LE SOUS-OFFIGIER JACQUES
Le père Routard avait quitté le carrefour de la forêt de Rassy le roatiumême, lelenderaaiîi du Jour' où Marjolaine était revenue si heureuse de son" étrange trouvaille. L'aube n'avait point paru encore que déjà l'àne était attelé à la voiture, prêt à partir. La veille, le rétameur avait fiai sou ouvrage, avait reporté dans les maisons du hameau et les fermas voisines ses cuillers étincelantes, ses fourchettes, ses casseroles brillantes comme de l'argent nouveau, de telle sorte que rien ne le retenait plus dans le pays.
La charrette traversa Chambdrd au petit trot de l'âne, point étonné d'une si matinale promenade, ~« il y était habitué de longue date. — Routard ne^ s'arrêta' que pour déjeuner, fuyaut Chambord; fuyant la forêt, fuyant ceux qui ayant voulu la mon'
du petit, pouvaient poursuivre et atteindre le brave homme qui l'avait recueilli et pris sous sa protection.
Car c'était la seule raison de son départ, de sa fuite plutôt.
Lorsque, faible devant les larmes et les cris de Marjolaine, tout attendri devant ce bébé mourant de froid dans ses langes, sous l'âpre bise de décembre, lorsqu'il eut résolu de le ramener, de l'adopter, il n'eut plus qu'une idée, celle de s'éloigner au plus tôt.
Et il n'eût garde de révéler à qui que ce fût l'aventure qui le faisait père d'un garçon qui lui tombait du ciel. Excellent homme et cœur d'or sous une rude et vulgaire enveloppe, il aimait déjà l'enfant, alors même que sous l'édredon du petit lit de Marjolaine, l'abandonné, bleu de froid, grelottait encore.
Il avait tout de suite envisagé la situation :
— Cet enfant est victime. On veut sa disparition. Qu'il disparaisse donc. Je l'emporte ; en l'emportant, je l'arrache à ses ennemis, — car il a des ennemis, le pauvre, — et je le sauve. Si je vais faire quelque part une déclaration quelconque, c'est le livrer, et le livrer, c'est le perdre 1...
Il gratta la rude tignasse noire et ébouriffée qui lui servait de chevelure.
Une hésitation lui venait.
— Je devrais déclarer cet enfant!... Je devrais tout dire I
Alors, il resta perplexe.
Toutes ces réflexions lui passaient à l'esprit, alors qu'il était couché sur son matelas, dans la petite voiture. Autour de lui, le vent gémissait et parfois les rafales étaient si fortes qu'elles ébranlaient le réhicule. Par les belles nuits d'été, l'âne, ami de
cette famille nomade, couchait dehors, attaché au tronc d'un arbre. Mais, l'hiver, Routard trouvait place, pour la bonne bête, dans quelque remise ou dans quelque grange.
Il avait bien envie de dormir, la journée ayant été dure et la soirée pleine d'émotions, mais le sommeil le fuyait obstinément. Sur son matelas, il se tournait et se retournait comme sur un gril, ne trouvant jamais la place bonne.
Un rideau de serge rouge, tendu sur une tringle de fer le long de laquelle il glissait dans des anneaux de cuivre, séparait son matelas du petit lit de sa fille.
Marjolaine, couchée avec le bébé, ne dormait pas non plus. Elle entendait son père qui souvent, comme tous les gens habitués à vivre seuls, parlait haut.
— Te ne dors pas, père ?
— Toi non plus, morveuse, à ce qu'il parait?
— Moi, je réchauffe le petit... si tu savais comme il est gentil...
— Ah ! ah I comment le vois-tu ? Il fait plus noir que chez le diable.
— Je ne le vois pas, mais il m'a pris un doigt dans sa petite main et il le serre de toutes ses forces.
— C'est bon, c'est bon, tu ferais mieux de dormir.
Il se fit un silence assez long. On eût dit que dans l'humble et chancelante demeure de ces nomades, le sommeil était enfin descendu, mais Marjolaine et Routard avaient toujours les yeux ouverts.
— Je devrais déclarer cet enfant 1 répétait Routard,
Il avait parlé haut.
Derrière le rideau de serge, la petite voix de Marjolaine ;
— Père, je voudrais bien te demander...
— Veux-tu t'endormir, moutarde !...
— Si tu le déclares, est-ce qu'il lui arrivera du mal, au petit?
— Sûrsment... Et pas avant qu'il soit vingt- quatre heures.
— Ah 1 dit- elle, effrayée.
Et Routard l'entendit qui se remuait en son lit.
S'il n'avait pas fait nuit noire, si le rideau n'avait pas été tiré, il aurait vu sa fille entourer ce chétif, ellepresqueaussifaibleetaussichétive,d'unhrusque enlacement de ses bras.
— Alors, père, il ne faut pas le déclarer, dit-elle. Routard haussa ses robustes épaules.
— ^ Gosse, val Elle a raison après tout... C'est décidé, je ne dirai rien.
Et comme si cette résolution enfin prise lui avait enlevé un fardeau énorme de la conscience, il s'endormit tout à coup, profondément.
Il n'eut pas d'autres hésitations.
Et le lendemain, dans l'après-midi, l'âne trottinait sur les routes blanches de neige, pendant que Marjolaine faisait boire à l'enfant un peu de lait tiédi et le rélameur demandait, grossissant sa voix, comme s'il était encore mécontent, mais au fond attendri par le joli spectacle de la fillette donnant au bébé des soins maternels :
— Enfin, quel nom aura-t-il, cet enfant ?
— Ton nom, père... tu t'appeUes Jacques... Il n'y on a pas de plus beau...
— Mon nom ! Pas de plus beau ! Flat.euse, val
— Oui, père, il s'appellera Jacques.
— A près tout, ce nom là en vaut bien un autre...
— Mais il faudra le faire baptiser.
Le père Routard gratta sa crinière. La auestion l'embarrassait.
— Sûrement, dit-il, sûrement. Mais nous avons le temps. Laisse-moi respirer... Il faut que je trouve une histoire... Et puis, tu sais bien, dans ton catéchisme que tu commences à épeler, il y a que, en cas de nécessité, toute personne peut baptiser... Donc, c'est bon...
Il délaissa, le brave rétameur, bien des hameaux et bien des villages où il avait, depuis longtemps, l'habitude de s'arrêter.
C'était autant d'argent perdu pour lui, puisque c'était de l'ouvrage négligé.
Mais peu lui importait. L'ouvrage courait après lui et si pauvre qu'il fût, si misérablement qu'il vécût, il possédait déj.'i quand môme quelques mille francs destinés plus tard à Marjolaine.
Dans toute la journée du lendemain, celle-ci ne s'occupa que du petit irère que le hasard lui envoyait.
Et vraiment elle déployait, cette enfant, une intelligence de femme.
Toutes les mères comprendront le dénuement dans lequel elle se trouvait avec, tout à coup, ce bébé dont il fallait changer les langes et pour lequel rien n'était prêt.
Le père Routard acheta des flanelles, des langes et des serviettes dans la première ville que l'âne rencontra sui- son chemin, car l'âne semblait obéir à sa propre volonté, depuis le grave événement qui s'était passé dans l'intérieur
Et quand Marjolaine défit les langes, anxieusement croisés par la vieille tante Pontalès au château de Malpalu, bien inhabile en ces soina, la chère petite, elle jeta tout à coup un cri de surprise en se précipitant vers Routard qui la regardait.
— Eh bien, quoi? dit le rétameur.
La petite tendit sa main.
Dans sa main se trouvaient une médaille militaire et la croix de la Légion d'honneur, toutesdeux tombées des langes.
Julien Rémondet, poussé peut-être par le pressenlimcut de la mort prochaine qui le menaçait, les y avait introduites, alors qu'il s'enfuyait du château.
La croix ressemblait à tous les autres insignes du même genre.
Mais la médaille, frappée d'une balle sur un côté, était toute bossuée. Le morceau n'était pas enlevé et la balle avait dû dévier. La médaille de l'honneur militaire avait garanti d'une mortelle blessure la noble poitrine de Rémondet qui l'avait portée.
Routard les prit, les examina et les enferma soigneusement dans un tiroir.
Déjà, lui-même, dans la matinée, il s'était livré à quelques observations.
Nos lecteurs se souviennent que Routard avait ramassé, dans la forêt de Russy, un pistolet tombé du manteau de Julien Rémondet.
C'était l'arme dont le pauvre garçon n'avait pas eu la force de se servir pour sauver sa vie et celle de l'enfant de Marguerite.
Antoine de Pontalès, dans l'horreur du crime qu'il commettait en abandonnant le petit, avait oublié ce pistolet.
Routard le retira d'un tiroir où il l'avait serré la veille.
Il l'examina attentivement.
C'était une très belle arme, bien en main, admirablent montée, ornée de gravures et de damasquinures très riches.
Le canon portait le nom de l'armurier habile de la
maison duquel il sortait : ce nom était écrit en lettres gothiques:
Claudin, armurier, Paris,
Sur un écu en or placé à l'extrémité de la crosse, un peu au-dessous, étaient les initiales suivantes :
Sur les initiales, une couronne de comte.
Dans la couronne, la devise des Pontalès, qui semblait, sur cette arme, particulièrement à sa place, puisqu'elle s'adressait aussi bien au coup d'oeil du tireur qu'au caractère de la famille de Pontalès, de tout temps renommée pour sa loyauté.
Cette devise était :