleur, que le départ du médecin... retenu peut-être par un reste d'orgueil... ne voulant pas s'humilier devant un inconnu?

Il se mil h genoux, pleurant et n'essayant point de cacher ses larmes ;

— André! André!... Pardon! !...

— Oui, je te pardonne... Cependant il n'est pas juste, tu en conviendras, que je sois deux fois victime de mon amitié pour toi... victime dans ma fortune, d'abord, victime danrs ma vie, ensuite...

— Pardon, André, pardon !

— Je te pardonne, te dis-je, mais j'ai le droit de mettre à mon pardon certaines conditions.

— Parle! j'accepte tout... J'ai été lâche tout à l'heure, et cependant si j'étais sûr de pouvoir sau-

ver ta vie en sacrifiant la mienne, je la donnerais... je te le jure... je ne serais plue lâche... Et sur un ironique sourire du blessé :

— Tu m'accables, André...

— Pour empêcher un désastre, ta ruine complète... je t'ai donné ma fortune... celle de mon fils... Tu n'as pas eu le temps de rétablir la tienne... Ma fortune est donc toujours entre tes mains... mais j'ai confiance en toi... Moi mort, tu la rendras à mon fils...

— André, tu n'en doutes pas, j'espère?

— Non... mais voici où je veux en venir... Tu as une fiile, Marguerite, qui est belle, douce, élégante, qui a toute la beauté, toute la distinction et toutes les sérieuses qualités de sa mère...

~ Eh bien?

— Elle est en âge de se marier... L'as-tu pro* mise à quelqu'un? As-tu engagé ta parole?

-~ Non.

— Crois-tu qu'elle aime mon fils?

— Ton fils? Georges? Tu as pensé?...

— Crois-tu qu'elle l'aime?

— Je l'iguore... elle est heureuse de le voir... aliène parle de lui qu'avec chaleur et émotion... Peut-éu-e Taime-t-elle.

Le même air d'infinie félicité parut sur le visage de Cheverny.

Il revoyait Thérèse. 11 hii semblait, par une transposition de tout son être, que ce n'était pas Marguerite qu'il demandait en mariage pour son fils , mais Thérèse qu'il demandait pour luimême.

Et d'une voix troublée :

— • Georges l'adore... Veux-tu qu'elle soit sa femme ?

— Ma fille épousera ton fils, dit Pontaiès.

— Mon Dieu que je suis heureux ! dit le blessé à voix basse.

— Avais-tu donc pensé que je te refuserais?

— Non. Mais si elle en avait aimé un autre.

— Cela n'est pas, heureusement!...

— Tu t'acquittes envers moi... Si tu fais cela, tu ne me devras plus rien... Mais le feras-tu?... Qui m'en répond?...

— Doutes-tu de moi? Je te le jure.

-- Hélas 1... Je te croyais brave et fort... Tu t'es montré faible et ton front est encore rouge de ta lâcheté de ce matin. J'ai le droit de te parler de la sorte, puisque je meurs pour toi... Que deviendrastu quand je serai mort ?... Je suis obligé de me défier de toi, de prendre contre toi des précautions qui t'obligeront à ne point oublier le serment que tu viens de me faire et qui, ainsi, assureront le bonheur de mon fils...

Pontalès avait la tête baissée :

— J'ai mérité cette défiance... Je ne veux pas que tu sois généreux plus que tu ne l'as été... Parle... je m'incline devant ta volonté ! Quels que soient tes ordres, quelles que soient tes exigences, j'obéirai... Je veux que ta mort soit calme, si tu dois mourir, et je veux, dans ma main, sentir ta main qui me pardonne.

— Voici, dit Cheverny, ce que j'ai résolu. Les journaux du soir ont publié le procès-verbal du duel...

Et sur un geste épouvanté de Pontalès :

— Lisl

Pontalès parcourut les journaux.

Le procès-verbal était ainsi conçu, net comme ceux du même genre, relatant ces rencontres :

« A la suite d'une altercation très vive entre M. J. et le général de 0. (les journaux ne donnaient que

les initiales) une rencontre au pistolet a été décidée. Elle aura lieu dans les bois de Chaville, au carrefour dit des Quatre-Chemins. Deux balles seront échangées, à vingt pas.

Pour M. J. : Pour le général de C. :

CHAVANON. P0NTALÈ8.

RAUCOURT. * BRIARD.

» Conformément à ce qui avait été arrêté par les témoins, les deux adversaires se sont rencontrés aujourd'hui, 1 i juillet, à sept heures du matin, au carrefour des Quatre-Chemins. Au signal donné, ils ont tiré en même temps et M. le général de 0. a été atteint en pleine poitrine.

Pour M. J. ; Pour le général de C. :

CHAVANON. PONTALÈS.

RAUCOURT. BRIARD. »

Pontalès avait le visage couvert d'une grosse sueur. 11 vacillait sur ses jambes. Il avait eu beaucoup de peine à lire tant ses yeux étaient troublés.

— Et c'est tout, bégaya-t-il... c'est tout...

— Oui.

— Personne n'a raconté la vérité!

— Personne ne l'a racontée et ne la racontera... C'est moi qui ai voulu que le procès-verbal fût ainsi rédigé...

— Que tu es bon! Tu veux donc me faire mourir de honte.

— J'ai voulu aussi qu'un autre procès-verbal existât, relatant les faits tels qu'ils se sont passés...

— Ahl fit le malheureux, effrayé.

— Ce proces-verbal, signé par tous ceux qui assistaient à cette scène, — même par toi, constatera ta lâcheté...

58 LE nÉGiMENT

— Et que veux-tu en faire ?

— Il sera écrit et signé en double. Chaenn de ces procès-verbaux sera mis sous enveloppe et cacheté. Je confierai le premier à mon fils Georges et l'en» veloppe portera :

a Pour être brûlé, sans être lu, le jour de ton mariage avpx Marguerite. »

— Et l'autre? dit Pontalès qui commençait à comprendre.

— L'autre, également sous enveloppe et cacheté, sera confié au secoud de tes ténioins, à Briard. Et l'enveloppe portera la mention suivante :

» Pour être publié par les journaux, le jour du mariage de Marguerite de Poutalès avec un autre que Georges de Cheverny. »

Celte fois Pontalès comprenait tout à fait.

Il soupira et resta silencieux. Certes, il avait bien souffert depuis ce matin, mais cela n'était rien à côté de ce qu'il endurait en ce moment. Il se voyait mis en défiance par cet homme duquel il n'avait reçu que des bienfaits... par cet homme pour le salut duquel — il ne mentait pas tout à l'heure — Userait mort à son tour. C'était, pour lui, une blessure plus cruelle qu^^ toutes les blessures. Il en était tout abattu et ses yeux se mouillèrent.

Cependant il ne se révolta point. Il ne fit pr.s d'objections.

Il se contenta de dire :

— Je mérite ta défiance... Tu me punis, je t'assure, bien cruellement. Tu fais bien. Ta volonté sera la mienne. Ma fille, je la donnerai à ton fils avec bonheur, parce que tun fils est le gendre rêvé par i moi et par Thérèse... Et [»our qu'il ne te reste aucune inquiétude, aucun soupçon, aucune mauvaise pensée, je signerai ce procès-verbal de ma honte et de ma lâcheté... Je le signerai des deux mains,

André. .. tu m'entends? Mais je voudrais bien efface? cette siguature avec tout mon sang...

Le général eut un geste lent de la tête qui signi-» fiait :

— Il est trop tard!

Pontalès comprit, soupira et se tut.

Contrairement à ce que pensait le médecin, le général de Cheverny parut se remettre pendant les jours qui suivirent. Sa nature vigoureuse se révoltait contre la mort qui le surprenait ainsi en pleine santé. Toutefois le médecin gardait peu d'espoir et chaque fois que Georges l'interrogeait, il répondait tristement :

— Vous êtes homme, vous êtes soldat. Je ne vom» drais pas vous donner une espérance qui ne se réaliserait pas, faire naître dabs votre cœur une illusion vite dissipée. Votre père ne se rétablira pas. Ses jours sont comptés...

— Mais vous pouvez vous tromper?...

— Je le souhaite de toute mon âme, est-il nécessaire de le dire?

Et le docteur hocha la tète.

Le général ne se faisait pas d'illusion, lui. Il sentait très bien qu'il n'y avait là qu'une accalmie, une sorte de sursis donné par la mort.

Du moins il en profita pour continuer, ainsi qu'il avait fait, de préparer l'avenir.

Toute sa pensée, comme toute sa vie, s'était concentrée sur un seul poiut: le bonheur de Georges.

II fit venir rue Ampère les témoins de Jaguelain et Briard.

Et ce fut lui qui dicta, froidement, avec une précision toute militaire, le procès-verbal suivant :

« Les soussignés constatent la vérité des faits qui vont être rapportés : . J

» Le 11 juillet 1858, à sept heures du matin.

M. Jaguelain, coulissier et rédacteur de quelques journaux et bulletins financiers, se rencontrait au carrefour des Quatre-Chemins, dans le bois de Chaville, avec M. de Pontalès, nianufacturier. M. de Pontalès avait été outragé dans son honueur par M. Jaguelain, au cours d'un article, lui en avait fait demander raison et le pistolet avait été choisi, M. de Pontalès n'ayant jamais tenu une épée.

» Lorsque les adversaires furent en présence et que M. de Cheverny, premier témoin, fut sur le point de donner le signal, M. de Pontalès s'affaissa sur lui-même, très pâle, pris de tremblement et il eut une faiblesse. On l'emporta. On essaya de calmer ses nerfs.

B Lorsqu'il fut à peu près remis et qu'on lui eut rendu son arme, une seconde faiblesse le prit et l'on reconnut qu'il était impossible de le contraindre à une rencontre de ce genre qui lui enlevait toute sa liberté d'esprit et toute énergie virile.

» M. Jaguelain, à ce moment, ayant prononcé quelques mots dontl'ironiegrossière devait atteindre les témoins de M. de Pontalès, M. de Cheverny déclara prendre fait et cause pour son ami.

» Le duel eut donc lieu entre M. Jaguelain et M. le général de Cheverny.

» Deux balles furent tirées en même temps M. Jaguelain ne fut pas blessé; le généraUut attein en pleine poitrine.

» Tels Si .nt les faits que nous déclarons conformes à la plus stricte vérité.

» Et tous, nous avons signé, y compris M. Jaguelain et M. de Pouialès, le présent procès-verbal, remis en double à M. le général de Cheverny qui s'en servira ainsi qu'il le jugera convenable. »

Les témoins, Jaguelain, Pontalès et Cheverny avaient signé.

Ainsi que le général en avait prévenu Pontalès, un des procès- verbaux fut confié, comme un dépôt sacré, à Briard. Et Briard seul y put lire la suscription que portait l'enveloppe.

L'autre fut gardé par Oheverny qui le remit à son fils.

Georges fut singulièrement troublé en lisant la phrase que, de sa main tremblante et fiévreuse, le général avait voulu écrire lui-même : « Pour être brûlée, le jour du mariage... »

— Qu'est-ce donc? dit-il... et que contient cette enveloppe?

— Ton bonheur, mon enfant...

— Alors, père, pourquoi me le cacher?... Ne peux-tu me confier tes secrets, à moi qui suis soldat comme toi, et qui suis ton fils?...

Le visage du malade, toujours très doux et très tendre, quand il s'adressait à Georges, devint grave et triste .

— Si j'avais voulu te confier ce que renferme cette lettre, je n'aurais pas pris tant de précautions. Respecte-la donc, mon enfant, et ne l'ouvre jamais...

— Mais si je... n'épouse pas Marguerite?

— Tu l'épouseras...

— Cependant...

— Pontalès m'a donné sa parole.

— Il faut tout prévoir, mon père... Et nien que j'en serais infiniment malheureux, j'ai cependant le courage d'envisager cette éventualité... Si Marguerite ne m'aime pas, je ne l'épouserai pas... Donc, je le répète... Si je ne deviens pas son mari, si elle est la femme d'un autre, que devrai-je faire?

— Elle sera ta femme... Georges... crois-moi... Ce sont les vivants qui se trompent... Les mourants ont toujours raison...

Dans la nuit qui suivit, le général se trouva beau-

coup plus affaibli. Georges, qui avait demandé une permission de quelques jours, ne le quitta pas, le soiguaut, sans cesse penché sur son lit à interroger son visage.

Le matin, le blessé entra en agonie.

Il mourut vers midi, sans avoir perdu connaissance.

Pontalès vivait une partie de l'année, — l'hiver, — à Paris, dans un hôtel fort luxueux qu'il possédait rue de Coarcelles, et l'été il s'installait régulièrement sur les Lords de la Loire, à Malpalu, joli château Renaissance qui s'élevait sur les coteaux de la rive gauche du fleuve, pas très loin de Blois.

Sa femme et sa fille y passaient la belle saison, car pour lui, ses multiples intérêts l'appelaient sans cesse d'un endroit à un autre, partout où se trouvaient ses manufactures. Il emmenait avec lui son fils Antoine, appelé à lui succéder et dont l'intelligence, Torgueil et l'insatiable ambition étaient, pour le père, autant de certitudes que le fils ne laisserait pas, après lui, péricliter sa fortune.

A Malpalu demeurait toute l'année une sœur de Pontalès, vieille bonne femme à demi infirme que son frère avait installée là, autant pour lui donner ses invalides, car elle était pauvre, que pour qu'elle put surveiller, en hiver, les gens du château qui ne quittaient pas Malpalu,

Le domaine étant assez vaste et Pontalès étant retenu ailleurs par d'autres intérêts plus immédiats, c'était un intendant, moitié paysan, moitié bour-

geois, du nom de Patoche qui gérait la propriété, s'occupait des cultures, des coupes de bois, des reboisements, percevait les fermages et proposait les améliorations qu'il jugeait indispensables.

Madame de Pontalés, — cette Thérèse tant aimée de Cheverny et pour laquelle il devait faire jusqu'au suprême sacrifice de sa vie, — aimait beaucoup Malpalu et y revenait toujours avec plaisir. D'une santé délicate, souffrant de la poitrine depuis quelques années, l'air chaud et un peu humide de cette région toute parfumée de l'odeur des sapins la calmait et semblait la rattacher pour quelque temps à la vie.

Marguerite, qui avait alors vingt ans au moment des événements que nous venons de raconter, aimait certes Malpalu autant que sa mère, mais pour d'autres raisons.

Cette affection, chez Thérès^n'était inspirée que parle besoin d'un air plus pur et le soin de sa santé chancelante, tandis que si Margueiite se retrouvait toujours avec joie dans ce joli coin, c'est que son cœur d'enfant, son cœur de jeune fille, y revivait en souvenirs pleins de douceur et de charme troublant.

Elle se rappelait avoir joué, autrefois, dans les allées du bois qui s'étendait derrière Malpalu, avec un petit garçon vif, doux et intelligent, Julien Rémondet.

Julien était le fils d'un garde forestier de la forêt de Russy, sur la bordure de laquelle s'élevait le château de Malpalu et le long de laquelle s'étendait le domaine dépendant du château.

La maison forestière, avec son petit jardinet et son pré encadré de treillages, pour les défendre contre les incursions des lièvres et des lapins, touchait au parc de Malpalu, de telle sorte que les deux

enfants n'avaient que peu de chemin à faire pour se réunir.

Julien Rémondet avait six' ou sept ans de plus que Marguerite. Cette différence d'âge n'avait en rien nui à leur amitié. Dans leurs jeux enfantins — isolé près du bois, Julien était trop heureux de trouver une petite fille avec qui il pouvait courir — il y avait chez le garçon comme une sorte de surveillance paternelle. Justement parce qu'il était plus âgé, madame de Pontalès et la tante ne craignaient pas de laisser Marguerite seule avec lui.

Lorsqu'elle disparaissait tout à coup et que madame de Pontalès s'informait d'elle, si Patoche répondait :

— Elle joue avec le petit Rémondet.

Madame de Pontalès disait :

— C'est bien. Laissons-la jouer. Il veille sur Mar« guérite.

Celte amitié qui commença de bonne heure, s« fortifia d'année en année. Car tous les ans ils se revoyaient. Mais lorsque Julien atteignit ses dixhuit ans et s'engagea, — ayant depuis sa plus tendre enfance toujours manifesté l'intention d'être soldat, — lorsque Julien, devenu jeune homme, fut obligé de se séparer de Marguerite encore enfant^ il n'y avait autre chose, chez l'un comme chez l'autre, qu'une très vive affection.

Ils pleurèrent tous les deux et Marguerite failliî être malade.

Elle resta plusieurs années sans le revoir.

Loin de l'oublier en pension où elle fut envoyée, elle pensait à lui tous les jours.

Elle sut qu'à Sébastopol, il s'était distingué à côté du fils d'un ami de son père, Georges de Che« verny, qu'il avait été nommé sous-officier et décoré de la médaille militaire.

es LE RÉGIMrXT

Lorsqu'elle le revit à Malpalu, pendant un congé qu'il avait pris, et pendant ses vacances à elle, elle sentit dans i-ou cœur, à la vue de ce grand garçon à. l'allure vigoureuse, aux yeux brillants, à la moustache brune, un trouble mystérieux et très doux. Son cœur battait et s'élançait vers lui et pourtant elle semblait gênée.

Quelque chobe l'arrêtait. Elle ne savait pas quoi.

Lui, aussi troublé qu'elle du reste, ne se lassait pas de contempler Marguerite qu'il avait laissée fillette et que quelques années avaient consacrée jeune fille.

Elle ressemblait à sa mère, vivante image de ce qu'avait été Thérèse. D'une taille moyenne, souple, admirablement faite, -elle avait les cheveux châtain foncé, les sourcils noirs, les cils noirs et les yeux d'un bleu ardoise doux et rieurs, encore pleins de la vie de l'enfant et déjà chargés des tendresses et des amoureuses promesses de la femme.

L'impression qu'ils rapportèrent de cette première entrevue fut dautant plus vive que cette gêne avait été plus accentuée.

Tous les deux y rêvèrent la nuit.

Tous les deux y pensèrent le lendemain.

Le père Rémondet était toujours garde forestier dans la forêt de Russy et son treillage bordait toujours Malpalu.

Marguerite faisait de fréquentes promenad'es, chassant, dessinant, montant à cheval ou allant pêcher dans le Cossou ou dans la Loire.

Et .Julien, lorsqu'il ne la rencontrait point par hasard, — le hasard a tant de prévenances pour les amoureux — cherchait toutes les occasions de la voir.

De telle sorte qu'il ne se passa guère de jour sans que, même pendant cinq ou six minutes, ils ne

fussent en présence et n'échangeassent quelques paroles.

Ils ne s'étaient jamais dit un seul mot d'amour et cependant déjà ils s'aimaient profondément.

Les mois de congé de Julien Rémondet, les mois de vacances de Marguerite de Pontalés passèrent comme un songe.

Lorsque Marguerite fut partie et que. Julien se retrouva dyus son régiment qui tenait garnison à Vendôme, il se demanda, ainsi que l'on fait parfois qiiand on se réveille, si vraimefit il ne se trompait pas, si vraiment son imagination ne l'emportait pas dans quelque chimérique vision.

Cent fois il se dit :

— M'aime-t-elle? Est-ce possible? Ce serait ud honheur si grand!! Mais elle ne sait pas ce que c'est qu'aimer... C'est encore une enfant... Ella m'aura oublié, moi chétif et humble, quand elle sera devenue jeune fille, au milieu des flatteries et des adoratious dont elle sera entourée... Elle est si belle...

Et réfléchissant à ce qu'il était — un pauvre soldat sans fortune, à ce qu elle était, elle, noble, riche, admirablemeat belle, il haussait ses épaules avec ironie et avait pour ses rêves un sourire méprisant, — mais un sourire qui était bien près d'une larme.

— M'aiujer! murmurait-il... quelle folie de le croire !...

C'était vrai pourtant. Elle n'avait pas eu besoin de parler pour le lui dire. Est-ce que cela ne se voyait pas à la joieluLuiueuse de ses yeux lorsque très loin , dans une avenue de la forêt, elle apercevait tout à coup, bur le fond sombre des arbres, l'uniforme de Julien et le pantalon rouge visible comme une tache de saug? Elle était tremblante quand il s'approchait d'elle... Et voilà que tout à coup, se re^ar-

dant avec un sourire peureux, ils ne trouvaient rien à se dire.

Ils retardaient le plus possible le moment de la séparation. Ils ne se quittaient qu'avec peine, les mains unies, souvent les doigts entrelacés. On eût dit qu'ils partaient pour ne jamais se revoir. Ils avaient les yeux pleins de larmes en se disant : A demain.

Et le lendemain c'étaient les mêmes timidités, les mêmes émotions.

Lorsque Marguerite quitta la pension pour ne plus Y retourner, elle passa encore l'été à Malpalu entre sa mère et sa tante ; que de fois elle s'était demandé, en voyant venir ces vacances désirées :

— Que fait Jalien? Preadra-t-il un congé?

A peine installée à Malpalu, elle courut jusqu'à la forêt. Elle se disait bien qu'un soldat n'est pas libre, — même sous-ofâcier, — n'obtient pas des congés comme il les désire. Cependant l'espérance la conduisait. Il lui semblait qu'il n'était pas possible qu'elle ne revît pas Julien.

Et elle s'éloignait de Malpalu, traversait le parc, entrait dans la forêt de Russy, recherchant tous les endroits qui lui rappelaient quelques souvenirs.

Toute la vie de son cœur était là, autour d'elle.

Un jour, ils s'étaient assis contre cette barrière blanche ; une autre fois, elle avait déchiré sa robe contre les épines de ce fourré qu'elle avait voulu traverser malgré lui; dans cette source glacée, aux eaux limpides comme un cristal, ils avaient bu souvent, et quand ils buvaient, c'était lui, dans les mains de Marguerite, elle, dans les mains de Julien.

Et même, un souvenir, plus chaud, lui faisait battre le cœur en y précipitant le sang.

La dernière fois au'ils avaient bu. ainsi, lui dans

les mains mignonnes de la jeune fille, quand il eut épuisé de ses lèvres tremblantes les dernières gouttes de rosée qu'elle lui tendait en riant entre ses mignons doigts, il sentit qu'il perdait la tète et ses lèvres s'appuyèrent en baisers ardents sur les mains qu'elle ne songeait pas à retirer, tant elle était interdite, grisée et pâle.

Elle dit seulement, très doucement comme une plainte ;

— Oh I Julien... mon Julien... que faites-vous? Il eut honte de son emportement et tomba à genoux :

— Pardonnez -moi, Marguerite... Pardonnezmoi! ..

Elle souriait. Il était pardonné...

Tous ces souvenirs lui revenaient en foule, pendant qu'elle marchait.

Mais elle se trouvait ce jour-là bien seule. La forêt lui paraissait bien triste. Celui qui faisait la joie de cette forêt, qui en animait la solitude, celuilà n'était pas auprès d'elle.

L'habitation du père Rémondet n'était pas loin.

Même, de l'avenue où elle venait de s'arrêter, il lui semblait apercevoir le toit de tuiles rouges derrière les feuilles et les branches.

Deux ou trois fois elle était venue chez le garde, pour éviter des orages qui l'avaient surprise et dont elle avait peur.

Rémondet l'avait reçue avec la franchise et la cordialité d'un ancien soldat, dont la brusquerie est tempérée par un respect profond.

Elle conuaissait donc l'habitation et le garde.

— Si j'allais jusque-là, se disait-elle... Il me parlera de Julien... J'aurai de ses nouvelles... Il me dira s'il est en congé... s'il doit venir ou s'il faut que je me résigne à ne nas le voir cette année...

70 LE I\ÉGI.MENT

Elle hésita un peu. Cela lui parais-sait hardi.

Mais elle était si près de la maisouet elle avait si grande envie de parler de Julien 1

Lejardiut't quiientouie la maison forestière confine au bois; sur la lisière, Marguerite s'arrête. On ne peut Ja surprendi-e, là où elle est, tant la forêt est touffue.

Elle regarde. Elle est un peu surprise.

Il y a là des hommes et des femmes qui vont et vienueui autour de la maison. Il y a surtout quelques gardes forestiers en tenue.

Les femmes sont en hoir. Pourquoi ?

-Dans certaines campagnes, les femmes se mettent en noir aussi bien pour des fêtes que pour des deuils et les bonnets restent blancs.

L'idée d'un malheur ne vint pas à Tesprit de Marguerite.

Au contraire, elle pensa qu'il y avait là, sans doute, quelque réjouissance. ;Eile fut honteuse à la peasêe qu'elle pouvait être surprise.

— Non, je n'irai pas, se dit-elle. Si quelque jour ie rencontre le père de Julien, — et certainement dans mes promenades je le rencontrerai, ~ il sera temps de lui demander ce que je veux savoir.

Au moment où elle rentrait sous bois, un bruit lointain arriva jusqu'à elle et l'arrêta, lecœurépouvantablemeut serré.

C'était un chaut des morts.

Bientôt apparut un cortège funèbre, venant du village.

Un enfant de chœur tenant une croix noire, des chantres, le prêtre, vêtu du surplis et de l'étole noire.

— Mou Dieu, .qui donc est mort ?

Elle revient vers la route, machinalement et regarde du coté de la maison où enfants de chœur,

LE' RÉGTMENT 7Î

chantres et prêtre viennent de s'engoufPrer, et d'où elle entend sortir des prières psalav diées autour d'un cercueil...

— Qui donc est mort ? répète-t-elle avec angoisse.

Elle se-^ent i'aib'e. Sa gorge est desséchée. Mille imaginatioiis traversent son cers'eau, en une seconde. Qui tïcmc est mort!... Le pèr Rémouilet est Toufdepui^ longtemps... Est-ce iui? Est-ce?... est-ce Julien, malade peut-êire au regimont et qui a voulu mourir auprès de son pore ?... Est-ce iui, grand Dieu ?

Le cortège lu,Q;ubre sort de la maison, précédant un cercueil porté par quatre gardes forestiers..

Elle regarde ceux qui sont la. Ses yeux sont si brouillés par les larmes qu'elle ne recounaît personne...

Pourtant... oui, elle voit bien... elle ne se trompe pas... Derrière le cercueil, marche un adluaire... seul... la tète découverte... et baissée... comme alourdie par la douleur... un militaire, oui... eS même un oîficier... un sous-lieutenant...

Elle reste à genoux ; elle n'a pas la ff»rce de se relever, mais elle essuie ses yeux a plusieurs reprises... elle veut voir !...

Le cortège passe devant elle...

L'officier, c'est JuLeu...

Il a les yeux rouges et gonflés... Il pleure... Il adorait son père, un brave et honnête homme... et c'est le père Rémondet qui repose maintenant, à jamais, dans le cercueil porté à pas lents par quatre de ses amis...

O'esi Julien, officier depuis deux mois, et qui a été rappelé trois jours auparavant auprès de son père qu'une pleurésie venait d'emporter presque subitement.

— Julien I Julien I murmurent les lèvres de Marguerite.

Elle fait le signe de la croix et essaye de prier.

Elle ne songe plus guère à se cacher et à genoux sur la lisière, près du fossé de limite encombré de bruyères fleuries, elle est vue par tout le monde.

Julien, lui aussi, la reconnaît.

Il tressaille violemment, joint les mains, et voilà que soudainement, à la vue de cet être aimé qui semble tant souffrir de son deuil, son cœur se fond et il éclate en sanglots bruyants, nerveux, des sanglots d'enfant qu'il essaye vainement de retenir et d'étouffer en mordant son mouchoir...

Marguerite revint très triste à Malpalu.

Triste, parce qu'elle avait vu pleurer Julien et elle l'aimait trop pour que le deuil de son ami ne devînt pas son deuil. — Triste aussi parce qu'elle pensait que la mort du père Rémondet allait les séparer à jamais.

Ses visites à son père, c'était la seule raison de ses courts séjours près de Malpalu.

Le père mort, Julien ne viendrait plus.

Rentrée au château, elle s'enferma dans sa chambre et là, toute seule, les fenêtres closes, fuyant le bruit, les distractions, elle suivit par la pensée Julien dans toutes les étapes successives de cette cruelle journée des funérailles.

Elle le voyait, franchissant ce long calvaire de la maison à l'église ; elle le voyait, à l'église, devant le cercueil de Bon père, puis suivant ce cercueil jusqu'au cimetière ; elle l'entendait sangloter au moment où le prêtre récitait, devant la fos^e, les dernières prières et les dernières invocations à la clémence divine.

Puis il restait encore, après que les autres étaient partis, dans le cimetière ; enfin il reprenait le che-

min de la forêt et se retrouvait seul dans la maison où trois jours auparavant Rémondet, bien portant, ne songeai t guère à mourir, allait et venait, emplissant l'air de sa grosse gaieté.

— Comme il va être triste ! murmura-t-elle. Estce que je puis le laisser seul ainsi?

Non. Elle ne le pouvait. Son cher petit cœur de femme aimante s'attendrissait, à la pensée de l'ami, dans tout son deuil, dans toutes ses larmes qu'aucune main n'essuyait.

Elle sortit, courut dans la forêt.

Elle fut bientôt, tant elle s'était pressée, à la maison forestière. Très essoufflée, elle s'arrêta, reprit haleine.

La porte était fermée. Elle écouta. Aucun bruit.

Elle frappa doucement à la porte, au-dessus de laquelle festonnaient les branches tordues d'une treille où déjà pendaient des grappes demi-mûres.

On ne répondit pas.

Elle fut prise de tristesse et son cœur se serra. Julien était-il reparti? Alors elle ne le verrait pas I Elle ue le verrait plus jamais !

Tout à coup, la porte s'ouvrit et dans l'encadrement, ce fut Julien, lui-même, qui parut.

Il était bien abattu ; sa figure était pâle et ses traits étaient tirés.

Pourtant, il y eut, dans ses yeux, rouges et ternis à force d'avoir pleuré une expression de bonheur infini, quand il reconnut Marguerite.

— Oh I murmura-t-il, que vous êtes bopne I

— Pouvais-je vous laisser seul en un jour comme celui-ci I

Ils se serraient les mains et se regardaient bien franchement, les yeux dans les yeux.

Elle s'assit auprès de lui.

Et alors, en cette journée radieuse au dehors car

LE REGiMENT

le snleil brirlilait au-dessus des arbres, les oi^eaui chantaienf,. les insectes biiui-(louuaier)t, ia nature était eu iVae. — mais au milieu dts graves |>eusées que l;t mon du père mettait eu leur esprit, — apparut pourtauît. souriante, eteruelle promesse, l'Image de leur eufauce.

Et poil!' la pi-emière fois, des paroles filus tendres, qui fr'mpruut.aieut une sorte de gravité au milieu fuïiè-tiri^ où ils se trouvaient, encore tout imprégné d'un vague parfum d em eus, mootei'ent à leurslèvres.

Pour la première fois, ils se dirent qu'ils s'aimaient et se promirent de s'aimer toujours.

A ce fnomeut-la, ils ne pen>aieutiiiruii ni l'autre à tous les obstacles qui les séparaient. Ils seraient quelque jour l'un à l'autre. Ils en étaient bien sùio. La hante situation de M. de Pontaiès, sa grande fort-une, la pauvreté de Julien, tout cela passait inaperçu.

Ils ne pensaient qu'à leur amour.

Et si parfois, rapidement, pareil à un éclair, UQ soupçon leur venait que tout ne marcherait pas aussi bien et aussi régulièrement qu'ils le pensaient, aussitôi .f^ilien se disait :

— Elle m'aime! Elle m'aimera toujours! Elle m'attendra 1

Et Marguerite, de son côté, fièrement réfléchissait que Julien était officier, qu'être ot licier, c'est être noble, c'est être riche, c'est avoir le droit d'aspirer à de hautf^s destinées.

Et elle av lit conliance dans l'avenir.

Longuement ils causèrent ainsi, s'entrefenant de le»r» projets d'avenir, repassant leur enlance, i*evenant sur tous leurs charmants souvenirs. N'était-ce pas laire l'histuire de leur amour, puisque c'était ainsi que leur amour avait conmiencé?

Julien devait retourner deux jours après à soir régiment.

Ils se revirent ces deux jours-là.

Et \*' soir du second jour, avant de se dire adieu ils prirent des résnlutiona sérieuses :

— Puisque nous nous aimons, puisque je ne pourrai plus comprendre la vie sans vous, mou Julion, dit. Marguerite, il ne faut pas attendre plus longtemps avant d'aller trouver ma mère Attendre davantage, ce serait mal. îl laut tout lui dire. Ensuite, vous irez me demander à mon père.

Julien avait pâli et s'était troublé.

C'est qu'elle avait raison, cette enfant.

Jusque-là, ils s'étaient aimés en secret- Et leur bonheur avait été immense. Mais maintenant, ils devaient continsier de- s'aimer au grand jour. Ils avaient fini avec le côté poétique, il fallait entrer dans la réalité. Et la réalité c'était la lutte.

Des cramtes lui venaient à présent que d'un mot la jeune fille confiante lui avait montré le cliemin de son devoir.

Elle ne doutait toujours pas, elle. Mais lui avait peur.

Cela lui semblait quelque chose de colossal que cette demande en mariage. Il se trouvait si petit, maintenant, lui pauvre sous-lieutenant sans un sou de fortune... Par quoi se recommandait-il?,.. Il n'avait pour lui que l'amour de Marguerite I...

La jeune fille compi-enait sans doute ses craintes, car, en souriant, elle répondit à sa dernieie pensée.

— Puisque je vous aime, vous devez < tre fort... Et puisque je n'aimerai jamais que vous, qu'avezvous à redouter?...

Il la remercia.

— Demain, dit-elle, mon père viendra s'installer à Malpalu. Il a été très affecté, en ces derniers

temps, par la mort d'un de ses amie, le général de Cheverny.

— Tué en duel ?

— Oui, M. de Cheverny et mon père, qui se connaissaient depuis l'enfance, s'aimaient beaucoup.

— Je ne connaissais pas le général, mais j'ai été blessé, devant Sébastopol, à côté de son fils, le lieutenant Georges de Cheverny.

— Mon père va donc passer quelques semaines auprès de nous. Peut-être nous restera-t-il jusqu'au moment de notre retour à Paris. En outre, dans deux ou trois jours également, nous attendons mon frère Antoine qui était aux Indes. Toute notre famille sera réunie et décidera de notre sort. Ne tremblez pas. Vous avez déjà pourvous Marguerite. Demain, si vous voulez venir faire vos confidences au château, vous aurez pour vous ma mère. Il ne vous restera plus qu'à conquérir mon père et mon frère. Deux contre deux, la partie sera égale I...

— Que vous êtes bonne de me réconforter ainsi et que je vous aime 1

— Il est probable que je vous aime mieux, ditelle, puisque moi je ne crains rienl...

Et après cette dernière tendresse, elle partit.

Sur le seuil de la petite maison forestière, Julien la regardait s'éloigner.

Au moment de disparaître, elle se retourna, lui envoya un gentil adieu, du bout des doigts effleurant ses lèvres et cria :

— A demain, n'est-ce pas?

— A demain, dit-il.

Et il ne la vit plus.

Rentrée au château, Marguerite alla tout de suite trouver sa mère. Celle-ci était couchée sur sa chaise longue, traînée près d'une fenêtre, d'où elle apercevait le jardin fleuri et le bois touffu, par où

entraient tous les parfums de la campagne, cbauflég par le soleil et chassés par une brise légère.

Elle était souffrante depuis longtemps, nous l'avons dit, d'une de ces maladies de langueur que les médecins ne définissent pas et qui ne pardonnent jamais.

Elle eût été belle encore, sans cela, blonde, le front intelligent, les yeux bleus, — les mêmes yeux que Marguerite, — mais elle était maigre et sa robe de chambre dissimulait à peine ses pauvres épaules jadis splendides, maintenant celles d'une fillette. Un grand air de bonté était répandu sur sa physionomie.

Elle sourit en voyant entrer Marguerite.

— Gomme tu es animée! dit-elle.

La jeune fille vint se mettre à genoux près de sa mère, l'entoura de ses bras, caressante et câline, et:

— Écoute-moi bien, dit-elle.

Et comme, avant de parler, saisie d'un trouble mystérieux, elle avait une courte hésitation, sa mère lui demanda :

— Mon Dieu, que veux-tu donc me dire ?

Alors, la tête à moitié cachée dans le sein de Thérèse, la jeune fille raconta ses innocentes amours avec Julien Rémondet.

La mère, aux preihiers mots, avait d'instinct compris qu'il s'agissait, non d'un entretien de fillette, de quelque coquetterie rêvée, mais d'une confidence grave.

Elle s'était soulevée sur la chaise longue et elle écoutait avec émotion. Elle avait donné à sa fille toutes les grâces et tout le charme de la pudeur et de la franchise. Elle avait fait d'elle un trésor exquis de tendresse et de distinction. Elle revivait en Marguerite et voilà qu'elle apprenait, soudain, que

MarpneHte avait librement disposé de son coeuï', ce joyan prériéux qiie la main maternelle avait serti avec tant de soins.

Elle eut le courage, pourtant, de ne pas l'interrompre.

Jusqu'à la fin, elle la laissa raconter ce que savent nos lecteurs, comment cet amour si pur et si profond était né ; comment il déployait maintenant sur ces deux êtres ses ailes victorieuses.

Marguerite ne cacha rien; et elle termina son récit ea racontant comment, la veille, elle avait retrouvé Julien devant le cercueil de son père.

Et elle se tut.

Thérèse gardait le silence. Elle réfléchissait. Marguerite avait parlé avec tant de naïveté et de candeur qu'elle n'osait point la gronder de l'avoir tenue, elle, sa mère, si loin du doux secret de soti âme.

Elle eut cependant un mot de reproche :

— Tu ne m'aimes donc pas?

— Oh î mère, dit-elle en protestant tout en larmes.

— Depuis longtemps tu aurais dû me prévenir.

— Alors, mère, tu eS fâchée?...

— Un peu.

— Et tu ne nous seconderas pas, auprès de mon père et de mon frère ?

— Mon secours, ma pauvre enfant, ne te sera guère «itile.

— Oh! dit-elle avec confiance, si tu consens, si tu veux bien, fit-elle en appuyant, mon père t'aime trop pour te contrarier.

Elle hocha la tête. Elle doutait.

— Tu as eu tort, oui, grand tort de t'engager visà-vis de ce jeune homme. Je n'ai rien contre lui. O'égit un loyal garçon, il m'est très syinpaihique et

pour ma. part, bien que sa condition soit inférieure à la tienne, je ne demander.iis pas mieux que de l'aimer comme un âls puisqu'il t'aime et puisque c'est lui que tu désii'es... Mais je crains fort que tou père et ton frère ne partagent pas cette manière de voir, ton frère surtout, dont tu connais l'ambition, la rigidité et l'àpreté de caractère... Je trenable, ma pauvre Mai-guerite, à la seule pensée que tu pourrais te faire un ennemi de ton frère... Et comme je veux être tout à fait franche avec toi, je ne pense pas non plus que ce mariage plaise à mon mari. Ton père a placé sur toi d'autres espérances. Il est peu romanesque, ton père. Ce petit roman de vos jeux enfantins et de votre amour à. travers les arbres de la foirêt sera-t-il pris par lui au sérieux? j'en doute. . .

— Oh ! maman, tu te trompes, tu verras.

— Je le souhaite de tout mon cœur !

— Et tu aimeras Julien, tu l'aimeras.

— Oui, je l'aimerai, je lé veus bien, mais... ne t'entretiens pas d'illusions, je te le répète... Enfin, tu me dis que M. Rémoudet se propose de venir demander ta main prochainement...

— Demain, mère...

— Demain, soit... il fait bien, il coupe court de cette façon à une situation entre vous deux extrêmement délicate, qui ne pouvait se prolonger sans danger pour toi.

— Que lui diras-tu ? que lui répondras-tu, mère?

— Fort peu de choses, ma fille. Je lui dirai que je ne m'opposerai pas à ce m*iriage, mais que, rêvé en dehors de moi, je ne puis lui prêter que le concours de ma neutralité et de ma bienveillance. Quelle que soit la resolution de ton père, je m'y soumettrai et je t'engage, ma chère fille, à t'y soumettrf également.

— Oh ! mère, je ne serai jamais à un autre qu'à Julien.

Et Marguerite se mit à pleurer.

Thérèse s'attendrit, l'attira sur son cceur.

— Voilà Lien les premières larmes que de ma vie je t'ai fait verser, dit-elle. Quand l'amour frappe à la porte d'un cœur, la souffrance se glisse toujours derrière lui.

Et elle soupira.

Le lendemain, Julien Rémondet, en grande tenue, mais un crêpe au bras, se présentait à Malpalu.

Il faisait passer sa carte à madame de Pontalès.

Celle-ci le reçut aussitôt. Elle l'attendait.

Il entra au salon qu'enveloppait une demi-obscu- 3»îté entretenue par les persiennes closes et les lourds rideaux retombants. Il ne vit pas tout -de suite Thérèse, mais à un mouvement qu'elle fit, il la distingua.

Il s'approcha vivement, et tout à coup, dans un abandon charmant, plein de grâce et de juvénile franchise :

— Madame, Marguerite a dû tout vous dire?

— Oui, monsieur.

Alors il se mit à genoux devant la mère malade :

— Madame, je l'aime et elle est toute ma vie. J'ai mal fait de l'aimer et de le lui dire et je vous demande de me pardonner.

— Relevez-vous, monsieur, dit Thérèse.

— Oh ! madame, votre pardon, je vous en prie, votre pardon...

Elle lui tendit la main en souriant. Et comme il allait parler, elle ne lui en laissa pas le temps :

— Oui, Marguerite ne m'a rien caché! Et je l'ai blâmée, monsieur, d'avoir depuis longtemps manqué de franchise envers sa mère. Depuis longtemps j'aurais dû tout savoir...

— Oh I madame, elle ne vous a donc pas dit que nos rendez-vous, les rencontres que le hasard nous ménageait, nos promenades, nos jeux et nos conversations, tout cela était d'un frère avec sa sœur?... C'est hier seulement, madame, et pour la première fois que l'aveu de notre mutuel amour nous a échappé, et c'est hier aussi, pour la première fois peut-être, que nous avons compris que notre affection d'enfance avait changé de forme et que nous aimions...

— Hier! dit-elle avec un doute...

— Oh I madame 1 fit-il seulement, le regard plein de reproches, en voyant qu'elle hésitait à le croire.

Alors il fallut qu'elle entendit, pour la seconde fois, le récit déjà fait par Marguerite.

Et quand il eut terminé, la mère, silencieuse, pensait :

— Ils s'aiment noblement et ardemment... Il est trop tard maintenant pour s'opposer à leur amour.

Et ses yeux se firent plus doux en rencontrant les yeux de l'officier.

— Madame, dit-il, aurai-je la douleur de vous enlendie me refuser l'espoir de vous appeler ma mère?

— Non, monsieur, je ne vous causerai pas cette tristesse, mais...

— Mais?,., interrogea-t-il, en voyant que le délicat visage de la malade s'assombrissait.

— Ma volonté est peu de choses et mon alliance ne vous servira pas. Il faut que vous obteniez le consentement de M. de Pontalès.

— Quel jour l'attendez- vous ?

— Ce soir, ou, au plus tard, demain de bonne heure...

— Je dois partir dès 9 ujourd'hui et rejoindre mon régiment.

82 J4& KÉ&IUENir

— On tenez-vous garaison?

— A Vendôme.

— Ne poiiivez-vous obtenir une prolongatioû de congé ?

— il est tirop tara.

— Cppeiidant, avonsieur, il est àe votre intérêt, j-ajouterai même qm'il est de toute nécessité que vous voyiez mou niari.

— Je pais obtenir quarante-huit heures el reveak dans quelques jours.

— C'est tiien. M. de Postales sera au château et mon fils avec lui-- D'ici là, monsieuj(, jjfj, ne puis que vous dire bon courage. :t;. ^^r-

— Me permettez-vous, d'espérer, Eoadame?

— Je ne l'ose pas, monsieur...

Il saiua et partit, très perplexe.

Certes, il ne voyait pas en Thérèse une ennemfie. Elle adorait sa fille. Et puisqu'il érait aimé de' Marguerite, c'était une recommandation suffisante pour le cœur d'une mère. Mais les réticences de madame de Pontales l'inquiétaient. Il était sombre en quittant Malpalu et si préoccupé qu'il ne vit pas Marguerite qui l'attendait près du parc.

— Eh bien? dit-elle en se montrant.

Il lui fit part de t^es craintes.

Elle aus^i était inquiète; les paroles de Thérèse bourdonnaient toujours dans ses oreilles. Un gros nuage noir montait à l'horizon bleu de sa vie : l'arrivée de Pontales et d'Antoine.

Et comme elle voyait soudain Julien attristé, elle lui jeta le- mot qui est la consolation de toutes les douleurs.

— Je vous aime !... confiance 1...

Pontales était le lendemain à Malpalu. Et deux jours après, Antoine, revenu des Indes, arrivait de Marseille où il était débarqué.

Une lettrée de Julien à madame de Pontalps avertissait de son arrivée pour le dim;inch8 suivant. Elle le dit à Marguerite.

— Crois-tu, mère, dit la jeune fille, qu'il ne serait pas bon de parler à mon père? Si Julien lui adresse sa demande à l'improviste, il risque fort d'^éprouver un refus.

— Tu as raison, mon enfant, je lui parlerai.

— Quand?

— Des ce soir.

Les événements qui avaient amené la mort du général de Cheverny s'étaient passés quelques semaines auparavant, mais Pontalès ne s'èt.ait pas encore relevé de son abattement physique et moral. Il S'é reprochait cette mort comme étant son œuvre et il rougissait au souvenir de sa lâcheté qui avait causé cette mort.

On comprendra, dès lors, quelle fut sa surprise, quelle fut surtout sa douleur, lorsque Thérèse s'ouvrit à lui et lui confia le doux secret du cœur de. Marguerite.

Pontalès aimait beaucoup sa fille. Mais il ne l'avait jusqu'à présent considérée que comme une enfant. Et voilà soudain qu'elle se révélait jeune fille et femme I II en fut atterré.

Il essaya de se tromper lui-même et de rassurer Thérèse :

— Elle prend pour de l'amour ce qui n'est que de l'affection, du souvenir. Elle ne l'aime pas. Elle l'oubliera.

-^ J'en doute, mou ami.

— Comment avons-nous pu, sans nous en apercevoir, laisser se développer cette camaraderie?

— Qui se serait douté que cette amitié dégénérerait en amour?

— Cela est fâchéTix, très fâcheux...

— Ta volonté sera la mienne, mon ami. J'ai prévenu Marguerite que je n'essayerais pas de résister à tes ordres. Cependant permets-moi, une fois pour toutes, de te faire remarquer que M. Julien Rémondet est un jer.ue numme qui me semble d'une intelligence très élevée. Il est pauvre, c'est vrai, et c'est à vrai dire le seul obstacle. Mais ne sommes-nous pas riches? Et ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que, lorsqu'il s'agirait de marier notre fille, tu ne regarderais pas à la fortune de ton gendre, tu ne t'occuperais que du bonheur de Marguerite ?

— C est vrai, je l'ai dit...

Et sourdement, comme à lui-même :

— Mais depuis, les choses sont bien changées. Madame de Pontalés l'entendit, mais ne pouvait

comprendre.

— Quoi donc, dit-elle, et que se passe-t-il?

— Je t'ai laissé ignorer ma situation, ma chère Thérèse, parce que je ne voulais pas te faire partager mes chagrins. Puisque l'occasion s'en présente aujourd'hui — et puisque, du reste, je crois le danger conjuré — je puis tout te dire...

— Tu m'effrayes.

— Nous avons été à deux doigts de la ruine.

— Et je n'en ai rien su l

— A quoi bon ?

— Je t'aurais consolé!... je t'aurais rendu courage.

— Heureusement, un ami m'est venu en aide... et cet ami, je dois te dire son nom... afin que dans tes pieux souvenirs... tu lui voues une reconnaissance éternelle...

— Qui donc ?

— Le général de Cheverny. Il m'a sacrifié la presque totalité de sa fortune... J'ai fait face aux dangers les plus pressants, les plus redoutables...

Aujourd'hui ma situation a reconquis sa solidité et quelques années heureuses me rendront ce que j'ai perdu et me permettront de m'acquitter envers le fils de Cheverny. Mais, en ce moment, ma chère Thérèse, nous ne vivons que du présent et sans aucune réserve. Marier Marguerite sans dot, c'est révéler cette situation momentanément embarrassée. Cela ne se peut. Et la marier avec la dot que nous lui destinions, cela ne se peut non plus, puisque cette dot n'existe pas....

— M. Julien Rémondet attendra.

Pontalès secoua la tête.

— En mourant, Cheverny m'a révélé un secret... Georges, son fils, aime notre fille... et n'a pas de plus ardent désir que de l'avoir pour femme... et Cheverny m'a demandé pour Georges la main de Marguerite... Je la lui ai promise...

— Pauvre enfant 1 soupira la mère.

— Pouvais-je refuser?

— Non...

— Le mariage de Marguerite avec M. Rémondet est donc impossible. Tu le vois. Veux-tu te charger de le lui expliquer?

— Soit. Mais tu recevras M. Rémondet quand même?

— Certes. En d'autres temps, en d'autres circonstances surtout, je n'aurais élevé aucune objection.

Quand madame de Pontalès fut avec sa fille, elle l'embrassa à plusieurs reprises, avec plus de tendresse que d'habitude et la prit dans ses bras.

Mais Thérèse était si émue que Marguerite eut le soupçon d'un malheur et fut secouée d'un frisson.

— Parle, mère, parle !

— Ma pauvre enfant, je te l'ai dit, la souffrance entre toujours dans le cœur avec l'amour. Es-tu prête à souflrir ?

86 LE KSGIME^T

Tout de suite Marguerite eut de grosses larmes dans les yeux.

— MoD père t'a répondu ?

— 11 ne veut pas entendre parler de ce mariage...

•Les larmes jaillirent. Thérèse sentit que Marguerite s'alourdissait dans ses bras. Son visage était devenu pâle comme un linge. Elle défaillait. Thérèse n'eut que le temps de l'allonger dans un fauteuil. Elle serait tombée.

Et la mère murmura, eu lui donnant des soins, tout en pleurant, elle aussi :

— Que faiie ?

Sans doute qu'elle ne trouvait rien, car elle secouait obstinément la tôte, à chaque pensée qui lui venait.

Huit jours s'écoulèrent.

Marguerite passait les jours et les nuits à pleurer.

Antoine, maintenant, était de retour à Malpalu.

Antoine, que nous avoi] s présenté dès le premier chapitre de ce récit, était un gai-çon maigre, au visage bilieux, sec, aux yeux profondément enchâssés sous l'orbite ; sa lèvre était ombragée d'une forte moustache très noire qui lui donnait l'allure d'un militaire. Sa physionomie était dure et froide, mais son front qui trahissait l'énergie d'une inébranlable volonté indiquait également une vaste intelligence, pendant que le rayon de ses yeux sombres dénotait une ambition devant laquelle rien ne devait refuler.

Plus âgé que sa sœur d'une dizaine d'années, il n'y avait jamais eu grande affection entre elle et lui. Elle était faible de caractère, timidi-., craintive. Lui était brutal, aimait à commander. Marguerite, si petite qu'elle fût, avait été son soutire-douleur. Elle le redoutait et treaiblait devant lui.

Bien qu'elle fût devenue jeune fille, il la considérait toujours comme une enfant, haussant les épaules devant ses réflexions, ne la prenant pas au

sérieux, ne lui répondant même pas. Jamais de confidences entre eux. Jamais de douces paroles. Ces deux cœurs étaient restés très loin l'un de l'autre, absolument étrangers l'un à l'autre.

Dans ces huit jours qui s'écoulèrent avant l'arrivée de Julien Rémondet à Malpalu, M. de Pontalès avait jugé nécessaire de mettre son fils dans la confidence de ce qui s'était passé. Ce fut un aveu bien cruel pour le vieillard. Il eut à baisser la tête devant Antoine et à supporter son regard dans lequel il pouvait lire le mépris, à peine dissimulé, que lui inspirait cette lâcheté devant Jaguelain.

Mais lorsque le jeune homme apprit que M. de Cheverny, se défiant de Tavenir, avait remis entre les mains de son fils et de Briard, les preuves de ce déshonneur encore inconnu, il devint pâle et un éclair de fureur s'alluma dans ses yeux.

Il en oublia le respect qu'il devait à son père et laissa échapper un rire plein de sarcasme et d'amertume.

Et après un instant de silence :

— Marguerite épousera Georges de Cheverny, dit-il.

— Tu sais qu'elle en aime un autre ?

Il se contenta de hausser les épaules. Le père reprit :

— Julien Rémondet va venir me demander sa main...

— Eh bien, je me charge de le recevoir une fois pour touies.

Ce fut lui, en effet, qui reçut Julien Rémondet.

Le cœur du jeune officier battait bien fort ; au moment où il entra dans la grande cour de Malpalu inondée de lumière, le soleil frappant contre le sable des rayons aveuglants, Julien eut peur, lui qui n'avait jamais tremblé.

C'était quelque chose de si grave, ce qu'il allait faire là 1 Toute sa vie, heureuse ou malheureuse, en dépendait.

Et en montant très lentement les larges marches de marbre qui formaient le perron, il essayait de se rassurer et de se rendre un peu de courage.

— Si je la voyais! murmura-t-il... Elle m'enverrait son doux sourire, un petit signe du bout dé ses doigts... Il ne m'en faudrait pas davantage.

Et il regardait les fenêtres du premier étage, espérant qu'il apercevrait les rideaux s'agiter légèrement et derrière ces rideaux une figure aimée, aux yeux brillants, inquiets et tendres.

Mais il ne vit rien.

— Sans doute elle n'est pas là ! se disait le pauvre garçon.

Et la porte s'ouvrit devant lui. Un valet de chambre l'introduisit. Il n'eut pas le temps d'en penser davantage. Ses tempes bourdonnèrent. Le sang s'arrêtait ou se précipitait dans ses artères, le faisant rougir et pâlir plusieurs fois dans la même minute.

Il demanda qu'on le conduisît auprès de Pontalès.

Le valet de chambre ne répondit rien, ne le prévint pas, — il avait certainement reçu des ordres, — et le conduisit au salon où vint le rejoindre presque aussitôt Antoine de Pontalès.

Les deux jeunes gens se saluèrent, Antoine avec froideur, Julien toujours timide et tremblant.

Ils se connaissaient, s'étant rencontrés maintes fois dans la forêt, ayant même joué ensemble étant gamins.

Cependant Antoine semblait ne point le reconnaître.

— Monsieur ? dit-il, interrogeant.

Julien sentit, tout de suite qu'il Avait devant lui un ennemi.

—!■ Veaillez, monsieur, me pardonner ma surprise. Je m'attendais à rencontrer M. de Poutabès, votre pfîrc. .!e sollicitais de lui un entretien très délicat et très grave sur lequel il a été pressenti déjà par madame votre mère, j'en suis certain. Lui seul pouvait repoudre à la demande que j'avais l'intention de lui adresser. C'est à lui, monsieur, par conséquent, qu'il faut que je parle.

— Mon père attendait, en elïet, votre visite, monsieur Remondet, et ma mère, ainsi que vous l'avez deviné, a eu soin de le prévenir du motif qui vous amenait à Malpalu.

Et sur un geste de Julien :

— Mais des intérêts cornpromis ont appelé mon père loin de Malpalu. Il restera plusieurs jours absent. Et il m'a chargé, en son absence, de vous transmettre sa réponse à la demande à laquelle il s'attend.

— Et cette réponse, monsieur? dit Julien le cœur atrocement serré... ayant de la peine à avaler sa salive.

— Mon père est très honoré, monsieur, que vous ayez bien voulu penser à sa fille. Et il est persuadé, je m'empresse de vous le dire, que Marguerite dont il ne met pas en doute l'affection et les souvenirs, serait très heureuse auprès de vous ; mon père vous connaît, il a connu beaucoup monsieur votre père...

Et il y eut, ici, dans le sérieux de la voix de Pontalès, de l'insulte à froid.

Il continua :

— Il a vonnu le père Remondet. C'était un brave homme, très honnête, ayant toujours le mot pour rire. Que de fois il m'en a parlé ! Lorsque mon père chassait dans la forêt de Russy, il aimait à garder auprès de lui Remondet. C'était votre père qui lui portait son caruier. Et souvent, paraît-il, dans les

grandes chaleurs de certaines joiiraées de septembre, mon pei-e ne dédcd^iiait pas de lui permettre de venir jusqu'à Malpalu où Rémondet se rafraîchissait à l'office. Votre père était certainement le modèle des gardes et il me serait doux, à moi personnellement, de vous avoir pour b^aufrère... Malheureusement...

Il s'arrêta comme s'il avait voulu joner avec la terrihle émotion qu'il voyait peinte sur le visage de l'officier.

Certes, Julien l'avait comprise, l'insultante ironie des allusions d'x\ntoine. Cela ne l'atteignait pas. Il était au-dessus de pareilles petitesses, mais il avait adoré son père, homme simple, droit et pi-ofondément bon. Il ie pleurait. Cela ravivait en lui de cuisantes tristesses.

— Monsieur, dit-il, mon père était pauvre, en eiïet, mais vous semblez oublier que les plus aristocrates et les plus riches donnent la main à leurs gardes ; que beaucoup les considèrent comme de vieux et fidèles amis; que quelques-uns les reçoivent parfoi.s à leur table et qu'aucun ne les considère comme des domestiques. Je vous ferai remarquer, en outre, que mon père était au service de l'État et non au vôtre. Enfin, monsieur, mon père portait la blouse du paysan, en efïét, mais vous n'avez pas vu, sans doute, qu'à la boutonnière de cette blouse, il y avait un ruban gagné sur les champs de bataille d'Afrique, à force de blessures... que ce souvenir-là, monsieur, vous tienne lieu de respect... Et si, dans la vie, nous sommes appelés à nous rencontrer souvent, n'oubliez pas que je porte une épée, monsieur, et que je sais fort bien m'en servir...

Antoine faisait claquer ses doigts en se promenant dans le salon. Il alTectait la plus profonde indiffé^ rence.

Il attendit patiemment que Julien eût fini :

— Monsieur, je n'ai pas eu l'intention de vous faire de la peine. Il n'y a rien de déshonorant à avoir été le porte-carnier de mon père et je suis de votre avis lorsque vous prétendez que les gardes doivent être considérés comme des serviteurs de choix audessus des autres. Il y a de la hiérarchie dans la domesticité, comme dans l'armée, monsieur. Mais ce n'est i as, je suppose, pour discuter des questions de hiérarchie et de préséance que nous sommes à causer. Vous êtes venu demander la main de Marguerite. Je ne crois pas vous avoir insulté en vous disant que nous sommes sûrs du bonheur de Marguerite auprès de vous... Malheureusement, ai-je ajouté, ce mariage est impossible...

Depuis le début de cette conversation, Julien ne doutait plus. Il s'attendait à cela. Il n'en fut pas surpris, mais il baissa quand même la tête, et ses deux mains se fermèrent convulsivement, les doigts déchirant les gants blancs d'uniforme.

— Impossible, monsieur, balbutia-t-il...

— Oui, fit sèchement Antoine.

^ — C'est la réponse de votre père?

— Nette, franche et sans appel...

— Du moins vous avez consulté madame de Pontalès ? Avez- vous interrogé le cœur de Marguerite?...

Antoine releva le front et avec hauteur appuyant :

— Vous voulez dire de mademoiselle de Pontalès? Ma sœur se soumettra à la volonté de mon père, n'en doutez pas. Quant à ma mère, elle a en moi comme en mon père la plus grande confiance. Et elle s'en est remise à nous complètement du soin de veiller au bonheur de Marguerite...

— Monsieur, je suis pauvre, c'^st vrai et voilà

sans doute pourquoi ce mariage est impossible. Mademoiselle de Pontalès est riche. De là vient toute la difficulté. Cependant, monsieur j'aime votre sœur et j'ai le bonheur d'être aimé par elle. Croyez bien que je n'ai jamais pensé qu'elle pût être riche et que je profiterais de sa fortune. Je ne veux pas de cette fortune qui serait pour moi une humiliation. La vie de l'officier, toute de travail, est forcément simple. Marguerite m'aime. Elle s'attachera à cette vie. Gardez donc pour vous cette fortune. Je vous l'abandonne. Faites-en ce qu'il vous semblera bon. Moi je n'en veux pas. Marguerite me suffit. Je vous en prie, monsieur, réfléchissez, qui sait si votre refus ne serait pas le prélude de grands et irréparables malheurs?... Antoine haussa les épaules.

— Vous exagérez, monsieur. Tout se passera, vous le verrez, le mieux du monde. Marguerite se mariera selon le choix de son père et non selon son caprice. Et elle sera heureuse comme on l'est, paraît-il, après un devoir accompli.

— C'est votre dernier mot, monsieur?

— Oui.

— Vous me défendez toute espérance?

— Certes.

Julien soupira douloureusement. Il resta quelques secondes immobile et silencieux. On eût dit qu'il ne voulait pas croire, malgré tout à un si grand malheur.

Puis il salua, d'un geste rapide, et partit.

D'un pas raide, automatique, marchant très droit, il traversa la cour et regagna le parc.

Il ne se retourna pas — comme la première fois après son entrevue avec madame de Pontalès — mais cette fois Marguerite n'était pas là pour le réconforter et lui dire :

« Je t'aime ».

Jusqu'à la maison forestière, il mai^cha ainsi au. même pas.

Mais quand il se retrouva là, seul, deyaut l'effondreiiieut de ses illusions — an milieu de toutes ces petites choses qui lui rappelaient si vivement son enfance et le père disparu — l'énergie du soldat s'évanouit: il n'y eut plus là qu'un homme, un" pauvre garçon malheureux et infiniment triste.

Et il pleura.

Et dans ses sanglots, il avait des colères contre lui-même ".

— 11 fallait être fou pour songer qu'on m'accepterait I. .. Fou vraiment ! où avais-je la tête ? Voilà ce que c'est que de vivre seul!... Ou se monte l'imagination et l'on perd la saine notion de la vie!... Pleure donc, pauvre fou, c'est ta faute...

Il a'avait pas vu Margiierite et cependant elle était à Malpalu, M. de Pontaiès s'y trouvait également. Antoine avait menti en affirmant que son père était absent. Il s'était chargé de répondre à Julien. On a vu comment il s'en était acquitté. Pontaiès, au moment de l'entrée de Julien au château, causait avec sa fille, Marguerite avait entendu sonner à la grille. Elle n'avait eu aucune hésitation, son cœur avait crié bien haut que Julien était auprès d'elle.

Lorsque son frère parut, après le départ de l'officier, elle fut prise d'une si violente émotion qu'elle faillit se trouver mal.

Le père' et le tlls se regardèrent.

— C'était lui? dit Pontaiès.

— Oui.

— Eh bien?

ne- (Il ne reviendra plus.

îls s'étaient compris à demi-mot et il n'y eut pas

LU K&ÎIMENT 95

d'autre allusion, entre eux, à ce gui s'était passé. M. Lie Pou ta lèS: sortit. Le frère et la sceuir restèrent seuls. Il y eut ua moineut Je «ilence, après quoi, Antoine, très vite et comme pour se débarrasser d'une communication importune :

— Ma chère Marguerite, j'espère qi.i8 tu seras bien sérieuse et bien sage. Ecoute-moi donc. Julien Réraondet a demandé ta main. li sort d'ici. J étais chargé par mon père de lui dire qu'il ne fallait pas songer à ce mciriage. Il l'a compris, ainsi que tu le comprendras, toi aussi, je l'espère. Donc, voilà une affaire enteri'ée, n'en parlons plus...

Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer sa douleur, son désespoir, ses suppiicalio^ijs :

— Je l'aime!

Il réprima un sourire cruel :

— Bon, bon, tu l'aimes... C'est entendu... Mais, dis-moi, sai^-tu seulement ce que c'est qu'aimer?

Elle ne songeait guère à répondre. Elle sanglotait, disant :

— Mon Julien ! mon Julien 1

— Fais-en ton deuil, va. Ce garçon ne te convenait pas. Nous t'en trouverons un aulre. Du reste, il n'a poiut paru autrement surpris, en entendant mon refus. Il l'avait deviné. Ne pleure pas, petite sotte .

Elle ne l'écoutait plus. Il aurait pu parler longtemps. Il le comprit et la laissa.

Seule, elle resta longtemps abîmée. La nuit vint.

Elle rentra chez elle, dans sa chambre.

Comme la soirée était calme et douce, elle ouvrit une des fenêtres et s'accouda au balcon. Son regard ne quittait pas cette forêt dont la ligne sombre et m^ sterieuse s'étalait devant elle. On eût dit qu'elle essayait d'en sonder les profondeurs, d'aller jusqu'à la petite maison où sans doute, il pleurait lui,

95 LE RÉGIM&NT

le bien-aimé, en pensant à elle comme elle pensait à lui. Et elle s'étonnait de ne le point voir. Le reverrait-elle ? qui sait? Alors, au moment d'une séparation peut-être éternelle, elle aurait donné les belles années de sa jeunesse pour quelques minutes d'entretien... pour une tendresse... pour une étreinte I Tout à coup passant les mains sur son front :

— Mais oui, je veux le revoir... et tout de suite encore...

Elle descendit, se promena quelques instants dans le jardin et voyant que personne n'était là pour la surveiller, elle se jeta dans le parc et courut d'une traite jusqu'à la forêt de Russy. Les ombres de la nuit l'enveloppaient de plus en plus. Mais cela ne lui faisait pas peur. Du reste, été comme hiver, la forêt est déserte.

Elle continua sa course.

Devant la maison forestière elle s'arrêta. Là aucune lumière. Cela semblait inhabité.

— 11 est parti, se dit-elle, parti sans me revoir... Et l'affreuse pensée :

— Il ne m'aimait pas autant que je l'aimais I Elle eut pourtant le courage d'aller jusqu'à sa

maison, et poussa la porte. Celle-ci était entr'ouverte, elle s'ouvrit tout à fait. D'abord elle ne vit rien. Là, aucun bruit. Personne non plus semblait-il.

Puis, ses yeux s'habituant, elle crut distinguer au fond de la chambre, une ombre paraissant endormie sur une chaise.

Lombre ne bougeait pas,

— Elle dit, tremblante :

— Julien I Est-ce vous, Julien?

L'ombre se dressa et soudain fut auprès d'elle. Elle se sentit étreinte convulsivement pendant que

sur ses yeux, sur son front, dans ses cheveux pleuvaient d'ardents iDaisers.

— Marguerite, je t'aime !

— Julien je vous aimerai toujours!,..

Ce fut tout ce qu'ils se dirent.

Cependant, avant de se séparer, il fut convenu qu'ils s'écriraient. Julien adresserait ses lettres poste restante à Blois, pendant l'été, à Paris pendant l'hiver. Marguerite les ferait prendre ou les prendrait elle-même, lorsqu'elle le pourrait. Et cette résolution une fois arrêtée, ils se quittèrent, presque en souriant. Ce n'était plus qu'une séparation momentanée. Les lettres iraient bientôt de l'un à l'autre, apportant les protestations passionnées, les gages d'amour, racontant à l'un la vie de l'autre, ses projets d'avenir, ses espoirs, ses secrètes pensées. Quelle joie!... Certainement chacune de ces lettres augmenterait leur affection réciproque. Et c'est pourquoi leurs larmes étaient taries, leur visage était calme lorsqu'ils se donnèrent le baiser d'adieu.

— A toi, à jamais 1

— A jamais! dit-il,

Et dans la nuit épaisse, retrouvant sans hésiter les routes et les sentiers avec lesquels elle était depuis longtemps familière, elle prit sa course vers Maîpalu.

On venait de s'apercevoir de son absence.

Le dîner était servi.

Son père et son frère se regardaient, inquiets, craignant quelque acte de folie... un coup de tête.

Ils furent soulagés en la voyant apparaître, tout à coup.

— D'où viens-tu? On te cherche depuis un quart d'heure.

— J'étais au bord de la rivière.

Antoine, le sourcil froncé, l'œil méchant, l'examinait avec attention.

Elle tremblait sous ce regard. Il lui fallut tout son courage pour faire bonne contenance.

Et elle avait l'air si tranquille — bien que secouée de frissons de terreur — qu'il n'eut aucun soupçon.

Ils se tinrent parole. Ils s'écrivirent souvent et les lettres qu'ils recevaient faisaient paraître le temps moins long et moins lourde leur tristesse.

L'année s'écoula ainsi, mais non point pour Marguerite aussi calme qu'on pourrait le croire.

Pendant l'hiver son père et son frère lui présentèrent officiellement Georges de Oheverny qu'elle connaissait du reste depuis longtemps.

Il lui était aisé de s'apercevoir de l'empressement que le jeune homme mettait à la rechercher.

Cette présentation, bien que toute amicale, la confirma dans les doutes qu'elle avait conçus.

Georges de Oheverny l'aimait. Son amour avait reçu Tapprobation dePontalès et d'Antoine.

C'était donc lui qu'on avait choisi, lui qu'elle épouserait.

Comme Georges, en deuil de son père, évitait le monde, ce fut chez Pontalès toujours, rue de Courcelles, que les jeunes gens se rencontrèrent.

Le monde, du reste, devait être fermé à Marguerite, cette année-là, par un deuil aussi cruel, car elle perdit sa mère qui mourut, doucement, sans douleur, entre ses bras et sous ses baisers.

Georges de Cheverny, beau garçon, distingué, sérieux, portant un grand nom et appelé à une haute situation dans l'armée, n'était pas fait pour déplaire à Marguerite et il lui eût plu, sans doute, si l'image mélancolique et douce de Julien Rémondet ne se fût pas mise entre elle et Georges.

Certes, toute jeune tille pouvait être fière d'avoir été distinguée par lui. Et Marguerite, rendue sérieuse et expérimentée par son amour pour Julien, n'avait pas de peine à deviner en Georges un grand amour, un respect profond, les promesses d'un dévouement infini.

La mort de Thérèse devait retarder le mariage de sa fille; mais celte mort ne pouvait en empêcher les préliminaires.

Pontalès prit un jour sa fille à part et lui dit :

— Mon enfant, je vois que tu es devenue raisonnable et que tu ne me parles plus de certains souvenirs d'enfance un peu niais et que tu avais eu le tort de prendre au sérieux.

Elle baissa la lête, mais comme ces souvenirs lui étaient toujours aussi chers, elle eut le courage de répondre : j

— Mon père, vous avez tort de croire que j'ai! oublié...

Pontalès fronça le sourcil.

— Mon Dieu, n'oublie pas... qu'à cela ne tienne, dit-il. Cependant je dois te prévenir qu'un parti s'offre à toi, qai me plaît beaucoup, j'espère qu'il, t'agréera également. M. Georges de Cheverny t'aime, et comme, de mon côté, je ne vois rien qui: s'oppose à ce mariage, je lui ai promis ta main.l Vous vous marierez donc à l'expiration de ton] deuil. I

— Oh! mon père, dit-elle tout en larmes, vous! avez toujours été si bon pour moi ! pourquoi m(

LE RÉGMMENT 101

faites-vous tant de mal? votre tendresse a été si grande I vous m'avez tant gâtée ! vous faisiez toutes mes volontés!... Que de fois vous m'avez dit, lorsque j'étais petite : « C'est toi qui es la maîtresse. Commande, petite despote I » Et vous m'embrassiez Lien fort !... bien fort... Et voilà qu'aujourd'hui, père, moi qui toute ma vie ai été siheureuse, vous me forcez de pleurer ! Pourquoi me faire ainsi payer mon bonheur d'autrefois ? Vous ne m'aimez donc plus, mon père?

Elle parlait si doucement d'une voix si plaintive, qu'il fut profondément touché.

Oui, il adorait cette enfant. Il avait deviné depuis longtemps, chez elle, le caractère faible et un peu irrésolu qui était le sien à lui, et qu'il avait légué à sa fille.

Il avait deviné aussi qu'elle redoutait Antoine, car lui-même avait peur de sou fils.

Et il la plaignait.

Il l'adorait surtout maintenant que la lUére était à jamais partie, car elle avait les yeux qu'il avait aimés chez la mère, les cheveux qu'il avait tant de fois baisés, le même air un peu languissant, la même tendresse, la même beauté.

Et son cœur paternel était déchiré devant la douleur de Marguerite, ses yeux se mouillaient en voyant ses larmes.

Il ne savait que répondre.

Elle se pendit à son cou et cacha sa tête sur l'épaule de son père, gentiment, avec un mouvement d'oiseau effarouché :

— Oh! mon père, vous ne me ferez pas cette peine...

Il essaya de se débattre.

— Mais, mon enfant, Georges de Gheverny est un mari que toutes les mères rêveraient pour leurs

i02 LE tlÉGIMENT

filles. Oue lui reproches-tu? Voyons, dis-moi donc pourquoi tu ne l'aimes pas?...

— J'ai pour, lui beaucoup d'estime et beaucoup d'amitié, mais je ne l'aime pas. Je reconnais ses grandes qualités, son intelligence. J'aime son caractère sérieux et la tournure de son esprit.

— Eh bien, il n'en faut pas plus pour être heureuse, en ménage... Bien des mariages se font qui ne présentent pas autant de garanties que tu viens de m'en donner là...

Elle secoua la tête.

— J'aime Julien... je n'aime pas M. de Cheverny.

— Il faut pourtant que tu l'épouses...

— Oh î mon père, pourquoi? Pourquoi m'y obliger? Je serai malheureuse... Et vous en serez cause... Bt ce sera pour vous un éternel regret, un éternel reproche...

Il se tut et se contenta de garder sa fille pressée tendrement sur son cœur. Il se sentait tout remué, tout attendri. Il lui semblait qu'il entendait la voix de Thérèse lui adresser ces reproches. Gai* elle avait jusqu'à la voix de sa mère, cette enfant. Il n'osait plus la regarder. Il détournait les yeux. Mais elle, sentant bien qu'elle triomphait à ce moment, continuait de lui entourer la tête de ses bras et partout où les yeux du père se portaient ils rencontraient le suppliant regard, tout mouillé de grosses larmes, de sa fille.

— Puisque ce n'est pas possible ! murmura-t-il.

— Pourquoi? qu'est-ce donc qui vo"? ordonne de me marier à M. de Chevemy ? fit-elle avec surprise.

Il sa tut, gêné.

Le souvenir dti duel revenait à son esprit, avec la pomesse faite à son ami à son lit de mort.

LE RÊaiMÈNT 103

Et s'il ne tenait pas cette promesse, la menace du déshonneur suspendue sur sa tête !... Du déshonneur et du ridicule I...

— J'ai promis! dit-il.

— Mais vous avez promis avant de connaître ma résolution.

— J'ai promis, j'ai juré! Le père de Georges est mort avec la certitude que tu serais la femme de son fils,

— Le père de Georges, s'il avait vécu, n'aurait pas voulu d'un mariage où j'aurais été sacrifiée... Dites-le à Georges, mon père... dites-lui que j'en aime un autre... Georges n'aurait pas pour vous plus d'affection et de dévouement que Julien n'en montrerait. Julien vous aimera de toute sa recon naissance, puisque vous serez l'unique cause de son bonheur... Et moi, père, il me semble que ma tendresse pour vous grandira encore, ce que je n'avais jamais cru possible.

— Non, non, non, disait-il, secouant la tête.

Elle garda le silence, surprise de l'opiniâtreté de son père et en même temps de sa tristesse.

Car il n'avait pas pu, plus longtemps, résister aux larmes de sa fille. Lui-même pleurait et il ne s'en cachait pas.

— Tu vois, dit-elle, tu pleures... Tu m'aimes donc toujours?

— Je t'adore. Je ne t'ai jamais tant aimée... et cela me fait un mal affreux de te voir si triste...

— Oh I père, il serait si facile de me voir gaie et heureuse 1...

— C'est impossible! C'est impossible! disait-il obstinément.

Comment se serait terminée cette scène où ces deux faiblesses luttaient l'une contre l'autre ? Cette litte, Antoine la pressentait sans doute, car

il entra tout à coup et un seul regard lui fit comprendre ce qui se passait.

A son entrée, Pontalès se leva, repoussa légèrement sa fille, et honteux d'être sur^ ris pleurant, se hâta d'essuyer ses yeux.

Antoine eut un sourire ironique et son œil dur Tint chercher le regard éploré de Marguerite.

Seule avec son père, Marguerite pouvait vaincre peut-être.

Devant son frère, elle se sentit perdue I

Antoine disait sèchement, appuyant sur les mots :

— Vous savez bien, mon père, qu'il faut que ce mariage se fasse.

Et rien de plus.

Ce ne fut pas la dernière fois qu'on lui parla de Georges. Tous les jours une allusion d'Antoine ou de M. de Pontalès le lui rappelait. Tous les jours également du reste, elle le voyait. Georges était éperdument épris et aveuglé par l'amour qu'il ressentait, il ne comprenait pas ce qui se passait chez Marguerite. Il prenaitles hésitations de la jeune fille pour des timidités. Elle ne le haïssait pas, du reste, au contraire. Si elle n'avait pas eu la pensée si pleine de Julien Rémondet, tous les souvenirs si charmants de leur liaison déjà vieille, peut-être eùtelleaimé Georges.

Mais elle voyait avec terreur s'approcher le jour où il faudrait prendre un parti, se décider, refuser ou accepter...

Et elle tremblait avec un frisson dans les épaules et une sueur au front, en songeant qu'elle allait se trouver en lutte avec son frère...

Jamais elle n'aurait la force de lui résister.

D'avance elle se sentait vaincue.

Et justement parce qu'elle était certaine de sa

faiblesse, certaine de sa défaite, parce que déjà et avant même qu'elle fût tombée, son amour pour Julien lui reprochait sa chute, elle n'attendit pas plus longtemps pour prévenir l'officier.

Elle lui écrivit :

a On veut me marier. Je suis seule. Personne ne me défend. Tu es loin, j'ai peur! »

Elle n'en dit pas plus. Cela suffisait. N'était-il pas vibrant le cri de son angoisse, de son épouvante?... N'était-ce pas le cri de désespoir de son amour en détresse?

Le printemps était revenu ; Marguerite, un peu affaiblie par les tortures de son cœur avait quitté Paris depuis quelques jours et était allée rejoindre sa vieille tante, à Malpalu.

Ce fut de Malpalu qu'elle écrivit à Julien.

La réponse ne se fit pas longtem.ps attendre.

Elle fut ce que la jeune fille la souhaitait au fond de l'âme.

a Je cours à Paris. Je verrai ton père. Je verrai ton frère. Ensuite je viendrai passer quelques heures à Malpalu pour te rendre compte de l'entretien suprême que j'aurai eu avec eux. A bientôt. »

Elle ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait le revoir.

Et pendant quelques jours, sa tristesse tomba pour faire place à une gaieté nerveuse et enfiévrée.

Un jour elle reçut un mot au crayon qu'un petit paysan 'ui remit, dans le parc du château.

Elle reconnut l'écriture de Julien.

« Je suis à la maison forestière. Et je voudrais te voir. »

La maison était restée inhabitée depuis la mort du vieux garde, l'État ayant vendu à un propriétaire riverain la futaie qui en grande partie composait ^e

triage du père Rémondet et la maison comprise dans ce triage.

XI était neuf heures du malin. Il fcisalt un temps superbe. Elle était sortie pour se promener et avait prévenu sa tante que voulant pousser jusqu'au Cosson, elle ne rentrerait pas avant midi, pour le déjeuner.

Elle était libre et son absence prolongée ne pouvait inquiéter la vieille demoiselle de Pontalès. Son parti fut bientôt pris.

— Je ne rentrerai pas au château, se dit-elle, j'irai à la maison forestière.

Et elle s'engagea dans la forêt.

Elle n'y avait pas fait dix pas qu'elle rencontrait dans le sentier qu'elle suivait un homme qu'elle connaissait bien, depuis longtemps, mais dont la vue, à ce moment-là, lui fit passer un tremblement nerveux par tous les membres.

Il lui sembla que tout à coup elle venait démettre le pied sur une vipère et qu'elle se reculait avec horreur.

Qu'élaitf ce que cet homme ?

Patoche, l'intendant de M. de Pontalès.

Nous l'avons déjà présenté à nos lecteurs. Petit, maigre, la mine rusée et défiante, les yeux noirs et vifs, le front intelligent, la bouche sensuelle et très rouge, Patoche était un être énigmatique sur lequel ceux qui le connaissaient ne pouvaient guère émettre une opinion en dernier ressort.

Silencieux, écoutant presque toujours les discussions sans y prendre part, souriant d'un sourire obséquieux, ne faisant jamais connaître son opinion, on le redoutait généralement.

Personne n'aurait pu dire s'il était bon ou mauvais.

La vérité, c'est que Patoche, profondément égoïste

et ambitieux n'avait qu'une affection : l'argent; qu'un amour : l'argent; qu'un désir : l'argent.

Sans scrupules, il attendait l'occasion de devenir riche.

Qui la lui offcirait, cette occasion ? Il ne savait- Mais il était patient. Agé de trente ans au plus, il avait l'avenir devant lui, et se connaissant parfaitement, sachant fort bien que peu de choses, dans la vie, le feraient hésiter et reculer, il attendait avec confiance.

Il avait mal débuté, cependant.

Aprèsquelques années passées dans un séminaire, il était entré daes une étude d'huissier. Il avait fini par acheter l'étude, s'était marié et avait perdu sa, femme, morte sans lui donner d'enfant.

Sa soif d'argent, sa rage de faire fortune, sa cruauté envers les malheureux avaient fait de lui la terreur du village.

Ses indélicatesses faillirent lui attirer des désagréments. Il frisa de bien près la police correctionnelle. Il y échappa, m.ais se vit obligé de céder son étude.

Il se retrouva misérable comme avant, mais personne ne l'entendit se plaindre. Il gardait, en dedans, sa rage venimeuse. Malheur à celui qu'il mordrait un jour. La blessure serait mortelle.

Depuis deux ans il dirigeait la propriété de Malpalu.

C'était Patoche que Marguerite venait de rencontrer.

Elle ne l'aimait pas, ne lui adressait jamais la parole, mais jamais elle ne s'était émue comme ce matin-là, en le voyant. Elle eut le pressentiment que cet homme jouerait dans sa vie un rôle néfaste, aurait sur son bonheur une influence énorme.

Le salut humble dont il la salua, le regard Hmide

et faux qu'il jeta sur elle, tout cela luipnrut comme une menace pour l'avenir.

En vain se disait-elle que c'était folie de croire à ces pressentiments, elle s'était arrêtée dans le sentier, le cœur battant avec force, et elle considérait Patoche qui s'éloignait d'un pas lent, d'une démarche traînante, semblant glisser et ramper plutôt que marcher.

Il n'alla pas loin.

Quand il fut hors de la vue de la jeune fille, il se jeta sous bois et, faisant un détour, revint sur ses pas.

Dans les broussailles il entendit marcher tout à coup et se trouva en présence d'un gamin.

— Viens un peu, dit-il.

L'autre s'approcha. C'était un petit bonhomme d'une dizaine d'années, à lamine éveillée, vêtu d'un pantalon qui lui montait jusque sous les bras et coiffé d'une casquette qui lui descendait jusque sur les oreilles.

— Tout à l'heure, je t'ai vu parler à mademoiselle de Pontalès?

— Oui, m'sieur Patoche.

— Que lui disais-tu?

— Rien, m'sieu Patoche 1

— Comment, rien?

— Non, je lui ai remis seulement un mot d'écrit..,

— Ahl ah!... et de la part de qui?...

— Delà part de M. Julien Rémondet que j'ai rencontré à la maison du garde, vous savez bien!

— Oui... Et qu'y avait-il d'écrit ?

— Ahl je ne sais pas lire...

— Bon. Tiens, voilà dix sous. Tu ne diras pas que tu m'as vu.

— Je ne dirai rien, m'sieur Patoche.

Et le gamin disparut dans l'intérieur du bois.

Patoche restait songeur.

— C'est un rendez-vous, murmura- t-il... Tiens, tiens, en voilà une chance... Un rendez-vous avec le petit Rémondet pendant que l'on parle de la marier avec M. de Cheverny. Hé! hé ! Il faudrait voir.

Il eut un rire silencieux et continuant sa course à travers bois, il prit la direction de la maison forestière.

Marguerite l'avait perdu de vue. Elle ne savait pas qu'elle était suivie.

Julien se promenait triste et pensif devant la maison. Bien souvent son regard allait fouiller jusqu'au plus lointain des avenues qui conduisaient au château.

— Le gamin a-t-il rencontré Marguerite? se disait-il... A-t-il pu s'approcher d'elle, lui parler sans exciter les soupçons ?... Viendra-t-elle? Elle n'osera, sans doute. Ah! je ne la reverrai jamais... jamais! !

Et soudain, sous les arbres, là-bas, très loin encore, il aperçoit une ombre qui accourt. Est-ce un homme? Est-ce une femme?... Oui, une femme... Bien avant que ses yeux aient pu la distinguer, son cœur a reconnu Marguerite, et Tenfant, tremblante et troublée, tombe dans ses bras.

— C'est toi, tu es venue, te voilà près de moi... dit-il, ne voulant pas croire à son bonheur... Tu m'aimes donc ?

— En doutez- vous, Julien ?

Il l'entraîne doucement vers la maison, pour que, si quelque passant survient, on ne les surprenne pas, et ils disparaissent sous la petite porte pardessus laquelle retombent des plantes grimpantes, poussées drues depuis la mort du père, lierres, liserons, clématites, volubilis et glycines, qui semblent, avec leur barrière verte, touffue et parfumée,

ilO LE RÉGIMENT

vouloir protéger contre les regards indiscrets le bonlieur des deux amants.

Mais là-bas, caché derrière un buisson de hous et de genêts, Patoche penche sa tête curieuse et méchante. Ses yeux brillent. Il rit sans bruit, et murmure :

— Hé ! hé ! c'est à voir, c'est à voir !!

Il reste là, s'assied, allume sa pipe, et patien comme un sauvage, il attend, les yeux fixés sur la maison. Bien qu'il soit loin, il a, parfois, un mouve* ment machinal de la tête, comme s'il essayait d'écouter ce qui s'y dit, de voir ce qui s'y passe.

Ce qui s'y dit? Ce qui s'y passe?

Ils sont enlacés étroitement, leurs souffles mêlés, le regard de Julien brûlant les yeux de Marguerite.

C'est lui qui parle, par phrases entrecoupées, hachées, interrompues par des silences pendant lesquels il cherche à retrouver sa présence d'esprit, car Marguerite l'a rendu ivre, a fait monter comme une folie à son cerveau.

— Jamais tu ne seras ma femme... C'est fini... Je leur ai demandé encore... ils n'ont pas voulu... je les ai suppliés! Je crois bien que je pleurais en leur parlant... Ils ont été inflexibles... ton frère surtout... ahl celui-là, s'il n'était pas ton frère I... avec quelle joie, quel soulagement je l'aurais souffleté!... Je voyais à ses yeux ironiques et méprisants qu'il jouissait de ma douleur... Il ne t'aime pas, ton frère, Marguerite... Non, il ne doit pas t'aimer...

— Je suis certaine que mon père aurait consenti... s'il avait été seul... mais Antoine est impitoyable.

Julien eut un geste de colère et de menace qui se fondit dans une nouvelle crise de douleur et de désespoir.

— C'est bien, te dis-je... jamais plus je ne te reverrai.

LE RÉGIMENT Hî

— Ne dis pas cela, ne dis pas cela, si tu ne veux pas me faire mourir.

— Mourir?.,, non, toi, tu oublieras, va.,, tu seras heureuse. Plus tard, tout cela ne sera plus dans ta vie que pareil à un rêve douloureux, peut-être... mais à un rêve!... C'est moi qui mourrai... et cela, je te le jure... Est-ce que je ne suis pas soldat?... La mort, mais je la chercherai, je la provoquerai!...

— Julien !

— Vivre sans toi, je ne veux pas... Ton frère et ton père m'ont repoussé parce que je suis pauvre, parce que je ne suis rien, parce que je suis d'une humble naissance... eh bien! je veux que ma mort leur laisse un regret.,.

— Je t'en supplie, Julien, reviens à toi.. . Je t'aime, mon Julien, je t'aimerai toujours!...

— Et ils veulent te marier... et tu te marieras avec un autre.

— Je te jure que non !

— Oui, tu le jures, mais comment résisteras-tu?

— Je ne sais pas, mais je ne consentirai jamais.

— Ils se passeront de ton consenlement... Tu te marieras.,. Oui, je te vois mariée... et oubliant... et heureuse.., et aimant ton mari.,, oui, l'aimant comme tu m'aimes... Et si quelqu'un, par hasard, vient à prononcer devant toi mon nom, cela n'éveillera plus chez toi qu'un vague et lointain échol... Tu diras : « Julien Rémondet?... qui donc? » et tu parleras d'autre chose...

— Oh!.,. Julien, que tu me fais de mal...

— Pardon, dit-il, pardon... je souffre tant moimême. Ecoute... Voici quelle est ma résolution... Je suis un homme... n'essaye pas de me la faire changer,.. La France, tu le sais, vient de déclarer la guerre à l'Autriche... Je vais demander de faire

partie de l'armée dirigée sur l'Italie... Si mon régiment n'est pas désigné d'office, j'obtiendrai cette faveur, grâce âmes notes... Eu Italie, je te jure que je me ferai tuer à la première bataille... Ton père et ton frère n'entendront plus parler de moi...

— Ohl mon Julien, mon Julien...

— Je ne veux pas vivre et te voir à un autre, n'est-ce pas?... Eh bien, je mourrai... Adieu, Marguerite... Ton amour a rendu mon enfance et ma jeunesse infiniment heureuses... Je n'aurai pas eu à me plaindre de la vie... Je suis encore parmi les privilégiés...

Mais elle le serrait dans ses bras de toutes ses forces, et elle disait d'une voix étouffée :

— Je ne veux pas que tu meures, je t'aime.

— Et moi, c'est parce que je t'aime que je veux mourir...

Et la folie s'emparait d'eux. Ils s'aimaient. Ils ne se reverraient jamais. Lui, peut-être, allait tomber loin d'elle, dans quelque champ où il mourrait le visage tourné vers le ciel, les mains crispées dans l'herbe, envoyant un dernier souvenir à celle qui avait été tout son rêve et toute sa vie.

Elle avait beau chasser cette idée, cela lui revenait comme un horrible cauchemar.

— Non, non, disait-elle... Cela ne peut pas être, je ne le veux pas, je ne le veux pas I...

Et Julien, la tenant contre lui, la couvrait de baisers.

Éperdue, désespérée, affolée, elle répondait à ses tendresses, ne soupçonnant pas le danger, roulant tous les deux dans l'inconnu de cet abandon, dans l'ivresse de leur cœur et de leurs sens, ne pensant plus à l'avenir, à l'honneur, à d'autres qu'à eux-

mêmes, à une autre heure de la vie que celle que le hasard leur offrait, ne prévoyant pas que cette heure serait décisive et de quels irréparables drames elle allait être la cause...

Lorsqu'elle s'enfait :

— A toi pour jamais ! dit-elle... pour jamais 1 1 Mais lui, grave, revenu tout à coup de cette

ivresse, triste et mécontent, sentait monter à son cœur le remords d'une faute commise... Son honneur rigide n'était plus intact... une ombre venait de s'étendre, le voilant, l'obscurcissant...

Elle s'enfuyait \eT» le château.

Lui, de la maison, la regardait... soucieux...

Marguerite passa devant le buisson de houx et de genêts derrière lequel tout à l'heure Patoche s'était assis.

Elle ne vit pas, derrière cette haie verte, la figure glabre de l'intendant qui la poursuivait d'un sourire ironique.

Elle marchait toujours en son rêve, mal réveillée, ivre encore, ayant sur ses lèvres la sensation de brûlure des baisers de Julien.

Elle disparut, au lointain de l'avenue, sans s'être retournée une fois vers le jeune homme, tellement peu elle vivait sur la terre, à cette minutelà!

Et Patoche, debout, clignant l'œil, tout en débourrant méthodiquement sa pipe avec un os de lièvre pendu à sa blague, Patoche murmurait :

— Faudra voir 1 Faudra voir ! I

Et sans doute qu'une pensée cynique traversa cette tête de gredin astucieux et lâche, sans doute aussi qu'une espérance de lucre facilement gagné lui apparut soudain, s'il était habile, car sa mâchoire se détendit, ses yeux se bridèrent et il éclata de rire — mais d'un rire bizarre qui le secouait des

Î14 LE RB&IMBNT

pieds à la tête, la bouche largement fendue — sans qu'il fit aucun bruit...

— Faudra voir I Faudra voir !

Et lui aussi, comme l'enfant, reprit le chemin de Malpalu.

P£ndant les semaines qui suivirent, Marguerite reçut encore quelques lettres de Julien.

Elle avait suivi avec angoisse les phases de la gu-erre qui devait aboutir à la défaite de l'Autriche et à l'émancipation de l'Italie. La guerre était sanglante. Chaque fois que dans les journaux elle lisait le chiffre officiel des blessés et des morts, son cœur se serrait atrocement.

— N'était-il point parmi les morts, le bien-aimé ?

Avait-il tenu son serment? S'était-il fait tuer, poussé par le désespoir? Ne le reverrait-elle donc jamais V

Pourtant, elle lui avait écrit la dernière fois :

• Il faut que tu vives, Julien, l'honneur te le commande. La faute que nous avons commise te rattache à la vie I Je suis à toi. Que deviendrais-je si tu n'étais plus là pour me protéger?... Il faut que tu vives, Julien, et je vais te donner un espoir qui te rattachera à l'existence... Notre faute sera connue quelque jour, car je suis mère... Tu m'entends, mon Julien. Je suis mère. Et je suis seule ici pour me défendre contre les outrages, contre les violences peut-être, lorsqu'on saura! .. Garde pré-

cieusement cette lettre, Julien, et mets-la contre ton cœur... Elle te préservera des dangers qui te menacent. Elle écartera de toi la mort... Je t'aime, Julien I »

Cette lettre parvint-elle à son adresse ?

Elle l'ignora, car ce fut à partir de cette époque qu'elle ne reçut plus aucune nouvelle de l'officier.

Elle eut beau écrire encore des lettres pressantes.

Il ne répondait pas.

Les batailles se livraient, les bulletins de victoire étaient publiés, suivis, hélas! des chiffres funèbres indiquant que ces triomphes avaient été chèrement achetés.

Et un jour, parmi la triste et longue liste des officiers tués ou blessés à Magenta, elle vit un nom modeste, qui semblait se faire petit parmi les autres, ne point vouloir attirer l'attention sur lui.

Ce nom était celui de Julien Rémondet.

Elle le relut cent fois, ne voulant pas en croire son regard. Elle considérait que c'était une cruauté, une injustice. Elle ne pleurait pas. Elle était hébétée comme si quelque chose de très lourd lui fût tombé sur le crâne.

Si hébétée, si abattue, qu'elle ne voyait pas une mention particulière en face du nom de Julien.

Et cette mention, placée là comme une espérance, portait : « Disparu. »

Quand elle eut repris un peu de sang-froid, quand elle lut ce mot, elle secoua la tête. Elle ue se dit pas que Julien pouvait avoir été fait prisonnier. Disparu ne voulait dire ni blessé ni mort. Ne pouvait-il revenir?

Elle ne se dit rien de tout cela. Pour elle, c'était la fin !

Du reste, le silence de Julien était bien fait pour la convaincre. S'il n'était pas mort, il écrirait.

Même blessé grièvement, il trouverait bien le moyen de lui envoyer un mot pour la rassurer.

La paix fut signée à Villafranca.

Les troupes rentrèrent en France au milieu de l'enthousiasme des populations.

Le calme se fit peu à peu autour de ce drame.

On compta les morts — de chaque côté, sinistre bilan.

Et Julien Rémondet , disparu , fut compté au nombre des morts. Non seulement elle considérait cela comme une cruauté de Dieu, mais comme une injustice de Julien envers elle-même. Elle n'ava't pas mérité cet abandon. Si Julien avait cherché la mort, Julien était coupable. Il devait vivre, puisque Marguerite lui avait écrit qu'elle se sentait mère.

Ce fut un triste été qu'elle passa ainsi.

Le désespoir où la jetait la mort de Julien ; l'angoisse et la honte de sa situation qu'elle cachait encore à tout le monde, mais qu'il lui faudrait bientôt révéler, tout cela la rendit malade. Elle tenait de sa mère, la pauvre Thérèse tant aimée de M. de Cheverny, une nature nerveuse et délicate. Elle ne pouvait résister à d'aussi rudes assauts.

Elle prit le lit, soignée par sa tante à Malpalu.

Ce fut à la vieille demoiselle qu'elle dut faire l'aveu de sa faute, tout en larmes et si faible qu'elle ne semblait pas devoir vivre.

A cette époque, Antoine de Pontalès était seul 'en France, son père venant de partir pour New-York, où il voulait examiner et acheter de nouvelles machines destinées à simplifier beaucoup l'industrie de la filature.

Son séjour en Amérique devait être assez long, mais comme Antoine avait la direction des affaires et depuis longtemps la signature sociale, il était par'i sans inquiétude.

Ce fut donc à Antoine que la vieille tante, éplorée, confuse de l'aven qu'elle venait d'entendi-e, écrivit ce que Marguerite lui avait confié.

Antoine était à Dieppe depuis quelques jours. Il accourut aussitôt à Malpalu.

Il y arriva le soir même du jour où la lettre lui était parvenue. La première personne qu'il rencontra, en entrant au château, fut Patoche. L'intendant salua humblement son jeune maître. Antoine, préoccupé, ne lui rendit même pas son salut. Il entra au château, pendant que Patoche le suivait de ses petits yeux sombres, où luisait je ne sa,is quelle méchanceté.

Et il prévoyait probablement, "pour Vs^venir, quelque vague intrigue, car il se dit, à demi-voix, avec un hochement de tête :

— Ça se gâte 1 ça se gâte! Faudra voir... Faudra voir...

Mademoiselle de Pontalès était descendue à la, rencontre de sou neveu. Elle était, nous l'avons dit, presque infirme et s'appuyait péniblement sur deux cannes, les jambes et les bras tremblants, la tête agitée d'un perpétuel roulis. Très ridée et comme ratatinée, elle avait de bons yeux timides et quoique toujours soujïrante, un sourire sur les lèvres.

Antoine était pâle et sa colère serrait si violçniment sa mâchoire qu'il put à peine prononcer :

— ; Où est-Aile, cette malheureuse?

— Dans sa chambre... malade... alitée...

Et comme il s'élançait dans l'escalier, elle lui cria :

— Prends garde, je t'en supplie... Ta peux la tuer...

Mais il ne l'entendit pas. Il entrait chez Marguerite. Alors l'infirme, lentement, très lentement, monta l'escalier appuyée sur ses deux cannes et

LE RÉGfIMEKT 11^

Lranlant la tète. Elle connaissait la dureté de son neveu. Elle connaissait la timidité de Marguerite. Son cœur de femme pardonnait la faute commise et elle voulait, de toute sa faiblesse, — la faiblesse est une arme aussi — protéger la coupable.

La chambre de la jeune fille était grande, toute tendue de tentures, de portières, de tapis bleus.

Les fenêtres donnaient sur le parc. Ouvertes de bonne heure, pendant les claires matinées ensoleillées, Marguerite entendait de son lit le ramage des petits oiseaux qui voletaient dans les branches, et parfois même très hardis, venaient jusque sur son balcon, et tournant leurs mignonnes têtes avec des airs de surprise, semblaient inspecter les meubles luxueux qui entouraient mademoiselle de Pontalès. Les bruits de la forêt, aussi, arrivaient jusqu'à elle : les corbeaux coassant au-dessus des grands chênes : les pies criardes, les merles, les grives, et aussi les miaulements des oiseaux de proie, trèo haut dans le ciel, tout cela venait le matin rythmer ses rêveries; tout cela, jadis, la rendait heureuse et la faisait se jeter hors de son lit, pour courir, les cheveux dans le dos, dans la rosée de la prairie ; tout cela, hélas, l'affligeait maintenant, parce que cela lui rappelait ses doux rêves évanouis.

EUe somnolait quand Antoine pénétra chez elle.

Il y avait une veilleuse sur le guéridon et comme les fenêtres étaient fermées, les rideaux abattus, la lune n'entrait point et la veilleuse, oscillant dans son globe de verre bleu, éclairait d'une très douce lumière cette gentille retraite, témoin de beaucoup de bonheur passé — et le bonheur écoulé ne con-pte pas dans la vie.

Elle n'entendit pas son frère.

Il s'était approché du lit.

— Marguerite, dit-il d'une voix rude

Et sa main se porta brutalement sur l'épaule de sa sœur. L'enfant tressaillit, ouvrit les yeux, le reconnut et dans un violent tremblement de tous les membres :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! il va me tuer !

— Ainsi, voilà ce que tu es devenue, une fille perdue, sans honnear, sanspudeur... à jamais livrée à la bonté, à la risée publique...

— Mon frère l

— Je ne veux pas que tu m'appelles ton frère, je suis ici un homme qui te juge et qui ne laissera pas déshonorer lenom qu'il porte... Dis-moi le nom de ton amant...

— Ai-je besoin de te le dire?

— Ce Julien Rémondet, n'est-ce pas?

— Oui, tu le sais. Je l'aimais.

~ Je le tuerai !

— Hélas I

— Où est-il!... Où tient-il garnison !...

Elle se mit à pleurer silencieusement et ses larmes tombaient sur le drap blanc et finement brodé qui lui cachait la gorge.

— Parle, voyons, parle... n'espère pas me résister.

— Julien est à l'abri de ta haine...

— Non, ma haine ira le retrouver partout où il sera.

— Julien est mort...

— Mort ! fit-il. incrédule.

— Tué, pendant la guerre d'Italie.

Et de sous l'oreiller et le traversin elle tira un journal bien chiffonné, bien des fois lu et relu, celui-là qui lui avait appris la mort de son ami et elle montra à son frère le nom de Julien Rémondet parnf.i les morts.

— Eh bien, tant mieux, les balles autrichiennes

m'ont épargné cette besogne... mais toi, que vas-tu devenir?

— Ce qu'il plaira à Dieu.

— Tu ne songes pas à revenir à Paris, je suppose?

— Non. Paris avec sa fièvre et ses fêtes, me tuerait. Je préfère la solitude de Malpalu. Au moins j'y pourrai penser et revivre mes souvenirs. Puis cela vaut mieux aussi pour...

Elle s'arrêta et dit d'une voix plus faible...

— Cela vaut mieux pour mon enfant !...

Il eut un sursaut de colère, de rage comprimée.

— Ton enfant... dit-il... ton enfant 1...

Et reprenant avec difficulté un peu de présence d'esprit :

— Tu passeras l'hiver à Malpalu. En ce château isolé, au milieu de domestiques fidèles et discrets, rien de ta honte ne transpirera au dehors peut-être... quant à ton enfant... n'espère pas l'élever...

— Antoine!... Que veux-tu dire?

— Rien de plus. Je me suis exprimé clairement, je suppose?

— Tes réticences cachent quelque projet terrible...

Il se tut et son silence était farouche.

— Antoine... je t'en supplie... aie pitié de moil.. je suis mère...

— Ta faute doit rester à jamais ignorée... Donc, cet enfant disparaîtra... Fais-en ton deuil...

— Tu rêves un crime...

— 11 y a des actes nécessaires et pénibles dans la vie. Appelle-les comme tu voudras...

— Un crime odieux, épouvantable... Une lâcheté révoltante puisqu'elle s'attaque à deux faiblesses, celle d'une mère qui ne peut défendre son enfant, celle d'un enfant.. Tu ne feras pas cela... Tu veux

que je tremble devant toi, comme j'ai tremblé, toujours... Tu ne m'as jamais aimée!... Jamais je n'ai été pour toi une sœur que le frère protège... Tu m'as de tout temps choisie comme victime... Mais prends garde, Antoine. J'ai été coupable, cela est vï-ai... faible plutôt que coupable... et ma faiblesse a été faite d'un grand amour et d'une complète ignorance, mais ce n'est pas la victime, la sœur ignorante et passive que tu trouverais en face de toi pour défendre cet enfant, innocent de toutes ces haines, victime de ces vengeances, c'est la mère forte de son droit... la mère qui préfère la honte publique, entends-tu?... plutôtque de voir souffrir son enfant... Prends garde...

Il haussa les épaules.

— Tu es folle?... si, en dehors de ceux qui t'entourent et sur le dévouement et le silence desquels je crois pouvoir compter, ce secret de ta faute est connu, tu es perdue, ta vie est finie... Qui voudrait te recevoir? quel homme voudrait de toi comme femme ?

— Peu m'importe. Il restera mon enfant!...

— Je ne le prendrai pas en traître, Marguerite... Tout le monde te sait souffrante... Personne ne vsoupçonne la vérité. Il faut que celte situation dure. Elle fait notre sécurité. Je te le répète donc. « Ton €nfant disparaîtra. »

— Et moi je te le répète aussi... je le défendrai... La vieille tante avait monté l'escalier péniblement

et l'on entendait ses béquilles résonner avec un choc net et sourd sur les tapis des couloirs.

Elle entra. Cela mit fin à cette scène pénible. Antoine se retira et quand il fut parti, Marguerite, soutenue jusque-là par ses nerfs, par une énergie factice, eut une faiblesse. Mademoiselle de Pontalès la recourut.

Quand Marguerite reprit connaissance, sa première pensée, son premier mot fut pour l'enfant qu'elle portait dans son sein, et ce liiot, cette pensée résuma ses craintes, ses angoisses, son désespoir :

— Il le tuera!

— Non, dit la Vieille infirme, pendant que sa tête ridée aux doux yeux tournait alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, il ne le tuera pas, il ne le prendra pas, puisque nous serons deux à le protéger I

— Oh! nia tante, ma tante, dit l'enfant éclatant en sanglots.

— Les vieilles gens pardonnent beaucoup, voisin, înon ange, dit l'infirme, parte qu'ils se sentent près de la tombe. Cela les rend indulgents. Certes tu es coupable... grandement coupable... Mais ce n'est pas une raison pour que ton frère englobe dans sa haine irraisonnée et dans sa soif de vengeance le petit enfant qui va naître. Il est innocent, celui-là ; Il est victime. Que tu souffres, toi, ce sera justice... puisque tu dois être punie de ta chute... mais qu'il souffre, lui, non ! Ce serait injuste! Cela ne sera pas... Compte sur moi...

— Oh ! ma tante, j'ai peur...

— De quoi 1 Que crains -tu, puisque nous serons deux?

— Antoine est capable de tout...

— Je le sais... Pourtant... il hésiteta, va, il reculera...

Elle secoua la tête. Elle ne croyait pas. Elle soupira :

— Ah! si Julien était là! si Julien n'était pas mort...

— Ma foi, cela ne simplifierait pas les choses, fit la tante, dont là tête semblait éterrellement dire non.

Marguerite devait accoucher vers le mois de décembre.

Antoine retourna à Paris.

M. de Pontalès, toujours eu Amérique, ignorait ce qui se passait à Malpalu. Il ne parlait pas encore de son retour. Il disait seulement qu'il était souffrant, à New- York, et alité. Aucun danger, du reste, ajoutait-il. Un pou de fatigue, et voilà tout. Il paraissait enchanté de son voyage. Ses affaires avaient marché admirablement. Il avait fait des achats considérables de machines. Il comptait donner, à son retour en France, une formidable impulsion à toutes ses manufactures. « Nous pouvons considérer notre fortune comme entièrement reconquise, écrivait-il à Antoine dans une de ses dernières lettres. Je vais donc pouvoir m'acquitter envers Cheverny en restituant au fils la fortune de son père, si généreusement abandonnée, et en consacrant son bonheur par son mariage avec ma chère Marguerite. »

Antoine avait eu un sourire ironique en lisant cette dernière phrase.

— Joli cadeau à faire à Cheverny, murmura-t-il... Et pourtant, ce mariage est nécessaire. Il faut qu'il se fasse. ..

A Malpalu, Marguerite, après bien des hésitations, s'était enfin résolue à écrire à son père pour lui avouer la vérité.

Sa tante lui en avait donné le conseil.

Elle avait longtemps résisté, tant sa terreur était grande.

— Écris-lui, disait l'infirme, raconte-lui tout... ,Ne cache rien... C'est peut-être là qu'est le salut!.. .

Ton père t'aime beaucoup. Certes, tu vas lui faire une peine affreuse... Il te maudira... Il voudra te chasser... puis il pleurera, il pardonnera... il te rappellerai.. Et alors, ton père sera, vois-tu, notre

meilleure défense contre Antoine... Écris-lui, ne tarde pas davantage... Il aura le temps de réfléchir avant son retour, et, lorsqu'il sera parmi nous, sa première, sa plus redoutable colère sera tombée.

Marguerite avait été convaincue.

Elle écrivit. La lettre partit pour New- York. Et le lendemain même, croisant la sienne, une lettre de New- York, d'aae écriture inconnue, adressée à mademoiselle de Pontalès, apprenait à la jeune fille la mort subite de son père.

Cette fois, Marguerite, livrée sans défense à Antoine, était bien perdue.

Sa grossesse était très pénible. La disparition de Julien, la farouche résolution et les cruautés de son frère, la mort de M. de Pontalès, et aussi la honte de sa situation, le déshonneur attendu, le remords de la faute commise, tout cela avait eu sur sa santé une influence désastreuse.

Très alfaiblie, elle gardait le lit presque constamment.

Au milieu de cette sorte de nuit morale qui l'enveloppait, elle reçut pourtant un grand bonheur, si grand et si imprévu qu'il faillit lui être fatal et la tuer comme une nouvelle et suprême fatalité.

Ce fut une lettre venue d'un petit village d'Italie, près de Magenta. Cette lettre, d'une écriture incertaine, tremblée, méconnaissable et semblant trahir bien des efforts et bien de la souffrance, il fallut qu'elle l'ouvrît et qu'elle la relut plusieurs fois avant de comprendre qu'elle était de Julien Réraondet.

Et quand elle eut compris, elle laissa échapper un grand cri et retomba sur son oreiller, sans connaissance.

A son cri la tante accourut.

La lettre, sur la couverture, gisait.

Elle la lut, vit la signature.

Julien y racontait JDrièvement quï lavait été blessé à Magenta, laissé pour mort, abandonné dans un bois où les brancardiers ne l'avaient pas retrouvé. Des paysans italiens l'avaient recueilli, transporté ians leur maison et soigné.

Longtemps, il était resté entre la vie et 1& mort.

Pendant des mois entiers étendu sur son lit, dans a presque impossibilité de bouger, tant sa blessure était terrible, il n'avait pu donner de ses nouvelles. Enfin, il avait triomphé de la mort. Il était sauvé ! Quelques semaines encore, disait-il, et il pourrait sans danger, entreprendre le voyage de France, revoir Marguerite. « C'est mon amour qui m'a soutenu, achevait-il, c'est le souvenir qui m'a sauvé. »

Marguerite, revenue à elle, relut cette lettre qui était au milieu des ténèbres de son âme et de la détresse de son cœur comme un rayon de soleil.

— Il n'est pas mort... Il n'est pas mort !

Elle ne pensait, elle ne disait que cela. Et tout à coup, fermant les yeux, elle ne bougea plus, ne parla plus, concentrant toute sa pensée sur le petit village perdu, bien loin, là-bas, où l'offlcier avait souffert en rêvant d'elle.

Elle lui écrivit le jour même.

Elle avait été malade jusque-là, soudain elle renaissait à la vie en même temps que revenait l'espérance. Elle se leva, resta jusqu'au soir à sa table, écrivant, écrivant toujours, racontant à son bienaimé toutes ses angoisses, quand elle avait cru à sa mort, ne cachant rien, disant qu'elle avait perdu son père, apprenant à Julien qu'elle allait être mère et terminant par le récit des menaces d'Antoine.

« Mais tu es vivant, disait-elle, maintenant Antoine ne peut plus rien contre moi. Seulement si tu veux retrouver ton enfant, mon Julien, hâte-toi de revenir. Les derriers jours approchent. Et Antoine

LE KÉSIMÊNT 127

sera impitoyable. Il ne faut pas qu'il soit seul auprès de moi quand l'heure suprême aura sonné. Il faut qu'il t'y trouve. Reviens donc, reviens vite! Je t'aime ! »

Des jours se passèrent. Antoine, de Paris, n'oubliait pas sa sœur. 11 était instruit de tout ce qui se passait à Malpalu. Patoche le renseignait. Une dépêche devait l'instruire de la naissance de l'enfant et il accourrait aussitôt.

Julien Rémondet, quoique très faible, bien qu'il courût encore un grand danger et que la fatigue pût faire rouvrir sa blessure insuffisamment fermée, Julien Rémondet avait voulu se mettre en routé, au reçu de la lettre de Marguerite.

— Un enfant ! se disait-il... Je vais avoir un enfant... et un péril de mort le menace et je ne serais pas là pour le sauver!... allons donc! Je manquerais à tous mes devoirs...

Il savait, par la lettre de Marguerite, que la jeune fille était chez sa tante à Malpalu.

Ce fut donc à Malpalu qu'il se rendit.

Il s'arrêta à Blois et de là écrivit à Marguerite qu'il était auprès d'elle et qu'il allait venir. Il craignait qu'en apparaissant tout à coup, une trop brusque surprise la rendît malade.

Elle répondit aussitôt :

<r Viens ! viens vite 1 »

Ce fut la vieille tante qui l'accueillit. Elle ne lui fit pas de reproches. Ce n'était pas le moment. Son accueil fut froid et grave.

— Monsieur, lui dit-elle, je crois votre présence ici nécessaire pour le ealut de ma nièce et celui de votre enfant. Voilà pourquoi je ne m'oppose pas à ce que vous demeuriez à Malpalu. J'ai voulu vous parler ainsi dans la crainte que vous ne preniez ma conduite pour un pardon de votre faute, un oubli de

votre mauvaise action. Marguerite est souffrante et accouchera celte nuit sans doute. Ne vous éloignez pas.

Dans la nuit, en effet, Marguerite mit au monde an fils.

Quand on le lui présenta dans ses langes (et la vieille tante n'avait pas voulu qu'un autre s'occupât de l'enfant, autant par amour de ce malheureux qui naissait que pour ne pas ébruiter sa naissance) quand on le présenta à la jeune mère, celle-ci, toute pâle en son lit, ses grands yeux bleus cernés de noir, le prit dans ses bras, le couvrit de baisers et se mit à pleurer.

La tante et Julien Rémondet, comprenant son intime douleur, n'osèrent pas la consoler.

Eux-mêmes étaient émus et de graves réflexions leur venaient à l'esprit.

Ces réflexions, ce fut Marguerite elle-même qui les formula à travers ses larmes, à travers ses baisers à son fils.

— 0 mon pauvre petit, quelle vie sera la tienne. .- Tu n'as pas demandé à vivre et ta mère est coupable, doublement coupable en te mettant au monde... Tant de haines t'environnent... réussirons-nous à te sauver?... Ceux qui t'aiment sont faibles... Celui qui te hait est fort... Te sauveronsnous de sa vengeance?... Moi, cher petit, tu viens de me prendre toute ma vie et j'aurais beau vouloir me jeter entre toi et celui qui le veut du mal, je ne le pourrais... Vous, ma bonne tante, infirme, votre autorité sera méconnue car Antoine n'a pas de respect pour la vieillesse... Et toi, mon Julien, mon bien-aimé, toi que j'ai cru mort pendant si longtemps, toi seul pourras défendre cet ange... et Dieu Vf uille que tu en aies la force.

— Ne crains rien, Marguerite...

— Tu es si faible encore !... Presque aussi faible que moi!... J'ai eu tort de te faire venir avant ta guérison complète... C'était t'exposer au danger... Il le fallait, n'est-ce pas?

— Il le fallait, Marguerite... Ne pas me prévenir, alors que tu me savais vivant, c'était commettre une faute... N'était-ce pas exposer ton enfant?...

Marguerite aurait voulu nourrir elle-même son fils, mais ce n'était pas possible. Le garder à Malpalu, c'était le mettre constamment sous les yeux d'Antoine et le lui jeter comme une proie.

Mademoiselle de Pontalès avait découvert une nourrice à Bracieux. La nourrice avait promis le secret. Mais Bracieux n'étant pas loin de Malpalu, on devait la prévenir de venir chercher l'enfant.

Marguerite, dans son lit, continuait de sangloter.

— Pourquoi pleures-tu ? disait Julien aussi ému qu'elle.

— Je ne sais pas. Je crains un grand malheur.

— N'avons-nous pas tout prévu?

— C'est vrai, mais tout ce que nous avons prévu peut s'efTondrer devant l'arrivée soudaine d'Antoine.

— Il faudrait qu'Antoine eût été averti. Et il ne l'est pas.

— Qui sait? dit-elle.

Et ses pleurs redoublèrent. Depuis longtemps, elle avait vu rôder autour d'elle et sous ses fenêtres la figure rusée et fourbe, aux yeux tout à la fois lâches et cruels, de l'intendant Patoche.

Et sans savoir pourquoi, elle avait peur de cet homme.

La nuit s'écoula pourtant sans amener d'alerte et le matin du lendemain également.

Cependant les inquiétudes de la jeune mère continuaient et ses larmes ne cessaient pas.

— Écoute, dit-elle à Julien, qui ne la quittait pas une minute et restait tout le temps à veiller auprès de son lit, écoute, Julien, j'ai trop peur... Antoine peut arriver d'un moment à l'autre et il faut tout craindre... Il ne faut pas que nous attendions la nourrice... il faut que tu prennes notre enfant, que ta l'enveloppes bien chaudement et en te cachant de tout le monde, il faut que tu le portes toi-même à Bracieux. Comme cela, il sera sauvé. Antoine pourra venir. Ce n'est pas nous qui lui dirons où est notre enfant, et s'il le découvre chez la nourrice, si celle-ci garde le silence, comment saura-t-il qu'il est à nous et que c'est lui qu'il cherche ?

— Tu le veux, Marguerite V

— Oui, crois-en mes pressentiments, Antoine ne pardonnerait pas...

— Mais il faudrait qu'il me tuât avant de toucher à notre enfant?

— Eh bien, il n'hésiterait pas. Il te tuerait . Marguerite se pencha sur le bord de son lit et

regarda vers la fenêtre.

Les rideaux étaient tirés de façon à ce que, dans cette sombre journée de décembre, il entrât dans sa chambre le plus de lumière possible.

La neige tombait à gros flocons, silencieuse, incessante, le ciel était bas et lourd, l'horizon rapproché.

Bien qu'elle fût au chaud dans son lit, elle frissonna.

— Mon Dieu, dit-elle, l'envoyer dehors par un temps pareil, l'exposer au froid, c'est l'exposer à la mort...

Il comprit ses angoisses.

— Sous mon manteau de fourrure, dit-il, il ne sentira pas le froid. Et j'en aurai bien soin!

— Pars donc, pars vite l

LE RÉGIMENT loi

Le petit reposait dans le berceau, près du lit, Julien le prit doucement, pour ne pas le réveiller. Marguerite tendit ies bras. Julien le lui donna.

Elle le considéra longuement, les yeux tout mouillés :

— Pauvre petit... où vas-tu?... commuent te re* verrai-je?... quelle sera ta vie?... Ah! Julien, Julien, comme nous avons été coupables.

Et elle serrait tendrement l'enfant contre son cœur.

Elle ne voulait pas le quitter... Elle l'enveloppait de ses bras, et elle jetait sur Julien un regard farouche.

— Non, non, disait-elle, ne me le prends pas, je ne le reverrais plus... j'en suis sûre... Aie pitié de moi...

Penché sur le lit, pleurant lui aussi, il essayait vainement de la calmer.

Elle ne pouvait s'arracher à cet enfant.

— Non, non, laisse-le-moi... Je t'en prie...

— Mais, chère aimée, c'est toi qui as voulu t'en séparer, parce que tu crains pour lui...

— Oui, j'ai peur, il le tuerait, te dis-je.

— Alors, sois raisonnable... Si tu ne veux pas qu'il le trouve auprès de toi, il faut que je l'emporte...

— Oui... Je suis folle... Prends-le... Va-t-enbien vite...

Et comme Julien tendait les bras pour recevoir l'enfant, elle le retirait, toujours farouche, i)resque folle de terreur et de désespoir, comme si Julien avait été un bourreau pour elie.

— Non, non, pas encore, pas encore... Laisse-le moi encore quelques minutes... Je ne le verrai plus... J'en suis sûre... Mon cœur me le dit .. Les mères devinent ces choses-là,.. Jamais, jamais je

ne le reverrai... 0 mon pauvre petit... Tu as pris toute la tendresse de ta mère... Si tu pouvais me comprendre... Si tu pouvais m'entendre... Si tu pouvais te rappeler... Hélas!

Elle eut une nouvelle crise de larmes.

-- Il n'y a donc rien qui puisse te défendre contre cet homme! Rien!...

Elle eut un cri de rage impuissante et se retourna dans son lit, comme pour chercher une arme...

— Non... Je suis livrée à lui... Je ne peux rien... Tu as raison, Julien... Vite, prends-le... Rester ici plus longtemps serait un crime, puisque ce serait exposer l'enfant au danger qui le menace... Va, va... Je t'aime... mon amour te suivra et mes prières vous protégeront... peut-être...

Il avait revêtu un long et large manteau fourré avec lequel il était venu d'Italie, par cet hiver rigoureux.

L'enfant dans cette fourrure, contre la poitrine de son père, n'avait rien à redouter du froid.

— Je m'en vais, dit-il... Marguerite, sois forte... Et il se pencha pour l'embrasser.

Sa tête pâle, amaigrie par de longues souffrances, touchait déjà le visage de la jeune mère lorsque celle-ci se rejeta brusquement de côté.

Elle venait d'avoir une vision effrayante, une sorte d'hallucination rendue plus intense par sa fièvre et l'état de surexcitation où elle était.

Ce n'était pas Julien qu'elle voyait, penché audessus d'elle, ce n'étaient pas ses yeux tendres et humides de larmes, c'était une tête effrayante, aux yeux creux, ne laissant voir que l'orbite, des joues ^ creusées par la mort, un crâne qui n'était qu'une boite osseuse, une bouche sans lèvres, riant de toutes les dents, d'un rire épouvantable de cadavre...

— Julien 1 Julien 1 1

Elle ne voulait plus rien voir, mais elle voyait toujours. Et bien que le cadavre de ce cauchemar n'eût aucune ressemblance avec Julien, c'était Julien qu'elle voyait en lui.

— Marguerite ! dit-il doucement, avec reproche, avec tristesse.

Ce seul mot la tira de son hallucination. Un tremblement nerveux la secouait des pieds à la tête.

— Julien, mon Julien... ne t'en va pas... Il me semble que toi aussi je ne te reverrai plus... Est-ce que tu veux m'enlever mon fils, dis?... Tu ne m'aimes donc pas?

— Méchante enfant, pourquoi me faire de ia peine?...

— Alors, pourquoi ne te reverrai-je pas?...

— Ce soir, Marguerite, je serai près de toi et quoiqu'il arrive, je ne te quitterai plus.

— Tu me le jures?

— Je te le jure!

— Alors, si tu es sûr de revenir, pourquoi, moi, suis-je persuadée que je ne te reverrai plus?... C'est donc que je vais mourir... Oui, c'est cela, je vais mourir I

— Chère enfant, j'ai besoin de tout mon courage. Ne me désespère pas comme tu le fais !

— J'ai tort, oui, j'ai tort, murmura-t-elle, très bas.

Elle passa lentement la main sur son front. Tout à coup, elle se dressa presque debout sur son lit.

— Ecoute, dit-elle les deux bras montrant les fenêtres d'un geste terrifié, écoute, j'entends le bruit d'une voiture...

En effet le roulement étouffe d'une voiture sur l'épaisse couche de neige montait jusque-là.

— C'est Antoine... Je suis sûre que c'est Antoine...

Au même instant, l'infirme effarée, entrait dans la chambre.

— Voilà ton frère, Marguerite... ton frère, tu me comprends?

Et apercevant Julien, interdit, cloué surplace :

— Oh! monsieur, sauvez- vous... sauvez cet enfant... cet enfant... Parla porte du potager vous gagnerez le parc... de là vous pénétrerez dans la forêt... Vous la connaissez... Vous irez à Bracieux sans vous perdre... que Dieu vous protège, mais ne perdez pas une minute... Sauvez-vous avant qu'Antoine n'entre au château.

Blême, mais ne tremblant pas, Julien embrassa Marguerite.

Celle-ci est demi-morte de frayeur. Elle n'a plus d'intelligence que pour comprendre que c'est son enfant qui s'en va.

Elle l'embrasse frénétiquement.

Julien s'éloigne.

Entre elle et lui pas un mot n'est maintenant prononcé.

Et déjà, en Marguerite, le partage distinct de son cœur, qui divisait en deux son affection, s'efface e* n'existe plus.

L'amante a fait place à la mère.

L'amour n'existe plus, l'amour maternel, seul, triomphe.

Et de ces deux êtres qui fuient, le père et l'enfant, ce n'est pas le père que suivent, effrayés, les yeux de la mère, c'est le petit né de sa chair et de son sang, auquel elle a déjà donné un an de sa vie, un an de souffrance, le petit qui dort en ses langes, sous le chaud manteau de fourrure-, et qu'elle ne reverra jamais plus

Et Julien a disparu depuis longtemps, la porte s'est refermée, les pas se sont éloignés qu'elle regarde toujours.

La voiture avait franchi la grille du château et pénétré dans la cour. La neige balayée le matin par les domestiques, était moins épaisse et l'on entendait les roues grincer sur les graviers gelés.

Deux hommes en descendirent :

ADtoine de Pontalès et l'intendant Patoche.

L'infirme, de la chambre de sa nièce, guettait cette arrivée. En reconnaissant Patoche, elle n'eut plus aucun doute.

— C'est lui qui aura télégraphié à Antoine, se dît-elle, et il est allé le chercher à la gare de Blois... Le misérable!... S'il ne dépendait que de moi, je le chasserais comme un chien.

Quand elle vit Antoine m.onter les dégrés à\^ perron, quand elle entendit se refermer sur lui la lourde porte, elle abandonna la fenêtre et se rapprocha du lit de Marguerite.

— Antoine va être ici dans un instant, dit-elle, reprends courage... Je suis près de toi et je ne te quitterai pas... Tu n'as donc rien à craindre... La vieillesse et la maladie, c'est quelquefois une force, -vois-tu... Et puis, s'il ne te faut qu'une espérance pour te rendre tout ton sang-froid, songe que ton enfant est à présent hors de danger...

Elle prononçait le dernier mot quand Pontalès entra.

Marguerite avait fermé les yeux pour ne le point voir.

Il alla droit au berceau, entr'ouvrit les rideaux.

Puis il regarda alternativement Marguerite et l'infirme.

— Où est cet enfantî

La mère rouvrit les yeux et paisible, sans plus d'effroi :

— Mon enfant, tu ne le verras jamais... Tu ne sauras jamais où je l'ai caclié... Je t'ai dit que je le défendrais... Je le défends.

Il s'élança vers le lit avec un geste terrible.

— Ton enfant, dit-il, ton enfant !...

Un bras de Marguerite était hors du lit. Il le prit dans ses doigts de fer et le serra à le briser.

— Tu parleras!

— Tu peux me torturer. Je suis mère, je suis plus forte que toi.

Il lui repoussa le bras avec un geste de rage.

Et se tournant vers la tante qui, recueillie dans son coin, voûtée, toute petite sur une chaise, la tête branlante, écoutait et se taisait.

— Au moins, vous, vous êtes une Pontalès. Il s'agit de votre honneur comme du mien... me direzvous où est cet enfant?

— Jamais l

— Ainsi, vous êtes complice de cette dévergondée ?

— Je lui reproche tous les jours sa faute... je ne \uis donc pas sa complice...

— Vous l'êtes, car il me parait bien que vous l'aidez à cacher son enfant...

— Cela, c'est possible, dit la vieille avec le plus grand calme, en ce cas, je suis complice en effet... Je suis femme, vois-tu, et par-dessus le marché, je t^uis très vieille... Eh bien, il n'y a pas à dire, le cœur d'une femme, surtout quand elle est vieille, s'attendrira toujours devant un bébé, que le bébé soit légitime ou qu'il soit le fruit d'une faiblesse-

— Ne croyez pas que vous vous jouerez de moi longtemps. L'enfant ne peut être loin. Je sais que Julien Rémondet, qui se faisait passer pour mort,

était à Malpalu depuis quelques jours. Je ne le vois pas ici. C'est donc lui qui a emporté l'enfant. Ce matin Rémondet n'avait pas encore quitté le château. L'enfant ne peut être loin, je le retrouverai, soyez-en certaines.

— Tu ne le retrouveras pas, dit Marguerite, qui sentait se changer en haine la crainte qu'elle avait toujours éprouvée pour son frère. .. Et si tu le retrouvais, par hasard, il y aurait toujours devant lui la poitrine de Julien -qui le protégerait, et si tu frappes Julien, avant d'atteindre l'enfant, tu trouveras la mère.

Il eut un geste terrible de menace exaspérée.

— C'est bien, dit-il... A bientôt...

Il ferma la porte, redescendit, se retrouva dans la cour.

— Patoche î cria-t-il.

L'intendant n'était pas loin. Il accourut obséquieux, souriant.

Doucement l'infirme venait d'ouvrir une fenêtre de la chambre de Marguerite et, la tête penchée au dehors sous la neige qui continuait à tomber, elle essaya de surprendre ce que disaient les deux hommes.

Et, assise sur son lit, Marguerite, tremblante, écoutait aussi.

Antoine disait à Patoche :

— L'enfant a disparu...

— Il fallait s'y attendre...

— Julien Rémondet a quitté le château.

— C'est lui, évidemment, qui a enlevé le petit. " — Où pout-il l'avoir conduit ?

— En nourrice. Il me semble que c'est le plus pressé.

— A Mont près, Chambord, à Bracieux ou à BLois ?

— Je l'ignore, mais je puis cependant donner un renseignement à monsieur le comte.

— Parle, hâte-loi...

— Pendant que monsieur le comte était dans la chambre de mademoiselle Marguerite, j'ai fait le tour du château vers le parc.'ftt j'ai trouvé sur la neige vierge des traces de pas...

— Qu'est-ce que cela prouve?

— Cela prouve que ces traces sont récentea, puisque la neige depuis ce matin n'a pas cessé de tomber... Si ces traces dataient seulement de ce matin — pas même, dataient seulement de deux heures, la neige les eût recouvertes...

— C'est peut-être le jardinier...

— Monsieur le comte oublie que j'ai renvoyé tous les domestiques du château, depuis huit jours, eu prévision de l'événement qui était attendu. Il n'y a plus qu'une vieille cuisinière et un gamin. Celui-ci esta Blois depuis hier. La cuisinière ne quitte pas sa cuisine. Du reste, les pas sont ceux d'un homme et non d'une femme et d'un enfant.

— D'où tu conclus?...

— D'où je conclus que M. Julien Rémondet s'est enfui par la forêt de Russy, avec l'enfant de mademoiselle Margueiile, et que, comme il y a fort peu de temps de cela, il serait facile à M. le comte de le rejoindre, à cheval, en suivant dans la neige les traces de sou passage... Et justement, monsieur le comte, voici les flocons qui commencent à devenir moins serres, plus lents... Ils tourbillonnent enlair avant de s'abattre. Sûrement, la neige va cesser... c'est fort heureux pour monsieur le comte. Ces traces ne s'effaceront pas avant que la noigc reprenne et, d'ici là, monsieur le comte aura rejoint Rémondet.

En donnant ces explications, il gardait le môrae sourire.

On eùi dit qu'il s'agissaiî; de la chose du monde ia plus simple et non d'un crime à commettre.

Au-dessus, l'infirme écoutait, épouvantée, et traduisait à Marguerite, à voix basse, ce qu'elle entendait.

— Les misérables I les misérables ! murmurait ia jeune rrère. Heureusement Julien est loin... Il ne le rejoindra pas.

Et tout à coup, pensant à Patoche et aux pressentiments que lui avait inspirés la sinistre figure de cet homme, elle pensa :

— J'avais raison, c'est un ennemi...

En bas, l'entretien s'achevait entre Patoche et Antoine.

Antoine disait :

— Pais-moi seller un cheval au plus vite.

— Accompagnerai-je monsieur le comte?

— Non.

Cinq minutes après Antoine partait à fond de Lrain, après avoir caché dans son manteau deux pistolets chargés.

L'infirme et Marguerite l'écoutèrent s'éloigner.

Et sans au mol, elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre, pleurant.

Qu'allait-il se passer ?

Qu'allait devenir Julien ?

Voilà ce que toutes les deux pensaient et ce qu'elles n'osaient se dire...

Et silencieuses, l'une près de l'autre, pendant des heures la main dans la main, s'interrogeant de temps en temps du regard, elles attendirent...

La neige s'était remise à tomber.

La nuit descendait.

Vîîî

Les heures s'écoulèrent. Marguerite semblait dormir, car elle gardait toujours les yeux fermés et elle restait immobile. Mais la tanle, qui la .egardait de temps en temps, voyait passer sur la figure exsangue de la jeune mère des frissons qui trahissaient ses angoisses intimes.

Si Marguerite fermait les yeux c'est qu'il lui était plus facile de suivre ainsi Julien dans sa fuite... Et elle l'apercevait, en effet, distinctement, dans les avenues de la forêt, toutes couvertes de neige, au milieu des arbres désolés par l'hiver.

Mais, chose singulière, au fur et à mesure qu'elle essayait de le suivre par la pensée, dans sa fuite, le paysage changeait autour d'elle et ce ne fut plus à travers les branches mortes, sous la bise et le froid cruel de cette nuit qu'elle l'apercevait, mais au milieu des riantes perspectives des allées ver-; doyantes et feuillues, le long desquelles elle avait tant couru quand elle était petite.

Elle la connaissait si bien, cette forêt. Chaque pas que faisait Julien devait lui rappeler un sou- Tenir, chaque arbre, pour ainsi dire, marquait dans

leur tendresse, dans leur naissant amour, une étape de plus.

C'était là qu'ils s'étaient reposés maintes fois, rouges et haletants, à force d'avoir crié, à force d'avoir couru. C'était là, plus loin, qu'ils s'étaient querellés, certain jour. Ils avaient été fâchés un grand quart d'heure. Plus loin, toujours dans ce buisson, ils s'étaient déchirés cinq ou six fois et Marguerite se faisait gronder à son retour à Malpalu, par la bonne tante qui, branlant la tète, disait sans pouvoir s'empêcher de sourire :

— C'est un garçon, cet enfant-là, ce n'est pas une ûUe!

Plus loin, encore, la source claire où ils allaient boire, dans les environs de laquelle ils se cachaient, le soir, après les fortes chaleurs, pour laisser venir, jusqu'au bord, les faisans et les perdrix rouges altérés.

Julien passait devant tout cela, en fuyant vers Bracieux.

Et dans le rêve de la jeune mère, la neige ne tombait pas, le vent aigu des soirs de décembre ne souîflait pas. Non, le soleil brillait, la chaleur était grande. Les arbres touffus semblaient dormir en leur immobilité. Et sur la lisière, un monde de petits oiseaux chanteurs s'égosillaient.

Et Julien emportait son enfant au milieu de ces chants d'oiseaux, de ces verdures, de ces beaux arbres à l'ombre apaisante, au milieu des bruyères fleuries, des hautes crosses des fougères odorantes, il l'emportait comme dans un paradis...

Pourquoi fallut-il qu'elle s'éveillât de ce doux rêve ?

Un coup de vent violent fit ouvrir une fenêtre que la tante avait mal referm.ée tout à l'heure.

L'air glacé emplit la chambre chaude.

Le veut fit vaciller la lampe.

Il y eut de folles ombres qui voltigèrent le long des murs, pareilles à de gigantesques chauves-souris, pendant que le vent enflait et agitait les rideaux et les tentures, comme si un esprit invisible avait tout à coup pénétré là...

Cette pensée revint à Marguerite.

Elle eut un cri étouffé et se soulevant, les yeux grands ouverts, les mains tendues comme pour étreindre, se rappelant l'horrible vision du cadavre substitué dans le dernier baiser qu'elle avait reçu de son amant :

— L'âme de Julien, dit- elle, l'âme de Julien 1 L'infirme se hâta d'aller fermer la fenêtre, mais

le cours des idées de Marguerite était changé... Elle avait vu, par le trou béant de la fenêtre, la nuit noire et les arbres couverts d'une neige que le vent chassait des branches et faisait tourbillonner. Elle avait vu, volant jusque dans sa chambre, volant jusque sur son lit, de blancs papillons qui étaient venus s'abattre sur so3i visage, sur ses bras nus, la surprenant d'une impression de glace si vive que cela paraissait une brûlure, vingt brûlures, qui s'enfonçaient dans sa chair.

Elle grelotta, ses dents claquèrent.

— Tante, dit-elle d'une voix douce et faible...

— Ma chérie?

— Quelle heure est-il?

— Il est six heures.

— Seulement six heures, luurmura-t-elle, comme cela s'écoule lentement...

Elle sembla réfléchir, puis :

— Combien crois-tu qu'il faille de temps pour que Julien arrive à Bracieux ?

— Mais tu connais le chemin aussi bien que moi, mon enfant.

— Je ne sais plus... J'ai la tête perdue...

— Deux heures au plus... et comme les routes sont très mauvaises, par cette neige, supposons trois heures...

— Oui, c'est cela, trois heures. Et à quelle heure est-il parti ?

— Vers deux heures.

— Alors il est arrive?

— • C'est probable.

— Il sera ici vers huit heures... Mon Dieu, qUe c'est long...

Elle referma les yeux. La tante était revenuo prendre place auprès du lit. De nouveau le silence se fit, plus profond, semblait-il, à cause de cetteneige du dehors qui étouffait tous les bruits nocturnes. Le vent entrechoquait bien, dans le parc et dans la forêt de Russy, les branches des arbres, mais les branches, ouatées par la neige, n'avaient point de craquements. ïl n'y avait, pour trouble? ce silence, que la plainte lointaine de la bisè dans les corridors du rez-de-chaussée. Cela res- -semblait à un gémissement, parti du bois; Marguerite l'écoutait le cœur serré, et dans la vive surexcitation de son esprit, elle croyait, dans cette p ainte, reconnaître comme un suprême appel, une dernière et agonisante supplication de Voî&» cier.

Et elle répéta, pour la seconde fois, tout haut» frémissante :

— L'âme de Julien! l'âme de Julien!

L'infirme comprit celle angoisse et vint embrasser la jeune mère avec tendresse.

— Aie confiance 1 dit-elle, aie donc confiance 1 f

— Oui, oui, j'ai confiance, va, il est sauvé... Dismoi, quelle heure est-il?

— • Sept heures.

— Il reviendra bientôt... Enfin... Et mon frère? mon frère est-il rentré?...

— Je ne sais.

— Veux-tu t'en informer?

— Tout de suite.

L'infirme descendit doucement. Marguerite écoutait, distraite, le bruit des deux cannes de la vieille frappant le parquet l'une après l'autre.

L'infirme resta longtemps absente.

Enfin Marguerite entendit de nouveau le bruit des cannes. La vieille entra. Bile vint se remettre dans son fauteuil, au chevet du lit.

Le cœur de Marguerite avait cessé de battre.

Sur le visage ratatiné de la vieille, ridé de mille rides et parcheminé par plus de soixante ans de souffrances, il était en général difficile de lire les émotions intérieures.

Pourtant, en ce moment, il y avait dans ses yeux un tel effarement, une si horrible épouvante, que Marguerite ne pouvait s'y méprendre.

Un sourd cri, pareil au râle dun mourant, s'échappa de sa gorge.

— Tante 1 mon frère est revenu?...

— Oui, fit-elle.

— Eh bien?

— Il n'a voulu rien dire...

— Il les a tués... Je te dis, moi, qu'il les a tués...

— Non, il faut croire plutôt qu'il n'a pas rejoint M. Rémondet et que ton enfant est sauvé!

— Alors, s'il faut le croire, pourquoi trembles-tu? Pourquoi n'oses-tu me regarder?... Pourquoi y at-il tant d'effroi dans tes bons yeux?...

— Parce qu'en revoyant Antoine, pâle, sinistre, j'ai eu peur...

— Tu me jures qu'il n'y a rien de plus ?

— Rien de plus!

Et la tante, détournant les yeus, parce qu'elle ne savait pas mentir, la lante, mentalement, murmurait:

— Comment lui apprendre la terrible nouvelle?... Son mari mort!... Son enfant abandonné au milieu de la forêt, dans cette neige, par ce froid...

Elle resta quelques secondes immobile, réfléchissant. El telle était sa contention d'esprit que sa pauvre tête ne dodelinait plus. Elle se disait qu'elle ne pouvait rester impassible devant un pareil acte, en face de cette monstruosité. Elle se disait que ce serait se rendre elle-même coupable d'un crime que de ne pas essayer de sauver cet enfant. Le sauver, comment? Elle ne savait pas, mais elle essayerait, du moins.

Elle redescendit.

Marguerite n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'elle était seule.

L'infirme alla, trébuchant dans la neige, jusqu'au coin du parc. Là, près de la grille de la cour, s'élevait un petit pavillon qui servait d'habitation à Patoche.

Elle y entra.

L'intendant était en train de dîner. Il se leva vivement en apercevant la vieille demoiselle et lui offrit un fauteuil.

— Non, monsieur, je ne veux pas m'asseoir, ditelle, j'ai à vous parler, à vous demander un service, et il faut que vous me le rendiez sans perdre une minute.

— Disposez de moi, madame.

— Monsieur, dit-elle tremblante, vous n'ignorez rien de ce qui s'est passé au château depuis quelques jours...

— Moi, madame, mais...

Et il faisait déjà un geste de dénégation.

— Ne niez pas.,, vous savez tout...

Il baissa la tète, embarrassé.

— Un enfant est né dans cette maison... et cet enfant, ei\ cet instant, à cette minute où je vous parle, est abandonné en pleine foret sous ce froid aigu, au milieu de la neige... à côté de son père mort... Un pauvre petit être né de cette nuit, qu'un souffle trop fort tuerait, et qui devrait exciter la pitié des cœurs les plus cruels et les plus impitoyables.

— Mais je ne sais rien, madame, je ne sais rien, disait-il.

— C'est un grand crime que d'avoir abandonné cet enfant, monsieur ; vous ne vous rendez pas compte de la lourde faute qui va peser sur vous. Ecoutez-moi, monsieur, vous avez été sans pitié, je le serai aussi. Dussé-je déshonorer le nom qu<». je porte par un scandale inouï, je vous livrerai à la justice.

— Encore, une fois, madame, vous vous méprenez sur mon compte, dit-il humblement, en simulant un geste d'elTroi alors qu'il était très calme et sans aucune terreur. Je ne sais de quel abandon vous parlez. Je n'ai bougé de Malpalu que pour aller chercher M. le comte à la gare de Blois. Depuis notre retour, je n'ai pas quitté ce pavillon.

— C'est vous qui avez indiqué à Antoine la route probable qu'avait prise M. Rémondeî en emportant l' enfant.

— M. Rémondet emporlait l'enfant? dit-il avec une surprise au fond de laquelle on sentait une persistante et irritante ironie. C'est moi, en efi'et, qui ai renseigné M. de Pontalès ; mais AL le comte n'a pas l'habitude de me prendre pour confident et il s'est bien gardé de me dire en cette occasion, pour quels motifs puissants il désirait se remconîrer avec M. Rémondet.

La Yieille demoiselle comprit qu'elle ne gagnerait rien à discuter avec cet homme.

Elle eut recours aux "larmes, suprême ressource des vieillards et des enfants :

— Monsieur Patoche, je vous en supplie... .Je ne puis m'adresser qu'à vous. Il n'y a personne en ce château. Tous les domestiques sont absents. Vous seul pouvez sauver le pauvre petit d'une mort affreuse.

— Comment pourrai-je le faire,

— En allant à sa recherche dans la forêt... ea écoutant... il doit crier, pleurer, ce pauvre enfant... Enfin, je ne sais pas, moi, mais il faut le sauver... il le faut...

— La forêt est grande, madame, et s'il est vrai, ce que je ne puis croire encore, que l'enfant y soit ahandonné, il pourrait se passer plusieurs jours sans qu'un indice y révélât sa présence. Réfléchissez, madame, ce que vous me demandez là est vraiment impossible.

— Alors, j'irai, moi, dit-elle, j'irai seule... Patoche ne répondit pas. II eut seulement un

léger haussement d'épaules.

Affolée, la vieille demoiselle sortit et s'en alla vers le parc. Elle se hâtait, se hâtait, et pourtant elle ne marchait guère vite, tant ses jambes étaient faibles. Elle glissait à chaque pas dans la neige épaisse qui s'attachait en bourrelets à ses pieds. Ses deux cannes s'enfonçaientprofondément dans l'épaisseur ouatée qui, sans cesse, s'augmentait de nouveaux flocons, d'une nouvelle couche immaculée.

Mais quand même, elle marchait, marchait toujours.

Sa tête remuait bien fort et elle faisait vraiment pitié, la pauvre infirme, par cette atroce nuit, engourdie par le froid intense, déjà toute blanche des

flocons que le vent faisait tourbillonner autour d'elle et qui s'attachaient à ses jupes, a se& cheveux — neige sur neige.

Elle s'arrêta.

Le froid piquant lui coupait la respiration.

Elle était haletante. Elle chancelait.

— Mon Dieu, pria-t-elle, protégez l'enfant. C'est vous seul, mon Dieu, vous qui pouvez le sauver...

Elle se remit en marche. Déjà elle avait traversé le parc. Elle était sur la lisière de la grande forêt. Ensevelie dans le linceul glacé, elle avait l'air, la forêt, de quelque chose de gigantesque qui était mort. Un silence sépulcral régnait sous les arbres. C'était devant l'infirme, une sorte de voile opaque, cachant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible.

Elle tendit l'oreille essayant d'entendre quelque cri lointain, une plainte, le vagissement de l'enfant Douveau-né.

Mais rien, aucun bruit.

— Il doit être mort! Par ce froid! Etouffé par cette neige ! quel horrible crime ! mon Dieu, notre famille sera maudite!...

Elle continua d'avancer.

Elle allait au hasard. Depuis longtemps, elle n'avait été aussi loin. Ses jambes tremblantes ne la portaient plus guère depuis des années. Sa plus longue promenade, sa plus grande fatigue, c'était le jardin jusi^u'au parc... Elle ne connaissait donc pas la forêt. Et par cette nuit lugubre, les avenues, encombrées de neige, se ressemblaient, cachant pour ainsi dire, sous le môme manteau uniforme, leur individualité.

Mais bientôt il fallut qu'elle s'arrêtât.

Elle n'avait plus de forces. Elle sentit tout à coup que ses jambes s'amollissaient et elle roula sur

quelque chose de très doux qui s'enfonça sous elle en craquant, caria gelée preiiail la neige au fur et à mesure et en durcissait la couche.

— Jamais je ne pourrai aller plus loin. Elle essaya de se relever.

Ses jambes refusèrent de la porter.

Elle retomba.

Elle était si fatiguée, si endolorie par le froid, la tête perdue, sans haleine, le cœur étrcint par l'angoisse, qu'elle ne fit plus aucun effort.

Bile restait là, inerte, sentant ses membres qui se raidissaient, sans douleur du reste, comme par une pression lente du froid tout le long de son corps.

Et même ce n'était plus du froid qu'elle endurait ; un peu de chaleur l'envahissait ; elle était comme en son lit ; cela la prenait au cœur,- montait toujours, envahissait les épaules, la nuque, le front, les yeux, le crâne.

Une dernière lueur de présence d'esprit lui fit crier :

— Mon enfant! mon enfant, où es-tu ?

Comme si le petit abandonné avait pu répondre.

Et elle resta étendue dans la neige, ses deux mains n'ayant pas quitté ses cannes — étendue immobile, endormie d'un sommeil mortel.

Et certes, elle fût morte là, si Patoche qui l'avait suivie, par pitié pour sa faiblesse, ne l'avait relevée et emportée à Malpalu, évanouie.

Marguerite, en son lit, écoutait le tic-tac de la pendule et les demies et les heures qui, seules, interronfpaient le silence de sa chambre. Combien ce silence lui semblait lourd et insupportable ! Combien l'attente lui semblait cruelle.

Chaque fois que l'heure sonnait, il y avait dans tout son corps un petit frémissement. Ses paupières battaient et ne se soulevaient point. Un peu de con-

Î50 LE RÉamiiNT

traction venait à ses lèvres et le drap, sur sa poitrine, élait remué par un profond soupir.

C'est ainsi qu'elle avait entendu sonner huit heures, puis neuf heures, puis dix heures.

Et c'était le même silence autour d'elle, ainsi que tout à l'heure dans la forêt sépulcrale, autour de l'infirme.

Et toutes les deux souffraient pareillement, de cette mort des choses.

Marguerite avait-elle remarqué l'absence de sa tante ?

Peut-être au moment où la vieille demoiselle étatit partie, mais depuis elle avait cru sans doute l'eutendre rentrer, car elle appela :

— Ma tante ! ma tante l Rien ne répoudil.

Elle ouvrit les yeux et regarda autour d'elle.

— Elle est allée se coucher, pensa-t-elle. Une demie sonna.

— Dix heures et demie ! Depuis plus de deux heures il devrait être de retour! Il faut qu'il se soit égaré... Pourtant les routes de la forêt lui sont familières... Il les a parcourues pendant toute sa jeunesse, hiver, été, par les grandes chaleurs comme par les neiges. Comment se serait-il égaré?

Ensuite ce fut onze heures, onze heures et demie, minuit...

— Il est arrivé un malheur, se dit- elle... mes pressentiments ne me trompaient pas... Jamais je ne re verrai mou enfant... Jamais je ne reverrai Julien... *

Elle essaya de se lever, de s'habiller, mais quand elle fut debout, elle se sentit prise d'une faiblesse.

Alors elle se rejeta sur son lit tout habillée.

Elle ne pleurait pas, non. Du reste, elle avait trop pleuré tous ces temps-ci. Elle ne pouvait pjlus. Mais

une horrible épouvante glaçait son sang, étreignait son cœur.

Julien était mort I Son enfant était mort 1 Antoine avait tenu sa promesseî II n'avait pas reculé devant le crime!

Et elle, devant cet homme capable d'un pareil forfait, qu'allait- elle devenir?

Cette pensée pa.ssa rapide comme Téclair, au milieu de sa désolation, mais elle ne s'y arrêta point.

Son cœur s'élauçait vers le petit êti-e à qui elle venait de donner le jour et qu'on lai avait arraché bruteilement.

A Julien, même, elle ne songeait pas autant.

Elle était mère bien plutôt qu'amaute.

Julien avait succombé peut-êire, du moins il s'était défendu... Mais le petit! Son âme se fondait dans un attendrissemeni immense el se révoltait, tout à la fois, contre Antoine, en un accès de rage.

Et les mains fourrageant ses longs cheveux en désordre...

— Mon filsl mon fils! mon Julien!

Celte fois, le père et l'enfant venaient de se mêler dans une commune pensée, dans un même regret.

Elle sortit de son lit, pour la seconde fois.

Elle ouvrit la porte de la chambre, se trouva dans le couloir sombre au bout duquel était Tesca- Jier.

Elle n'avait pas besoin de lumière pour découvrir la chambre d'Antoine. Elle s'y dirigea. Elle frappa. On ne répondit rien. Cependant Antoine était là. Et il ne dormait pas, car un peu de lumière passait sous la porte. Elle frappa plus fort et comme elle n'obtenait aucune réponse, elle ouvrit quand même.

Antoine, debout au milieu de la chambre, les mains derrière le dos, sombre, sinistre, le regard obstinément fixé sur le tapis, Antoine n'entendit sa sœur que lorsqu'elle fut auprès de lui.

Elle était si blanche, si tragique, en sa redoutable douleur, ses yeux, démesurément agrandis, avaient de telles lueurs que, malgré le cynisme de l'homme, il lui passa un frisson dans les épaules.

Elle s'avança lentement jusqu'à lui et d'une voix sourde :

— Rends-moi mon enfant! Rends-moi mon enfant 1...

Et telle était la puissance du caractère sacré de cette jeune fille, qui était coupable, en effet, mais qui était mère, telle était la menace de ces seules paroles; telle était surtout l'horreur peinte dans ses yeux, qu'il courba la tête, un instant, dominé... éperdu...

Elle répétait, le frôlant... le visage très prés du visage d'Antoine :

— Mon enfant 1 Qu'as-tu fait de mon enfant?

Et il reculait devant cette mère... il reculait devant cette pauvrette qui, toute sa vie, avait été sa victime, qu'il avait domplée, qui jamais n'avait eu d'autre volonté que la sienne...

Il reculait, il avait peur...

Et de la même voix sourde, rauque, étrange, elle répétait :

— Je veux que tu me rendes mon enfant !...

Il répondit, à la fin, essayant de surmonter son malaise :

— Ton enfant? Sais-je ce qu'il est devenu I

— Tu le sais!

— Etais-je chargé de le surveiller?

— Tu l'as tué, misérable !

Il haussa les épaules et tout à coup, délibérément :

— J'étais parti avec d'assez vilaines intentions à son égard, je l'avoue. En chemin, j'ai réfléchi que j'avais tort. Et je suis revenu.

— Dis-tu la vérité?

— Oui.

— Je ne te crois pas.

— Tant pis et à ton aise.

— Tu n'as pas tué Julien ?

— Je ne l'ai pas tué.

— Tu le jures?

— Je le jure.

— Sur quoi? Sur le nom que tu portes?

— Sur uotre nom, je jure que je n'ai pas tué Julien Rémondet.

— Et mon filsl mon fils V...

— Non plus.

TT Tu le jures également?...

— Oui, je le jure...

— Et tu ne sais pas ce qu'est devenu mon enfant,^ ce qu'est devenu Julien?... Tu le jures aussi?

Il hésita. Mais qu'était-ce qu'un mensonge pour ce misérable ?

— Je l'ignore dit-il, en détournant les yeux. Mais ce regard incertain, elle l'avait remarqué.

L'hésitation, elle l'avait surprise. Elle lui saisit le bras :

— Tu mens ! Tu mens ! Tu mens!... Où est mon fils?... Dis-le moi... Où est Julien?... Je te dis que tu mens...

Il voulut la repousser, mais elle se cramponnait à lui.

— Ah! n'espère pas te débarrasser de moi. Mon filsl mon fils!

Alors il eut un geste d'impatience brutale.

Et comme il l'avait fait à l'infirme, quelques

heures auparavant, lorsqu'elle était venue l'interroger, il dit tout :

— Je n'ai tué ni l'un ni l'autre... J'ai retrouvé ton amant dans la forêt... je l'ai provoqué... nous allions nous battre quand tout à coup il est tombé. Il était mort. Sa blessure était rouverte...

— Tu Tas tué, misérable, c'est toi qui l'as tué.

— Ehl je te dis la vérité... ne me crois pas si cel? te fait plaisir... Du reste on retrouvera son cadavre... on l'examinera et tu sauras alors à quoi t'en tenir.

— Et mon enfant? où est-il? qu'en as-tu fait? Cette fois il n'osa pas dire qu'il l'avait abandonné*

— - Ton enfant, fit-il jouant la surprise... Je ne l'ai pas vu... Rémondetne l'avait pas avec lui...

Elle s'approcha de lui plus près encore ; elle plongeait son regard exaspéré dans les yeux de l'infâme, essayant de lire jusqu'aux plus secrètes pensées de cette âme criminelle.

— Ah! si cela pouvait être vrai! mnrmurart-elle. Si Julien, avant de rencontrer mon frère, avait eu le temps de sauver notre enfant...

Mais l'âme d'Antoine ne laissait rien voir.

— Que croire, mon Dieu?..

Elle se prenait à espérer. Antoine pouvait se venger d'un homme, mais sa vengeance ne s'étaitelle pas arrêtée au moment do s'adresser à un enfant? S'attaquer à ce petit être faible, qui ne comprenait rien, qui ne voyait même pas encore, c'était une cruauté innomable comme on n'en trouve d'exemple que chez certains peuples barbares, sacrifiant aux rites d'une religion qui demande des sacrifices sauvages. Mais, pour tous et partout, l'enfant est sacré. N'est-il pas la vie ? L'avenir?

Elle remonta, harassée, dans sa chambre.

Elle y trouva l'infirme qui, remise, rattendait. îîarguerite se jeta dans les bras de la vieille demoiselle.

— Julien est mort et mon enfant est perdu.

— Je le savais... dit-elle seulement.

Etleurslarmes se confondirent. Elles sanglotaient

toutes les deux et l'on eût dit qu'il n'y avait qu'us seul et même sanglot.

Ce fut ainsi que se passa cette douloureuse nuit.

Le lendemnin fut plus triste encore.

On eût dit que le jour, en naissant, apportait avec sa lueur blafarde la réalité de ce qui pouvait être pris pour un odieux rêve.

Antoine ne parut point chez sa sœur.

ïl ne quitta pas Maîpalu, mais aucun détail, aucun bruit, pas même celui de ses pas dans les couloirs sonores du château, pas même le son de sa voix, ne révéla sa présence à Marguerite.

La vieille demoiselle resta tout le temps auprès de la malheureuse mère.

— Ainsi, disait la jeune mère, nous ne pouvons rien?...

— J'ai essayé hier de courir ! Je me suis adressée à Patoche... Il a prétendu ne pouvoir me renseigner.

— C'est le complice d'Antoine.

— Je n'en doute pas.

— Et nous avons laissé ce crime s'accomplir, sans nous y opposer, sans mourir ?

— Qu'aurions-nous pu faire? Réfléchis... A qui nous adresser en ce pays désert? par cette neige? Où aller? Où chercher?

— C'est vrai... tu as raison... Nous ne pouvions rien.

— Ah ! comme il avait tout calculé !

— Mais si Julien est mort... ou retrouvera son

cadavre... on le reconnaîtra sans doute; si déserte qu'elle soit, la forêt est tous les jours traversée par des gardes, par des paysans, par des bûcherons, par des chasseurs... Et mon enfant, mon Dieu, mon enfantl

La tante ne pouvait consoler cette douleur.

Celle-ci ne pouvait s'é feindre que par son intensité même.

L'angoisse fut grande encore, en cette journée.

Marguerite s'attendait qu'on viendrait l'avertir, que Julien serait rapporté, que des paysans accourraient à Malpalu y chercher des secours pour un enfant mourant.

Mais Julien ne fut pas ramené.

Les paysans ne vinrent pas.

Dans la nuit qui suivit, Marguerite fut prise d'une fièvre très violente.

Elle eut le délire.

Tant d'émotions aussi cruelles, arrivant alors qu'elle était affaiblie par ses couches, la trouvaient désarmée contre la maladie.

Pendant huit jours, elle resta entre la vie et la mort.

Enfin elle entra en convalescence.

Son premier mot, lorsqu'elle retrouva sa présence d'esprit, fut pour interroger l'infirme qui l'avait soignée avec le dévouement d'une mère, sans une minute de repos :

— Mon fils?

Le silence de la vieille demoiselle. — silence épioré, — fut plus éloquent que tout ce qu'elle aurait pu dire.

Marguerite n'en parla plus.

Non pas qu'elle fût résignée. Il était facile de voir dans ses yeux qu'une idée fixe la poursuivait.

Quand elle se leva pour la première fois elle dit à sa tante :

LE RÉGIMENT i57

— Maintenant que je suis guérie et que je puis sortir, je vais me mettre à la recherche de mon enfant...

— C'est ton devoir, dit l'infirme, et je ne regrette qu'une chose, c'est que mon âge et mes infirmités m'empêchent de te suivre.

Antoine était toujours au château, mais il évitait de voir sa sœur. Marguerite, d'autre part, avait horreur de lui. Ils ne se rencontraient donc jamais.

Cependant un matin, Marguerite était à peine levée, que l'on frajjpa à la porte de sa chambre,

— Entrez!

Antoine parut.

Il tenait un journal à la main.

Sans un mot il tendit le journal en désignant du doigt un fait-divers qu'il avait, du reste, souligné d'un trait au crayon bleu.

C'était un journal de Blois ayant paru le matin même.

Sous la rubrique Fails-divers, Marguerite lut l'article suivant :

« Un triste accident : Des paysans qui s'en revenaient jeudi du marché de Bracicux ont aperçu un cadavre flotter sur les eaux du Cosson. Ils l'ont repêché avec beaucoup de peine. Le cadavre a été porté à Blois, exposé pendant deux jours et reconnu finalement pour être celui d'un jeune et brave officier de l'armée d'Italie dont on avait annoncé la mort et qui avait disparu depuis longtemps. Les médecins qui ont examiné le corps ont reconnu l'existence d'une blec?sure récemment rouverte et l'autopsie démontra que la mort était le résultat de cet accident ; cet officier, Julien Rémondet, fils d'un garde de la forêt de Russy, était très connu dans les environs. L'autopsie a révélé également que la mort avait précédé l'immersion, de telle sorte qu'il

n'y a pas eu crime. Comment' Julien Rémondet s'est-il noyé? la. suite de quelles circonstances, peut-être de quel drame et de quelles émotions sa blessure s'est-elle rouverte? la justice l'ignore et ne le saura probahlcment jamais. »

Quant à l'enfant abandonné, le journal n'en parlait pas. Antoine l'avait regardée pendant qu'elle lisait:

— Tu vois, dit-il à la lin, je ne t'avais pas menti!... Il se dirigea vers la porte.

Un mot de Marguerite l'arrêta, une seconde :

— Je t'en prie, Antoine... par le souvenir de notre père, par le souvenir de notre mère, mon enfant... rends-moi m on enfant... Guide-moi!... Aie pitié de moi î.... Dis-moi où je le retrouverai... Et jeté pardonnerai tout, entends-tu, tout!...

Et plus bas, sa voix étant rauque à force d'émotion :

— Je suis persuadée que tu es Fauteur de la mort de Julien... sans toi Julien vivrait... Eh bien, je te le jure, Antoine, cette mort, je te la pardonnerai si tu me fais retrouver mon enfant...

Il ne répondit pas.

Il eut seulement un mouvement d'épaules qui signifiait:

— Je ne sais rien... je n'y peux rien...

— Oh ! tu es inexorable !

Antoine était sorti. Elle s'habilla aussitôt ; depuis deux ou trois jours les domestiques étaient rentrés à Malpalu ; elle fit prévenir le cocher qu'elle voulait sortir.

Un quart d'heure après elle traversait le parc en coupé.

— • Où faut-il conduire mademoiselle? avait demandé le cocher.

— Parcourez toutes les avenues de la forêt, dit-elle, puis conduisez-moi dans toutes les maisons fores-

tières; ensuite vous m'arrêterez à Mont près Ohambord, et nous reviendrons par la forêt jusqu'au château de Chambord...

— Tout cela dans la journée? mademoiselle n'y songe pas... Il faudrait trois chevaux... Et encoreon les crèverait, parlant par respect, mademoiselle...

— Allez, dit-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

Elle savait bien que ses recherches dureraient plus d'un jour, mais elle était résolue à y consacrer tout son temps et toutes ses forces.

Son enfant, c'était sa vie désormais.

C'était donc après sa vie qu'elle courait.

— Je le retrouverai, se disait-elle , les yeux brillants, les lèvres serrées, ohl je le retrouverai, il le faut, je le veux.

Le cocher montait sur le siège.

Il eut un claquement de langue -et le cheval partit.

Les chemins, défoncés par le dégel, étaiei^t très mauvais.

Il tombait une pluie fine et glacée, faite de neige fondue.

Le ciel était bas, sombre et lugubre.

Sous bois, à chaque poussée du vent, les branches laissaient tomber des gouttes d'eau qui crépitaient comme un bruit lointain de raousqueterie.

Derrière le coupé, dajis la brume, Malpalu disparaissait.

Où allait-elle? Au has?rd! Comment dirigeraitelle ses recherches? Elle n'en savait rien. Comment eùt-elle pu faire un plan de campagne? Mais elle considérait l'inertie, en ce cas, comme un crime, et de même que la vieille tante, malgré ses infirmités, avait essayé, de même elle, avec toute l'énergie de sa jeunesse, volait à la découverte, à l'inconnu.

Son désespoir la poussait en avant. Elle ne réflé»

chissait guère, vraiment, à ce qu'elle tentait. Peutêtre devinerait-on son déshonneur. Peu lui importait !

Elle fit arrêter la voiture devant toutes les maisons forestières.

Parfois le garde s'y trouvait.

Elle se nommait. Le nom de Pontalèa était connu de toute la contrée. On l'accueillait avec respect.

Brièvement le garde répondait à ses questions.

— Monsieur, il y a une quinzaine de jours, avezvous entendu parler qu'un enfant nouveau-né eût été retrouvé dans la forêt?

— Non, m-ademoiselle.

Et le garde, étonné, considérait la jeune ûlle avec effarement. Elle était surexcitée par la lièvre et il y avait un peu d'égarement dans ses yeux.

— Vous êtes bien sûr?

— Ohl mademoiselle, ça n'arrive pas tous les jours que l'on recueille un petit enfant abandonné dans un bois, et quand pareille chose arrive, on s'en souvient tout le long de sa vie.

Elle remerciait, remontait en voiture, et sur le seuil de la poite, pendant que la voiture s'éloignait, le garde se disait :

— En voilà une drôle d'aventure!

Lorsqu'à la maison forestière elle ne trouvait que la femme du garde, elle avait à subir elle-même une série de questions. La femme lui faisait repéter deux fois sa demande et aussitôt levant les mains au ciel :

— Un petit nouveau-né, dans le bois, perdu, abandonné. Est-il Dieu possible? Qui est-ce qui aurait le courage? Ça ne se fait pas ces choses-là! Jamais il n'y a eu d'exemple dans le pays 1 Est-ce que vous ne vous trompez pas, ma bonne mademoiselle?... Mais ce serait abominable, si cela s'était passé comme vous le dites...

LE BÉGIMENT 161

Elie l'interrompait nerveusement.

— Ainsi, vous ne savez rien ?

— Rien de rien, ma chère demoiselle... mais l'enfant de qui? L'enfant de qui?... Donnez-moi au moins des détails... Comment l'a-t-on abandonné? pourquoi?... Dites...

— Inutile de vous renseigner, puisque vous ne pouvez me guider, disait-elle.

Et Marguerite s'enfuyait pour échapper aux curiosités.

Plus loin, c'était la même scène, et plus loin, et plus loin encore ! Personne n'avait vu i'enfant !

Et elle s'affolait, et maintenant au fur et à mesure que cette course continuait, elle avait assurément l'air d'une insensée.

Des maisons forestières, pas une indication ne lui vint.

A Mont prés Chambord, rien non plus.

Il était tard. Le cheval était éreinté. Le cocher refusa d'aller plus loin.

Elle coucha dans une auberge, ne voulant même pas retourner à Malpalu, bien que le château ne fût pas très éloigné. Le lendemain elle repartait.

Sur son siège, le cocher grommelait, ne comprenant rien à cette étrange conduite.

— Elle a perdu la tête, la demoiselle !...

Dans tout le village de Mont, la nouvelle fut bientôt connue :

— Mademoiselle de Pontalès cherche un enfant abandonné.

Mais personne ne la renseignait.

Elle tut une heure après au château de Chambord. Le dégel continuait. Les chemins étaient de plus en plus défoncés.

En allant au hameau, le coupé suivait une longue avenue, droite mais assez peu large, qui était paral-

ièle au Cosson. La rivière n'était pas très loin. Parfois même, il était possible d'en aperce voir les bords lorsque la voiture traversait un carrefour.

Le Cosson 1

Ah 1 comme elle pensait à Julien ! C'était dans cette petite rivière si jolie, si inoifensive, roulant doucement ses eaux limpides sur du gravier, en été à peine profonde la plupart du temps de cinquante centimètres, c'était dans cette rivière, grossie par les pluies et les neiges fondues, que le pauvre officier avait trouvé la mort.

Elle fit arrêter la voiture.

Elle voulait aller jusqu'à la rivière, en marchant, poussée par je ne sais quel pressentiment.

Elle descendit. Et elle ne savait guère que là où elle venait de mettre le pied, Julien s'était arrêté, fuyant avec son fils au moment où il avait entendu le pas du cheval d'Antoine lancé à sa poursuite.

Elle courut jusqu'au Cosson, commue siles eaux bourbeuses avaient dû lui raconter le secret qu'elle eherchait. Et entre l'endroit d'où elle regardait la rivière et celui où Julien étouffé par le sang remonté à son cœur, s'était noyé, à peine y avait-il deux ou ^îrois mètres.

Elle revint lentement jusqu'au coupé.

Quan 1 le cocher l'aperçut, il lui dit en I ui montrant du bout de son fouet des broussailles dans le bois:

— C'est curieux, mademoiselle, on dirait un àomme couché là-bas... Il y a un quarL d'heure que je regarde, depuis que m&demoiselle est partie et ça ne bouge pas... J'y serais bien allé si je n'avais pas eu peur de quitter mon cheval...

Un homme? couché là? Pourquoi cela la faisait-il tressaillir ? Elle regarda, elle aussi. Et, bravement, ;3ans se soucier des ronces, elle courut vers ce point noir.

Ce n'était pas un homme! C'était le manteau fourré de Julien, dans lequel il avait enveloppé l'enfant au moment départir! Oui, elle en était sûre. Comment ne l'eût-elle pas reconnu?

— Mon Dieu! murmurait-elle... personne ne me dira-t-il ce qui est arrivé ?

Et elle interrogeait les arbres, les broussailles, témoins du drame qui avait amené la mort de Julien, comme si elle avait espéré que ces témoins allaient sortir de leur mutisme pour tout lui révéler...

Une pensée soudaine traversa son esprit :

— L'enfant avait été abandonné à cet endroit. Peut-être n'était-il pas loin?... Elle allait retrouver le cadavre...

Alors, penchée sur le sol, elle chercha partout. Et le cocher qui, de l'avenue, suivait ses étranges mouvements :

— Elle a une araignée, pour sûr, la jeune demoiselle !

Du reste, pas méchant homme, il n'essayait pas d'en apprendre plus long. Il ne songeait qu'à son cheval et voulait le ménager le plus possible. Le cheval d'abord, le reste ensuite.

Aucun indice ne pouvait m.ettre Marguerite sur la piste de ce qu'elle cherchait.

Elle revint bientôt. Elle était si défaite que le cocher eut pitié d'elle. Elle avait le visage enflammé. Ses yeux étaient entourés d'un cercle bleu énorme, pareil à une meurtrissure.

— Mademoiselle, si nous rentrions à Malpalu...

— Non...

— M;; demoiselle a pourtant l'air fatigué.

— Non, vous dis-je.

Alors il crut que si Marguerite n'avait pas pitié d'elle-même, elle aurait sans doute pitié de §oa cheval.

— C'est que, dit-il, sauf le respect que je dois à mademoiselle, la bête est dans uu fichu état...

Elle n'entendit pas. Elle était remontée dans le coupé.

Alors le cocher reprit les guides, mais il soupira et il laissa tomber sur le cheval un regard de profonde commisération.

La voiture, cinq minutes après, arrivait au carrefour des Quatre-Chemins.

C'était là que le rétameur Routard s'était arrêté avec sa charrette et son âne.

C'était là que Marjolaine avait adopté le petit.

Mais Routard n'était plus là, ni la charrette, ni Marjolaine, ni l'âne ; le carrefour était couvert d'une boue liquide de sable et rien ne vint crier au cœur de la pauvre Marguerite : « Ton fils était ici il y a quelques jours. Il n'est pas mort. De braves gens l'ont adopté... Aie confiance dans l'avenir. »

Le coupé traversa le carrefour et un quart d'heure après arrivait devant le hameau de Chambord.

Ce hameau se compose de quelques maisons seulement, de chaque côté d'une unique rue.

Une heure après y être arrivée, Marguerite avait interrogé tout le monde.

Sans résultat, hélas !

Pourtant, la femme d'un aubergiste lui donna un renseignement qui faillit mettre la jeune fille sur la voie.

Marguerite lui demandait, éternelle question qu'elle posait à tous :

— Vous n'avez pas entendu parler d'un tout petit enfant retrouvé dans la forêt, un nouveau-né, abandonné dans ses langes?

— Non, avait répondu la femme, mais ce n'est pas au village qu'il faudrait vous adresser. Ici nous ne pouvons rien savoir. Il faudrait interroger les gens

qui travaillent en forêt, les bûcherons, les charbonniers, les gardes. Dans la forêt de Russy, il y a souvent des maraudeurs qui passent, s'installent, vivent de rapines et s'en vont. Il y a aussi d'honnêtes gens qui vivent dans leur campement provisoire, ne restent que peu de temps aux environs de chaque village et s'en vont ailleurs. L'été et l'hiver, il y a des faiseurs de corbeilles, des raccommodeurs de porcelaine, il y a des chaudronniers, il y a des rétameurs. Seulement, ma bonne demoiselle, il faut bien vous dire aussi que dans tout ce monde-là, c'est la misère noire. Et vous pensez bien que ce ne sont pas ces pauvres diables qui se seraient chargés d'une bouche inutile. Si l'enfant au maillot avait été trouvé par l'un de ces vagabonds, ou de ces ouvriers ambulants, il aurait été apporté bien vite à Chambord, avec l'espoir qu'après il y aurait une récompense. Voilà mon idée, mademoiselle.

La bonne femme raisonnait juste, mais son raisonnement n'était pas fait pour rendre le courage à Marguerite.

jElle comprit qu'elle se débattrait vainement au milieu de ces ténèbres et qu'espérer plus longtemps lui était défendu.

Elle revint à Malpalu.

La tante était dans la plus grande anxiété. Marguerite n'était pas rentrée la veille. L'on croyait à quelque malheur. A quelle redoutable extrémité son désespoir ne pouvait-il pas la pousser? Quand elle aperçut la jeune lille descendant du coupé, faible, brisée par les angoisses de ces deux atroces journées, elle n'eut que la force de lui ouvrir les bras.

Marguerite s'y laissa tomber en pleurant.

Elle n'avait pas pleuré pendant ces deux jours, mais son cœur se fondit quand elle revit sa tante

chez laquelle elle retrouvait une vive et maternelle affection.

Et ce fut à travers des sanglots qu'elle lui dit;

— Tanie, je ne l'ai pas retrouvé!...

.L'infirme ne dit rien. Elle s'attendait à cette nouvelle. Elle se contenta de l'entourer de ses bras, dans une étreinte où elle mit toute son âme.

Et parce qu'elle ne voulait pas la laisser ainsi sous l'accablement de son immense douleur, elle lui dit ce mot qui est la consolation des plus grands chagrins :

— Tu as trop souffert. Dieu te doit une revanche. Et plus bas, avec un baiser :

— ESTÈSEÎ

JX

Pendant longtemps, Marguerite attendit vaine* ment qu'un hasard la mît sur la trace de son fils. Il lui semblait impossible qu'il eût ainsi disparu sans laisser de traces et tous les matins elle lisait anxieusement les journaux de Loir-et-Cher et ceux des départements voisins, croyant toujours y trouver le renseignement si ardemment désiré.

Au bout de quelques semaines, Antoine avait exigé qu'elle revînt habiter Paris à l'hôtel de la rue deCourcelles.

Elle avait obéi.

Maintenant, malgré le mot de l'infirme, elle n'espérait plus. L'enfant, elle le considérait comme à jamais perdu pour elle.

C'était fini. Jamais elle ne le reverrait. Dès lors, peu lui importait de retournera Paris. Au contraire, elle le désirait presque.

Bile prenait Malpalu en horreur, et la sombre forêt qui recelait dans ses profondeurs le mystère de la mort de Julien et de la disparition de son fils lui causait des frissons d'épouvante.

Son sommeil était peuplé de cauchemars. Elle se voyait sans cesse dans les bois à la rechero.he du

petit. Et dans la journée souvent, elle était brusquement prise de frissons, sans cause ; elle était obligée de s'étendre sur son lit, toute secouée, claquant des dents.

Dans ce château aux sinistres souvenirs, elle serait morte assurément.

Voilà pourquoi elle obéit à son frère avec empressement.

Paris, ce serait la vie des autres qui la distrairait de la sienne. Ce serait, sinon l'oubli, — elle n'oublierait jamais, — du moins l'étourdissement.

La tante aimait trop Marguerite, elle sentait trop surtout combien la jeune fille allait avoir besoin de tendresses et d'un cœur où elle s'épancherait pour la laisser partir seule.

Et en quittant Malpalu avec la jeune fille, ce fut, certes, une grande preuve d'affection qu'elle lui donna

Malade, infirme presque toute sa vie, elle n'avait jamais quitté ce château.

Ce fut un grand changement dans son existence. Elle l'accepta avec résignation.

A Paris, Antoine ne paraissait que rarement devant sa soeur. Il ne voulait point raviver ses souvenirs- Il attendait beaucoup du temps, ce souverain guérisseur.

Puis, peu à peu, il la revit plus souvent.

L'hiver s'écoula. Le printemps revint. Marguerite ne voulut point pas?er l'été à Malpalu.

Antoine l'emmena en voyage avec sa tante.

Ils ne revinrent qu'au début de l'automne.

Ce fut à ce moment qut> Georges de Oheverny. que les deuils successifs de Marguerite avaient un peu éloigné, reparut rue de Courcelles.

Et ce fut à ce moment aussi que recommencèrent les angoisses de Marguerite.

Georges l'aimait de plus en plus.

Elle savait que son plus ardent désir était de l'avoir pour femme.

Et enfin Antoine lui apprit, un soir, que le jeune officier avait officiellement demandé sa main.

Atterrée, Marguerite se taisait, les yeux fixes, les mains nerveusement crispées.

— Que lui répondrai-je de ta part ? dit Antoine.

— Tu sais bien que je ne puis pas me marier?

— Pourquoi? dit-il avec une surprise admirablement jouée.

— Oh ! mon Dieu, est-il besoin de rappeler cette lamentable histoire. Je ne puis et ne veux me marier, pas plus avec M.> de Cheverny qu'avec tout autre. Et j'ajoute que M. de Cheverny est digne en tous points de l'amour d'une jeune fille.

Antoine la considéra longuement, en silence.

Ils étaient dans un petit salon de l'hôtel de la rue de Courcelles. La rue est tranquille. A peine quelques voitures. Deux lampes brûlaient sur la cheminée et lalumièreétaittamiséepardesabat-jour de dentelles.

Il approcha une chaise du fauteuil où Marguerite était assise et il s'assit lui-même, en face d'elle.

— Causons ! dit-il.

Alors, sans autie préambule, il lui raconta comment la fortune de la maison de Pontalès avait été sauvée par le sacrifice de la fortune de Cheverny, le père de Georges ; il lui raconta comment et dans quelles tragiques circonstances l'honneur même de Pontalès avait été sauvé. Et ce n'était plus sa fortune que Cheverny avait sacrifiée, c'était sa vie. Cheverny était mort pour Pontalès, mais en mourant, il avait exigé que Marguerite épousât Georges.

Et longuement, donnant tous les détails, Antoine mit Marguerite au courant des moindres faits.

Marguerite apprit ainsi qu'elle n'était plus libre

moralement, depuis longtemps ; que sa uiain donnée à Georges sauverait l'honneur de sa famille, puisque, si elle se refusait à ce mariage, l'honneur de son père serait livré à la risée publique et à la honte. Elle apprit enfin qu'en la donnant au fils du général, son père avait voulu payer une dette de reconnaissance doublement sacrée.

Et Antoine ajouta, en terminant :

— J'avais promis à M. de Oheveruy, j'avais promis à mon père que tu serais la femme de Georges. Je tiendrai parole. Le déshonneur de mon père retomberait sur moi qui suis le chef de la famille. Or, cet avenir, je le rêve brillant. Eh bien, je ne veux pas que ta volonté de petite fille vienne mettre obstacle à mon rêve.

Elle releva la tête sur ce dernier mot :

— Tes projets d'avenir m'intéressent fort peu, mon frère, et crois bien qu'ils ne seraient pas d'un lourd poids s'ils devaient contrebalancer ma volonté. Bien que tu n'aies pas tué Julien, je te considère quand même comme son meurtrier, et bien que tu prétendes être innocent de l'abandon de mon pauvre enfant, je t'en rends et tu en es responsable. Tu porteras donc éternellement cette double infamie. Mais la navrante histoire que tu viens de me raconter m'a profondément troublée. Si je cède quelque jour, ce ne sera point par souci de tes menaces et pour te plaire, ce sera parce que je me rappellerai mon père qui m'aimait et ma mère aussi. Laisse-moi. J'ai besoin d'être seule.

Malgré son audace et sa cruauté, Antoine parut surpris.

Cette énergie d'une fillette qu'il était habitué à dompter le démontait. C'est qu'il ne réfléchissait pas que ce n'était plus une fillette qu'il avait devant lui, mais une mère !

Cependant cet entretien, en révélant à Marguerite ces faits qu'elle ne soupçonnait pas, l'avait plongée dans une terrible alternative.

Toute sa vie passait devant elle en cet instant.

Qu'allait-elle faire ?

Et dans sa tête, un douloureux combat, au fur et à mesure qu'elle évoquait le souvenir de Julien et de son liis : au fur et à mesure qu'elle se rappelait la menace du déshonneur qui pesait sui' sa famille.

Le lendemain Antoine lui demanda ;

— As-tu réfléchi ?

— Oui.

— Eh bien, tu acceptes? que dois-je répondi-e à Georges ?

— Rien. Laisse-moi quelques jours encore... Je ne puis me faire à l'idée de tromper cet honnête homme... Je suis indigne de lui. Ne vois-tu pas que ce serait abominable, ce mariage ? le père de Georges s'est dévoué poifr nous, et pour lui témoigner notre reconnnaissance, que faisons-nous ? Une action honteuse, entre toutes. Nous abusons de sa conliance. Nous trompons un honnête homme. Il croira épouser une jeune fille digne de lui et celle qu'il épousera en aura aimé un autre. Il sera sûr, enfin, d'être le premier qui aura serré dans ses bras le corps de cette vierge et, dérision ! cette vierge n'osera pas le regarder sans rougir!... Non, mon frère, je ne puis répondre à M. de Oheverny. Je ne me sens pas encore le conrage de jouer devant lui cette horrible comédie. Peut-être le courage me viendi-a-t-il. En attendant, laisse-moi, laisse-moi i

Il s'éloigna. Il n'insistait plus. Il était certain, désormais, qu'elle accepterait.

Le combat dura longtemps, dans le pauvre cerveau surexcité de la jeune fille.

Ahl si elle avait pu se confier à quelqu'un, demander conseil.

Mais elle n'avait personne autour d'elle.

Antoine seul était là toujours.

Car la tante, depuis quelque temps, dépérissait. Elle ne quittait plus son lit. A Malpalu, elle eût vécu quelques années encore. La vie de Paris l'avait tuée. Son intelligence s'était obscurcie, alourdie. Entre elle et Marguerite on eût dit qu'il y avait maintenant un voile qui s'épaississait de plus en plus. Et c'était bien un voile, celui que peu à peu la mort étendait entre elles.

Marguerite s'en rendait bien compte.

Elle fit pourtant une tentative.

— Tante, dit-elle, en prenant une des mains de la vieille et en la serrant doucement, tante, j'ai grand besoin de vous demander conseil...

L'infirme la considéra longuement.

On eût dit qu'elle ne la reconnaissait pas.

— Tante, c'est moi, Marguerite... J'ai besoin de votre afl'ection. Vous avez remplacé pour moi ma mère eu des événements tragiques et je voudrais vous entendre aujourd'hui me dicter la conduite qu'il faut que je suive...

— Ah ! dit la vieille, tu as besoin de moi?

— Oui.

— Et que veux-tu? Comment te servirais-je ?

— Mon frère m'ordonne d'épouser Georges de Cheverny.

— Je le connais... C'est un honnête garçon, doux et distingué.

— Mais je ne puis l'épouser...

— Pourquoi ?

— Vous ne vous souvenez donc pas?... Julien?... Julien Rémondet?

— Julien Rémondet? dit-elle, cherchant.

Elle essayait de se rappeler. A la fin, secouant la tête :

— Non, je ne sais pas...

— Oh ! tante ! tante !... dit-elle en sanglotant, je n'avais que vous et vous m'abandonnez I

— Pourquoi pleures-tu?

— Parce que vous avez cessé de m' aimer !

Elle resta silencieuse. Ce mot, pourtant, ne l'avait point frappée, n'avait pas traversé l'inertie de son cerveau, car elle dit, hochant la tête :

— Tu crois, fillette, tu crois ?

— J'en suis sûre.

Elle ne dit qu'un mot, gravement, avec le même mouvement de tète :

— Ah!

Et ce fut tout. Elle ne comprenait plus.

Alors, découragée, infiniment désolée, Marguerite la laissa.

Elle résista un mois encore, cependant. Quelque chose en elle se révoltait à la pensée de tromper Georges de Cheverny, Georges si loyal, et qui l'aimait si tendrement.

Puis, tiraillée par son frère, éperdue, sans secours, roulant dans la vie qui lui était faite, comme un corps bousculé par les vagues d'un torrent, elle fut vaincue.

Et quand, pour la dixième fois, Antoine lui demanda :

— Que dois-je répondre à Georges?

Elle dit d'une voix faible, brisée par tant de se cousses, anéantie par sa douleur :

— Dis-lui que je serai sa femme...

Et, Antoine parti, Marguerite achevait, pour ellemême, en essuyant ses yeux :

— Je serai sa femme, et jamais personne au monde ne sera entouré d'un plus grand dévoue-

ment... Ma vie est à lui... Et Julien, s'il me voit et s'il m'entend, me pardonnera...

Deux mois après, Marguerite de Pontalès devenait la femme du lieutenant Georges de Oheverny.

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