TOUS
— De près comme de loin, je veillerai sur toi, mon enfant.
Marguerite et Pierre Gironde se quittèrent, après ■avoir cause longtemps encore. Elle ne pouvait, la pauvre mère, si indignement trompée, se rassasier de l'entendre, celui-là qu'on lui disait être son fils. Elle s'emplissait les yeux et le cœur de ses paroles, de ses regards, de ses douceurs et de se? càlineries.
Ils convinrent de se revoir tous les jours, tant que durerait le congé du colonel de Cheverny.
Elle ne devait partir pour Nancy qu'à la fin du mois.
Lorsqu'elle sortit du bureau de Patoche, Gironde l'accompagna jusque sur le carré et, penché sur la rampe de l'escalier, il l'écoutait descendre.
Il entendit le roulement d'une voiture.
Elle était partie.
Il poussa un soupir et rentra.
Dans le bureau, nonchalamment appuyé contre la caisse, Patoche le contemplait avec un sourire de bonhomie cruelle.
— Compliments, mon fils, tu as fort bien joué ton rôle.
— C'est horrible! murmura Gironde.
Patoche se mit à rire.
— Ce n'est pas si difficile que tu crois... il n'y a que le premier mensonge qui coûte — et pas si horrible, ma foi, que lu veux bien le dire. En t'écou-
tant tout à l'henre t'exprimer si chaîeureusement, je me félicitais du choix que j'avais fait de ta personne — et en regardant madame de Cheverny, en la voyant si heureuse, les yeux emplis de larmes de joie, je réfléchissais qu'en somme la mauvaise action que nous commettions là n'était pas un bien grand crime, puisque grâce à nous cette femme éprouvait tous les bonheurs de la maternité. Vois-tu, garçon, en ce monde, c'est la foi qui nous sauve. Elle te croit son fils. Le serais-tu vraiment, qu'elle n'en aurait pas plus de joie. Donc, tout est bien. Moi je n'ai pas plus de remords qu'un enfant qui vient de naître. Et je me sens léger comme une hirondelle... Tra la la. Ira la la...
Il esquissa, en fredonnant, un pas de valse. Son gros ventre ballottait sur ses cuisses et les longues basques de son habit passéde mode, voltigeant autour de lui, faisaient de Patoche, chose curieuse, la caricature énorme du gentil oiseau qu'il venait de nommer.
— Voyons, ne prends donc pas cet air de cadavre... Tu n'es coupable de rien... Je suis responsable de tout et en avant la musique... Tra la la.
— Oui, c'est horrible, répéta Gironde... J'avais le cœur déchiré en écoutant cette femme me parler doucement, comme à son fils... Il me prenait des envies de me jeter à ses pieds et de tout lui dire...
— Hél prends garde, garçon !
— Je ne l'ai pas fait et je ne le ferai pas. Puisque j'ai résisté une première fois à ce mouvement, je résisterai jusqu'à la fin. Soyez tranquille.
i — A la bonne heure... Tra la la, Irala la...
— En l'écoutant, — je vous Favais dit, Patoche, c'est ce que je craignais, — il me revenait de vagues souvenirs de mon enfance... Ses paroles n'étaient plus pour moi qu'une musique, pareille à un accord
lointain, rythmant ces souvenirs. Et je revoyais alors mes premières années... là-bas en Italie, au pied des rudes montagne^' baignées par la mer bleue, les courses dans les rochers... les longs sommeils sous les oliviers à l'ombre desquels aorment les couleuvres... puis la rentrée à la maison, tout prés de la mer avec la petite barque de pêche toujours d insante... et dont la voile, quand on l'apercevait de loin, avait toutes sortes de couleurs, selon que le soleil l'éclairait... Je revoyais tout cela,j'enicndais mille clioses harmonieuses échappées depuis longtemps de mon esprit... Et tout rela, c'était la tendresse trompée de cette mère qui l'évoquait... Et si je ne lui ai pas révélé notre sacrilège, à cette mère, c'est que j'ai été lâche... c'est que j'ai pensé que vous ne me pardonneriez pas... je me suis vu perdu... la honte sur moi, la vie désormais impossible... Votie haine acharnée à ma perte... La pauvre femme!... Rien n'a crié en elle que je suis un fourbe, un imposteur, un misérable... Rien! Riinl... C'est dommage... Je vous le jure, Patoche, cela m'eût soulagé de la voir tout à coup se dressant, les yeux remplis de mépris, m'accuser de mensonge!... Mais elle m'a cru! son cœur a soif de tendres e et s'abreuve à la coupe qu'o i lui a tendue.
— Tia la la, chantonnait Patoche. Tout cela, c'est de la poésie, mon garçon, et nous sommes en pleine réalité... Du reste, la poésie, ça dore la vie, on dore bien les pilules... je ne t'empêche pas d'en avoir.
Mais Gironde ne semblait pas entendre ces plaisanteries cyniques.
Toujours sombre, toujours les yeux baissés, il disait à mi-voix :
— Cette pauvre femme, je ne sais pourquoi il me semble que je vais l'aimer comme si elle était ma mère!...
Nos lecteurs ont dû voir que Patocbe était, avant tout, un homme pratique. Ils savent également que ce n'était pas pour le seul plaisir de conduire les fils d'une intrigue savamment ourdie qu'il avait amené Pierre Gironde dans les bras de madame de Cheverny.
Patoche voulait faire sa fortune.
Le hasard l'avait bien servi jusque-là, mais il se méfiait du hasard.
Si jamais madame de Cheverny concevait sur lui comme sur Gironde quelques doutes, adieu la fortune rêvée.
Et les dangers pouvaient naître de plusieurs côtés.
Marjolaine, qui avait menti à Patoche en tronquant les détails de l'abandon de Jacques, pouvait être amenée à dire la vérité tout entière à la comtesse.
Au lieu d'un fils, Marguerite se trouverait en présence de deux eafants. Il lui faudrait choisir. Et Marjolaine ayant avancé un fait, sans nul doute le prouverait.
C'était le premier danger.
330 LE r.ÉGIMENT
D'autres pciils venaient de rinlimitô établie entre Jacques et la famille Cheverny. Un danger encore, c'étaient les remords de Gironde.
Il ne fallait donc pas perdre de temps.
Quand il aurait entre les mains de quoi vivre désormais, — et largement vivre, — il disparaîtrait.
Ce qui lui restait à faire pour le moment, c'était tout d'abord de frapper le premier coup à la caisse de madame de Cheverny.
En second lieu, c'était de mettre Jacques et Marjolaine dans l'impossibilité de lui nuire.
Pour cela, il fallait briser l'intimité naissanle entre eux et la famille du colonel.
C était facile. Il y songerait. Cela lui donnerait du répit.
Le lendemain de l'entrevue où Marguerite et Pierre Gironde se virent pour la première fois, Paloclie ayant brossé son habit noir plus soigneusement que de coutume, et ayant, avec de la mie de pain, essayé de redonner un peu de blancheur au col et au plastron de sa chemise, se rendit rue de Courcellcs.
Le concierge de l'hôtel le reconnut.
Patoclie lui présenta sa carte.
— C'est à madame, comme l'autre jour, que je veux parler, dit-il.
Et il eut un petit geste protecteur de la main.
Le concierge s'inclina, sans répliquer, et le conduisit au salon.
Certes, Marguerite ne venait pas vers cet hommo avec plaisir. Ses yeux méchants, rusés, souvent invisibles sous la graisse bouffie, trahissaient une âme basse, servile; l'altitude entière dénotait des instincts grossiers.
Pourquoi fallait-il que son fils perdu lui eût été
LE RÉGIMEl^nr 33 1
rendu par ce hideux et grotesque personnage dont l'aspett ne lui inspirait que de la répugnance? Elle attendit qu'il parlât.
— Madame, dit-il, en essayant un sourire gracieux, j'espère que vous êtes revenue sur la mauvaise impression que je vous ai produite lors de notre premier entretien.
El n'obtenant pas de réponse :
— Puis-je compter, du moins, madaaie, que si j'ai été assez malheureux pour ne point conquérir votre sympathie, j'ai toutefois acquis quelques droits à votre reconnaissance ?
— Vous m'avez aidée, monsieur, à réparer une grande injustice.
— Et j'ai sans doute mis quelque joie dans votre âme?
— Une grande joie.
— Alors, madame, voulez-vous me permcllre de m'ouvrir à vous, comme à une amie?
— Je vous écoute.
— Je vous demanderai le secret sur ce que je vais vous dire — surtout vis-à-vis de Pierre Gironde, qui ignore et ignorera toujours ma démarche. Je ne veux pas qu'il croie, le cher enfant, qu'il a pu entrer dans mon esprit la moindre pensée de lucre... et que la question de cœur que je lui ai aidé à résoudre n'était pour moi qu'une question d'argent.
— Au fait, monsieur, dit Marguerite, qui sentait venir un danger et que toutes ces précautions oratoires mettaieot au supplice.
— Je suis actuellement dans une position assez gênée... Les rentrées ne se fout pas. Les temps sont très durs. Vous ne vous imaginez pas, vous, madame, qui êtes riche, combien il est difficile de gagner sa vie. Ce n'est pas l'intelligence qui me manque. J'ai eu des hauts. J'ai eu des bas. En ce moment, ma-
dame, les vêtements que je porte, si entretenus qu'ils soient par la plus méticuleuse propreté, vous disent clairement que lorsque je dîne par hasard, ce n'est pas dans un grand restaurant. Et cependant ma maison est connue sur le pavé de Paris. Une vieille célébrité. Trois de mes prédécesseurs ont été condamnés... je veux dire ont fait une fortune brillante. Ils vivent paisiblement, à l'étranger... J'en voudrais faire autant... Mais voilà, il ne faudrait presque rien... une petite mise de fonds... une avance de quatre sous...
— Combien voulez-vous? dit-elle, la lèvre dégoûtée, le cœur soulevé.
— Madame ? dit-il avec surprise, comme n'ayant pas entendu.
— Fixez votre prix.
Patoche eut un air navré. Et avec une profonde tristesse :
— Mais, madame, je ne demande pas l'aumône. J'ai toujours su me suffire. Parce que je vous raconte mes peines, ce n'est pas une raison pourm'insulter. Je ne l'ai pas mérité, madame.
Et posément, traitant son affaire :
— Ce n'est pas un don que je viens solliciter de vous, madame, mais je l'ai dit, une avance, un prêt. Cela me permettra de chercher en province des correspondants, de relancer ma maison, de me recaler, en un mot. Et je vous rembourserai, madame, comme vous le désirerez, par mensualités ou par annuités.
— Combien faut-il? Pourquoi hésitez- vous? Dites...
Il se gratta le front. Il sentait bien qu'il était percé à jour, que son cynisme était deviné. Le moment décisif était venu. Mais cette première demande devait être suivie de beaucoup d'autres. H
ne voulait pas effrayer Marguerite par l'énormité de ses exigences.
— Soyons modeste, se dit-il...
Et tout haut :
— Je calcule mentalement ce qu'il me faudrait à peu près... Je crois que, comme première mise de fonds, quitte à recourir à vous plus tard, une seconde fois, cinquante mille francs me suffiraient... Oui, cinquante mille, si toutefois cela ne vous gène pas?...
Il ajouta, d'un ton très doux, mais avec un regard qui la fit tressaillir :
— Le plus lot possible, n'est-ce pas?
— Mais, monsieur, dit-elle, je n'ai pas une pareille somme à ma disposition... M, de Cheveniy est riche. Moi-même, de mon côté, je le suis. Mais M. de Oheverny a la libre disposition de noire fortune commune. Et comme je vis très simplement, je n'ai jamais eu entre les mains que l'argent de ma maison et de ma toilette.
— Oh ! madame, vous ne serez pas en peine de trouver...
— Plus que vous le pensez... si je la demande à mon mari, il s'inquiétera... Pourquoi cette somme? voilà ce qu'il voudra savoir ! Et que lui répondrai-je?
— Vous inventerez bien quelque histoire.
— Si encore, monsieur, j'étais sûre qu'une pareille... exigence... ne se renouvellera pas...
— Ohl madame, le mot est dur...
— Vous ne répondez pas.
Patoche prit un air embarrassé.
— Je ne puis rien promettre.
Elle retint un soupir. Elle ne se trompait pas. Celui-là était un misérable. Et elle était en son pouvoir.
— Donnez -moi, du moins, le temps de réunif cette somme sans éveiller les soupçons de M. de Cheverny.
Patoclie sentit qu'il fallait lâcher un peu de corde.
— J'ai dit, madame, que j'avais besoin de cet argent dans le plus bref délai possible. Cependant, ne vous pressez pas. Vous faut-il deux iours, trois jours, huit jours?. ..
En tremblant, elle répond :
— Dans huit jours, je crois pouvoir vous la donner.
— J'attendrai huit jours.
Il salua cérémonieusement, en homme du monde, et prit congé.
Debout au milieu du salon, pâle, d'une pâleur terreuse, le front ridé, les bras ballants, ayrait dans tout son être l'attitude du désespoir, de l'épouvante... et regardant à ses pieds, comme si elle voyait là, devant elle, s'ouvrir un abîme sans fond, la comtesse murmura :
— Cet homme me perdra!...
Et dans un geste vague des mains, pareil à celui d'une femme qui tombe, d'une noyée qui perd pied et que la vague entraîne, elle parut chercher autour d'elle un soutien, un prolecteur.
Mais sa main s'abaissa, lassée.
C'était le vide autour d'elle, le vide effrayant. Qui la protégerait? Personne! A qui se confieraitelle dans son angoisse ? A qui demanderait-elle un conseil?... Cet argent, comment se le procurer? Il faudrait mentir!... Mentir encore lorsque Patoche reviendrait... Mentir toujours, à chacune des incessantes demandes qu'elle prévoyait!...
— Je suis perdue, je suis perdue ! se répétait-elle. Ce fut avec beaucoup du peine, les jours suivants, qu'elle réunit celte somme. Elle raconta à
LE RÉGIMRNT 335
Georges de Cheverny qu'elle n'avait pas paye sa couluriére depuis longtemps ; qu'elle avait vu, rue de la Paix, une aigrette de diamants qui lui plaisait ; qu'elle voulait donner quelques mille francs à une œuvre de bienfaisance nouvellement fondée et qui avait pour but de soutenir dans la vie les petits colons des établissements pénitenciers à leur sortie. Enfin elle eut 50,000 franco. C'était le premier pas sur le calvaire douloureux où elle devait monter jusqu'au faîte... Elle les remit à Patoche.
Mais elle avait le pressentiment que le sinistre personnage reviendrait vite à la charge.
Elle ne pouvait refuser. Quelles que fussent ses exigences, il fallait qu'elle y fît droit. Elle devait être prête à tout.
Alors, sa vie changea complètement.
Elle eut des coquetteries auxquelles elle n'avait guère habitué son mari. Elle pria Georges d'augmenter son budget particulier. A cliaque instant des caprices nouveaux lui venaient. Georges payait sans compter. Dans les premiers temps, il se contenta de se moquer doucement de sa femme.
— .Je t'ai toujours reproché de ne pas dépenser assez, dit-il... Combien de femmes à qui l'on ne pourrait en dire autant!.
Patoche était content de lui. Tout marchait à souhait. Il ne lui restait plus maintenant, pour être complètement tranquille, pour ne plus redouter les fâcheuses complications qui surviendraient, si sa fourberie était découverte, il ne lui restait plus qu'à briser l'intimité naissante entre Jacques et madame de Cheverny.
Il s'y appliqua sans perdre de temps.
Il était à présent beaucoup plus propre. Il s'était commandé un habit, un gilet, un pantalon noirs, une douzaine de chemises, des cravates blanches.
Il était moins repoussant d'aspect, bien qu'il gardât toujours la louche allure du faiseur, cherchant quelque lucre honteux eutre les pavés parisiens.
Chez Marjolaine il avait rencontré Jacques.
Il s'était même trouvé un jour, dans le salon de la modiste, avec la famille Cheverny.
Et il avait entendu le colonel, rappelaiit les actes de bravoure du jeune sergent au Toiikin, ne faire qu'une restriction amicale aux éloges qu'il lui décernait.
— J'ai appris, disait le colonel, que Jacques
aimait le jeu. Il jouait de l'argent, à Hanoï, avec ses camarades. Je lui en ai fait l'observalion. Je ne p<înse pas qu'il ait joué depuis.
— Non, mon colonel, depuis lors, je n'ai pas tenu les cartes une seule fois, dit Jacques avec franchise.
— Et vous ne jouerez plus?
— Je vous le promets.
— Que d'officiers j'ai vus, dans ma carrière, échouer à cause de cette passion!... Je pourrais vous citer bien des exemples... parmi les plus fiers, les plus braves, les plus instruits...
Paloche écoutait et il allait en faire son profit.
— Qui a bu boira, se disait-il... Qui a joué jouera!...
Jacques ne connaissait pas Paris qu'il n'avait jamais vu.
La ville l'enchantait et le grisait. Pour être plus libre, il sortait en civil et restait souvent des journées entières à vagabonder au hasard. Parfois, il sortait avec Bernard, parfois avec l'oncle César, parfois même avec Patoche, qui s'était mis complaisamment à sa disposition, pour l'accompagner partout où il lui plaisait d'aller.
Le sous-officier n'aimait pas beaucoup Patoche. Il éprouvait plutôt pour lui de l'éloigoement. C'était le sentiment que l'homme d'afifaires inspirait à tout le monde.
Cependant, le voyant lié avec Marjolaine, sachant que c'était par lui que la jeune fille avait acquis son magasin de modes dans de favorables conditions, il le supportait.
Patoche, du reste, était aux petits soins pour Jacques.
Habile dans l'art de la dissimulation, comédien consommé, il savait se faire paterne, bonhomme, bOD g;!:ron.
338 LE RÉ .IMENT
Avec cola, il ne manquait pas de ce bagout particulier aux viveuî-s, sorte d'esprit parisien qui court les rues, mais qui s'adressant à un nouveau venu comme Jacques, l'étonnait et l'amusait.
Presque tous les soirs, Jacques et Marjolaine allaient au théâtre, lorsqu'ils ne passaient pas la soirée chez les Cheverny. Marjolaine était complètement heureuse. Mais elle ne voyait pas, sans un serrement de cœur, approcher le jour où forcément ce bonheur finirait, car le congé de Jacques touchait à sa fin.
Un jour. Marjolaine avait donné à Jacques sa liberté complète. Elle était pressée. Il fallait envoyer lo lendemain à de riches clientes étrangères qui quillaient Paris des chapeaux non encore achevés et pour l'achèvement desquels une partie de la nuit était nécessaire. Marjolaine ne s'en rapportait qu'à elle-même de la direction du travail. Elle ne voulut pas sortir ce soir-là.
— Eh bien, je te tiendrai compagnie, dit Jacques.
— Pourquoi faire?... Je serai le plus souvent dans Talelier. Tu ne me verras pas. Il vaut donc mieux que lu ailles te promener. Jouis des derniers moments de ta liberté. Tu n'en as plus pour longtemps. — Patoche entra au même moment.
— Eh bien, puisque vous lui donnez campo, à ce jeune homme, dit-il gaiement, moi je l'adopte. Je l'invite à diner. C'est entendu?... si vous refusez, je m'empoisonne.
— J'accepte, dit Jacques en riant.
Marjolaine avait vu sortir cinq ou six fois sou
frère avec Patoche sans s'en inquiéter, sans en prendre ombrage.
Pourquoi eut-elle tout à coup, — ce jour-là, — le cœur serré?
Elle regarda Patoche longuement, comme si elle
ne l'avait jamais vu; son affection pour Jacques, jalouse et profonde, cette affection si complète où il y avait à la fois de la mère, de la sœur, de l'amante, devinait quelque lointain danger.
— Eh! fit Patoche en souriant, vous n'êtes pas jalouse de moi, belle mystérieuse?... On diraitque ma proposition ne vous plaît pas...
— Vous vous moquez, monsieur Patoche! dit-elle par contenance.
11 se pencha à l'oreille de la jolie fille et murmura :
— Ne craignez rien. Je ne veux pas vous l'enlever, votre amoureux !
Elle rougit, se redressa. Certes, ce n^était pas cela qu'elle craignait. Elle était bien sûre de son Jacques, par exemple !... Alors, pourquoi cette inquiétude étrange qui persistait, malgré elle, malgré tout, au fond de son cœur?
— Je suis folle se dit-elle.
— Je ne sortirai pas, dit Jacques, qui voyait ses hésitations.
Mais elle eut honte, devant Patoche, de paraître jalouse. Elle se mit à rire.
— Va diaer avec M. Patoche... Je ne le demande qu'une chose...
— Accordée d'avance. Laquelle?
— Ne rentre pas trop tard... Je serais inquiète.
— Avec moi? Allons donc! Vous plaisantez! dit' Patoche.
— Je serai de retour à dix heures, fit Jacques.
— Bien sur?
— T'ai-je jamais manqué de parole?
— Non, jamais.
— Alors ?
— Alors, je suis certaine qu'à dix heures tu seras près de moi.
Patoche et Jacques quittèrent le salon.
3i0 LE RÉGIMENT
Marjolaine avait le cœur gros. Elle les écouta partir et soupira.
L'oncle César, qui rentra quelques minutes après, la trouva en larmes.
— Qu'y a-t-il donc? Que c'hest-il paché? fit le bon Auvergnat.
Mais elle haussa les épaules en souriant.
— Des folies, dit-elle... Vous me gronderiez, je ne vous dirai rien.
Mais comme il la pressait de questions, elle finit par tout avouer.
— Eh bien, je ne chuis pas rachuré pluch que toi, ma petite Marjolaine ; che Patoche ne me revient que tout juchle ! Avec chon air hypocrite, ches gieux en couliche, cha bouche en cœur, il me fait l'effet d'un homme.de chac et de corde... Ils ne t'ont pas dit où ils chont allés.
— Non.
— Tant pis. Je les aurais rejoints. Tant pis, tant pis.
Et il fronçait ses énormes sourcils.
Patoche et Jacques remontaient paisiblement la rue Scribe ; le sous-officier était en tenue bourgeoise. Et Patoche, un léger pardessus gris clair jeté sur son habit flambant neuf, dandinait son gros ventre, en jouant nonchalamment avec une canne qu'il faisait tourner entre ses doigts gantés.
— Où irons-nous dîner? fit Patoche.
— Je ne sais. Je connais si peu Paris...
— Il y a longtemps que je n'ai fait un repas soigné. Rien que d'y penser, l'eau m'en vient à la bouche. Allons d'abord prendre un apéritif. Ensuite nous verrons.
Il était six heures du soir. Et par cette belle soirée de juillet, il y avait un monde énorme sur les boulevards. Ils s'arrêtèrent à un café.
— Deux absinthes ! commanda Patoche à l'un des garçons de la terrasse.
— C'est que, dit Jacques tout bas, avec un peu d'embarras, je n'ai jamais bu d'absinthe.
— Vous, un soldat?
— Oui. C'est drôle, n'est-ce pas?
— Eh bien, vous en boirez aujourd'hui pour la première fois. L'absinthe, monsieur Jacques, c'est le lait du soldat...
Le sous-officier se laissa faire. Ce fut Patoche qui la lui prépara.
ris burent à petites gorgées, en regardant défiler les promeneurs.
Vers sept heures, Patoche, qui avait de l'argent plein ses poches, emmena Jacques dans un restaurant du boulevard.
Patoche était gourmand.
Il était, en outre, en veine de générosités. Cellesci, du reste, avaient un but, que l'on comprendra tout à l'heure. Il fît servir un dîner plantureux, arrosé de vins fins qu'il fut très longtemps à chercher sur la carte, pendant que le sommelier du restaurant, en petite veste noire et eu tablier bleu, attendait gravement, debout devant l'homme d'affaires.
Le dîner fut long. Patoche le prolongeait comme à plaisir. Jacques, de sa vie, n'avait, le pauvre garçon, si bien bu et si bien mangé. Lorsqu'ils quittèrent le restaurant, après avoir allumé un cigare de choix, ils firent une courte promenade sur le boulevard. Jacques était très robuste, mais n'avait pas l'habitude de ces agapes. Il aurait et il avait supporté la soif et la faim plus facilement que cette extrême abondance.
Il n'avait donc plus les idées très nettes.
Il marchait droit quand même, mais il y avait
843 LE RÉfilMENT
comme un grand vide dans son cerveau ; il lui semblait que sa tète n'était plus retenue à ses épaules et qu'elle trimballait en avant, en arrière, à droite et à gauche, au mouvement de sa marche.
Patoche, lui, était froid et calme.
De temps à autre, il regardait Jacques en dessous, comme pour surveiller la croissance de l'ivreïse qu'il avait provoquée.
Et ses lèvres minces et pâles se crispaient d'un sourire.
Ils prirent le café sur le boulevard. Le grand air et l'incessant va-et-vient des promeneurs achevèrent ce que le bon vin et le bon repas avaient commencé.
Vers dix heures, Patoche dit nonchalamment :
— J'ai une course à faire à deux pas...
— Où donc?
— Au cercle d'Antin. J'en ai pour cinq minutes. M'accompagnez-vous ? Je prendrai ensuite une voiture et vous reconduirai chez Marjolaine.
— Volontiers.
Il se leva péniblement et suivit Patoche.
Le cercle d'Antin est un tripot plusieurs fois fermé par la police et autant de fois rouvert, sans cesse toléré, jusqu'à ce qu'un nouveau et trop bruyant scandale force l'administration à quelque rigueur nouvelle.
Du reste, très bien tenu, assez bonne table, des salons luxueux, des gar(,'ons bien stylés, des huissiers superbes avec leur livrée bleu et or et leurs bas blancs dans des escarpins vernis.
Dans les cercles, d'habitude, on ne reçoit à jouer que les membres dont les noms sont sur la liste.
Mais dans les tripots du genre de celui de la rue de la Chaussée-d'Anlin, il suffit qu'un membre du cercle, un soir, présente u.'i ami pour que les portes soient toutes grandes ouvertes.
L'ami, c'est généralement un pigeon de plus à plumer, et tant mieux pour la cagnolte.
Ce fut ce qui se passa pour Jacque?.
Patoche entra, dit quelques mots à l'huissier de service, au bureau placé dans un salon d'attente.
Il donna le nom de Jacques et tous deux pas»* sèreut, sans plus de difficultés ni de formalités.
Les salons resplendissaient ; toutes les dorures ctincelaient ; les glaces renvoyaient les lumières multipliées à l'infini.
Malgré toutes les fenêtres entr'ouvertos et les courants d'air prudemment ménagés, il régnait là une chaleur étouffante.
Cela acheva de griser le pauvre Jacques.
Il était ébloui et ses yeux clignotaient.
— Asseyez-vous, dit Patoche, je vous rejoins à l'instant. Voulez-vous un autre cigare?
— Merci. Je ne fumerai plus.
Et il ajouta en riant :
— Vous m'avez fait trop bien dîner, j'ai la tête un peu lourde.
Patoche se dirigea vers le salon des jeux. On ne jouait pas encore. La partie n'élait pas engagée, mais cela ne tarderait pns. Le croupier n'était pas sur sa haute chaise. Des joueurs allaient et venaient dans le salon, fumant. Le garçon était à sa caisse, empilant des jetons. La caisse était dans une petite pièce contiguë au salon des jeux. Il n'y avait pas de porte de séparation. Une draperie seulement.
Patoche s'approcha du croupier, dans un coin, entre les rideaux.
Sans doute ils s'étaient vus dans la journée, car ils se firent un signe d'entente et sans autre explication sur ce qui était convenu entre eux, l'homme du cercle demanda :
— Eh bien, il est là? Vous l'avez amené
— Oui.
— Il jouera?
— Je crois qu'il a de l'iirgent, et quand il aura entendu l'or remuer sur les tables vertes, il n'y résistera pas.
— Il faut qu'il prenne la banque.
— Il la prendra. Etes-vous prêt à faire ce que je vous ai dit?
— Comptez sur moi. Je glisserai dans ses cartes une portée préparée. Il gagnera tout ce qu'il voudra.
— C'est bon. Je me charge du reste.
— Il est convenu que vous payez d'avance... qu'il prenne la banque ou ne la prenne pas... que la portée serve ou qu'elle soit inutile... c'est 5,000 francs que vous me devez...
— Les voici.
Patoche glissa cinq billets de raille francs dans les mains du croupier qui les fit disparaître dans son gousset.
■ — Je ne le connais pas, votre protégé, dit le croupier en appuyant sur le mot. Il faut pourtant que je le voie.
— C'est facile. Il est dans le premier salon, sur le canapé. Vêtu d'un complet marron. Beau garçon, l'air militaire, la moustache.
Le croupier sortit, traversa le salon de jeu et disparut. Il revint aussitôt.
— Je l'ai vu. Je le reconnaîtrai.
— C'est bien.
Et Patoche alla rejoindre Jacques.
Eu ce moment la banque était aux enchères, les tableaux s'organisaient. Il y eut un bruit étouffé de chaises roulant sur les tapis épais. Derrière des pontes assis, des joueurs se tassèrent.
Le banquier — un Hongrois, joueur endiablé —
LE RÉGIMENT 3i5
et qui faisait dans la même soirée des différences de cent mille francs, taillait les cartes.
— Faites vos jeux messieurs.
La partie était engagée.
Patoche avait pris paternellement le bras de Jacques.
— Vous n'avez jamais vu jouer une grosse.partie de baccarat?
— Non.
— Une de ces parties où il y a parfois vingt ou trente mille francs en banque... gagnés ou perdus d'un seul coup?
— Non.
— Vous le connaissez, le baccarat, au moins?
— Ohl certes... nous jouions souvent, au Tonkin.
— Des haricots?
Jacques rougit mai-^ ne répondit pas. Un profond silence régnait en cet instant dans le cercle dont toute la vie était concentrée autour de la table de jeu. Presque personne, du reste, dans les salons hâtivement traversés seulement par quelque joueur pressé. Tout le monde était au baccarat.
Patoche entraînait Jacques vers ce salon, d'un nouvemenl lent, s'arrêtant parfois pour causer.
Machinalement, sans y penser presque, Jacques se laissait faire.
Pourtant une inquiétude germait en lui.
Le colonel de Cheverny lui avait fait promettre de ne plus joui r.
Voilà ce que lui criait son souvenir, sa conscience, — sa probité.
Il est vrai qu'une autre voix aussi forte, — celle de la tentation, — répondait :
— Tu as promis de ne plus jouer. Mais tu n'as jamais promis de ne pas regarder jouer.
346 LE RÉJIMENT
C'était vrai. Il n'avait pas promis cela. La logiquo a de ces hypocrisies.
Et il entra dans le salon, au bras de Patoche.
Le Hongrois gagnait. Une veine insolente. L'or s'amassait avec les billets, rutilant devant lui sous la lumière du lustre.
Jacques regardait immobile, le sourcil fronce.
Il était comme pétrifié.
Et Patoche, le mauvais ange, lui glissait à l'oreille :
— Vous savez, c'est connu de tous les joueurs, la première fois qu'on joue, on gagne toujours... ainsi, le banquier a la veine, une main étonnante... voilà huit fois qu'il passe... eh bien, je parie un louis que vous faites tourner la chance si vous mettez aa tableau.
— Je ne crois pas cela, dit Jacques en secouant la tête.
— Essayez, vous verrez. Vous avez de l'argent ?
— Deux ceuts francs que je dois à la générosité de Marjolaine.
— C'est plus qu'il n'en faut pour faire sauter la banque.
Jacques s'essuya le front. Il avait très chaud. Il se sentait mal à l'aise.
Une voix lui criait, dans le lointain :
— Prends garde !
Et il lui semblait que cette voix était celle de Marjolaine.
— Je suis si certain de ce que j'avance, disait le mauvais ange, que si vous perdez votre premier louis, je vous le rembourserai! Et je vous empêcherai, moi-même, d'en hasarder un second...
— Ce serait drôle tout de même ! murmura Jacques* Et il fouillait dans son gousset d'une main fié-
Vireuse. Il retira sa main. Quelques louis roulaient dans ses doigts, mais il les gardait.
Patoche, vivement intéressé, suivait le jeu du banquier.
— Encore gagné! disait-il. En voilà une main! Jacques n'y tint plus.
Il jeta un louis sur le tableau de gauche.
— A la bonne heure! dit Patoche.
Et il pensait :
— Toi, je te tiens. Voilà un louis qui te coûtera cher!
Il y eut huit au tableau de gauche. Le banquier avait sept.
La chance tournait.
Le croupier leva les yeux, aperçut Patoche, reconnut Jacques, et fit un imperceptible clignement des paupières.
Jacques ne ramassa pas le louis gagné. Il gagna encore.
— Vous voyez bien que j'avais raison, disait Patoche.
Les louis s'entassèrent, mais Patoche, prudent, lui fit reprendre son gain et attendre uii peu.
— Il ne faut pas fatiguer la fortune. Tout à l'heure, vous recommencerez...
Jacques en ce moment était dégrisé, mais une autre ivresse remplaçait l'ivresse première — .celle du jeu, celle de l'or.
Il ne pensait plus à Marjolaine, à la gentille modiste qui l'aimait tant, et qui l'attendait.
Il ne pensait pas qu'il avait promis de rentrer à dix heures, que s'il passait dix heures. Marjolaine serait inquiète, et que dix heures étaient passées depuis longtemps.
Il ne voyait plus qu'une chose au monde, ce tapis vert sur lequel s'abattaient des caries, méthodiquement, et roulaient les pièces d'or.
318 LE nÉGIMKNT
Bientôt il recommença de jouer et continua de gagner.
Le banquier se leva. Il était décavé, découragé, il s'en allait. Il avait trop l'habitude du jeu pour se heurter avec entêtement contre une déveine aussi opiniâtre.
— J'ai calculé, disait Patoche. Vous devez avoir une trentaine de mille francs devant vous. Prenez la banque. Vous triplerez, vous quintuplerez votre gain. Une fortune, mon cher, une fortune qui vous tend les bras. Ce serait un crime de la laisser échapper.
Jacques, du reste, n'hésitait plus.
Cinq minutes après, il était assis devant le croupier.
Le regard du croupier et le regard de Patoche se rencontrèrent de nouveau. Puis, Patoche changea de place et alla se placer à la pointe de la table, au tableau de droite, derrière un ponte qu'il ne connaissait pas.
La veine qui avait un instant favorisé le Hongrois au moment où il tenait la banque, ne sembla pas être revenue à Jacques.
Il perdit d'abord les deux premiers coups, gagna plusieurs autres, reperdit encore.
Il §e tenait sans gain ni perte.
Le croupier lui passa des cartes, battues et coupées.
Jacques les prit, les rangea devant lui, sans défiance.
Le croupier était un peu pâle. Quant à Patoche, jamais ses yeux n'avaient été aussi cruels.
Le misérable se pencha vers le joueur assis devant lui.
Et très bas, à l'oreille :
— Monsieur, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, vous ne jouerez plus...
— Pourquoi? fit le ponte également à voix basse.
— Le banquier vient de glisser une portée dans son jeu!...
Le joueur tressaillit, retira sa mise.
Jacques donna des cartes...
Le premier tableau avait cinq, le second avait sept...
Jacques abattit neuf.
Le râteau du croupier poussa vers son tas d'or un tas d'or nouveau.
Paloche se pencha une seconde fois, et comme un souffle :
— Vous voyez, monsieur, et ce n'est pas fini!... Au même instant, Jacques, sur un nouveau coup,
abattait encore neuf.
Le joueur se leva brusquement et d'une voix frémissante :
— Messieurs, arrêtez !
Tout le monde le regarda.
— Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? fit le croupier... Pourquoi arrêtez-vous le jeu? De quel droit?
— De quel droit? fit le joueur avec ironie. Pardieu... j'ai bien celui de ne pas me laisser voler plus longtemps...
— Voler !
Ce fut un cri échappé à tous ceux qui se trouvaient là.
Jacques, blême, debout, les yeux étinceiants, disait :
— Et qui donc ici est un voleur?
— Vous, monsieur, tout simplement...
— Moi? moi? bégaye Jacques qui croit avoir mal entendu.
Et le joueur répète :
— Vous !
— Misérable 1
350 LE RiGIMENT
Et Jacques, envoyant rouler sa chaise au milieu de la balle de jeu, s'élance vers son accusateur.
Des garçons se précipitent sur lui et le maintiennent.
Le joueur continuait :
— Je ne suis pas un misérable et vous êtes un fripon. Du reste, il y a un moyen bien simple de s'en assurer. Que l'on compte les cartes!... Monaieur le commissaire du jeu, c'est votre allaire...
— Soit, fit Jacques dont la colère était terrible, comptez les cartes... mais vous, monsieur, je vous tuerai...
— Je ne crois pas, monsieur, fit le joueur avec le calme le plus parfait, car je ne me bats pas avec les filous.
-^ C'est bien, c'est bien fît Jacques, d'un ton de voix presque imperceptible, tant la fureur étreignait sa gorge.
Le commissaire vérifiait les jeu?.
Tous les joueurs étaient debout, groupés autour de lui, isolant ainsi Jacques, son accusateur elle croupier, assis sur sa haute chaise.
Vérification faite, le commissaire se tourna vers Jacques :
— Monsieur, dit-il avec mépris, il y a neuf cartes de trop...
Il y eut une sorte de rugissement dans la salle et des poings se tendirent vers Jacques. Toutes les passions étaient déchaînées.
Jacques, hagard, se sentant devenir fou, essayant vainement de trouver un peu de présence d'esprit, Jacques disait :
— Neuf cartes de trop... Mais ce n'est pas possible... C'est une erreur... Je suis un honnête homme, messieurs... Je ne suis pas un voleur... C'est la première fois que je joue si gros jea... C'est
la première fois que je mets les pieds dans un cercle!... Neuf cartes de trop, je vous en prie, comptez de nouveau, monsieur le commissaire... vous avez pu vous tromper... j'ai reçu les cartes des mains du croupier... N'est-ce pas, monsieur?
— Je vous ai pa-sé les cartes, dit le croupier, mais je ne réponds pas de ce que vous y avez ajouté !
— Comptez vous-même! dit le commissaire.
11 compta, les mains agitées de tremblements violents.
— Neuf de trop ! ah! je suis perdu!... mais pourquoi? Comment? Ce n'est pas moi, je vous le jure..
Et il tournait vers les joueurs des mains suppliantes :
— Messieurs, je vous en prie, ne me prenez pas pour un voleur. Il y a, dans tout cela, quelque chose d'incompréhensible... je vous le jure... je vous le jure... messieurs, regardez...
Et il montrait la boutonnière de sa redingote :
— J'ai la médaille militaire... je me suis engagé à dix-huit ans... je suis sous-officicr... je reviens du Tonkin... où aurais-je appris à tricher au jeu, je vous le demande... J'ai eu tort de venir ici... de jouer... mais cela, ce n'est pas un crime... messieurs, je vous en prie, c'est ma carrière que vous brisez... Je n'ai jamais eu de punition et j'ai été cité deux fois ù l'ordre du jour... Est-ce que c'est d'un voleur, tout cela?
— Monsieur, dit le commissaire, — un vieillard à figure rose, à barbe blanche, à cheveux blancs, — les preuves sont là. C'est un flagrant délit. Voiis ■serez rayé du cercle et affiché...
D'un groupe de joueurs une voix s'éleva :
— Mais ce garçon ne fait pas partie du cercle... nous ne le connaissons pas... qui l'a amené?...
— Uq des vôtres, dit Jacques...
L'employé qui avait reçu les noms dans le salon d'entrée s'avança :
— Monsieur Patoche a présenté monsieur, dit-il.
— Patoche 1 cria-t-on... Patoche!
Mais le misérable était invisible. Il avait disparu au moment même où, devant lui, le joueur avait jeté son accusation d'infamie à la lace du pauvre Jacques.
Le commissaire fit un signe à deux garçons :
— Chassez monsieur! dit-il d'une voix brève. Jacques reçut le mot comme un coup de fouet en
îjlein visage.
Un nuage passa sur ses yeux. Ses jambes vacillèrent.
Il crut qu'il allait s'évanouir.
Et il serait tombé, en effet, si les huissiers appelés par le commissaire ne l'avaient soutenu...
Alors, sous les regards méprisants de ceux qui étaient là, il traversa les salons du cercle, entraîné, poussé par les huissiers.
Et il ne songeait pas à résister.
Il ne pensait plus à rien. Il ne se rendait compte de rien. Il ne réfléchissait pas encore. Les garçons lui firent descendre l'escalier et ne le quittèrent que lorsqu'il fut sur le trottoir.
Puis, là, ils lui tournèrent le dos et remontèrept.
Jacques paralysé, anéanti, appuyé contre la muraille, les tempes battant, ne voyait plus rien, n'entendait plus rien.
Il fut longtemps à se remettre. La folie frappait à son cerveau. 11 se voyait déshonoré, perdu. Que dirait-il? comment se défendrait-il? comment prouverait-il qu'il n'était pas un voleur?... Impossible... Il était victime, sans doute, d'un hasard cruel... Quelqu'un, — et celui-là resterait à jamais inconnu,
— avait préparé les cartes pour s'en servir luimôme, — et c'était à Jacques que ces cartes étaient tombées. Comment? On ne le saurait jamais.
Les passants devenaient de plus en plus rares dans la rue de la Chaussée-d'Antin et sur le boulevard.
Il était une heure du matin.
En chancelant Jacques s'éloigna du cercle... dont toutes les fenêtres allumées du premier étage semblaient le poursuivre de leurs flamboiements comme autant d'yeux furieux.
11 marchait au hasard, allant devant lui sans savoir où.
Il avait besoin de mouvement, il avait besoin de s'étourdir.
Longtemps il erra ainsi dans Paris qu'il ne connaissait pas.
Cela lui fit du bien.
Certes cela ne lui rendit pas sa tranquillité d'esprit. Elle était perdue pour longtemps, peut-être pour toujours.
Mais enfin il se ressaisissait un peu.
Il tomba accablé sur un banc. Il n'en pouvait plus. Un instant il faillit s'endormir. 11 se sentait si fatigué, si rompu par cette émotion intense qu'il était pris d'un invincible besoin de sommeil.
Il eut peur de s'abandonner là et d'être arrêté comme un vagabond.
Après avoir volé au jeu, on le conduirait au poste comme un ivrogne ramassé sur la voie publique.
Il se leva.
Où se trouvait-il? Il ne savait. Sur un boulevard désert, planté d'allées de maigres arbres.
Il s'approcha du coin d'une rue et à la lueur tremblotante dun bec de gaz, il lut sur la plaque bleue :
Boulevard de la Chapelle.
354 LE l'.ÉGIVENT
Jamais il n'était venu là.
Des rôdeurs sinistres s'approchôpent, tournant autour de lui, l'examinant.
Il n'y prit pas garde.
Ils finirent par s'en aller, du reste, invités sans doute à la prudence par la haute taille de Jacques et sa solide carrure.
Il rencontra deux gardiens de la paix.
Il n'osait les accobter. Il lui semblait que ces deux hommes, qui certainement avaient été sousofficiers comme lui, devineraient son déshonneur sur ses traits bouleversés.
Il eut beaucoup de peine à s'enhardir.
— Pardon, messieurs, dit-il, je suis égaré, je ne connais pas Paris. Le boulevard Haussmann, s'il vous plaît?
— Vous lui tourniez le dos, monsieur, dit un gardien en souriant. Vous auriez pu marcher longtemps de ce côté-là sans le rencontrer. Tenez, allez tout droit, suivez toujours la ligne des boulevards jusqu'à ce que vous rencontriez une petite place qu'on appelle la place Olichy. Vous prendrez la rue de Clichy, h. gauche, et vous la descendrez jusqu'à l'église. Là, vous vous renseignerez, mais vous n'en serez plus qu'à deux pas...
Et tout à coup le gardien se ravisant :
— Au fait connaissez-vous la rue de la Chausséed'Antin? Cela vous guiderait, une fois en bas de la rue de Clichy?...
S'il l;i connaissait, la rue maudite !
Il ne répondit pas et s'enfuit courant de toutes ses forces.
— C'est un pochard, dit l'agent.
Chez Marjolaine, la soirée avait été tout entière prise par la besogne pressée que la modiste devait livrer le lendemain.
Quand la pendule sonna dix heures, Marjolaine poussa un soupir.
— Enfin, murmura-t-elle, il va rentrer!... L'oncle César était assis devant une fenêtre
ouverte sur le balcon. Absolument renversé dans le fauteuil il avait, à l'américaine, ses deux pieds sur la balustrade, et il fumait silencieusement sa pipe. C'était une permission qu'on ne lui accordait que le soir, lorsqu'on n'attendait plus aucune cliente. li usait de la permission avec béatitude. Point gênant, l'oncle César. Il partait le matin, rentrait à midi, ressortait après le déjeunçr et ne revenait que le soir.
Parfois Marjolaine le chargeait de quelques courses dont il rendait compte avec une discipline de soldat.
Mais de ses heures de liberté, que faisait-il?
Marjolaine l'ignorait et ne s'en inquiétait pas.
Une fois seulement, au d-ébut, elle le lui avait de* mandé.
11 avait répondu :
— Je ne connais pas Paris. Je me promène. Paris est chi grand !
Depuis, ils n'en avaient plus reparlé.
Cependant dix heures étaient passées depuis longtemps. La demie sonna. Puis ce fut onze heures. Jacques ne reparaissait pas.
Le travail était terminé.
Les ouvrières étaient parties.
Dans le coquet salon de vente, Marjolaine était maintenant seule avec l'oncle César.
Impatiente, nerveuse, la jeune fille ne pouvait tenir en place.
De temps en temps, elle allait à l'autre fenêtre, également ouverte, et jetait un coup d'œil sur la longée du boulevar(^
Mais aucun des passants ne s'arrêtait à la porte de la maison.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, il est arrivé quelque chose I...
Elle essuya ses yeux. Ses pressentiments de tout à l'heure lui revenaient.
— Mon oncle !
— Ma nièche? fit le bonhomme enlevant sa pipe et se redressant.
— - Jacques ne rentre pas et je suis inquiète.
— Inquiète. Par exemple I... Il fait un temps chuperbe... il che promène chur les boulevards... cherlainement...
— Jacques avait promis de rentrera dix heures... il est minuit...
— Ce n'est pas une petite fille... il rentrera... n'aie paspeur !...
Elle alla s'accouder sur le balcon.
Et l'oncle César, qui se promenait dans le salon et qui la regardait de temps en temps, voyait très bien qu'elle pleurait silencieusement, les yeux fixés dans le grand vide à peine éclairé au-dessous d'elle.
L'oncle César, inquiet malgré lui, avait rebourré sa pipe, mais il oubliait de fumer.
Le boulevard, en bas, était depuis quelques minutes complètement désert, aucun passant sur le trottoir.
Sur la chaussée, seulement, de temps en temps une voiture. .
— Il est arrivé un malheur !
Voilà ce que Marjolaine se répétait.
Tout à coup (lie aperçut, d'aussi loin que les lumières des becs de gaz lui permettaient de voir, un homme qui longeait lentement les maisons.
— On dirait que c'est Jacques !
Mais l'homme avait une allure singulière. Il s'ar-
rêtait presque à chaque pas, s'appuyait contre les murs et restait là de longs moments immobile, comme s'il était malade ou comme s'il attendait quelqu'un.
Pourtant il se rapprochait, si lentement que ce fût.
Marjolaine pleurait toujours. Les lar.nes, obscurcissant ses yeux, l'empêchaient de voir. Elle appela César.
— Mon oncle! mon oncle I...
Il accourut. Elle lui montra le passant. Et avec épouvante :
— On dirait que c'est lui?...
L'oncle César ne pleurait pas, lui, et il avait de bons yeux.
— Mais oui, ch'est Jacques... Qu'est-che qu'il cherche? Il a peut-être oublié le numéro de lamaigeon... Ch'est pochible après tout.
Et il allait descendre quand Jacques s'arrêta devant la porte.
Il avait hésité longtemps, le pauvre garçon, avant de rentrer. Depuis longtemps il se promenait sur le boulevard, sans oser sonner. Qu'allait-il dire à Marjolaine? Son désespoir était si grand qu'il eut une minute de folie. Il pensa au suicide. Mais pourquoi se tuer? Etait-il coupable? Il y avait contre lui quelque chose de terrible et de mystérieux... Quoi? Il l'ignorait... Mais il n'était pas possible que la vérité ne fût point connue quelque jour, bientôt sans doute... Peut-être était-elle déjà connue maintenant... Et il avait envie de courir jusqu'au cercle d'Antin, de monter et de demander :
— Eh bien ! me prenez-vous toujours pour un voleur?
Il avait sonné. La porte s'ouvrit.
Du balcon, César et Marjolaine entendirent le bruit retentissant de la porte qui se refermait.
Marjolaine n'y tint plus.
Elle courut attendre Jacques sur le palier.
Il montait lourdement, avec des pauses à chaque marche.
Et quand elle le vit enfin, il était si pâle, si dé?'ait, ses yeux creusés indiquaient tant de torture intérieure, sa pauvre figure tirée, tant de fatigue d'âme, qu'elle joignit les mains avec un grand cri d'e(Y!X)i.
— Mon Jacques! mon Jacques I Qu'as-tu?
Il pénétra dans le salon et alla s'abattre sur une chaise.
— Mon Dieu, Jacques, tu es malade?... Est-ce •au'on t'a attaqué ?.. . Est-ce que tu es blessé? Parle, tu me fais mourir de peur...
— Ma pauvre Marjolaine, je suais peixiu...
— Perdu!
— Oui, perdu. Ma carrière est brisée. Je suis un lâche. Je suis un misérable... Oe n'était pas la peine de m'élevcr avec tant de soins et de m'apprendre ce qu'est la probité, ce qu'est l'honneur... Oe n'était pas la peine de m'aimer, ma pauvre Marjolaine... je ne suis pas digne de toi... Je suis perdu, je suis déshonoré...
Marjolaine regardait avec efTarement l'oncle César, puis Jacques.
— Que racontc-t-il là? murmura-t-cUc.
Tout à coup Jacques se mit à sangloter. Depuis assez longtemps il se retenait. Depuis la cruelle scène du tripot ses nerfs étaient tendus. Si Ips larmes n'étaient pas venues les détendre, le soulager, il serait devenu fou. Marjolaine, en voyant pleurer celui qu'elle aimait tant, se mit, elle aussi, à fondre en larmes.
— Dis-moi tout, Jacques que s'est-il passé?
Et l'oncle César, paternel, cachant son inquiétude :
LE ilÉGISIENT 359
— Voyons, mon garchon, un peu de courage... Jacques essuya ses larmes.
Et d'une voix entrecoupée, s'arrêtant presque à chaqlie phrase parce que ses sanglota l'étrangLiieiit, il dit quelle avait été sa soirée avec P^iloche.
Il raconta qu'ils avaient fait ensemble un dîner plantureux, qu'il n'avait plus, en sortant, sa présence d'esprit, qu'il avait suivi Patoche au cercle d'Antin et que là il avait joué.
Marjolaine et l'oncle César respirèrent.
Jacques venait d'arrêter là son récitet ils croyaient que le jeune homme, simplement, avait joué, perdu sans doute ce qu'il avait sur lui, et une grosse somme, sur parole.
De là son désespoir. Et comme il n'osait achever, l'oDcle l'aida :
— Tu as perdu et tu ne chais comment rembourcher, hein ?
— Tu as eu tort de jouer, Jacques, tu avais promis à ton colonel de ne plus jamais tenir les cartes. Tu as manqué à ta promesse. Voyons, dis-moi ce que tu as perdu.
Il restait sombre, la tête basse, n'osant répondre.
Il fallut bien qu'il s'expliquât pourtant.
Alors il dit tout, comment il avait été entraîné à jouer, comment il avait gagné une somme très forte, comment il avait pris la banque, enfin il raconta l'odieuse et terrible accusation portée contre lui. Voleur! Il était un volenr! Et on l'avait ignominieusement chassé.
— Voyons, Jacques, tu te trompes... Il y a sans doute une façon d'expliquer cela... Cherche bien...
— C'est à devenir fou... car je ne puis l'expliquer...
— Mais M. Patoche aurait dû répondre pour toi...
— Patoche était parti. Puis qu'aurait-il dit! Les preuves étaient flagrantes. J'ai été surpris comme on surprend un voleur au moment où il fracture un tiroir et où il emplit ses poches des billets et d'e l'or qu'il a volés J'ai été pris comme un assassin qu'on arrête au moment où il tient encore son arme à la main et où il est encore penché sur le corps de sa victime i... Je ne puis rien dire. Je ne puis me défendre... Et j'en arrive même à me demander si je ne suis pas réellement un voleur... Si je n'avais pas dans mes manchettes une portée de cartes préparées, si je ne les ai pas glissées, ces cartes, au moment opportun... Car je m'en suis servi... Les cartes préparées étaient dans mon jeu... J'ai compté moi-même... moi-même j'ai trouvé la preuve de mon infamie... Oui, j'en arrive à me demander si je ne suis pas vraiment coupable et si je n'ai pas volé l'argent que j'ai gagné...
Et il se tut, les yeux rouges et fixes, les dents serrées, la tête dans les mains, abîmé dans la recherche de l'impénétrable problème.
Marjolaine ne savait que peuser.
L'eflrayante douleur de Jacques enlevait chez elle les reproches qu'elle aurait voulu lui faire.
Elle ne se sentait plus le courage de le gronder. Et d'autre part, la révélation qu'elle venait d'entendre était si grave qu'elle restait sans voix, dans une prostration, anéantie.
' L'oncle César rêvait, ses gros sourcils froncés.
Marjolaine secoua sa torpeur :
— Jacques, ce que lu viens de dire est la vérité?
— Eu douterais-tu?... Si tu me crois capable d'une pareille vilenie, ose l'avouer... tu verras comment je sais mourir.
— Je te crois. Je t'ai cru tout de suite. Tu nous aa tout dit?
— Tout.
— Ta es sur de n'avoir rien omis?
— Rien.
— Aucun soupçon, d'aucune sorte, ne t'est venu?
— Aucun.
— Il faut ne rien nous cacher.
— Hélas 1 dit-il avec abattement, je ne sais rien de plus.
Marjolaine se tourna vers l'oncle César :
— Je ne suis qu'une femme... ce grand garçon n'est qu'un enfant... Nous n'avens pas beaucoup d'expérience à nous deux... Vous, mon oncle, vous avez vécu, vous avez voyagé... Vous connaissez le monde, peut-être avez-vous joué... on dit qu'en Amérique on joue beaucoup... Que pensez-vous?
L'oncle César se gratta le nez.
— De deux choges l'une... Il y a eu hageard ou préméditachion...
Et comme Jacques, sur ce mot, faisait un geste indigné :
— Non pas préméditachion de ta part, mon garchon. Je te crois le plus loyal du monde. Chelui qui en douterait ferait connaichanche avec les deux poings du père Chégear...
Et le bonhomme étala, devant sa large poitrine, des poings gros comme des melons, velus, énormes, des poings de boxeur.
— Il y a eu peut-être hageard. Lequel ? Je ne me l'echplique pas. On n'echplique pas le hageard. Quant à la prémiditachion, elle ne peut ch'echpliquer que chi Jacques a des ennemis. Te connais-tu des ennemis, à Paris?
Etonné, Jacques le regardait sans comprendre.
— Des ennemis? Et qui donc?... Je n'avais que des amis au régiment. Je n'ai eu que des amis au Tonkin. Je n'aurai, certes, que des amis à Nancy où
362 LE RIÎGIMENT
je vais aller rejoindre moa corps. Songez, mon onde, — il appelait César son oncle, comme jadis il avait appelé Routard mo7i père, — songez que je ne suis à Paris que depuis quelques jours, que je n'y counais personne... en dehors de la famille de mou colonel et de Patoche avec qui je suis sorti ce soir... Qui pourrait donc être mon ennemi? Et pour quelle raison?
— Ah! voilà, voilà, disait César hochant la tète... Nous chercherons... Che Patoche ne me plaît pas du tout... Auchitôt que je l'ai vu, il m'a déplu... Je ne chaurais dire pourquoi, par exemple... Demain, j'irai le trouver... Je l'interrogerai... Je me rendrai au chercle d'Antin... Je m'y ferai rechevoir au hegeoin... Enhn comptez sur moi... Courage! courage!... Qui chait? Le père Chégcard chera peutêtre bon à quelque choge... Il a été très touché, très touché de l'accueil que lui a fait Marjolaine, l'oncle- Chégeard... Ch'il était revenu riche d'Amérique, il aurait compris le bon accueil, mais il est revenu migérable... et Marjolaine l'a rechu quand même comme un père... Eh bien, l'oncle Chégeard ne l'oublie pas, et il voudrait bien se rendre utile.. . Comptez chur lui... Il a bon pied, bon œil, des poings cholides, et il n'est pas une bêle... che qui ne gâte rien...
Marjolaine lut un peu rassurée par les bonnes paroles du brave homme. Mais cette nuit-là, quand même, on ne dormit guère, aux Modes parisiennes.
Marjolaine pensait que des dangers, sans doute, menaçaieLt la tête chérie de son Jacques — dangers d'autant plus redoutables qu'ils étaient inconnus, — et qu'on ne pouvait deviner d'où ils viendraient, ce qui les amènerait.
L'oncle César, seul, finit par s'endormir.
Tout d'abord, il s'était cassé la tête à vouloir chercher la solution de l'histoire de Jacques.
LE PÉGIMENT 365
Il n'avait rien trouvé.
Alors il s'était retourné dans scn lit, en murmurant :
— A. Paris, comme partout, on arjive à che qu'on veut avec de l'argent... et l'argent, che n'est pas che qui me manque...
Eu effet, il s'était présenté xjauvre à Marjolaine et pauvre il voulait rester en apparence, à ses yeux — idée d'original et de philosophe, carilétaitlesdeux, — mais la vérité, c'est qu'en une trentaine d'années, à Philadelphie d'abord, à Chicago ensuite, et en dernier lieu à New-York, il avait gagné, dans le commerce des peaux tannées, cinq ou six cent mille livres de rente!...
Voilà pourquoi Voncle Chégeard marquait tant de gécurité "ît pourquoi il se disait, en sou lit avant de s'endormir, que l'argent ne lui manquait pasi...
Quand Jacques se réveilla le lendemain, il ne se souvint pas tout de suite de ce qui s'était passé. Il était tard. Par la fenêtre de sa chambre le soleil entrait et il apercevait même, comme un coin de campagne lointaine, la cime feuillue d'un des arbres du boulevard. Il avait la lête lourde et les idées confuses.
Soudain il se rappela.
La scène de la veille réapparaissait devant son esprit.
Il passa la main sur son front, regardant autour de lui, se demandant si ce n'était pas en rêve que tout cela était arrivé.
Hélas! les moindres détails revenaient, maintenant. Ce n'était pas un rêve, il n'en pouvait douter.
Il avait été surpris trichant au jeu.
11 avait été chassé d'un cercle comme un voleur !
Lui, Jacques, le loyal garçon incapable d'une mauvaise pensée, qui ne songeait qu'à remplir son devoir de soldat, lui qui n'avait qu'une ambition : s'instruire pour devenir officier!...
Il sentait bien qu'il était perdu, déshonoré... Qu'allait-il devenir si ses chefs, — le colonel de
Cheverny qui l'aimait tant ! — apprenaient la vérité?...
Il serait cassé de son grade... replacé cemme simple soldat dans un autre régiment...
Il voulait passer des examens pour entrer à l'école des sous-officiers de Saint-Maixent. Depuis longtemps il travaillait pour cela. Il était prêt, sûr d'être reçu.
Eh bien, adieu l'école, il ne s'y présenterait pas.
Et il aurait beau, même son congé terminé, solliciter un rengagement, on refuserait de le recevoir.
Sa carrière de dévouement et de grandeur, cette carrière qu'il aimait tant, était brisée... Déshonoré!!... Voilà ce qu'il se répétait et ce déshonneur pèserait sur sa vie entière... Cela, il ne l'ignorait pas... Il n'y échapperait jamais... Où se présenterait-il désormais? Tous les jeunes gens sont soldats et lorsqu'ils essayent de se caser dans la vie civile, les patrons leur demandent leiûrs livrets. Quand il cherchera un emploi pour vivre, et que le patron lui demandera son livret militaire, Jacques présentera le sien d'une main tremblante.
Le patron lira ses états de service.
Il verra qu'il s'est conduit en brave, au Tonkin, mais qu'une fois arrivé à Paris, il n'a pas su résister aux entraînements qu'il a rencontrés sur sa route. Il lira:
-- Cassé de son grade pour avoir triché au jeu. Flagrant délit.
Le patron aura un petit sourire de mépris.
— Ah 1 ah ! Merci. Vous repasserez, mon garçon... Et il s'en ira en murmurant :
— C'est une gouape!...
Que pourra-t-il répondre à l'insulte? Tout cela
n'était-il pas vrai! Expliquerait-il donc chaque fois qu'il n'a pas été coupable... qu'il a été victime...
366 LE HÉGIMENT
qu'il n'a pas volé... qu'il ne sait pas et n'a jamais su comment cela est arrivé?... A quoi bon?... Per* sonne ne le croira!...
Et les mains crispées sur le front, les ongles dans la chair, Jacques répétait, tout haut, dans sa chambre :
— Personne ne le croira ! Personne 1 ! Marjolaine était levée depuis longtemps et au
travail. Mais elle était aussi bien triste.
Qu'allait-il advenir de tout cela?
De grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Et justement, le soir même, elle et Jacques étaient attendus chez le colonel de Cheverny qui donnait une fête 1... Et elle se faisait une joie d'aller rue Ampère et de danser avec son Jacques aimé!
Elle s'était arrangé une jolie toilette qui lui allait à ravir. Elle voulait plaire à Jacques. Elle voulait lui montrer combien la vie à Paris, et l'habitude de voir autour d'elle des femmes élégantes, l'avaient rendue élégante elle-même... Elle voulait, enfin, qu'il fût fier de sa Marjolaine !...
Que se passerait-il à cette fête si le colonel était instruit de la scène navrante du tripot? Caries journaux la raconteraient peut-être, cette scène? Qui sait si, à cette heure même, elle n'était pas •devenue publique, déjà?
Certes, elle croyait à l'innocence de Jacques... Mais elle ne se faisait pas d'illusion là-dessus... elle serait la seule, sans doute, à y croire!... Jacques était et serait condamné par l'évidence même de sa faute!...
— Quelle terrible nuit il a dû passer, le pauvre enfant! se dit-elle.
Et plusieurs fois par heure, elle quittait sou travail, elle sortait du salon, et doucement, ne faisant pas de bruit, retenant sa respiration, elle s'en allait
mettre l'oreille contre la porte de la chambre où Jacques, au môme instant, pleurait où se lamentait. Elî'iayée parce qu'elle ne l'entendait pas, elle finit par frapper :
— Jacques! mon Jacques!!
Il lui ouvrit. Il avait les traits encore pius fatigués que la veille, les yeux gonflés et rouges.
Il ne sourit pas en la voyant. Elle-même, du reste, était très pâle. On devinait aisément, sur sa délicate figure, les angoisses de toute une lourde nuit d'insomnie.
— Mon Jacques, ne te désole pas!... Il est impossible que ce mystère-là ne s'éclaircisse pas un jour. .. Confiance et courage !...
— Je suis perdu! Si le colonel l'npprend, je serai cassé de mon grade.
— Il ne te croira pas coupable.
— Et comment lui prouverai-je le contraire?
— Eh bien, suis mou conseil, Jacques. Tu sais que nous devons aller cesoirchezM.deCheverny?...
— Non, non, je n'irai pas... je n'oserai jamais reparaître devant lui.
— Ne pas oser, c'est proclamer que tu es coupable... Braver le mépris, c'est au contraire montrer que tu es innocent...
— Mon Dieul mon Dieu ! dit-il, le fronî entre les mains.
— Mon conseil, le voici : Il ne faut pas attendre que M. de Cheveruy apprenne par un autre que par toi ce qui s'est passé cette nuit. Tu iras le trouver. Tu lui diras tout. 11 te croira, mon Jacques, il te croira.
— Soit, je suivrai ton conseil, mais... , — Tu doutes de son efficacité?
— Oui.
El il secoua trislement la tête.
3G8 LE RÉGiMENT
Il n'avait pas la foi. Il se sentait poussé, par une main invisible, dans je ne sais quel abirae, où il roulait sans rien voir, autour de lui, qui put le retenir. Cela lui donnait le vertige. Sa pensée en devenait obscure. Il ouvrait alors et refermait les yeux avec un geste d'insensé, comme s'il avait essayé de ressaisir sa raison qui s'enfuyait.
Le soir, plus tôt qu'on ne les attendait, ils se trouvaient rue Ampère. Les invités du colonel n'étaient pas encore arrivés.
— Moi, lui avait dit Marjolaine, je resterai avec madame de Cheverny; comme le colonel est encore libre en ce moment, tu en profiteras pour aller le trouver. Tu lui ouvriras ton cœur. Aie confiance, te dis-je, aie confiance... Voyons, regarde-toi donc dans la glace, est-ce que tu as l'air d'un voleur?
Il ne sourit pas. Il se sentait perdu. On ne pardonne jamais au déshonneur, dans l'armée moins qu'autre part.
Le colonel de Cheverny n'était pas au salon, où se trouvaient seulement Marguerite, Bernard et Bernerette.
Après y être resté quelques minutes, Jacques dit à la comtesse :
— J'ai une communication à faire à mon colonel, madame. Puis-je lui parler?
— Certes. Faites-vous annoncer, il est dans son cabinet.
Jacques sortit.
Madame de Cheverny le suivit d'un regard inquiet.
— Comme il est paie, comme il a l'air triste 1 Pourquoi?
Mais Marjolaine évita de répondre...
Madame de Cheverny soupira. Elle avait ainsi, chaque fois qu'elle revoyait Jacques, des tristesses
?.oudaines, son cœur se serrait. Etait-ce bien vraiment de la tristesse? Non, mais plutôt une sorte de langueur, car devant Jacques elle revivait les plus chei's souvenirs de sa lointaine enfance. Jacques ne ressemblait-il pas à Julien? Étrange ressemblance, en efîet, mais peu importe! Elle n'en existait pas moins et quand Marguerite se trouvait prés de lui, elle croyait voir renaître celui qui avait eu son premier amour... Elle se sentait, du reste, attirée vers Jacques par sa loyauté, sa franchise, par la noble ardeur quile portait vers ce raétierqu'ilavaitchoisi... Jacques ne vivait que par l'armée et pour l'armée... Il était pénétré de la grandeur de la mission que l'armée avait à remplir... Il était presque comme un apôtre du patriotisme, toujours prêt à souffrir, et du devoir, toujours prêt à se sacrifier...
Bernard et sa sœur s'inquiétèrent aussi de la pâleur du sous-officier, mais Marjolaine restaitmuetle.
Jacques venait d'entrer chez le colonel.
Georges de Cheverny, debout près de la fenêtre de son cabinet pour profiter des dernières lueurs du jour, lisait son journal.
Il avait une ride au front, les sourcils froncés.
Et sa main nerveuse froissait avec colère la feuille qu'il lisait.
— C'est impossible, mumure-t-il... c'est impossible...
Tout à coup il releva la tète et aperçut devant lui le sous-officier Jacques.
Ses yeux brillèrent.
Il s'élança vers le sergent et lui montrant le journal:
— Voici un journal du soir que je n'ai pas Thabitude de lire. Il m'a été envoyé sous enveloppe ; on voulait sans doute attirer mon attention sur ce qu'il contenait. Je l'ai ouvert et sous la rubrique Faits-
370 LE KÉGlifËNT
Paris, j'ai la, encadré dans un coup de crayon bleu, uu article que vous pouvez parcourir vous-même et sur lequel, mieux que personne, voua me donnei'ez cerUiinemeiit des explications.
Le colonel avait parié d'un ton sévère.
Ce n'était plus l'ami que Jacques avait devant lui ; ce n'était plus rhomme duquel il se savait aimé, dont il s'était attiré raffection par sa bravoure et par son dévouement.
C'était le supérieur irrité, ayant charge dïimes, sur qui reposait l'honneur de la grande famille militaire qu'on appelle le régiment.
Jacques n'avait plus une goutte de sang dans les veines.
Il avait cru, suivant le conseil de Marjolaine, arriver à temps pour prévenir le colonel.
Et le colonel, avant son arrivée, avait été prévenu.
Le sergent tremblait terriblement en recevant le journal des mains de M. de Cheverny. Jamais le colonel ne lui avait parlé de la sorte. Il avait toujours été pour ses soldats juste et bon. Il était adoré; car les soldats, — comme les enfants de leur père, — n'exigent pas autre chose de leurs supérieurs que de la bonté et de la justice. Avec cela on peut les mener partout. Pour Jacques en particulier, qui deux fois coup sur coup lui avait sauvé la vie, il avait toujours montré de la tendresse paternelle. Ne lui avait-il pas dit, en apprenant que le pauvre garçon était un enfant trouvé :
— Vous n'avez pas de famille... La mienne sera la vôtrel...
Mais quel changement, à cette heure ! Le visage de Georges de Cheverny était dur. Il y avait je ne sais quoi d'inflexible sur celte physionomie.
— Je suis perdu! pensa Jacques.
LH RÉGIULNT 371
Et il parcourut l'article que, du bout de l'ongle, très raide, dans une attitude bien militaire, le colonel lui désignait, la main tendue.
L'article racontait de point en point la scène du tripot.
Un reporter s'était trouvé là, pontant sans doute avec les autres, et en avait fait son proiit.
Aucun détail n'était omis.
Le journal ne donnait pas en toutes lettres le nom de Jacques, il ne désignait ce nom que par sa première lettre.
Mais il s'exprimait ainsi :
« Ce garçon, qui portait le ruban de la médaille militaire, et qui, du reste et malgré le flagrant délit, proclamait bien haut qu'il était innocent, — ce qui prouve chez lui un certain toupet, — ce garçon a déclaré qu'il était seulement depuis quelques jours revenu du Tonkin. Il a déclaré également que bien qu'il fut en tenue bourgeoise, il appartenait à l'armée, étant en congé à Paris et qu'il rejoindrait prochainement son régiment, le 145* de ligne, caserne à la Pépinière, à Nancy. »
Et le journal du soir ajoutait, après ce récit, en forme de réflexions et de morale :
« Le 145' de ligne a pour colonel, récemment nommé à son retour du Tonkin, M. le comte Georges de Cheverny. M. de Cheverny trouvera aisément parmi les sous-officiers médaillés de son régiment, actuellement en congé à Paris, le reste de ce nom qui commence par un J. Nous sommes persuadés qu'il fera bonne et prompte justice. Dans cette grande et noble famille militaire, tous les honneurs se serrent et se groupent autour du drapeau, ne fai gant ainsi qu'un seul et même honneur. C'est pourquoi l'on décore le drapeau. C'est pour cela aussi que la honle de l'un rejaillit sur tous et fait la honte des
372 LE héùîment
autres jusqu'à ce qu'un châtiment exemplaire et prompt vienne effacer le souvenir même de la faute. M. le colonel comte de Gheverny a un pénible devoir à remplir. Il n'y faillira pas! »
Le journal s'échappa des mains de Jacques.
Il était sans forces pour le retenir. Et il se taisait, car il était aussi sans forces pour parler.
Le colonel dit d'une voix brève :
— Ce sous-officier médaillé, retour du Tonkin... c'est vous?
— C'est moi.
— Vous avez triché au jeu...
Le sergent avait la tête baissée.
Il la releva brusquement et, d'une voix vibrante :
— Le croyez-vous, mon colonel?
— Il y a eu flagrant délit.
— Je ne le nie pas.
— Vous reconnaissez avoir été surpris en flagrant délit de vol au jeu... Prétendriez-vous n'avoir pas triché?
— Je vous le jure, mon colonel.
L'olficier haussa les épaules.
— Avez-vous quelque moyen de vous défendre ? Jacques essuya son front mouillé de sueur.
Et sourdement :
■ — Me défendre ! Le pourrais-je? Comment?... Mon colonel, écoutez-moi... Il faut me croire sur parole... Je n'ai pas triché... Si vous ne me croyez pas, c'est fini, je suis perdu, je suis déshonoré.
— Expliquez-vous...
— J'ai été entraîné dans un tripot. J'ai eu tort, j'avais promis de ne plus jouer. Je ne savais plus ce que je faisais. Au cercle, j'ai joué, j'ai gagné. Alors, la banque étant libre, je l'ai prise. Presque aussitôt, un des pontes fil arrêter le jeu, m'accusant d'avoir glissé dans les cartes que je tenais encore à
la mam une portée toute préparée qui me faisait jouera coup sur. Et c'était vrai, mon colonel. .
Jacques s'arrêta. Des sanglots lui montaient à la gorge.
Il reprit :
— Oui, c'était vrai. On compta les cartes devant moi. Je les comptai moi-même.
— Eh bien ? fit M. de Cheverny.
— Il y en avait neuf de trop.
— Et vous prétendez ne point les y avoir mises ?
— Oh ! mon colonel, je vous le jure... je suis victime et non coupable... Je vous en prie, mon colonel, croyez-moi.
— Je ne le puis. Comment vous croirais-je? Fournissez-m'en les moyens. Je vois contre vous une preuve flagrante. Pour vous et plaidant en votre faveur, je ne vois rien. Certes, vous avez été bon soldat, vous avez montré l'exemple de l'entrain, de la gaîté, de la bravoure... car vous aviez bien compris que pour un soldat français, mourir n'est rien... toutlemondepeutsefairetuer... c'està laportée de tous... mais c'est mourir gaiement qu'il nous faut, à nous autres... Et vos camarades se modelaient sur vous... Cela, c'est bien... Mais déjà, au Tonkin, je vous avais une fois réprimandé pour avoir joué de l'argent... Enfin, vous voici en France, en congé de quelques jours à Paris... vous quittez votre uniforme dont vous devriez être fier et auquel sied si bien la médaille que vous avez gagnée... c'est une première faute.-, vous n'êtes que sous-ofûcier, en congé très court... vous devez garder votre uniforme... vous allez dans un cercle où l'on joue, l'un des tripots les plus mal famés de Paris... vous oubliez le serment que vous m'avez fait de ne plus jouer... vous jouez... et l'on vous prend de fausses cartes à la main... Tout est là contre vous... Qu'avez-
VOUS à me dire qui puisse plaider en votre faveur?
— Hélas! rien, mon colonel. Je n'ai qu'à vous rappeler le passé... Je n'ai jamais été puni... vous le savez, mon colonel... si j'ai joué, au Tonkin, ce n'est certes point par passion, car jamais je n'avais joué de ma vie et le nom de baccarat m'était absolument inconnu et ne pouvait parler à mon imaginadon. J'ai donc joué là, plutôt par désœuvrement.
— Mais hier?
— Hier, je l'avoue, j'ai été grisé... par la vue de l'or... Puis, il faut que je vous dise tout, mon colonel... on m'avait fait trop bien dîner, jen'ai pas l'habitude de la bonne chère... Je suis entré au cercle sans trop savoir où je me rendais... et à l'heure qu'il esi, mon colonel, je ne me rappelle même pas les détails qui ont précédé le moment où j'ai pris la banque... H y a du vague dans ma tête... Je ne me suis réveillé que lorsque j'ai compris que l'on me traitait de voleur... de voleur, moi! mon colonel, moi qui me suis engagé par amour pour le métier do soldat, moi qui n'ai qn'ime ambition, celle de devenir otficier ; moi qui n'ai qu'un désir, celui de ne pas être trop vieux quand arrivera la prochaine guerre avec l'Allemagne !... Un voleur, moi? Oh! mon colonel, mon colonel...
— Qui vous accompagnait dans ce tripot ? Car il faut y être présenté... On n'y entre point à portes grandes ouvertes...
— Patoche, un homme d'affaires par l'entremise duquel Marjolaine a acheté son magasin de modiste.
— Quel est cet homme ?
— Je ne le connais pas autrement.
— Il est peut-être votre ennemi ?
— Je ne le connais que depuis quelques jours.
— Avait-il quelque raison de vous conduire en ce tripot?
— Il allait y faire une course. Je l'ai accompagné.
— Vous ne le soupçonnez donc pas d'avoir voulu vous nuire ?
— En aucune façon.
Le colonel se mit à marcher vivement dans son cabinet. Il gardait les sourcils froncés et il était très ému.
Il s'arrêta tout à coup devant le sous-officier.
— Jacques ! fît-il.
Et cette fois ce n'était plus le colonel qui parlait. C'était presque le père. C'était l'homme qui devait la vie à cet autre homme.
Jacques le comprit si bien que des larmes lui en vinrent aux yeux.
— Répondez franchement, non à votre supérieur^ mais à l'homme qui vous aime et qui serait vraiment attristé de v(i>ir plus longtemps cette aceasation peser sur vous.
— Mon colonel, que pourrais-je vous dire?
— La vérité !
— Hélas ! mon colonel, vous venez de l'entendre.
— Eh bien, je suis obligé de vous dire que je ne crois pas à cette vérité-là... Non, je n'y crois pas... Il y a, assurément, en tout cela, quelque chose que vous me cachez... N'ai-je pas droit à toute votre confiance? Je ne vous fais, vous le voyez, aucune menace... Tout à l'heure seulement l'officier qui juge et qui punit reprendra ses droits. Ouvrezmoi votre cœur, Jacques...
— Les choses se s mt passées ainsi que je vous l'ai racoaté, mon colonel. Je ne pourrais y rien ajouter. Je suis innocent de cette infamie. Et je ne comprends pas que ceux qui me connaissent, m'estiment o>u m'aiment, puissent croire, une seconde, que j'ai été assez iâche, assez fou pour m'en rendre coupable.
Le colonel avait repris son air rigide. Il fit claquer ses doigts, nerveusement, dans un geste d'impatience.
— Ce sont des protestations platoniques ; j'aimerais mieux une preuve d'innocence... un indice seulement...
— Mais voilà, mon colonel, ce que je ne puis vous donner. Et c'est à devenir fou. Être innocent, le crier de toutes ses forces, et voir que personne ne vous croit. Car je suis perdu, je suis perdu. Marjolaine, seule de tous ceux qui m'ont témoigné de l'affection, restera persuadée que je ne suis pas un voleur... mon Dieu, mon Dieu...
Il pleurait, le front bas... et de grosses larmes s'arrêtaient de chaque côté de sa bouche, à la pointe de ses moustaches.
— Non, je ne puis vous croire, disait le colonel... et je suis même bien près de penser qu'à l'action blâmable et honteuse que vous avez commise cette nuit, vous joignez en ce moment le mensonge et la dissimulation...
Jacques ferma les yeux et devint très pâle.
— Mon colonel, vous savez, mieux que tout autre si je crains la mort...
— Vous êtes brave, c'est vrai.
— Eh bien, si j'étais coupable, je ne résisterais pas, comme je le fais, à l'accusation qui pèse sur moi... si j'étais coupable, mon colonel, en sortant de ce tripot, je me serais tué...
Le colonel ne répondit pas.
Que pouvait-il croire, si ce n'était l'évidence môme?
Il continuait de se promener dans son cabinet. Son agitation était extrême. Que faire ? quelle punition infliger à Jacques ?
Il hésitait.
Si la faute n'avait été connue que de lui seul, peut-être, ayant pitié de cet homme, eu eùt-il enfoui jusqu'au dernier vestige dans le plus profond de son cœur [
Mais la faute était publique.
Ne serait-il pas forcé de sévir ?
Voilà pourquoi il se taisait, pourquoi il hésitait!...'
Il montra la porte au sous-olTicier d'un geste bref et sec.
— Allez, dit-il, je ne sais pas encore ce que je ferai... Vous avez encore deux ou trois jours de congé avant de rejoindre votre régiment à Nancy, utilisez ces trois jours pour le plus grand profit de votre défense et de votre réhabilitation... Je ne veux pas vous revoir avant cela...
— Mon colonel, j'ignore comment je vous prouverai mon innocence... Peut-être n'y réussirai-je jamais?
— Tant pis pour vous.
Le sous-officier, navré, le désespoir au cœur, se dirigea vers la porte. Il tremblait cruellement. Il avait froid.
Sur le point de sortir, il s'arrêta.
— Mon colonel, vous m'aviez fait l'honneur de m'inviler à votre soirée, à cette fêle intime qui devait réunir autour de vous tous ceux que vous aimez et tous ceux qui vous... qui vous aiment...
Et il parlait d'une voix profondément altérée. Ce fut presque indistinctement qu'il ajouta :
— Dois-je me retirer en emmenant Miarjolaine ?...
— Oui. Vous trouverez un prétexte.
— C'est bien, mon colonel, j'obéirai.
Il fit le salut militaire et sortit en chancelant.
Le colonel avait repris le journal tombé par terre. Il relisait l'article relatant la scène odieuse de la tricherie.
373 LE EÉGIMEST
Il le froissa avec dégoût et le jeta loin de lui.
— Joueur, menteur et voleur I... dit-il... Qui l'aurait jamais dit?
Jacques rentra au salon, son visage était si décomposé que Marguerite le remarqua de nouveau et pour la seconde fois en fît la réflexion à Marjolaine.
Marjolaine savaitbien d'où venait celle émotion... mais elle ignorait quel avait été le résultat de l'entrevoie du colonel avec le sous-officier.
Un regard triste de Jacques lui fit comprendre qu'il n'avait pas su se disculper et que le colonel le croyait coupable.
Jacques était si décontCTjancé que Bernard vint lui serrer la main, pendant que Bernerette le suivait d'un long regard surpris.
Elles deux jeunes gens, dans un coin du salon, un instant seuls :
— Voyons, qu'y a-t-il? Vous avez. Marjolaine et vous, une allure singulière. . . Assurément, il s'est passé quelque chose...
Jacques gardait dans ses doigts crispés la m^ain que Bernard lui avait tendue.
— Quelque chose de grave, dit-il, quelque chose qui amènera ma mort !...
— Vous m'effrayez... Ai-je votre confiance ? Diles-moi tout...
-- Vous m'avez témoigné tout de suite tant d'amitié que je me sens rassuré auprès de vous, Bernard. Ecoutez-moi donc.
Et il lui fit le récit que coTinaisscnt nos lecteurs. Il le liii fit rapidement, en quelques mots. Bernard, surpris, décontenancé tout d'abord, se laissa convaincre pourtant, tellement il y avait ?ur les traits <3u sous-officier de douleur, de rage, d'impuissance à se défendre.
LE KÉGIMEXT 't79
— Ahf Bernard, je vous en supplie, ne Mtes pas comme votre père. Bernard, croyez-moi.
Le jeune homme lui tendit les deux mains ouvertes.
Et simplement, avec une franchise, une noblesse qui allait droit au cœur de Jacques et le lui conquit à jamais :
— Mon père, sans doute, est obligé de ne pas vous croire,., mais moi, je vous crois...
lisse rapprochèrent de Marguerite et de Marjolaine.
Madame de Cheverny venait d'être mise au courant par la jeune fill« de tout ce qui s'était passé, expliquant ainsi la pâleur et la tristesse de Jacques.
Et la comtesse, comm.e son fils, disait au même moment ;
— Il est impossible qu'il soit coupable...
Et elle regardait Jacques. Cette tristesse, qui fatiguait ses traits, les vieillissant un peu, rendait encore plus frappante la ressemblance du sous-officier avec Julien Rémondet. Ne l'avait-elle pas vu triste, bien ?ouvent, Julien ? Lorsqu'il avait vainement demandé la main de son amie ; lorsqu'il suivait, le front découvert et des larmes plein les yeux, le cercueil de son père, dans la grande allée 4e la forêt de Russy; lorsqu'ils s'étaient séparés, la faute commise?... Et la tristesse de ce jeune homme, qui, hier encore, lui était inconnu, lui rappelait avec une insistance douloureuse la tristesse de Julien !...
Le colonel entra au salon à ce moment.
Il s'arrêta, voyant que Jacques n'était pas encore parti, et son regard sévère l'interrogea.
Jacques baissa la tète.
— Viens, Marjolaine, dit-il, nous ne pouvons rester ici plus longtemps.
Madame de Cheverny se leva et tout à coup le
colonel fut entouré par sa femme, sa fille et son fils, qui l'étreignaient de leurs bras et qui l'imploraient pendant que Marjolaine et Jacques, se tenant par la main, ainsi que deux enfants que l'on vient de yronder et qui s'éloignent le cœur gros, se dirigeaient lentement vers la porte.
— Mon ami, disait Marguerite, ce jeune homme n'est pas coupable.
Et tantôt Bernard, tantôt Bernerette, parlant ensemble :
— Comment veux-tu, père, qu'il soit coupable ?... Regarde-le donc... Vois sa tristesse, son visage défait... C'est quelqu'un qui a voulu se venger de lui!... On saura plus tard pourquoi... Mon père, rappelle-toi que c'est un bon et brave soldat... Il t'a sauvé la vie... Epargne-lui ton mépris et ta haine... Sans lui, père, tu serais mort... mort dans des tortures abominables... Il a hasardé sa vie pour sauver la tienne... Nous ne pourrons jamais nous empêcher de l'aimer... Ce n'est pas possible... Comment veuxtu que nous le détestions, lui dont la bravoure t'a conservé à notre affection?... Jacques n'est pas coupable, père... Tricher au jeu, c'est une honte aussi grande que celle de voler... Et Jacques ne peut être un voleur...
Là-bas, au bout du salon, au moment de franchir, pour jamais peut-être, ce seuil hospitalier, où ils avaient pour si peu de temps retrouvé des tendresses familiales, Jacques et Marjolaine s'étaient arrêtés.
Ils écoutaient ce que disaient Bernard et Bernerette.
Et Jacques attendait son arrêt.
Le colonel se mordait les lèvres. Ses sourcils étaient si froncés qu'on voyait à peine ses yeux. Ses yeux, il les détournait, du reste, parce qu'il
n'osait pas rencontrer les regards éplorés de sa femme et de ses enfants.
— Je ne peux rien, dit-il sourdement. Que ce garçon se disculpe et je serai heureux deluireudre mou estime et mon amitié... Tant qu'il ne se sera pas disculpé, je ne pourrai le considérer autrement que comme un soldat qui s'est déshonoré, dont le déshonneur rejaillit sur le régiment auquel il appartient et sur les sous-officiers de ce régiment. Si je ferme les yeux, tout ne sera pas fini, car qui sait si les sous-officiers du 145* ne viendront pas demander compte à ce malheureux de la honte dont il a souillé ses galons?...
Et durement, s'animant à ses paroles :
— Qu'il s'en aille, ainsi que je l'ai dit, je ne puis plus le recevoir chez moi. Quant à ma décision ultérieure, ainsi que je l'en ai prévenu également, je la lui ferai connaître...
Jacques et Marjolaine reprirent leur marche. La porte s'ouvrit. Ils allaient disparaître.
— Mademoiselle, dit le colonel, je ne puis faire retomber sur vous la faute de votre frère. Celte maison, je tiens à vous le dire bien vite, vous sera toujours ouverte.
— ■ Monsieur, dit-elle avec une douceur mêlée de fierté, mon frère ignorait tout à l'heure que vous fussiez déjà renseigné sur l'épisode malheureux de celte nuit. Il venait vous en instruire lui-même, dans toute l'innocence de sa conduite. Voilà pourquoi nous sommes ici. Mon frère n'a pas commis l'aite qu'on lui reproche. J'en suis sûre, bieu que, malheureusement commelui, je ne puisse pas leprouver. Mais je n'ai pas besoin de preuves pour croire en Jacques. Ne suis-je pas sa sœur et sa mère ? Estce que je ne connais pas sa probité, la haute loyauté de son âme droite 1 Sa loyauté, je puis en répondre
monsieur de Chcverny, elle est mienne, puisqu'elio est unpeii mon œuvre... Et lorsque cette loyauté est attaquée, j'en souffre aussi... Ne soyez donc pas surpris, monsieur, si je ne tiens pas compte de vos bonnes paroles. Je veux partager le déshonneur de mon frère, tanl que nous ne vous aurons pas prouvé que ce déshonneur n'existe pas!... Nous nous retirons... et je ne perdrai jamais, pour ma part, le souvenir de la bonté et de i'afFection que vous m'avez montrées...
Et comme Jacques, frappé de paralysie, restait sans bouger, un lourd fardeau sur le crâne, un voile sur les yeux :
— Viens, Jacques... Et patience, mon enfant... îls sortirent sans bruit, comme s'ils avaient voulu
qu'on ne remarquât point leur départ.
Au salon, tout le monde se taisait. Celte scène dans sa sobriété était si cruelle, qu'ils en restaient saisis, avec un sentiment de mala'se, comme venant d'une injustice commise
— Le pauvre garçon! Etre ainsi chassé! murmura Bernard.
— J'en suis le premier désespéré — désespéré plus que toi — car je l'aimais beacoup, ce sousofficier, non pas tant seulement à cause du service qu'il m'avait rendu, que pour les hautes qualités d'intelligence et de noblesse de cœur que je m'étais plu à reconoaître eu lui. Intelligence et noblesse de cœur, tout cela a sombré devant un tapis vert. Pouvais-je agir autrement que je ne l'ai fait?... Marguerite, mon fils, toi qui demain seras soldat comme Jacques, et toi, ma Bernere'te si indulgente mais si Juste, je vous fais tous trois, pour un instant, mes juges... Que devais-je faire?
Ils ne répondirent ni l'un ni l'autre.
Tous trois ils continuaient d'aimer Jacques et do
LE RÉGIMENT ,'i83
croire en lui. La certitude de son innocence ne venait pas de leur esprit, mais de leur cœur. Elle ne se raisonnait pas, celte certitude, mais ils étaient quand même obligés de reconnaître que le colonel n'avait fait que son devoir.
Et ce n'était pas là leur moindre tristesse.
Cette scène jeta une ombre sur la soirée de fête qui s'annonçait si cordiale.
Ainsi que Marguerite l'avais promis à Pierre Gironde, elle avait renoué des relations plus suivies avec son frère Antoine de Pontalès. Antoine était invité pour ce soir-là et Pierre l'accompagnait.
Ce n'était pas sans une certaine terreur que madame de Cheverny introduisait ainsi auprès de son mari cet enfant, qui eût été la cause d'une séparation éternelle, sans doute, si Georges en avait soupçonné l'existence.
Mais Marguerite était faible. Nous l'avons ainsi dépeinte dès les premiers chapitres de notre récit. En outre, elle s'était dit que refuser à Gironde cette satisfaction, ce bonheur qu'il sollicitait, cela était bien cruel après ce qu'il avait souffert. Elle avait cédé. Résister eût montré le peu de cas qu elle faisait de Tabandonné. Et elle, qui se sentait non pas coupable de l'abandon, mais coupable dans sa vie de jeune fille, elle ne voulait pas que Gironde s'imaginât qu'il était un embarras dans sa vie.
Elle comprenait toutefois que son imprudence était grande, elle était inquiète et troublée et elle fuyait la présence de son mari, évitant de rencx)ntrer son regard.
Deux aifections, également fortes, deux genlimeuts d'une égale vivacité se combattaient dans son âme : la reconnaissance qu'elle avait pour son mari dont jamais ne s'était démenti l'amour ; et ce qu'elle éprouvait, mal dé.tini encore, pour ce jeune homme
3S4 LE RÉGIMiiNT
inconnu jeté tout à coup dans son existence, et qui lui devait la vie.
La mère, d'un côté — depuis plus de vingt ans privée de sou fils, et d'un autre côté l'épouse, affectueuse et tendre, qui avait oublié l'amour de la jeune ûlle pour ne plus se souvenir que de l'homme qui lui avait fait la vie si belle et si heureuse, en lui donnant tous les jours des preuves de son dévouement.
Telle était la lutte qui se livrait dans son âme et qui la troublait si profondement.
Gironde entra, suivant Antoine de Pontalès.
Les présentations furent faites et madame de Cheverny, en voyant Gironde près de son fils Bernard, près de sa fille Bernerette, sentit tout à coup comme une vague crainte monter en elle. Il lui semblait que c'était un ennemi qu'elle venait d'introduire là, soudain, au milieu de sa maison paisible et que la tranquillité de ses enfants légitimes était menacée.
Au moment où Gironde saluait profondément Bernerette, elle surprit le regard charmant que l'enfant laissait tomber sur Gironde. Marguerite tressaillit. Elle était femme. Gironde avait une beauté douce et enveloppante, une de ces beautés qu'aiment beaucoup de femmes.
Et une réflexion tomba sur le cœur de la pauvre mère, loudroyanle et mortelle :
— Si Bernerette allait aimer ce jeune homme I
Alors, d'un mouvement instinctif, où passait toute sa maternité tremblante, elle attira Bernerette à elle, comme pour la protéger, et Pembrassa.
Les invités étaient assez nombreux. Après le diner, toutes les fenêtres des salons de l' hôtel furent ouvertes. Dans un des salons, un orchestre avait été placé, de façon que l'on pût danser aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Les fenêtres donnaient sur les jardins de l'hôtel, ombragés d'arbres magnifiques auxquels avaient été accrochées des lanternes multicolores, ce qui donnait à la fête une allure champêtre.
On se serait cru dans quelque château, à cent lieues de Paris.
Le souvenir de Jacques empêchait la gaîté chez le colonel, aussi bien que chez Marguerite et ses enfants.
Certes, ils étaient obligés de faire contre fortune Don cœur. Les visages étaient souriants à ceux qui .arrivaient, mais tous les quatre, ils n'en gardaient pas moins un pli au front.
Gironde parcourait les jardins en s'écartant des autres.
Il n'essayait même pas de se rencontrer avec Marguerite, et madame de Cheverny, l'apercevant de loin, échangeant avec lui un regard rapide, lui savait gré de sa prudence et de sa discrétion.
— Il fait bien d'agir ainsi, se disait-elle. Je ne regretterai pas, du moins, de l'avoir amené auprès de moi.
Dans le cœur du jeune homme — et malgré tout, ce cœur n'était pas gangrené — naissait une pitié pour celte femme qu'il trompait ainsi, avec Patoche, si misérablement.
Elle paraissait si craintive et si douce qu'il avait honte de son hypocrisie. Une rage lui montait qui lui faisait serrer les poings et rougissait le blanc de ses yeux.
Et il se répétait, en se débattant dans son impuissance :
— Pourquoi faut-il que cet homme m'ait retrouvé? C'était une lente affection qui se frayait ainsi un
chemin vers son âme, — un chemin que lui montraient le remords et la pitié. Il avait prévenu
Patoche. Qu'arrivera-t-il si je me mets à aimer comme une mère madame de CheverDy? Patoche avait haussé les épaules. Et cependant cela arriverait peut-être!...
A travers les massifs et sous les arbres du beau jardin de la rue Ampère, Gironde se promenait rêveur.
Et deux fois déjà, depuis qu'il avait mis le pied dans cet hôtel, deux fois il se retrouvait en présence de Berneretle.
Tout à l'heure, au salon, il s'était retiré aussitôt la présentation faite par Antoine de Pontalès, mais il n'y avait pas cinq minutes qu'il se promenait dans le jardin qu'il voyait arriver vers lui, dans la môme allée, Bernerette avec son frère.
Gêné, Gironde voulut rebrousser chemin.
Mais il était trop tard. Il passa auprès d'eux. Bernerette, sans peut-être se rendre compte de ce qu'elle faisait, s'arrêta instinctivement au bras de son frère, quand passa Gironde.
Ses yeux s'étaient portés sur le jeune homme.
Elle avait rougi, puis elle était devenue pâle, plus pâle qu'elle ne l'était d'habitude. Ses longues paupières s'étaient abaissées sur ses yeux meurtris de malade et de poitrinaire et la pointe de sa langue rose rafraîchit ses lèvres qu'une émotion intime venait de sécher tout à coup. Chez ces pauvres êtres souffreteux, les impressions vibrent sur les nerfs affaiblis et surexcités.
Certes, Gironde comprit qu'il lui plaisait. Dans ea naïveté, l'enfant n'avait même pas songé à dissimuler.
Bernerette avait une de ces beautés languissantes de fleur qu'un souffle trop fort renverse, qu'un peu •de froid ternit, qu'un soleil trop grand fane.
Ses yeux étaient si profonds et dans ses yeux M
lisait tant de douceur qu'il n'était pas possible de passer indifférent devant elle.
On pouvait ne pas éprouver d'amour pour elle. On devait l'aimer quand même. On savait, du reste. que sa santé était bien faible. On savait qu'elle arriverait difficilement à sa vingtième année. En fallaitil davantage pour exciter une pitié profonde?. ..Ayant tout pour être heureuse et condamnée à moarir, ec pleine jeunesse I... Certes, on ne le lui avait pas dit. à la pauvrette, que la mort la guettait au coin dû Sâ vingtième année... Mais si son regard était si long, s'il y avait tant de choses au fond lointain de en regard, tant de douceur, tant de mélancolie, n'étaitce pas, peut-être, parce que l'enfant avait le pressentiment de sa mort prochaine ?...
Elle avait pensé à l'amour, Bernerette.
Quelle jeune fille n'y pense pas?...
Autour d'elle, parmi les jeunes gens qui fréquentaient l'hôtel de la rue Ampère, aucun n'avais troublé son cœur.
Et voilà que soudain, devant Gironde, elle scetait une émotion à la fois charmante et pénible, dont elle était heureuse et malheureuse.
Cette émotion se répercuta sur elle par une sorte de frisson, car Bernard, inquiet, serrant doucemenî la main de l'enfant qui reposait sur son bras :
— Tu frissonnes, Beraeictte... tuas froid!
— Mais non.
— Bien vrai? tu ne veux pas que nous rentrions...
— Non. La soirée est superbe et je trouve qu'il fait chaud.
— Tu te sens bien?
Elle s'appuya tendrement sur le bras de Bernard, et dit :
— Oh! oui, mon Bernard, je suis bien, je suisheureuse l !
Il y avait dans sa voix une tendresse si chaude, qu'il la regarda surpris. Ses yeux brillaient, ses joues étaient animées.
— Tu aimes les fêles, tu aimes les bals, petite mondaine?' dit-il en riant et en pressant contre son ccpur le bras de l'enfant.
— Oh! non, le monde, les bals, les fêtes, tout cela me laisse indifférente.
— Cependant, tu as l'air plus gai... plus heureux... depuis quelques minutes? On dirait que tu as oublié l'aventure de notre pauvre Jacques...
Jacques? Elle n'y pensait plus, en efl'et. L'amour est égoïste.
— Je ne sais pas pourquoi, dit-elle, mais aujourd'hui plus que les autres jours, je suis contente de vivre... Est-ce que tu n'as pas remarqué parfois, toi, grand frère. .. qu'il y a des jours où le cœur se dilate et où l'on est tenté d'aimer tout le monde ?
Il se pencha à son oreille, et très bas, en souriant :
— MaJemoiseile, j'ignore si vous êtes aujour d'hui dans un de ces jours-là ; mais voulez-vous me permettre de vous adresser une question?
— Je vous le permets, monsieur, dit-elle, cérémonieuse, l'imitant.
— Ne seriez-vous pas plutôt dans un de ces ■jours... où l'on s'aperçoit que l'on aime... non pas îout le monde... mais quelqu'un ?
Elle rougit. Son cœur bondissait.
Elle fut obligée de s'arrêter.
— Oh! Bernard... dit-elle avec reproche.
— Eh ! mais, chérie, où serait le mal ?
— Je t'en prie, n'insiste pas.
— Je t'ai fait de la peine ?
Mais son émotion, déjà, était passée. Elle se mi
à rire.
— Non, dit-elle.
Et devant ses yeux repassait, à cet instant, la figure brune et douce, aux yeux noirs brillants, régulière et fine, de Pierre Gironde.
Un quart d'heure après, elle se retrouvait devant lui.
Cette fois elle était seule ; mais justement parce qu'elle était seule, elle passa devant Gironde les yeux baissés.
Soudain, elle tressaillit.
Autour d'eux, allaient et venaient, des invités hommes ou femmes. Elle voit Gironde qui, respectueusement, s'avance vers elle.
— Mademoiselle, dit-il en s'inclinant, voudriezvous me faire l'honneur de m'accorder une prochaine valse?
— Oui, monsieur, dit-elle faiblement.
Et tirant un petit carnet d'ivoire en forme d'éventail, elle consulte la liste des danses sollicitées déjà et accordées.
— La troisième, monsieur, dit-elle.
Ils se saluent. Elle disparaît en tremblant. C'est bien naturel ce qu'elle vient de faire là et cependant il lui semble qu'elle a commis une faute. Elle est inquiète et elle a le cœur gros.
Le bal a commencé. La musique vient, mystérieu:^e, sortant du salon qui l'assourdit, mourir au milieu des beaux arbres, dans la verdure et dans les fleurs.
Lorsqu'il entend le prélude de la troisième valse — celle qui lui a été promise par Berneretle — il va chercher la jeune fille.
Et les voici, tous deux enlacés au milieu des couples qui glissent.
Et il est délicieusement ému en sentant dans ses bras cette taille frêle et cette petite main d'eafant dans sa main gantée.
Il a près de lui ce visage de fillette qui ne sait pas encore cacher les impressions de l'âme, même les plus fugitives. Il voit sous le corsage rose battre ce cœur. Il comprend que le cœur bat pour lui, qu'il a pris place tout à coup dans la vie de la jeu^ie fille, qu'elle peusera à lui et que ce bal va rester àans ses souvenirs. Et elle n'a plus l'air de souffrir. On ue la dirait plus malade. Au contraire le sang circule librement soas la peau transparente, fouetté par l'animation du bal. Les yeux sont brillants ; les lèvres entr'ouvertes laissent voir les dents, petites, laiteuses, pareilles comme blancheur à la pulpe d'une amande.
Elle est heureuse et jamais elle n'a été mieux portante.
Il l'entraîne doucement ; il la fait valser presque avec prudence ; il ne veut pas la fatiguer, cette enfant ; mais voilà que soudain il la sent qui chancelle dans ses bras.
Elle s'abandonne, elle va tomber, il la retient.
Elle a pâli ; ses yeux se sont enfoncés dans l'orbite, estompés d'une large meurtrissure jaune.
Tout à l'heure elle était rose, maintenant, il n'y a plus sur les pommettes que deux taches rouges sanguinolentes.
Elle ferme les yeux.
— Mademoiselle, dit-il effrayé, qu'avez-vous donc?... Un étourdissement?
Ils sont dans un petit salon désert, encombré de plantes vertes.
Il la conduit jusqu'à un fauteuil où plutôt il la porte.
Elle y tombe et y reste presque anéaD tie, affaissée, la tète sur la poitrine.
— Mademoiselle, je n'ose vous quitter et cependant je devrais appeler votre fi*ère, votre mère...
Elle fait signe que non.
Elle porte son mouchoir à ses lèvres et l'y tient quelques instants. Elle a comme une sorte de hoqaet rauque, une toux nerveuse, et Pierre Gironde volt le mouchoir légèrement teinté de sang,
— Ce n'est rien, dit-elle, pardonnez-moi. ^lle se lève.
Elle est bien faible et s'appuie fortement sur le bras de son cavalier. Enûn elle se remet.
— Je ne devrais pas danser, dit-elle, on me l'a toujours défendu, mais je n'obéis jamais... Cela me fatigue...
Et avec un sourire d'une tristesse infinie :
— Je ne suis pas forte...
Gironde sentait s'augmenter sa pitié pour cette enfant.
Elle le regardait avec timidité, avec crainte.
Elle avait l'air d'être honteuse d'avoir ainsi montré sa faiblesse et on eût dit qu'elle voulait se la faire pardonner.
— Reconduisez-moi près de ma mère, monsieur» dit-elle ; mais surtout ne lui dites pas que j'ai ^é malade... Elle s'en effrayerait. Je le lui cache le plus que je peux. Et puis, vous le voyez, c'est tout à fait fini, maintenant. Est-ce que je suis encore un peu pâle ?
Elle l'entraîna devant une glace et s'y considéra, de très près.
— Guère plus que d'habitude, murmura-t-elle.
Il la laissa, ainsi qu'elle le désirait, auprès de Marguerite.
En les voyant ensemble, madame de Cheverny eut de nouveau ce serrement de cœur qui, une fois déjà, l'avait avertie d'une prochaine tristesse.
Qu'adviendrait-il donc si cette enfant devenait amoureuse de ce jeune homme? Ce-tte enfant qui
était sa fille? Ce jeune homme qui était son fils?
Non, il fallait empêcher cela, à tout prix!
Bernerette regardait Gironde qui s'éloignait et se perdait dans la foule. Son cœur se gonfla et un vague sourire de bonheur erra sur ses lèvres.
Marguerite voyait tout cela, comprenait tout cela.
Elle souffrait cruellement.
— A quoi penses-tu, chérie?
— Je suis heureuse, mère.
— Heureuse de quoi ?
— Je ne sais... C'est sans doute une disposition d'esprit.
— Tu n'es pas souffrante, pas fatiguée, ce soir?
— Pas du tout, mère, mentit-elle.
— Tu n'as pas trop dansé?,., tues prudente?...
— Trois valses, mère, depuis le commencement du bal, — la dernière avec M. Gironde... — Il danse très bien, M. Gironde... Est-ce qu'il y a longtemps que tu le connais? Comment se fait-il qu'il vienne, ici pour la première fois?...
Les questions se pressaient sur ses lèvres. Elle avait hâte de parler de lui et habituée à confier à sa mère les moindres impressions de son esprit, les moindres émotions de son son cœur, elle laissait deviner sa préoccupation, déjà, alors qu'elle-même ne se rendait pas compte de l'état de son âme.
Et Marguerite se disait, épouvantée :
— Elle l'aime 1 Que faire?
Gironde était sorti des salons. Dans les jardins la
foule était moins nombreuse et il recherchait cette quasi-solitude. Il s'assit sur un banc adossé à un charmille, devant un parterre de roses et de belles de-nuit, et là, il rêva.
Etait-ce bien de l'amour ce qu'il ressentait?
Le souvenir d'Aimée Gironde, la petite ouvrière
LE RÉ&IMEN'T 393
pour laquelle il avait fracturé le tiroir de Patoche, ce souvenir s'était peu à peu effacé, et son cœur était prêt à recevoir une impression nouvelle.
Il était tout attendri en pensant à Bernerette.
— La pauvre enfant, murmurait-il, la pauvre enfant! Je ne suis, moi, qu'un misérable. Est-ce que je puis, seulement, songer à elle I
Certes, il disait vrai, mais le cœur ne se heurtet-il pas de préférence aux impossibilités?
Il avait beau vouloir chasser cette image.
Elle revenait vers lui sans cesse, avec obstination
Il se leva et rentra dans les salons pour revoir Bernerette.
Il subissait le châtiment de sa faute d'un jour... Pourquoi en une minute avait-il oublié toute probité, tout honneur.
Il avait volé! Certes, celui qu'il avait volé était un misérable lui-même I Peu importe !... si Patoche n'avait pas pardonné, rien n'aurait pu empêcher Gironde de passer en cour d'assises et c'était le bagne qui eût puni l'effraction, le bagne I...
De là venait tout le mal.
Maintenant Patoche le dominait... Il était son esclave!...
Quelle vie, pourtant, s'il était resté honnête!!,.. Il avait le pied àl'étrier, maintenant... Si le passé funeste et criminel ne s'était dressé devant lui, il pourrait se laisser aller à cet amour si chaste qu'il venait de deviner I... Au lieu de s'introduire dans cette noble famille des Cheverny comme un fourbe, il y serait entré comme un ami et peut-être y eùt- 11 eu, quelque jour, entre Margueritv. et lui des liens plus doux que ceux de l'amitié I... Alors il n'aurait plus rougi eu entendant la pauvre femme l'appeler sou fils, car son fils il l'eût été bien véritablement!...
Il secoua la tête,
A quoi bon penser à cela, puisque rien de tout cela n'était réalisable. Il était trop tard, maintenant. Un torrent l'emportait vers un inconnu terrible.
Au bout de cet inconnu sûrement l'attendait une catastrophe. Laquelle? il l'ignorait. Il ne la craignait pas, du reste. Il était un peu fataliste.
Mais en son âme grondait une haine vivace contre Patoche, l'homme duquel il dépendait.
Haine impuissante, car il avait beau y penser, aucun moyen ne s'offrait à lui de se venger, de recouvrer sa liberté...
Patoche en cette nuit de fête, veillait.
On va le voir.
Vers dix heures, au moment où madame de Oheverny se trouvait un instant seule, un valet s'approcha d'elle et lui présenta respectueusement une lettre.
— C'est pressé, dit-il, l'homme qui l'a apportée insiste pour recevoir la réponse. J'ai allégué qu'il y avait réception à l'hôtel. Rien n'y a fait. L'homme attend chez le concierge.
— C'est bien, dit Marguerite.
— Dois-je rester?
— Non, je vous appellerai, Machinalement, elle regardait l'enveloppe. L'écriture lui était inconnue.
Elle courut à la signature.
La lettre était signée :
« P<'.toche. »
Elle eut un frisson glacé qui la parcourut de la. lête aux pieds.
Et ce fut en tremblant qu'elle lut.
La lettre disait :
« Madame, je suis navré d'avoir recours à vous de
nouveau. J'étais si malheureux, que les cinquante mille francs que je tenais de votre générosité ont été employés à payer des dettes. Il le fallait, madame, l'honneur le commandait. Je vous avais dit que j'aPais avec cette somme remonter ma maison et la lancer sur de nouvelles bases avec des correspondants actifs dans toutes les villes. Entre mon honneur et cette combinaison, pouvais-je hésiter? Les cinquante mille francs se sont littéralement fondus entre les mains des créanciers. Alors, madame, j'ai pensé à vous. Je me suis dit que vous ne me refuseriez pas, que vous n'oublieriez jamais que Je suis ■■^otre ami dévoué, confident du mystérieux secret de votre vie de jeune fille. Je me suis dit que je pouvais compter sur vous comme vous pouvez compter sur moi. Je me suis dit, enfin, que dans le fond de votre cœur vous deviez me garder une reconnaissance éternelle. N'est-ce pas moi qui vous ai retrouvé ce fils, perdu depuis plus de vingt ans ? N'estce pas grâce à moi que vous le pressez peut-être en ce moment contre votre noble cœur ?... Sans moi, qui vous eût révélé l'existence de Pierre Gironde?... Certes, je sens que j'ai en vous, comme en lui, deux amis dévoués... En lui vous avez retrouvé un enfant que vous pleuriez... En vous, il a retrouvé une mère qu'il adorait, sans la connaître, depuis son plus jeune âge... Vous êtes riche, madame, et je suis pauvre. Cent mille francs ne vous appauvriront pas et m'eurichiront. J'irai les chercher dans huit jours. C'est entendu.
» Je suis, madame, votre très humble et dévoué serviteur. »
Elle la sentait, à présent, très lourde et lui coupant les chairs, la chaîne qui la rivait à Patoche.
Cet homme était un misérable. Et elle était entre ses mains.
Cent mille francs! quelle folie I où trouverait-elle pareille somme?
La demandera son mari? Il s'informerait. Il voudrait savoir. Ou bien il surveillerait sa femme et parviendrait à surprendre le secret qu'elle lui cachait, ou bien elle lui avouerait tout!...
Quelle alternative !... Etait-ce possible? pouvaitelle s'y résoudre?
Cent mille francs !
Et elle relisait la lettre, croyant s'être trompée, avoir mal lu.
Mais non, le chiffre paraissait se détacher de ce papier en flamboyantes lettres. C'était cela, elle avait bien lu.
Assise, justement, dans le fauteil où tout à l'heure Gironde avait conduit Bernerette chancelante, Marguerite sentait, comme sa fille, — une faiblesse lui venir, la vie l'abandonner.
Elle roulait dans un grand vide où la poussait la rude et impitoyable main de Patoche.
Et il lui semblait qu'en bas de ce vide plein d'insondables et terribles ténèbres, elle entendait la voix de son mari qui disait :
— Viens à moi, parjure... viens, toi qui n'as pas eu de foi, qui m'as trompé dès le premier jour... viens, toi qui as osé, au jour de ton mariage, vêtir la blanche et immacalée robe des enfants et te couvrir la tête de la couronne virginale... viens recevoir le châtiment de ton impudeur... toi qui t'es jouée de l'amour le plus pur et le plus profond... toi dont la vie entière n'a été qu'un mensonge... Vi^ns, je t'attends...
El elle roulait dans ce grand vide, bousculée de Buage en nuage.
Elle avait les mains moites. Une grosse sueur couvrait son front. Une chaleur insupportable par»
tait de ses talons, glissait dans l'épine dorsale, montait à la nuque, lui envahissait le cerveau, le front, le visage et quand même la sueur était froide et elle tremblait de froid.
Elle se renversa sur le dos du fauteuil.
Et dans l'évanouissement qui la surprenait, elle entendait toujours la voix triste et irritée de Cheverny, disant, très loin, surnaturelle :
— Qu'as-tu à me reprocher? Ne t'ai-je pas aimée ? Pourquoi m'as-tu indignement trompé ?
Elle perdit connaissance...
Bernard la cherchait depuis quelques minutes.
Tout à coup il entra dans le petit salon encombré de plantes vertes et pareil aune serre.
Là, dans ce milieu frais et reposant, sa mère gît inanimée.
On dirait que tout le sang s'est retiré de set veines.
— Ma mère ! ma mère 1 s'écrie-t-il.
Et il se précipite vers elle, tombe à ses genoux, Is contemple de très près.
— Mais elle est évanouie ! mon Dieu ! que s'est-il passé ?
Il l'embrasse. Il l'appelle doucement:
— Mère I mère chérie I
Il lui prend les mains et soudain, de l'une des mains tombe la lettre de Patoche. Bernard la voit, la ramasse.
Evidemment, sa mère s'est évanouie en lisant ce chillon de papier.
Telle est sa première pensée. Et il le froisse entre ses doigts.
Que peut-il contenir? A-t-il le droit de le lire ?... Oui, puisque ce papier est à ce point redoutable que sa mère s'en est évanouie.
Il court à la signature :
« Patoche. »
Ce nom lui est complètement inconnu.
Il lit malgré lui, presque sans qu'il s'en rende compte, poussé à cela par une puissance qu'il ne raisonne pas.
Il est bientôt au bout. Il a tout compris.
Et dans un long et profond soupir, qui est comme un sanglot, sa terrible douleur s'exhale en un seul mot.
— Ma mère ! ma mère î
Mais, dans ce mot, que d'éloquence ! que de navrement ! que de désespoir I
Mère, mère I Comment ? C'est à toi que l'on adresse pareille lettre ? C'est loi dont le cœur renferme un si redoutable secret I Mère ! mère ! Toi en qui tes enfants avaient tant de confiance ! Toi qui, pour eux, parmi toutes les mères, étais la plus digne de respect 1 C'est toi !... Tu as abusé de la confiance du meilleur des hommes ! Tu as trompé l'affection du plus loyal et du plus aimant des maris ! Toi ?... Et Bernard et Bernerette ne sont pas tes seuls enfants ! Il existait quelque part un être que tu avais abandonné, qui a le droit de t'appeler sa mère, comme j'en ai le droit I et de réclamer une part de ton cœur, la plus précieuse, peut-être, puisqu'il aura le plus souffert et puisque la séparalion aura été plus longue ? Et c'est toi, mère, toi, la plus adorée... la plus choyée, la plus idolâtrée?... Ah I comme tu dois souffrir 1...
Son désespoir est si grand, qu'il ne songe plus, pendant ces quelques secondes, à secourir sa mère.
Il ne pense qu'à lui. Il revoit sa vie depuis son enfance. Il revoit aussi la vie de Marguerite.
Et vaguement, il dit, branlant la tête :
— Oui, c'est vrai, je me rappelle maintenant.
LE RÉGIMENT 59f
A quoi pense-t-il ?
Il se souvient que bien des fois il a surpris sa mère en des tristesses mornes, qu'elle essayait vai- Bemeut de lui cacher. Cela n'arrivait, oh ! il se rappelait tout, maintenant, que lorsque Cheverny était absent. En sa présence elle était nerveusement gaie. Mais sitôt parti, toute la gaieté de la mère tombait. Elle repensait à l'autre, sans doute, au petit, dont elle ignorait la destinée...
Mais c'était, cela, dans sa très jeune enfance.
Souvent, alors, il avait remarqué de ces tristesses.
Même il l'avait interrogée :
— SIère, pourquoi as-tu les yeux rouges ? Tu a? pleuré ?...
Elle se mettait à rire, mentant à son fils ainsi qu'elle était obligée de mentir à son mari, condamnée au mensonge jusqu'à sa mort.
Oui, plus tard, à mesure que Bernard grandissait, — à mesure que les années s'écoulaient, — la douleur de Marguerite avait été moins vive, le souvenir s'était effacé, ne laissant sur la jeune femme qu'une mélancolie générale, sans cesse apparente ; Bernard n'avait plus surpris de ces accès de larmes.
Et il avait fini par n'y plus songer.
Mais, ce soir, tout lui revenait à la mémoire î
Et il se disait :
— Voilà donc pourquoi elle était si triste, souvent!...
Et une immense pitié pour elle emplit son cœur I...
Quelle vie !... Avait-elle eu jamais, depuis la faute commise, un peu de trêve dans l'esprit, im peu d'oubli dans ses regrets?...
Toujours sur le qui-vivel Toujours l'arrière pensée de la faute commise
— Pauvre mère ! murmura-t-il.
Et des larmes obscurcissaient ses yeux.
Toujours la solitude, heureusement, autour d'eux, en ce petit salon retiré. Au loin, la musique de l'orchestre. C'était tout ce que l'on entendait du bal.
Il laissa retomber la lettre de Patoche et s'agenouilla de nouveau devant madame de Cheverny.
Celle-ci revenait à elle, ouvrait les yeux.
Surprise, un moment, de voir son fils éploré à ses genoux, et ne se souvenant de rien, elle se leva, fit quelques pas.
Puis, voilà qu'elle se rappelle.
La lettre ! l'odieuse lettre ! où est-elle?
Et elle cherche, les yeux hagards, et brusquement elle la ramasse et la cache dans son corsage.
Et ses yeux se rencontrent avec les yeux de son fils.
Bernard l'a-t-il lue, cette lettre? Connaît-il le secret redoutable ?
11 a l'air bien troublé ! Quelle angoisse est celle de cette mère 1...
— Mon fils ?... que s'est-il passé?
Elle ne trouve que cela pour dissimuler son inquiétude.
— Mère, c'est à toi de me le dire. Je passais dans ce petit salon, je me dirigeais vers le jardin, quand je t'ai aperçue allongée dans ce fauteuil, toute pâle, privée de connaissance...
— Alors?
— J'ai essayé de te rappeler à la vie... et enfin, j'ai eu le bonheur de te voir ouvrir les yeux...
— Et c'est tout?
— Oui. Que pourrait-il y avoir encore ? dit-il en baissant les yeux.
L'a-t-il lue ? Voilà ce qu'elle se demande toujours.
— Tu souffres !
— Non, mère.
— Tu es pâle. Tu as l'air fatigué ?
— Oh I je t'assure que je ne le suis pas I... seulement, en te voyant là, comme cela, j'ai eu peur... et si tu trouves que je suis uâle, cela vient de cela, sans doute. ^
Il balbutie, cherchant ses mots.
— Eh bien, tu vois, c'est passé, remets-loi... Ce n'était rien...
— D'où venait donc ta faiblesse, mère ?
— Je ne sais. Il fait très chaud dans les salons. Comme toi je voulais aller respirer un peu de fraîcheur dans les jardins, et en passant ici j'ai senti que je n'irais pas jusqu'au bout...
— Veux-tu que je te reconduise chez toi?... Je t'excuserai auprès démon père...
— Oui... j'ai un invincible besoin de sommeil. Elle essayait de sourire en disant cela.
Ce qu'elle aurait pu dire, c'est qu'elle avait surtout le besoin d'être seule... que le bruit l'importunait... que cette musique lointaine, si assourdie fùtelle, l'énervait singulièrement...
Elle voulait être seule pour mieux penser au moyen de sortir de la situation critique dans laquelle la jetaient les exigences de Patoche.
Bernard lui offrit son bras.
Elle s'y appuya louriJement.
Elle était encore toute languissante, toute faible. Elle n'aurait pu marcher sans aide.
Il lu reconduisit jusque chez elle, sans traverser les salons.
Personne, pas même le colonel, ne s'aperçut de son absence.
Sur le seuil de son appartement, Bernard lui dit:
— Tu n'as besoin de rien, mère
— Non.
— Veux-tu que je t'envoie ta femme de chambre?
— Merci. Je me déshabillerai seule.
Et comme il restait debout, perplexe, toujours très pâle, la même pensâe traversa de nouveau l'esprit de la comtesse. ®
— Il a lu la lettre de Patoche.
Et elle crut qu'elle allait défaillir une seconde fois. Tremblante, la voix mal assurée, elle murmure :
— Tes yeux sont durs, ch«- enfant... pourquoi me regardes-tu ainsi?... T'ai-je fait de la peine?...
— Non, mère.
— Alors, mon fils, pourquoi ?
— Je ne sais pas, mère.
Elle avait, la pauvre femme, le cœur horriblement serré.
— Est-ce que tu ne m'aimes plus ?
Elle l'avait dit très bas, presque mourante, les yeux fermés, la tête baissée, comme un accusé qui s'attend à une condamnation qui lui prendra la vie et l'honneur.
Et ce seul mot vient fondre le coeur de Bernard.
— Moi, maman? Moi, m.aman ? dit-il la gorge contractée par un sanglot.
Il l'enveloppe d'un regard chargé d'une immense compassion, d'un ardent amour.
Il lui tend les bras, il la presse contre son cœur, il la couvre de baisers passionnés, d'autant plus brûlants qu'il y a bien eu en eftét, chez lui, envers elle, un moment d'hésitation.
Et il lui jette à l'oreille cet adorable mot :
— Oh ! mère, je ne sais pourquoi, mais il me semble que je ne t'ai jamais tant aimé!
— Mon fils 1 mon fils I Et elle jjleure...
LE KÉGIUBNT 40S:
Bernard la laisse. Il comprend que tout ce qu'il pourrait lui dire ne ferait qu'aviver sa douleur. li redescend. Il se mêle à tout ce monde d'invités aux yeux souriants^ lui qui a maintenant dans le cœur une tristesse que rien n'adoucira.
Mais ces gens ne l'intéressent pas.
Il n'en cherche qu'un, n'en connaît qu'un parmi tous.
Et celui-là, c'est Pierre Gironde.
Il veut causer avec lui, essayer de deviner cette âme.
Pendant ce temps-là, madame de Gheverny, accablée, le menton dans les mains, les yeux fixes, le front ridé, songe à Patoche.
Elle a tiré la lettre de son corsage.
Elle l'a relue.
Ah! elle ne s'est pas trompée I C'est bien cent mille francs qu'il exige. Et elle le connaît, le misérable. Il ne se laissera pas attendrir!
A qui se confier? A qui demander cette somme?
Elle pense, un instant, à s'adresser à Antoine de .Pontalès, son frère. Mais elle est certaine de son refus. Antoine ne l'aime pas. Il ne l'a jamais aimée. Il est resté ce qu'il était autrefois, égoïste, ambitieux et avare. Cependant, son frère est l'auteur de cet abandon. C'est parce qu'elle avait peur de lui que Marguerite avait confié le bébé aux mains de Julien. Et Antoine s'était élancé à la poursuite de Julien. Jamais Julien n'était revenu. Et, depuis ce temps-là, elle n'avait pas revu son enfant. Que s'était-il passé? Jamais elle ne l'avait bien su, en 'somme. Quel avait été le rôle de Pontalès en tout cela ? Un rôle néfaste.
Pontalès, à cause de sa haute situation, craignait un scandale dans sa famille.
Il voudrait éviter ce scandale, peut-être.
Mais comme elle redoutait tout de son frère, elle •était bien résolue, par exemple, à ne pas lui dire quel était l'eniant si miraculeusement rendu à son affection.
— Oui, se disait-elle, je verrai Antoine... tout de suite... Il le faut.
Elle sonna sa femme de chambre qui accourut. Hâtivement, Marguerite écrivit quelques mots au crayon, cacheta et donna la lettre.
— M. de Pontalès, mon frère, doit être encore à l'hôtel. Remettez-lui cette lettre et accompagnez-le jusque chez moi.
Un quart d'heure après, le frère et la sœur étaient en présence.
Antoine avait peu changé.
La dureté de ses traits s'était accentuée. A peine quelques cheveux gris. Des rides nombreuses et profondes sur le front. La bouche mince, ombragée par une moustache raide de vieux soldat; bien qu'il n'eût jamais été militaire, il avait un peu l'aspect de ces vieux officiers des armées d'autrefois, sans toutefois la franchise cordiale de la physionomie, apparaissant sous la dureté de la figure, dureté qui n'était chez ceux-là qu'apparente.
A l'égarement des yeux de Marguerite, Antoine vit bien qu'il s'était passé quelque chose.
— Qu'y a-t-il donc?
Sans lui nommer Gironde, mais lui nommant Patoche, elle le mit brièvement au courant de la redoutable alternative où elle se trouvait. Et elle termina son récit en disant les nouvelles exigences de Patoche.
— C'est fâcheux 1 c'est fâcheux! murmura-t-il, très ennuyé. Tu es tombée entre les mains d'un misérable qui te fera chanter, jusqu'à ce qu'il ait fait sa fortune sur ton dos. Je n'y peux rien.
— Tu es riche, et tu peux, toi, disposer librement de ta fortune; ces cent mille francs, donneles-moi.
— Cent mille francs ! Peste, comme tu y vas-'
— Songe qu'en tout cela il n'y a qu'un coupable et que le coupable, c'est toi.
— Un peu toi aussi, il me semble.
— Non, dit-elle avec énergie.
Il haussa les épaules.
. — Nous avons chacun notre manière d'envisager les choses.
— Enfin, tu refuses?
— Ma foi, oui.
— Mais je suis perdue I
— Peut-être?
— Que veux-tu dire ?
— Je verrai ce gredin de Patoche... je le menacerai. Il aura peur.
Elle eut un geste de doute. Elle ne croyait pas.