‹ Une m`ere martyreChapitre 4 sur 6 · MARJOLAINE · texte numérisé non relu

MARJOLAINE

Et elle n'attendait plus maintenant que le retour, ardemment souhaité, de Jacques pour être heureuse.

Elle avait été forcément en relaîions assez fré-

qiientes avec Patoche. Celui-ci ne lui plaisait guère. Elle devinait en lui de la fausseté, des instincts bas et orduriers. Cependant il avait toujours été pour elle plein d'égards, n'avait jamais manqué au respect qui lui était dû. Elle n'avait, en somme, rien à lui reprocher, — que la répulsion instinctive qu'elle éprouvait pour lui. Et même elle lui devait quelque reconnaissance, car il avait mené rondement et pour le mieux de ses intérêts toute cette atfaire de vente et d'arrangements.

Patoche revenait donc la voir de temps en temps.

C'était lui, du reste, qui était chargQ de recevoir les paiements régulièrement espacés du fonds qu'il avait vendu.

Ces visites ne se passaient pas sans quelque causerie.

Marjolaine intéressait Patoche.

Il lui avait bien soupçonné quelque amant, au début, en dépit de ses airs si francs et si honnêtes, mais il avait bien été obligé de se dire qu'il s'était trompé.

Il soupçonnait, — sans se rendre compte des motifs de ses soupçons, — un mystère dans la vie de la jeune fille.

Et toujours, sans savoir pourquoi, mais se laissant guider par son flair de vieil escroc, il espérait vaguement que Marjolaine serait pour lui le prétexte de quelque bonne aubaine qui le remettrait à flot.

Et cette fois, l'argent revenu, il se promettait bien de ne plus le laisser partir.

Mais d'où viendrait la bonne aubaine?

Aux aguets, l'attention sans cesse éveillée, il ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui.

Et un jour qu'il entrait chez Marjolaine, il aperçut, encadrée, sur la cheminée, près de la pendule,

la photographie d'un tout jeune sergent d'infanterie, médaillé.

Jamais Marjolaine n'avait fait allusion à Jacques devant Patoche. Et jamais non plus, depuis qu'elle était sortie de chez mademoiselle Marie, son ancienne patronne, elle n'en avait ouvert la bouche à qui que ce fût.

Le cœur a besoin de confidences. Mais, dans la solitude où elle vivait, Marjolaine n'avait personne à qui se confier.

Toute la journée au travail, les dimanches comme les autres jours, elle ne s'absentait que rarement pour aller chez mademoiselle Marie et ses visites étaient courtes.

Elle se trouva donc pour ainsi dire désarmée lorsque Patoche avec un air d'intérêt lui demanda :

— Quel est ce sous-officier?

— Mon frère, dit-elle.

— Tiens, vous ne m'en aviez jamais parlé.

— Eh bien, je puis vous en parler maintenant, car vous ne serez pas longtemps sans le voir.

— Où est-il ?

— Au Tonkin, où il a gagné son grade et la médaille militaire en sauvant son commandant, M. Georges de Cheverny, et en se battant comme un lion à la prise de je ne sais quelle redoute.

Au nom de Cheverny, Pato-che avait fait un mouvement.

— M. de Cheverny? dit-il... N'est-ce pas lui qui a épousé mademoiselle Marguerite de Pontaiès ?

• Marjolaine se mit à rire.

— Je ne sais pas, moi, monsieur Patoche, dit- -elle ; je ne le connais, cet officier, que par les lettres de Jacques. Je sais, par exemple, que M. de Cheverny lui témoigne la plus vive amitié et Jacques m'a rapporté un mot qu'il lui avait dit : « Vous n'a-

vez point de famille. La mienne sera la vôtre. » C'est gentil, de la part d'un officier, de dire ces choses-là à un soldat. Aussi je l'aime déjà, moi, ce M. de Oheverny.

— Pas de famille, dites-vous? fit Patoche que le mot frappa. Ce n'est pas tout à fait exact, puisque vous êles sa sœur ?

Marjolaine ne fut pas longtemps embarrassée.

Evidemment elle ne pouvait cacher à ceux qui l'entouraient, à ses amis, à ses ouvrières, à ses clientes, que Jacques n'était pas son frère. On le découvrirait quelque jour et les calomnies et les commentaires injurieux, iraient leur train.

Mieux valait être franche.

— Jacques est mon frère par l'affection, dit-elle, mais il n'a aucun lien de parenté avec moi. Du reste, qu'il soit ou non mon frère, nous nous aimons comme si nous étions nés du même père et delà même mère.

— C'est vous qui l'avez élevé ?

— C'est moi.

— Dans quelles conditions? Ce n'est pas un secret ?

— Mon Dieu, non. Tout le monde, à Villars, vous raconterait la chose... Jacques est un enfant que nous avons trouvé. Comme personne ne le réclamait, mon père l'a gardé, bien que nous fussions très pauvres. Et c'est tout.

— Vous ne vous êtes pas inquiétée de savoir quels pouvaient être les parents?

Elle mentit.

— Si, mais les recherches de mon père n'ont pas réussi.

Depuis longtemps. Marjolaine s'attendait à ce que, un jour ou l'autre, on lui adresserait quelques

çuestions au sujet de Jacques. Elle se rappelait ce 5ue son père, le vieux Routard, lui avait maintes fois répété : « Notre petit Jacques a des ennemis féroces. Le livrer à ces misérables, c'est le condamner. Donc, lorsqu'on nous interrogera, nous nous tairons ». Marjolaine, qui était une tille prudente, avait arrangé certains détails qu'elle pouvait révéler sans craindre de faire découvrir la vraie personnalité de Jacques.

Jacques, c'était son bien, sa chose, son unique bonheur; Jacques, c'était celui qu'elle aimait de toute sa tendresse et de toute son ardeur; elle n'en aimerait jamais un autre ; elle se connaissait assez pour en être sûre ; eh bien, ce bonheur, cet amour, son Jacques, elle ne voulait pas le perdre.

Elle était jalouse de le garder, pour elle toute seule, et elle voulait éloigner aussi, de sa tête chérie, jusqu'à l'apparence même d'un danger.

Quand Patoche poursuivit ses questions, ce fut sans hésitation qu'elle répondit.

L'homme d'affaires était resté quelques minutes sans parler.

11 réfléchissait.

Pourquoi venait-il brusquement de se rappeler, — après des mois, — où et dans quelles circonstances il avait entendu ce nom de Routard, qui était celui de Marjolaine.

La mémoire a de ces singularités.

Il se l'était demande, à plusieurs reprises, depuis le jour où il s'était retrouvé en relations avec Marjolaine.

Puis, il avait fini par n'y plus penser.

Et tout à coup la lumière s'était faite,

— Routard! Un rétameur nomade!... Qui avait une >petite fille avec lui dans sa voiture. C'est cela.

Et il se rappela que quelque temps après que Julien Rémondet fût mort, après la disparition du fils de Marguerite, emporté par son père, mademoiselle de Pontalès était partie en voiture à travers la forêt de Russy et la forêt de Boulogne, vaguant de hameau en hameau, de maison forestière en maison forestière, à la recherche du pauvre petit. Elle était revenue harassée, presque mourante, sans avoir rien découvert.

Alors, lui, Patoche, flairant une affaire, espérant que la possession d'un secret pareil vaudnùt pour lui, plus tard, une fortune, — car il était homme à user de ce secret sans scrupules, — lui, Patoche, était parti à son tour, sans prévenir personne à Malpalu.

Il avait refait le triste calvaire de Marguerite, furetant partout, s'informant, interrogeant par des questions détournées.

Il n'avait rien su, lui non plus.

Seulement, à deux reprises, on lui dit, à Mont et à Chambord, qu'aucun étranger, aucun nomade n'était passé dans le pays, depuis quinze jours, à l'exception d'un rétameur ambulant nommé Routard — lequel reparaissait chaque année à la même époque.

— Où était-il passé, ce Routard?

Patoche essaya de le rejoindre, mais il ne put retomber sur sa trace.

L'année suivante, Routard ne revint pas.

Et il abandonna toute espérance de savoir si le rétameur avait joué un rôle dans la disparition de l'enfant de Marguerite.

Il avait fini, pendant les vingt ans qui s'écoulèrent, par oublier Marguerite et son enfant et le nom de Routard s'était effacé peu à peu de son esprit, jusqu'au jour où le hasard avait jeté Marjo« laine dans sa vie.

Et justement la jeune fille lui parlait d'un enfant abandonné, recueilli par son père.

Était-ce Jacques? si oui, ce secret, habilement exploité, auprès de madame de Cheverny, allait lui rapporter une fortune.

Si non, c'était pour lui une bien grande déconvenue. On comprendra, dès lors, pourquoi il était singulièrement ému en demandant à la fille du père Routard :

— Dans quelle contrée de France avez-vous trouvé cet enfant ?

— Si je n'avais à me reporter qu'à mes souvenirs personnels, dit Marjolaine avec la plus parfaite tranquillité et sans que Patoche put soupçonner qu'elle mentait, je ne pourrais vous répondre, car le jour où Jacques est devenu mon frère, je venais d'avoir quatre ans. Mais mon père m'a raconté bien souvent qu'il avait trouvé l'enfant couché dans ses langes, au bord d'une route, tout près de la nouvelle frontière, du côté de Nancy. L'enfant était né depuis quelques heures à peine. C'était l'été. Il faisait très chaud II n'avait pas trop souffert. Il dormait.

— Vers Nancy, murmurait Patoche décontenancé. Vous ne vous trompez pas, mademoiselle Marjolaine?

— Non, pourquoi? dit-elle, subitement inquiète.

— Dame I je pourrais peut-être vous aider à retrouver ses parents...

Les yeux baissés, avec une admirable hypocrisie:

— Ce serait un grand bonheur pour lui, bonheur inespéré, dit-elle.

Mais Patoche avait l'intelligence déliée. Il était trop habitué à tous les mensonges pour se laisser prendre à celui-là.

— Tiens, tiens, murmura-t-il, c'est fort curieux...

On jurerait qu'elle ne pense pas un mot de ce qu'elle dit là...

.Et poursuivant :

— Vous n'avez fait aucune déclaration?

— Non.

— Pour quelle raison ?

— Mon père ne me l'a jamais dit.

— Bizarre. Et en quelle année cet événement 'est-il passé ?

En môme temps qu'il posait cette question, il calculait, dans son esprit, l'âge que Jacques devait avoir, s'il était vraiment l'enfant de madame de Cheverny.

— C'était, dit Marjolaine, il y a vingt-deux ans, en 1803.

Et Patoche calculait.

— Marguerite était enceinte pendant que Julien Rémondet se battait en Italie. Donc, c'est en 1859. Son enfant aurait vingt-quatre ans environ. Il y a deux ans de différence. Dit-elle la vérité?

Et ses petits yeux ternes, fatigués et faux, fouillaient dans le regard de Marjolaine avec insistance.

Celle-ci, très calme, ne semblait pas se douter de cet examen.

Elle pensait à son Jacques.

— Vous jugez quelle est ma joie, monsieur Patoche, Jacques va revenir. Et cette fois il ne quittera plus la France. Il me dit dans sa lettre qu'il suivra M. de Cheverny dans son régiment et ce, régiment est en garnison h Nancy, près de la frontière. De Nancy à Paris, c'est bientôt fait. Quand je m'ennuierai, vite en wagon, j'irai voir mon Jacques. Et quand il s'ennuiera, vite un billet, il viendra voir sa sœur à Paris.

— Dites-moi, mademoiselle Marjolaine, iit-il d'un ton dégagé, votre père ne demeurait pas long-

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temps dans les villages où il passait pour faire son petit commerce?

— Aussi longtemps qu'il y trouvait de l'ouvrage.

— Il allait ainsi un peu dans toute la France?... Vous avez dû voir beaucoup de pays ?

— Oh! j'étais si jeune.

— Il ne vous est pas resté de souvenirs?

— Fort peu, pour ne pas dire point.

Et Marjolaine appuya, sur le visage boursouflé de Patoche, ses yeux clairs et francs.

Elle commençait à se demander où l'homme voulait en venir.

— On dit que les souvenirs d'enfance sont les plus vifs et les plus durables. Il est étonnant que vous n'en ayez gardé aucun. Autrement, et si votre mémoire avait été meilleure, je vous aurais demandé si vous ne vous rappelez pas avoir séjourné auprès d'un château royal superbe, une merveille d'architecture de la Renaissance, un chef-d'œuvre assurément : le château de Chambord.

Marjolaine, malgré son énergie, s'attendait si peu à cette question, cela était si imprévu et en même temps si redoutable pour elle, que la pauvre enfant, perdit un moment contenance.

Elle devint très pâle et elle sentit un frisson qui lui courait tout le long de la colonne vertébrale.

Il y avait peut-être, dans ces simples mots de Patoche, un danger, une terrible menace, du moins pour l'avenir.

— Le château de Chambord, dit-elle en balbutiant, les lèvres séchées par l'émotion de la peur, prononçant à peine les mots, — le château de Chambord? c'est bien possible... il me semble me rappeler, en effet, un nom pareil...

— Il est bâti au milieu d'une forêt superbe, ou plrltôt de trois forêts : la forêt de Russy, celle de

LE RÉGMENT 231

Boulogne et le parc du château de Chainbord... Vous souvenez-vous ?

— Très peu, dit-elle en tremblant, comme du reste.

Si elle se souvenait!... comme si ces graves événements de toute sa petite enfance n'avaient eu que quelques joars de date...

Si elle se souvenait !... Elle se voyait encore trottinant dans la neige épaisse, sous le froid aigu, par la nuit tombante, allant chercher quelques branches mortes pour préparer le souper du père Routard et, après avoir assisté à l'agonie de Rômondet, revenant avec un bébé dans ses bras.

Si elle se souvenait!... Perdait-on la mémoire de pareils drames?

Patoche était trop clairvoyant pour laisser échapper un seul des mouvements de la physionomie de la jeune fille.

Il vit très bien sa pâleur, son trouble, son embarras cruel.

Sicoune que fût cette émotion, — car Marjolaine reprit bien vite son sang-froid, — cela lui suffit pour concevoir un soupçon, un soupçon qui tout à l'heure avait déjà effleuré son esprit.

— Elle ment... Du moins elle en a l'air... Mais aussitôt il réfléchit.

— Quelle intérêt a-t-elle à mentir?

Il ne voulut pas, ce jour-là, dans la crainte de se trahir lui-même, pousser plus loin son interrogatoire.

Mais il se promit d'y penser et d'élucider la chose.

Il quitta Marjolaine après avoir encore parlé de Jacaues, à la vérité ; mais voulant faire oubfier l'impression première, il eut soin de ne plus demander de délails sur l'enfance du jeune homme.

Il se contenta de faire raconter à la jeune fille les actes de bravoure de son frère adoptif au Tonkin.

Là-dessus, Marjolaine ne tarissait guère.

Et bientôt rassurée, elle rit intérieurement de sa frayeur.

Elle n'avait plus aucune inquiétude quand Patoche la laissa.

Elle n'eût guère dormi, la pauvrette, si elle avait pu deviner les pensées de l'ancien intendant, ou même si elle avait pu le suivre en celte soirée-là.

Il rentra chez lui précipitamment.

Il monta à son bureau, retira une cinquantaine de francs qui dormaient, vingt sous par vingt sous, au fond d'un tiroir, compta ce qui lui restait dans son gousset.

— Cent deux francs 1 dit-il. Cela me suffit...

Et en les empochant il eut vers la caisse énorme et sombre qui trônait dans son coin, un regard de reproche et un soupir de regret.

On eût dit qu'il la rendait responsable de son dénùment.

Il consulta un indicateur, chercha l'heure dun train pour Clermont et enbranchements. Le train partait à neuf heures du soir. Il était sept heures. Il avait le temps de manger un morceau dans un restaurant voisin et de se rendre à pied à la gare.

Il ferait ainsi l'économie d'une voiture.

— Ah! se dit-il en descendant l'escalier et en se retrouvant rue Saint-Honoré, si je réussis, si je ne me suis pas trompé, je jure bien de faire suer de l'or à tous ceux qu'intéresse ce secret et que déshonorerait et tuerait le scandale de sa révélation.

Il eut un vague geste de menace, le poing fermé.

Ce n'était plus le bonhomme paterne, boafB, au sang malade, qu'il était tout à l'heure. Une nou-

velle vie semblait sourdre dans ses veines. Ses yeux étaient plus vifs, mais cruels. Des taches rouges fleurissaient ses larges joues tombantes. Il y avait dans ce gros homme flasque et mou, soudain remonté, une implacable résolution de refaire sa fortune.

Tous les moyens seraient bons pour y arriver.

Il n'y avait pas eu beaucoup de scrupules, en sa vie. Il avait foulé aux pieds toute pitié, toute probité, toute délicatesse ; ses victimes, il ne les comptait plus ; les pauvres diables que ses escroqueries habiles, frisant le code sans jamais se heurter à la justice, avaient ruinés, étaient innombrables; son égoïsme féroce le rendait prêt à tout.

Il voyait arriver, à grands pas, la vieillesse précoce et les maladies qui paralyseraient son cerveau.

Et il était lâche devant ce sombre avenir.

A tout prix, il y échapperait.

Le lendemain, après avoir voyagé toute la nuit et une partie de la journée, il arrivait à Villars.

Il descendait à l'auberge des Trois-Rois, devant l'église, et, après s'être restauré — par économie il n'avait rien mangé depuis la veille au soir — il appela l'aubergiste, un robuste gaillard, haut en couleur?, à la mine éveillée, coiffé d'une calotte dont les oreillons étaient relevés de chaque côté de la tête et paraissaient ainsi le couvrir d'une sorte de bonnet d'âne.

L'aubergiste s'appelait Legris.

Patoche lui offrit une bouteille de vin et après avoir trinqué, il demanda :

— Avez-vous souvenance de mademoiselle Marjolaine Routard, la fille d'un rétameur qui habitait Villars ?

— Parbleu, dit Legris, il n'y a pas si longtemps

qu'elle a quitté le pays, avec le petit Jacques.

Le petit Jacques!

Ce nom fit tressaillir Patoche. C'était pour Jacques qu'il était venu en ces montagnes !...

Il aborda résolument la question.

— Le père Routard n'était pas né dans le pays?

— Pas à Villars, non. 11 est venu s'y installer avec Marjolaine, sa fille, et le petit Jacques.

— En quelle année?. . .

— Ah ! dame... attendez... j'ai un point de repère, c^est l'année de mon mariage... En 1863...

— Vous êtes sûr de ce que vous avancez?

— Parfaitement... l'année de mon mariage...

— Et le petit Jacques était tout petit à cette époque ?

— Assurément.

— Il venait de naître, sans doute?

— Pour cela, non, il courait. Il avait trois ou quatre ans, autant que je me rappelle.

— Vous êtes sûr ? répétait obstinément Patoche. Legris haussa les épaules avec impertinence.

— Ne me croyez pas si vous voulez. Je ne sais pas pourquoi vous me demandez ces renseignements, et pour ma part, je ne suis pas du tout obligé de vous les donner.

— Faites excuse, monsieur Legris... C'est que, voyez-vous, c'est très important pour l'identité du petit.

— Et qu'est-ce qu'elle a à faire avec vous, cette identité !

— Il s'agit d'un héritage.

— Ah ! c'est différent, dit Legris, subitement devenu respectueux.

— Vous savez sans doute que Jacques n'était pas le fils de Routard?

— Oui. Il ne l'avait pas dit tout d'abord, mais il

lui a bien fallu l'avouer. Ça lui fait honneur, cette adoption-là?

— Il vous a raconté peut-être dans quelles circonstances eut lieu cette adoption ?

— Hé ! hé ! Le père Routard n'a jamais été très causeur. Et là-dessus il a toujours été avare de détails. Le petit a été trouvé dans ses langes, au bord d'une route... Voilà ce qu'il racontait.

— En quel pays?

— Du côté de la frontière... par là, vers Nancy...

— Histoire arrangée, murmura Patoche. Le petit est évidemment l'enfant de Marguerite et de Julien Rémondet. C'est tout ce que je voulais savoir. L'enfant existe. C'est bon. J'userai de l'enfant.

Et il repartit pour Paris dans la soirée. En chemin de fer, il réfléchissait à ce que Legris lui avait appris.

— Marjolaine a prétendu que Jacques a été recueilli en 1863. Or, Legris, qui n'a aucun intérêt à mentir, se rappelle parfaitement qu'en Î863, Jacques avait trois ou quatre ans. Si Marjolaine ne ment pas, Jacques n'est pas le fils de Marguerite. Mais si M. Legris ne se trompe pas, ce n'est pas en 1863 que l'enfant a été recueilli, mais trois ou quatre ans auparavant, c'est-à-dire en 1859. Et cette date coïncide avec le drame qui s'est passé à Malpalu. Legris ne se trompe pas, évidemment. Il s'agit de savoir maintenant — étant donné qu'il me tombe du ciel un citron, comment j'en exprimerai le jus jusqu'à sa dernière goutte.

Il était très fatigué. Cependant il ne dormit pas. Il bâtissait un plan dans sa tête, toute une intrigue féroce dans laquelle il ferait tomber, un à un, les personnages intéressés à garder ce secret.

L'avait-il trouvé, ce plan, quand il arriva à Pa\is?

Oui, car ses yeux bridés avaient un sourire méchant. Ses lèvres étaient encore plus rentrées qu'à l'ordinaire, faisant saillir son menton glabre.

Et ce plan, en quoi consistait-il?

Nous le saurons bientôt.

On était en pleine saison de vente printanière. Le salon de Marjolaine ne désemplissait pas. Tous les jours, le succès s'était accru. Tous les jours, la clientèle augmentait, les anciennes clientes en amenant de nouvelles.

Il était très coquettement meublé, ce salon, orné de hautes glaces dans lesquelles les acheteuses pouvaient admirer sur elles les chapeaux nouveaux inventés par l'imagination fertile de la jolie Marjolaine.

Partout des plantes vertes donnaient de la fraîcheur au ton un peu sombre, — bleu foncé, — de l'ameublement.

Un épais lapis, bleu foncé également, amortissait le bruit des pas, aussi bien des clientes que des ouvrières qui, sortant de leur travail, passaient par hasard dans le salon, ou de la vendeuse, sans cesse en mouvement, allant d'une cliente à une autre, le sourire sur les lèvres, essayant à l'une, essayant à l'autre, ou du troltin, l'apprentie, rentrant de course, et qui venait rendre compte à sa maîtresse de ses commissions.

Et de ce salon s'échappait un murmure de conversations discrètes, conseils de Marjolaine à quelque riche cliente, renseignements à une ouvrière, babil de la première s'efforçant de satisfaire une mondaine difficile, pendant que, un peu partout, des amies ou de simples connaissances qui venaient de se rencontrer par hasard, échangeaient des politesses ou se communiquaient les modes de la saison prochaine.

Mais, dans tout cela, revenaient sans cesse les mots de la vendeuse, pareils à un refrain, éternellement le même :

« Ce chapeau ne va pas avec le genre de coiffure de madame... mais quand madame sera coiffée... madame est si fraîche... ce chapeau ne lui convient pas... il la vieillit... La capote sied très bien à madame... Un peu sérieux? Mais on peut la relever par une touffe de plume sur le devant... Ce serait d'un effet très doux et très distingué... Madame veut-elle que je lui fasse monter des plumes ?... Ce chapeau avantage beaucoup... Du reste, madame, donne du cachet à tout ce qu'elle porte... En voici mx qui, je crois, est tout à fait dans le genre de beauté de madame... Madame est si jeune qu'elle peut mettre tous les chapeaux... aucun ne la vieil- ]ira... En fait de nouveautés, c'est tout ce que nous avons... le chapeau Carnot, très sérieux, un peu triste; un chapeau original, celui de l'Armée du salut... Nous avions bien le chapeau du Général, mais on l'a trop porté , personne n'en veut plus, malgré les modifications nouvelles... »

C'était ainsi, d'un bout à l'autre de la journée.

Les chapeaux à vendre étaient délicatement plantés sur de longs pieds en bois terminés par une sorte de palette. Il y en avait de toutes couleurs. On eût dit des fleurs. Et des parfums, émajiaiit des visi-

teuses, emplissaient le salon, augmentaient encore rillusion de ce parterre.

Le soir, quand le salon fut vide, quand les ouvrières et les vendeuses furent parties, s'envolant comme un essaim le long du boulevard et se dispersant dans toutes les rues avoisinantes pour regagner les quatre coins de Paris, Marjolaine se retrouva seule.

En général, tousles soirs, elle mettait ses comptes à jour, tenant elle-même ses livres, très travailleuse, se levant tôt, se couchant tard.

Elle se reposait rarement.

Cependant, ce jour-là, elle laissa de côté livres et écrituies.

Elle n'avait pas envie de travailler. Non qu'elle fût fatiguée ; non qu'elle traversât une de ces crises de découragement écœuré, comme en ont les meilleurs ; elle voulait, tout simplement, après le brouhaha des affaires de la vente, des entrées, des sorties, des exigences des clientes, des conversations pour ne rien dire, elle voulait se ressaisir un peu.

Elle voulait rêver, enfin. Et à, qui, si ce n'était à Jacques?

Les questions de Patoche revenaient à son esprit et bruissaient encore à son oreille.

Elle en était, à présent, inquiète.

D'abord, après son émotion, elle avait cru à un simple hasard qui amenait ainsi, dans la bouche de l'ancien intendant, ce rapprochement qui l'avait si fortement troublé.

En y réfléchissant maintenant, elle doutait.

Et elle était gênée, comme si elle avait à redouter un péril.

Les fenêtres du salon de modes étaient grandes ouvertes. Elle avait approché un fauteuil de l'une de ces fenêtres, s'y était assise et se laissait aller

doucement au calme de cette belle soirée. Les bruits de la rue montaient jusqu'à elle, pareils à un grondement de tonnerre. La nuit venait peu à peu. Elle n'y prenait pas garde et ne songeait même pas à sonner son unique domestique pour faire apporter les lampes.

En pensant qu'elle se trouvait, elle, jeune fille, elle, sijolie, si admirée et si désirée, toute seule dans cette fournaise parisienne, en pensant que si quelque danger encore inconnu la menaçait, elle serait sans doute impuissante aie braver, à l'écarter, elle eut un frisson de peur.

Tout, autour d'elle, lui paraissait formidable, et devant cela elle se sentait toute petite.

Quelle expérience avait-elle? Aucune. Que connaissait-elle de la vie? Rien. Elle était venue à Paris,- et toutes les fées de la grande cité s'étaient mises à ses pieds, puisqu'elle avait réussi du premier coup, non seulement à gagner sa vie, mais presque à devenir riche!... Elle était parmi les heureuses... Comment se défendrait-elle si quelque malheur l'atteignait ?

— Ah ! si mon Jacques était près de moi ! murmura-t-elle.

On frappa doucement à la porte, par petits coups timides, mais telle était, en ce moment, sa rêverie profonde qu'elle n'entendit pas.

On frappa de nouveau. Elle n'entendit pas non plus.

La nuit, autour d'elle, s'était faite plus noire.

La porte s'ouvrit sans bruit, une ombre parut qui, tout d'abord, resta immobile — l'ombre d'un homme, d'un soldat.

Evidemment l'homme cherchait à se rendre compte de l'endroit où il se trouvait. Ses yeux se firent rapidement à cette obscurité. Derrière lui, la

domestique avait refermé la porte avec précautions après lui avoir, d'un signe, de tète et d'un sourire, désigné Marjolaine, rêveuse en son fauteuil et qui lui tournait le dos. Enfin, il s'avança.

Sur l'épais tapis, son pas ne faisait point de bruit.

Il arriva jusqu'à Marjolaine, lui glissa les bras autour du cou et lui renversa la tête en arrière.

Elle jeta un cri, surprise, et se trouva debout.

D'abord elle ne vit rien qu'un homme, un soldat devant elle, silencieux, immobile, dont lobscurité l'empêchait de distinguer les traits et de voir le sourire.

Mais le soldat parla et dit, d'une voix que brisait et rendait tremblante une émotion intense :

— Marjolaine... sœur chérie... petite mère!... Elle eut un nouveau cri, mais celui-là de folie

joyeuse.

— Jacques I

— C'est moi I

— Mon Jacques ! mon Jacques f mon Jacques I Et elle se jette dans les bras du soldat, elle le

serre contre elle de toutes ses forces. Et elle voudrait contempler ce visage aimé.

Elle ne trouve rien à dire, et répète seulement :

— Mon Jacques! C'est bien toi... Tu ne m'as pas oubliée !

Le soldat ne répond pas, mais son étreinte est plus liante. Il semble qu'il veuille envelopper sa i^œur de son corps tout entier.

Et Marjolaine, les nerfs détendus brusquement, se met à sangloter parce qu'elle est trop heureuse.

La domestique apporte des lampes.

Marjolaine a fermé les fenêtres afin que le bruit assourdissant du boulevard ne couvre pas leurs voix.

— Pourquoi pleures-tu ? demande le sous-officier.

— Je ne sais pas... parce que je suis trop heureuse...

— Tu n'as pas de chagrin?

— Oh non ! il ne me manquait que toi... Maintenant que tu es près de moi, je ne désire plus rien... Oh! mou Jacques, je t'en prie, ne parle pas... Laisse-moi te contempler... Tout à l'heure, nous causerons... A présent, je ne puis pas encore croire à mon bonheur.

Et elle lui prend les deux mains et, en effet, le regarde.

Et dans ses yeux passe un rayon de fierté, d'orgueil.

Il a grandi ; ses épaules se sont élargies ; il y a en lui quelque chose de plus viril ; quand elle l'a vu pour la dernière fois, des années auparavant, ce n'était qu'un enfant encore ; maintenant c'est un homme qu'elle a devant elle ; une petite moustache, coquette, ombrage sa lèvre ; tous ses traits se sont accentués; ses cheveux sont coupés ras, en brosse, drus, épais ; son large front rayonne d'énergie et d'intelligence.

— Comme il est beau, se disait Marjolaine, et comme c'est bien ainsi que j'avais rêvé que je le reverrais.

Lui aussi la contemple.

Il ne perd rien de tout ce qui est sa jolie Marjolaine. Il ne la trouve pas changée, car lorsqu'il l'a quittée, elle ne pouvait pas être plus belle. Seulement, elle est plus élégante. Elle a je ne sais quoi de plus affiné. Elle est devenue Parisienne. Mais c'est tout. C'est bien la gentille Marjolaine qu'il a connue, jadis, en ses vêtements de paysanne, dans les montagnes du Mont-Dore, cette jeune femme

distinguée quil retrouve aujourd'hui. Un peu pâlie peut-être, mais toujours aussi vigoureuse et ce qui le charmait surtout, ayant toujours dans les yeux la même franchise, la même loyauté, la même douceur.

Il lui tenait les mains, souriant d'un air peureux :

— Il me semble que je te vois pour la première fois. Alors, c'est vrai? Tu as toujours pour moi la même affection? Je suis toujours ton ami, ton frère et ton fils?

— Oui.

Et rougissant un peu, à cause de la délicate question qui lui brûle les lèvres et qull ose enfin lui adresser :

— Et c'est vrai aussi ?... Il n'y a pas eu dans ton cœur, depuis que nous nous sommes quittés, une autre pensée que celle de ton Jacques ?...

— - Non. Il n'y a plus de place. Tu as tout pris.

— Que je suis heureux !... Sais-tu bien qu'il s'est fait en moi un grand changement? Je n'étais qu'un gamin lorsque je me suis engagé... Peu à peu je me suis senti devenir un homme... On ne se battait pas toujours au Tonkin... Il y eut bien des journées de calme et de repos. Et pour le soldat qui est loin de la France, loin des siens, le repos, c'est la rêverie. Eh bien, je rêvais.

— Tu rêvais? dit-elle tremblante, prévoyant avec son instinct féminin que ce qu'il allait dire la ferait entrer plus profondément encore dans ce cœur d'homme.

— Et de qui eussé-je rêvé, ma jolie et douce Marjolaine, si ce n'est de toi? Comment aurais-je pu supporter fatigues et dangers, si ce n'est avec la pensée de faire mon devoir, avec la pensée également d'être digne de toi?... Je me rappelais toutes tes bontés,

LE BEGIMENT

toutes tes tendresses... Je les voyais bien mieux, làbas, sous ce ciel inclément et triste, que lorsque je les recevais de toi. Et pourquoi, me disais-je, pourquoi Marjolaine a-t-elle été aussi bonne ? Que suisj 6 pour elle? Un étranger. Et en pensant à toutes ces choses, je sentais mon cœur se gonfler et mes yeux se mouiller de larmes... Et puis, une préoccupation est venue se mêler à tous ses souvenirs... Quand j'ai su que tu te trouvais enfin à Paris, je t'ai vue environnée d'embûches et de périls... Je me suis figuré que ton affection diminuerait pour moi..et que peut-être tu allais aimer quelqu'un... Et alors j'ai été infiniment triste et découragé... Oui, découragé !...

— Pourquoi? dit-elle très bas, voulant l'obliger à l'aveu, jusqu'au bout.

— Parce qu'il me semblait que si tu te mettais à aimer quelqu'un, ce serait une injustice... ce serait un vol dont vis-à-vis de moi, tu te rendrais coupable... Est-ce que je n'ai pas ton cœur?... Est-ce que tu as le droit d'en disposer?

Et Marjolaine, troublée mais coquette malgré tout.

— Ne puis-je aimer d'amour... Ne serais-tu pas quand même mon frère ?

Il resta interdit, pâle, suffoqué.

Et il n'osa plus rien dire.

Il murmura seulement :

— Mon Dieu I mon Dieu I

Et il la considérait avec effroi.

Tout à coup des larmes lui vinrent aux yeux.

— Je ne t'ai pas tout dit. En pensant que tu pouvais donner ton cœur à un autre, que tu appartiendrais à un autre, et que je ne serais plus nécessaire à ta vie, j'ai senti la jalousie naître en moi. Alors, Marjolaine, j'ai compris que je ne t'aimais plus comme autrefois...

— Et comment m'aimes-tu, mon Jacques ? ditelle les yeux fermés.

— Je t'aime d'amour !...

Elle tressaillit. Elle s'attendait à ce mot. Pourtant, elle en était frappée. Elle en était heureuse. Ce doux mot d'une tendresse qui n'avait plus rien de l'affection fraternelle descendait jusqu'à son cœur et l'alanguissait. Elle baissa les yeux, une seconde, mais bientôt elle les releva franchement vers le soldat.

— Et moi aussi je t'aime, dit-elle... depuis longtemps, depuis toujours... Mais...

Et elle eut une hésitation.

— Mais? dit-il, l'interrogeant.

— Tu ne me trouves pas trop vieille?... Et quand tu seras officier et que nous nous marierons, tu voudras bien encore de Marjolaine, bien qu'elle ait quatre ans de plus que toi?...

— Trop vieille? dit-il en riant.

Et la conduisant devant une grande glace !

— Mais regarde-toi donc I

Frémissante, elle se laisse aller à ses souvenirs :

— Moi, je t'aime aussi, mon Jacques. Il y a longtemps, va, que je me suis aperçue que tu n'étais pas mon frère. Et si tu savais avec quelle inquiétude je guettais chez toi les preuves de ton alTection ! Certes, j'étais bien certaine d'être aimée, mais l'étais-je comme je désirais Tètre? Et maintenant que tu viens de m'ouvrir ton cœur, je suis si heureuse qu'il me semble que c'est injuste et que je n'ai pas mérité mon bonheur.

Et l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, ils se regardent longuement, en silence.

Et c'est Marjolaine qui demande :

— Pour jamais, alors?

— Pour jamais!

Et soudain, retrouvant son entrain, sa gaieté :

— Mais j'y songe... tu as peut-être faim. . . je parie que tu n'as pas dîné ?

. — Ma foi non.

— Et tu ne le disais pas 1

— Oh ! j'avais trop de choses à te conter, vois-tu... et quand le cœur est plein ^l'estomac ne crie pas trop.

— Oui, mais puisque tu as vidé ton cœur?

— Eh bien, je ne demande pas mieux que de penser à l'estomac.

— A la bonne heure.

— D'autant plus que cela ne nous empêchera pas de causer!

— Au contraire. Seulement, je ne t'attendais pas, mon pauvre Jacques et tu vas faire maigre chère...

— Je ne suis pas habitué aux bombances, quoique sous-off...

— Sous-officier 1 Comme cela te va bien, les galons, et comme tu la portes fièrement, cette médaille qui orne ta poitrine.

-~ Je n'ai rien fait pour Pavoir de plus que mes camarades; seulement j'ai eu plus de bonheur...

La domestique entra.

C'était une bonne vieille,, un peu courbée par l'âge, au visage doux et maternel. Elle s'appelait Marie-Anne.

— Qu'avons-nous à dîner ? demanda la modiste.

— Nous avons peu de choses, mademoiselle. De la viande de midi, que j'ai raccommodée avec des champignons, une salade et du dessert.

— C'est peu.

— ^e l'avais pensé et en voyant arriver monsieur — j'ai bien deviné que c'était monsieur Jacques, ajouta-t-elle en riant ■— j'ai couru tout de suite chez

le rôtisseur et j'ai acheté un poulet. La cuisinière du troisième m'a prêté une botte de cresson. Ça complétera le diner avec du fromage et des confitures.

— C'est un festin, dit Jacques. Jamais je n'aurai si bien mangé.

— Mademoiselle est servie, dit Marie-Anne.

Ils passèrent dans une petite salle à manger — une miniature — meublée d'une toute petite table, de deux chaises, d'un dressoir. Elle donnait sur la cour et l'on n'y entendait point les bruits du boulevard.

Ils s'attablèrent et en mangeant, Jacques fut obligé de raconter sa vie militaire, depuis le jour de son engagement ]usqu'au jour où il s'était embarqué pour rentrer en France.

Tous ces détails, tous ces incidents ue la guerre du Tonkin, Marjolaine les savait par cœur. Jacques les lui avait contés dans ses lettres. Cependant cela paraissait nouveau pour elle.

Le Jacques qui lui revenait n'était-il pas nouveau aussi?

Le sous-officier ne tarissait pas sur M. de Cheverny, son commandant d'hier, son colonel de demain.

— Nous sommes revenus ensemble, disait-il; je lui ai dit qui tu étais. Il a hâte de te connaître. Il veut que tu deviennes l'amie de sa femme et de sa fille. Et je lui ai promis, tout à l'heure, lorsque je l'ai quitté à la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, de t'amener demain sans faute à son hôtel de la rue Ampère.

— Nous irons donc demain, dit-elle. Moi aussi j'ai hâte de le connaître. Et justement, c'est demain dimanche.

Co fut ainsi que la soirée s'écoula, délicieuse et rapide.

Le lendemain, Jacques, ayant Marjolaine à son bras, se dirigeait dans l'après-midi vers l'hôtel de M. de CliPverny.

Toute la famille était assemblée au salon, entourant le père.

Et tous ces yeux fixés sur le colonel disaient combien on l'aimait et avec quelle suprême joie on avait accueilli son retour.

Le domestique qui introduisait les deux jeunes gens ouvrit la porte et annonça:

— M. Jacques et mademoiselle Marjolaine... Jacques entra, un peu troublé, ayant enlevé son

képi et malgré cela, saluant militairement son colonel, par habitude.

Madame de Cheverny était accourue vers eux.

Elle lendit la main à Jacques et à la jeune fille-

— Par tout ce que mon mari m'a raconté de vous, leur dit-elle, il me semble que je vous connais depuis vingt ans. Il vous a dit que notre famille serait la vôtre. Je me sens déjà de l'affection pour vous.

Elle les embrassa comme une mère.

Cheverny s'était assis auprès de Marjolaine.

— Savez- vous bien que sans ce grand garçon-là, je n'aurais pas le plaisir de vous parler aujourd'hui? Il y a beau temps que les Chinois m'auraient réduit en chair à pâté.

Et il se mit à rire.

Les enfants de Cheverny s'étaient rapprochés.

Bernard avait dix-huit ans. Sa sœur avait passé seize ans. Ils se ressemblaient autant que peuvent se ressembler deux êtres dont l'un est vigoureux et superbe, l'autre chétif, malingre, infirme. Bernard, en effet, paraissait avoir pris pour lui seul tous les dons que la nature avait réservés aux enfants de madame de Cheverny. Bernerette, au contraire,

semblait condamnée à une mort précoce. Petite, maigre, le visage souffreteux éclairé par des yeux noirs énormes, ce n'avait été qu'à force de soins, de surveillance constante, des précautions les plus délicates et les plus méticuleuses qu'on l'avait élevée ; sa taille était haute et mal prise, ses épaules trahissaient leur maigreur sous la robe. Elle toussait souvent. La faiblesse de sa santé, Bernerette ne l'ignorait pas. Elle savait qu'elle ne vivrait pas vieille. Cela lui avait donné une expérience précoce et au lieu de gâter son caractère, en le rendant difficile et exigeant, cela l'avait adouci au contraire et n'en avait pas enlevé la gaieté. Oui, elle était gaie, cette pauvre enfant, en dépit de tout. Elle était la joie de la maison, adorée de son frère, de sa mère, de son père.

Cette famille vivait très unie. M. de Cheverny n'était pas mondain; bien que sa grande fortune lui eût permis de donner des fêtes, il ne recevait que des amis intimes. Du reste, travailleur obstiné, il étudiait presque toujours dans les moments qui n'étaient pas réclamés par son service.

Madame de Cheverny s'était trouvée heureuse de cette existence simple et familiale.

Le monde l'eût obligée à une perpétuelle contrainte.

Les vingt années écoulées depuis son mariage ne l'avaient pas beaucoup vieillie. Son visage était resté jeune. Aucune ride. Pas un cheveu gris. Les yeux avaient même conservé leur douce limpidité. Les lèvres seulement, pour quiconque les eût examinées l'esprit prévenu, eussent trahi peut-être le drame et les poignantes angoisses d'autrefois. Dans les instants de distraction de la comtesse, le coin des lèvres tombait, donnant ainsi à la physionomie une amertume singulière. Certes, dans le

cœur de la pauvre femme, le souvenir n'élait pas mort. Si, devant les bontés, la loyauté, l'amour ardent de Georges de Oheverny, la figure de Julien Rémondet s'était effacée avec le temps, l'enfant né de leurs amours, l'enfant mystérieusement disparu et rentré dans le néant continuait d'être vivace. Il ne se passait pas de jour qu'elle n'y pensât. C'était, dans sa vie, la blessure toujours ouverte, labrùlui-d toujours cuisante.

Cheverny n'avait jamais eu aucun doute. Elle se surveillait devant lui. Du reste, nous l'avons dit, elle avait pour lui le dévouement d'une esclave. Elle n'eût pas hésité une seconde à se tuer pour lui épargner la tristesse de tout apprendre. Mais devant ses enfants elle s'abandonnait plus facilement à ces souvenirs et Bernerette avait bien des fois remarqué, au milieu même des expansions maternelles, de brusques silences. Marguerite semblait très loin d'eux tout à coup ; son visage changeait d'expression et c'est alors que le frère et la sœur avaient vu les lèvres se détendre, découvrant la pointe des dents restées très belles — et le coin des lèvres s'affisser,se jaunir, donnant à l'ensemble des traits un inexprimable caractère de souffrance.

Jadis, ils s'en étaient émus et tombant dans ses bras :

— Mère, tu n'as pas de chagrin ? Mère, tu n'es pas fâchée contre nous?

Elle les rassurait.

Puis, plus tard, ils n'avaient plus rien dit. Ils n'avaient plus interrogé la mère. Mais quand ils la voyaient ainsi, ils l'embrassaient et la laissaient seule, parce qu'ils avaient remarqué que leur gaieté redoublait cette tristesse intime.

Bernard avait tendu spontanément les mains à Jacques :

— Sans vous, monsieur, nous serions en deuil, dit-il. Du jour où mon père nous a écrit que vous lui aviez sauvé la vie deux fois coup sur coup et si miraculeusement, je vous ai donné mon amitié tout entière. Je ne l'ai pas prodiguée beaucoup jusqu'à présent. La voulez-vous?

— Certes, et de tout mon cœur, dit Jacques.

— Et moi, monsieur, dit Bernerette, depuis que vous êtes ici, je ne sais ce qui se passe en moi, mais il me semble qu'un peu de l'affection que j'éprouvais pour mon frère s'en va vers vous... Bernard vous a a offert son amitié... Voulez-vousla mienne aussi?... Je ne l'ai jamais offerte à personne !...

— Oli! mademoiselle, dit-il eu rougissant, comment reconnaîtrai-je l'accueil qui m'est fait dans votre famille?... Je suis si peu de chose et je suis si loin de vous...

— Si peu de chose, Jacques?fit le colonel avec reproche. Vous êtes un doux et loyal garçon ; vous êtes en outre un brave soldat. Enfin, dans quelque mois, et sans même que vous ayez besoin de passer par l'école de Saiut-Maixent, vous serez sous-lieutenant... Pourquoi dites- vous que vous n'êtes rien"?

— Ajoutez à cela, monsieui- Jacques, dit Bernerette, que vous serez bientôt le supérieur de mon frère, que c'est lui qui aura besoin de vous peut-être et qu'il faudra vous le recommander probablement — ajouta-t-elle en souriant.

— Comment cela, mademoiselle?

— Je m'engage dans le 145% le régiment de mon père(l), dit Bernard. Je ne tiens pas du tout à passer par Saint-Cyr, je veux être soldat, pour mieux con-

(1) L'auteur doit affirmer ici qu'il n'a fait aucune personnalité. Il serait inutile de vouloir chercher dans le l4'j' de ligne les officiers et sous-officiers qui vont jouer prochainement un rôle dans ce roman.

naître les soldats, leurs besoins, leur esprit, leurs plaintes, ce qu'ils aiment, ce qu'ils haïssent, et profiter de mon expérience lorsque je serai officier moi-même. Cependant je passerai mes examens lorsque je serai sergent, pour entrer à l'école des sous-officiers. De cette façon je serai sous-lieutenant à peu près aussi rapidement que ceux de mes camarades du lycée qui entrent cette année à Saint- Cyr.

— Vous ne le punirez pas trop, n'est-ce pas, monsieur Jacques? dit Bernerette.

— S'il mérite d'être puni, je penserai que cela vous ferait du chagrin, et je fermerai les yeux, mademoiselle.

— Jolie discipline que vous enseignez là, sergent ! fit le colonel.

Jacques vint auprès de madame de Cheverny. Il sentait peser sur lui le regard de la comtesse depuis quelques instants. Il n'en était pas gêné, au contraire, mais comme attiré.

Et comme ea ce moment Marjolaine causait avec Cheverny, Bernard et Bernerette, madame de Cheverny et Jacques restèrent quelques minutes isolés dans ce salon.

Mère et fils étaient en présence.

Le hasard les avait jadis séparés — le hasard et la haine.

Le hasard les rapprochait aujourd'hui — le hasard et la pure affection des êtres qui se trouvaient là.

En tremblant, Marguerite lui demanda :

— Ainsi, monsieur Jacques, vous n'avez jamais connu vos parents?

— Hélas 1 non, madame.

— C'est Marjolaine qui vous a servi de mère?...

— De mère, de sœur. Elle a été tout p 'ur moi. Et regardez-la, avec ses yeux souriants, quelle jolie

petite mère elle a été pour moi, et comme il a été doux de vivre auprès d'elle...

— Vous l'aimez bien...

Il hocha la tête à plusieurs reprises.

— Si je la perdais, sûrement, je ne lui survivrais pas.

Et son regard chargé de passion allait chercher le regard de Marjolaine. La comtesse ne le quittait pas des yeux. Elle était troublée déplus en plus, mém.e un peu pâle, et il lui fallait un effort sur elle-même à chaque question qu'elle adressait à Jacques.

— Etjamaisil ne vous est venu aucun indice sur ceux qui pouvaient être vos parents?

— Jamais, madame... cependant...

— Cependant?

— Mon père adoptif et Marjolaine me l'ont raconté souvent... Dans mes langes on a trouvé, lorsque j'eus été ramassé sur la grand'route, on a trouvé une médaille militaire et une croix d'honneur... A qui appartenaient-elles?... Pourquoi avaient-elles été cachées là?... Mon père était-il soldat, comme je le suis moi-même?... Et si c'est lui qui m'a abandonné, pour quelle raison l'a-t-il fait?...

— Une croix ? Une médaille?...

Dans son esprit, une pensée surgissait soudainement.

Julien Rémondet aussi avait la croix 1 Lui aussi avait été décoré devant Scbastopol, de la médaille militaire !

— La médaille même, frappée d'une balle, était bossuée, acheva Jacques. Celui qui la portait est-il mort? Et celui-là était-il mon père? Je ne le saurai jamais.

Marguerite, éperdue, regardait le sous-officier avec une sorte de terreur.

Etait-ce bien vrai? ou se faisait-elle une illusion?

85 i LE RÉGIMENT

Voilà qu'il lui semblait maintenant que Jacques ressemblait à Julien Rémondet !...

Vainement elle essayait de rappeler toute sa présence d'esprit. Vainement elle voulait croire à un jeu de son imagination.

Julien Rémondet apparaissait tout à coup devant elle, comme s'il avait été évoqué par un magicien puissant ; elle revoyaitle visage de Julien, ses yeux, ses traits énergiques et doux; il y avait jusqu'à certaines expressions de physionomie qu'elle retrouvait en Jacques; jusqu'à la voix de Julien qu'elle croyait entendre.

L'illusion fut si forte qu'elle faillit s'évanouir.

Elle se leva brusquement, fit quelques pas, resta une minute à la fenêtre, puis revint au sous-officier que ces souvenirs avaient rendu songeur.

Sur les lèvres de Margurite deux questions se pressaient.

Ainsi que Patoche, elle aurait voulu savoir dans quelles circonstances et en quelle contrée avait eu lieu l'abandon de Jacques.

Sans grand espoir, du reste.

Un secret instinct la poussait à faire ces questions, — ainsi c[ue, sans espoir de gagner, mais quand même espérant, ceux qui ont pris des numéros de loterie consultent les listes après les tirages, — mais elle craignait que tant d'intérêt subitement témoigné n'inspirât de la défiance à Jacques. Elle ne voulait point paraître indiscrète. Et toutefois, si les réponses du jeune homme allaient l'éclairer, si ses réponses allaient la renseigner! Ne regretterait-elle pas de ne les lui avoir point adressées?

Elle tremblait bien fort en lui parlant.

— Où vous a donc recueilli le père de Marjolaine?

— Ce n'est pas son pore, mais c'est bien Marjolaine elle-mçme qui m'a trouvé, dit-il.

Et il raconta l'histoire que la jeune fille avait dite à Patoche, C'était la seule qu'il connût jusqu'à présent.

— Vers Nancy, disait-il, sur la nouvelle frontière..'..

Marguerite poussa un profond soupir.

Ce ne pouvait être le petit abandonné auquel, depuis vingt ans, elle pensait, tous les jours.

L'espérance s'envolait.

Elle baissa la tête, attristée.

Jacques parlait toujours, mais elle ne l'écoutait pas. Ce qu'il disait ne l'intéressait plus.

Et ses lèvres tombantes, affaissées, marquèrent brusquement le lourd chagrin qui pesait sur sa vie.

Puis il lui vint, à la pauvre femme, l'envie de savoir ce qui se passait dans ce cœur d'homme; de se l'aire raconter ce qu'il pensait de ses parents inconnus, de son père, de sa mère; elle voulait entrer plus profondément dans ses rêves, afin de le connaître mieux. Elle se disait que, de cette façon, si en un coin du monde vivait son fils, elle saurait peut-être, par ce que Jacques pensait de sa mère, ce que l'enfant perdu pensait d'elle-même.

ïl y avait une superstition dans cette idée.

— Si mon fils vit, se disait-elle, il pense comme Jacques. Et si Jacques me condamne, mon fils me condamne aussi.

Elle ne réfléchissait pas qu'il était peut-être dangereux d'interroger ainsi le sous-officier; que peutêtre tant de questions spéciales feraient naître en lui des soupçons.

Elle ne se disait rien de tout cela. Elle allait droit devant elle, les yeux fermés, attirée par l'inconnu, éprouvant à se torturer ainsi une volupté douloureuse.

— Vous pensez bien souvent à votre père, monsieur Jacques ?

— Oh I oui, madame. Longtemps j'ai conservé l'espérance qu'un jour ou l'autre je le verrais. Je ne pouvais pas me faire à l'idée si triste que ma vie s'écoulerait sans que je le connusse... mais aujourd'hui...

— Aujourd'hui?

— Je suis plus sage, dit-il avec un mélancolique sourire. Je ne puis demander l'impossible. J'ai fait mon deuil. Je ne connaîtrai jamais mon père.

— Comment vous le réprésentez- vous?

— Beau, grand, fier et doux, ayant toutes les qualités du coeur et de l'esprit. C'est ainsi que je me suis créé son portrait dans mon imagination,

— Avez-vous essayé, du moins, de vous expliquer votre abandon, les motifs qui peuvent avoir poussé vos parents à vous délaisser... enfin toute cette triste histoire...

— Que penser de cela, madame? De quoi suis-je victime? Le sais-je? Mes parents ne me pleurentils pas, peut-être ?

— De sorte que vous ne lui en voulez pas?

— A mon père! Oh! que Dieu m'en garde jamais...

— Vous ne le haïssez pas?...

— Il n'est pas cause de mon abandon, je suis sûr, il en a souffert, et, s'il vit, il en souffre encore... et si je devais l'accuser de cet abandon, je ne lui en voudrais pas, je l'excuserais, parce que je suis persuadé qu'il aurait fallu, pour en venir à une pareille extrémité, des motifs si graves que moi-même, qui suis victime, je devrais les approuver.

— Et ces motifs ?

— Qui sait? dit Jacques très bas... L'honneur de ma mère, peut-être... Un amour contrarié... Une chute... Un remords ! i

Elle tressaillit...

N'est-ce pas d'elle-même qu'il parlait, en ce moment?

En tremblant de plus en plus fort, elle demanda :

— Et votre mère? Pensez-vous à elle quelquefois ?

— Ma mère! fit-il, la voix coupée par un sanglot... Je saurais qu'elle a vu ma naissance avec horreur... que je n'ai été pour elle qu'un objet de répulsion et de haine... Je saurais qu'elle a voulu me tuer et que c'est elle qui, de sa propre volonlé, pour se débarrasser de moi, ma jeté sur la grand'route, j'aurais à lui reprocher tous ces crimes, que je l'aimerais encore...

— Ces crimes, monsieur Jacques, votre mère ne les a pas commis, une mère en est incapable. Il faut l'aimer, l'aimer sans cette pensée-là... autrement ce serait mal.

— Cette pensée, je ne Fai jamais eue... Et comme se parlant à lui-mêaie :

— Ma mère 1 ! ah ! comme j'ai envié les petits enfants autour de moi. Et que de fois, j'ai demandé ; « Pourquoi n'ai-je pas une mère comme les autres?» Il me semble que je l'aurais adorée, ma mère. Je n'aurais vécu que pour elle. Que de fois, pendant les nuits, mes rêves ont été peuplés de son image. Elle m'apparaissait toujours belle, toujours jeunes toujours triste, aussi, et je ne sais pourquoi toujours vêtue de deuil... ma mère !... Et je me dis, le désespoir au cœur, que peut-être elle vit... quelque part... me croyant mort... qu'elle me pleure comme je la pleure... Où est-elle, mon Dieu ? où est-elle? qui me le dira? Ahl que celui-là qui me la montrerait prenne ensuite ma vie, pour le payer d'une minute d'un pareil bonheur I... Je la lui donne!... Et je pense, quelquefois, — c'est une folie, je le sais — je pense qu'il a pu se faire que je me sois trouvé

en sa présence, que je lui ai parlé, comme je me trouve devant vous, madame, et comme je vous parle et que rien n'a crié, dans mon être : C'est ta mère... prends-la donc et fuis donc avec elle! RienI c'est effroyable, cette pensée-là... ma mère ! Et il avait peine à retenir ses larmes.

— Je vous ai attristé, monsieur Jacques, je vous en demande pardon.

— Vous m'avez fait plaisir, au contraire, madame... Mon cœur est si gros, si gonflé parfois, que j'ai besoin de confidences...

• — Eh bien, monsieur, dit-elle, je suis mère, moi... je comprends ce que vous souffrez... je me sens pour vous beaucoup de tendresse. Lorsque vous voudrez parler d'elle... ne m'oubliez pas... accourez... je recevrai vos confidences, et quand vous partirez vous serez un peu moins triste... vous concevrez pour moi un peu plus de gratitude et moi je vous en aimerai davantage.

— Oh! que vous êtes bonne, madame, et comme je vous chérirai !

— J'y compte et je ferai mon possible pour cela. L'émotion de la comtesse était intraduisible. Il

lui avait fallu pour se contenir une énergie virile. En entendant parler Jacques, elle avait fermé les yeux pour mieux vivre un moment avec ses souvenirs et elle avait cru entendre son fils se plaignant doucement de son abandon, lui parler de son enfance et de sa jeunesse. Son trouble avait été sigrand qu'elle avait failli se trahir et il était temps que l'entretien finît. Elle ne se sentait plus la force de le supporter.

Elle se leva lentement, traversa le salon et sortit.

Comme Jacques et Marjolaine, — cela était convenu, — devaient rester h dîner chez le colonel, celui-ci ne prit pas garde à la disparition de la comtesse.

> Il crut qu'elle allait donner quelques ordres.

Elle rentra chez elle.

Et heureusement qu'elle était seule, que M. de Gheverny ne se trouvait pas auprès d'elle, car à peine fut-elle dans sa chambne qu'elle s'affaissa, inanimée, dans un fauteuil.

Longtemps elle resta évanouie.

Ce fut Bernard qui la rappela à la vie.

Après une demi heure, étonné de ne point la voir revenir au salon, le jeune homme était sorti, s'était informé, était venu frapper à la porte de la chambre de sa mère, et n'entendant pas de réponse, il était entré.

Marguerite était si pâle qu'il crut qu'elle était morte.

Il lui rafraîchit le front, les yeux, les tempes et il eut la joie de la voir revenir à elle.

Quand elle le reconnut, il était à ses genoux.

— Que s'est-il donc passé I demanda-t-elle.

— Je l'ignore, mère. Je t'ai trouvée dans ton fauteuil, privée de sentiment. Nous commencions à nous inquiéter de ton absence.

— Ton père ne sait rien?

— Que pourrait-il savoir?

■— Inutile de lui dire que j'ai été malade. Elle parlait d'une voix affaiblie et nerveuse.

— Va, mon enfant, va rejoindre ton père. Je descends. Je suis à vous. Surtout, pas un mot. Ce n'est rien. Toutes les femmes ont de ces faiblesses-là. Tu promets?

— Je ne dirai rien, mère.

Et il la laissa.

Mais il pensait, en regagnant le salon :

— C'est singulier. Tout le temps que ma mère causait avec Jacques, elle paraissait très émue... et je l'ai vue chanceler quand elle est sortie...

Pourquoi?... Que se disaient-ils !... Lui-même, du reste, paraissait triste et ses yeux étaient mouillés...

Quelques minutes après, Marguerite faisait sa rentrée dans le salon. Personne n'aurait pu se douter de ce qui venait de se passer. Elle avait le visage reposé, l'air enjoué, heureux.

Seulement dans ses gestes, il y avait comme delà brusquerie, reste de sa surexcitation.

Après le dîner, Marjolaine et Jacques, heureux de cette famille nouvelle qui leur ouvrait les bras, reprirent le chemin du boulevard Haussmann.

Une surprise les y attendait.

Au moment où ils passaient devant la loge de la concierge, Marie -Anne en sortit, effarée, et les arrêta.

— Mademoiselle, dit-elle, figurez-vous qu'il y a dans l'antichambre un bonhomme qui vous attend depuis quatre heures. Et il en est dix. Faut-il qu'il ait de la patience ! Je lui ai dit de revenir. Il n'a jamais voulu entendre raison. Il s'est installé sur une chaise et fume sa pipe depuis quatre heures de l'après-midi, oui, mademoiselle, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, il fume pipes sur pipes, et ça empeste le tabac dans tout l'appartement. Toutes les clientes de mademoiselle vont avoir mal au cœur demain, c'est sûrl

— Quel peut être cet individu? murmura Marjolaine?

Mais elle ne craignait rien. Jacques n'était-il pas avec elle ?

Ils montèrent. La porte était entr'ouverte. Dans le vestibule un homme attendait, en fumant. Il tournait le dos. Un nuage de fumée bleue l'environnait.

Au bruit que fit Marjolaine en entrant, il se leva, se retourna et Marjolaine et Jacques, avec un cri

étranglé, firent deux pas en arrière, frappés par une apparition.

Ce cri, c'avait été, chez tous deux:

— Mon père I mon père 1

L'homme, en effet, avait les larges épaules du père Routard, son énorme face avec ses favoris embroussaillés sous le menton, les joues éclatantes, les yeux noirs saillants, rieurs, et de bonnes grosses lèvres lippues.

Le portrait de Routard, non pas du rétameur vieilli par les années qui venaient de s'écouler» mais d'un Routardresté jeune, sans un cheveu, sans un poil de barbe gris.

— Mon père I répétait Marjolaine les mains jointes, et dans une inexprimable angoisse.

L'homme fut secoué d'un rire bruyant qui découvrit ses dents blanches et fit sauter son ventre.

— Non, je ne chuis pas votre père., dit-il avec un fort accent auvergnat... Je chuis votre oncle...

— L'oncle César?

— L'oncle Chégear, juchtement... Parti en Amérique il y a des années et des années et qui revient aujourd'hui cheulement.

Et il ajouta, avec un long soupir ;

— Auchi pauvre, du rechte, qu'il était parti.

Il expliqua qu'il était retourné au pays, qu'il était passé à Villars, que là on lui avait donné l'adresse de sa nièce et qu'il était revenu d'Auvergne à Paris à pied, n'ayant presque plus d'argent et le long du chemin, gagnant sa vie à rétamer, comme avait fait son frère.

Tout en racontant cette histoire qui prouvait, en effet, une extrême pauvreté, il regardait attentivement l'effet qu'elle produisait sur Marjolaine.

Comment allait-on l'accueillir ?

S'il s'était présenté riche, ayant fait comme tant

d'autres fortune au pays des dollars, certes on l'eût reçu à bras ouverts.

Mais il revenait misérable !...

— Riche ou pauvre, mon oncle, vous êtes le bienvenu... Vous ne nous quitterez pas... Et je croirai, en vous regardant, — ajouta-t-elle avec émotion, — que mon père n'est pas mort, que j'ai fait un mauvais rêve et que c'est lui qui est toujours auprès de nous...

L'oncle César eut un éclair de satisfaction dans les yeux.

— Je n'ogeais pas l'echpérer, dit-il... non, je n'ogeais pas...

— Seulement, ditlajeune fille, je ne vous attendais pas... il est trop tard pour songer à vous trouver une chambre dans la maison... Voici de l'argent pour aller à l'hôtel, cette nuit seulement. Demain, nous aviserons. Il n'y a que deux chambres dans l'appartement. La première c'est moi qui l'occupe. La seconde...

Elle montra Jacques.

— Monsieur Jacques, dit-il... j'ai entendu raconter votre histoire dans la montagne, là-bas, au pays...

Il tendit au sous-officier sa large main.

Lorsque Marjolaine lui donna de l'argent, une pièce de cinq francs, l'oncle César parut embarrassé. On eût dit qu'il avait honte de recevoir et qu'il allait refuser. A la fin pourtant, il* accepta.

— A demain, dit- il, nous caugerons plus longuement.

Il sortit, après avoir embrassé les jeunes gens.

— Un bonheur n'arrive jamais seul, vois-tu, Jacques, dit la jeune fille. Mon père revient auprès de nous sous les traits de l'oncle César !...

Le bonhomme était descendu lourdement, frappant fort les marches de l'escalier avec ses gros souliers ferrés.

Sur le boulevard, il ralluma sa pipe.

Il était songeur.

— Tout de même deux braves enfants... Ils ne m'auraient pas mieux reçu, si je leur avais apporté Lrois ou quatre cent mille francs de rente.

Il se promena quelque temps sur le boulevard Haussmann, puis, tout à coup, appelant un fiacre qui passait :

— Au Grand-Hôtel.

Deux minutes après la voiture s'arrêtait sur le boulevard des Capucines. L'oncle César sauta lestement sur le trottoir et glissant la main dans sa poche, il en ramena la pièce de cinq francs donnée par Marjolaine. 11 allait la jeter au cocher, mais il s'arrêta, la mit dans son gousset.

— Non, pas celle-là... je la garde.

Il en tendit une autre au cocher et rentra sous le vestibule de l'hôtel sans réclamer sa monnaie.

— Merci, mon nabab lui cria le cocher. L'oncle César était sans doute un habitué de

l'hôtel, car il se dirigea droit vers l'ascenseur et monta chez lui.

Sa large face était éclairée par un sourire de contentement.

Et tout en se déshabillant :

— Ils m'ont rechu comme un père I Comme un père! les braves enfants ! les braves enfants!...

Iljeta négligemment sur sa table de nuit un portefeuille fort sale, bondé de bank-notes et de billets de banque chiffonnés, alla mettre ses gros souliers ferrés devant sa porte, ne pensa même pas à fermer celle-ci, revint à son lit, se coucha, et cinq minutes après, il ronflait comme un tuyau d'orgue.

Là-bas, dans le petit appartement du boulevard Haussmann, au milieu du salon où éclataient les couleurs de tous les jolis chapeaux qui attendaient

la vente du lendemain, Marjolaine et Jacques, les mains unies, se regardaient en souriant.

— Je t'aime I disait Jacques.

Et Marjolaine répétait :

— Je t'aime !

Marjolaine pencha son front. Il l'embrassa longuement.

Et ils se séparèrent.

Là-bas, aussi, dans l'hôtel de la rue Ampère, c'était le calme, le repos. Marguerite seule ne dormait pas.

Elle entendait toujours la voix de Jacques lai disant quels avaient été ses rêves et que de fois, en sa vie, il avait pensé à son père, à sa mère...

Et dans la nuit qui l'enveloppait, la comtesse, surexcitée, croyait voir au loin, dans une forêt blanche ûe givre et de neige, sous le froid aigu d'an soir i'hiver, un pauvre petit abandonné dans ses langes, qui criait et qui se mourait !...

Là-bas, enfin, rue Saint-Honoré, dans une petite chambre contiguë à son cabinet de travail — là où trônait la caisse imposante — Patoche aussi rêvait, sinistre et louche.

Vous avez déjà vu, par les calmes après-midi d'été, un oiseau de proie tournoyer dans le ciel infini, pas plus gros qu'une hirondelle, tellement il se tient haut. Tout à coup l'oiseau grossit, il descend, planant toujours, les ailes immobiles, et las de sa chasse aérienne et infructueuse, il va se cacher dans les feuilles d'un arbre touffu, sur la lisière d'un bois. Il sait qu'il y a, pas très loin, toute une famille de tourterelles. Il entend le père et la mère qui doucement roucoulent, à l'abri du soleil, dans l'ombre épaisse de quelque broussaille. Il les guettera tout le jour, patient, rusé, immobile. Et soudain, étourdiment, la tourterelle, poursuivie par le mâle, viendra se jeter dans les branches où l'oiseau de proie l'attend invisible. D'en bas, vous entendrez un froufrou de grandes ailes dans les feuilles, puis vous verrez plus lourdement l'oiseau de proie prendre son vol, ayant la pauvrette liée dans ses serres, déjà morte et la cervelle ouverte.

Patoche était cet oiseau de proie.

Depuis son voyage à Villars, il avait ruminé maints projets dans son imagination féconde en inventions mauvaises.

Ce qu'il voulait, c'était profiter du secret qu'il

connaissait pour tirer de madame de Cheverny le plus d'argent qu'il lui serait possible.

Si Jacques avait été un escroc, si, au lieu d'être l'honnête et doux garçon qu'il était, il avait été débauché, sans mœurs, violent, sans cœur, certes la partie eût été facile.

Userait allé le trouver. Il lui aurait tenu le langage suivant :

« Monsieur, je connais vos parents. Je puis vous révéler leur nom et leur situation sociale. Cela ne vous coûtera que deux ou trois cent mille francs. »

Jacques l'eût accueilli. Et madame de Cheverny eût été assez heureuse pour verser à Patoche la somme qu'il eût exigée, pour l'obliger à garder ce secret et à ne point révéler à son mari la naissauce de l'enfant.

— Mais Jacques eût refusé un pareil pacte avec indignation. Il eût chassé Patoche.

Celui-ci s'en doutait et n'avait garde de s'y exposer.

Il fallait donc s'adresser ailleurs.

— Il me faudrait sous la main un garçon sans scrupule, intelligent et adroit. Où et comment trouver cela?

Telle était sa préoccupation, depuis son retour de Yillars.

Trois ou quatre ans auparavant, alors qu'il était en pleine fortune, après plusieurs affaires qui avaient réussi, Patoche avait pris pour caissier un tout jeune homme, Andréa Moriani, Italien d'origine, dont la vive intelligence l'avait séduit.

Moriani avait à cette époque dix-huit à dix-neuf ans.

Il l'avait gardé à son service pendant un an environ et s'était séparé de lui brusquement, dans les circonstances que nous allons raconter.

Andréa vivait seul à Paris. Très joli garçon, le visage doux, les yeux noirs suppliants, ia lèvre rouge, bien pris dans sa petite taille, il était singulièrement séduisant.

Il parlait le français comme sa langue maternelle, ayant été élevé en France et sans aucun accent.

Il gagnait cent vingt-cinq francs par mois chez Patoche, vivait de ces maigres appointements, et durant les six premiers mois, l'homme d'affaires n'eut pas à se plaindre de lai. Andréa était régulier, arrivait à neuf heures au bureau, ne prenait qu'une heure pour déjeuner, et ne sortait jamais avant six heures. Les écritures étaient bien tenues et le jeune homme paraissait discret et réservé, qualités précieuses pour Patoche qui, dans le genre d'affaires qu'il brassait, n'était pas toujours très délicat et tremblait souvent qu'une imprudence ne jetât la justice au travers de quelqu'une de ses combinaisons.

Au bout de six mois il remarqua un changement notable dans la vie de son employé. Andréa devenait rêveur, triste, irrégulier et il était toujours en avance sur ses appointements, d'un mois sur l'autre, — chose grave aux yeux de Patoche.

Que s'était-il passé ?

Moriani habitait au cinquième étage d'une petite maison de la rue Saint-Roch, un cabinet étroit, assez large à peine pour sa malle, une chaise, une table de nuit et un lit de fer.

Sur le carré, deux autres cabinets pareils au sien, étaient habités par un frère et une sœur, Pierre et Aimée Gironde.

Pierre, âgé de dix-huit ans, était apprenti mécanicien. Aimée était couturière pour les tailleurs et travaillait chez elle; la sœur faisait vivre le frère,

268 LE RÉGIMEiNT

elle était, du reste, plus âgée que lui de quelques années. Vivant contraste entre eux, lui, joufflu, rouge, ayant de la vie plein les veines; elle, pâle, la poitrine rentrée, toussant et souffrant. Jolie malgré tout, et intéressante avec sa mine chiffonnée sous ses cheveux hlonds qui frisaient et ses yeux d'un bleu de faïence dont la prunelle était toujours énorme.

Les trois jeunes gens avaient vile fait connaissances et les dimanches ils sortaient ensemble pour aller jusque vers les remparts où ils s'asseyaient dans l'herbe, durant les belles et chaudes soirées d'été.

Un jour on ramena Pierre Gironde chez sa sœur.

Il avait les deux jambes brisées par l'engrenage d'une machine. Le lendemain, après l'opération, il mourait d'une hémorragie entre les bras des médecins et des internes à l'Hôtel-Dieu. Aimée faillit le suivre. Ce qui la sauva peut-être et l'empêcha d'attenter à ses jours, ce fut la pensée qu'elle était adorée d'Andréa. Elle l'aimait aussi du reste. Et l'un près de l'autre, rapprochés encore par ce malheur, l'un très épris, l'autre sans défense, elle devint sa maîtresse. Ce furent deux mois dlvresse pour la pauvre fille, car elle était vriiiment ivre et vivait dans un rêve.

Mais le réveil fut sinistre.

La maladie veillait à ce chevet. Aimée s'alita. Elle ne voulut pas se croire en danger tout d'abord. Toussant et tachant de rouge ses mouchoirs, elle travaillait encore, laborieuse jusqu'au bout, parce qu'elle se doutait bien que le jour où la besogne forcément tomberait de ses pauvres doigts longs et affaiblis, la mort ne serait pas loin.

Andréa la voyait tous les jours un peu plus faible.

— Laisse-moi donc aller à l'hôpital, disait-elle... Là on me soignera et cela ne te coûtera rien.

Il s'y refusait. Il voulait la garder auprès de lui. Et puis, il s'était informé, il n'était pas bien sûr que l'hôpital recevrait la poitrinaire. La mort pouvait se faire attendre longtemps encore. Les hôpitaux ne doivent pas s'encombrer de phtisiques.

Il aurait fallu, à la malade, du bon vin, de la viande, une nourriture fortifiante, un air plus salubre, les matinées et les soirées vivifiantes de la campagne.

Au lieu de cela, l'air pourri de son étroit cabinet dont la fenêtre en tabatière s'ouvrait sur les cheminées voisines. Au lieu d'une nourriture substantielle, à peine les médicaments nécessaires.

Ses petites économies, fortement atteintes parles frais de l'enterrement du pauvre Pierre, s'en allaient tous les jours, sou à sou, et se fondaient en drogues de toute sorte.

Et comme elle avait été obligée de cesser tout travail, bientôt il n'y eut plus rien.

Andréa la secourut. Il l'avait aimée d'amour. Maintenant, la pitié l'emplissait pour cette pauvre déshéritée. Il se priva pour elle, retranchant sur sa nourriture, s'endettant, vendant sa montre en argent, demandant de l'avance à Patoche, et malgré tout, n'arrivant pas à donner à la pauvrette ce qui lui eût été nécessaire.

Ce fut ainsi que s'écoula l'hiver, — saison terrible pour les malheureux.

Au printemps, le médecin déclara qu'Aimée ne passerait pas la belle saison, si l'on ne trouvait pas le moyen de l'emmener à la campagne.

A la campagne I II aurait fallu, pour cela, un peu d'argent d'avance. Et Andréa était endetté.

Il n'avait plus de crédit nulle part. Il vivait de pain, de quelques fruits ou de fromage et buvait de l'eau.

Que faire? Comment la secourir?...

Dans son lit, maintenant, elle sommeillait presque toujours. Elle avait déjà une figure de morte, d'une maigreur effrayante, la peau collée sur les os, les yeux creux. On entendait râler sa poitrine comme si chaque respiration lui avait coûté un effort suprême, une souffrance aiguë. Nuits ei jours s'écoulaient sans qu'elle proférât une parole, si ce n'est parfois, à de très longs intervalles, une plainte douce cà l'adresse du jeune homme.

— Mon pauvre Andréa! que de soucis je te donne !

Pouvait-il la laisser mourir ainsi!... Il lui eût fallu si peu! Cinq, ou six cents francs d'avance, pour lui permettre de prendre à la campagne, du côté de Meudon, à cause des bois, une modeste, bien modeste installation. Elle demeurerait là, avec une bonne qui veillerait sur elle, pendant qu'il serait, lui, à son bureau. Tous les soirs il reviendrait. Et les dimanches, il resterait auprès d'elle. Mais cinq ou six cents francs, c'était une somme énorme. Il ne la possédait pas. Il ne prévoyait pas qu'il pût la posséder.

Patoche seul pouvait lui venir en aide. Il s'en ouvrit à lui.

— Monsieur Moriani, répondit l'homme d'affaires, je sais comment vous vivez. Vous avez une maîtresse et vous habitez avec elle. Ce n'est pas très joli, cela. Vous savez combien je suis scrupuleux sur les mœurs. Cette femme vous a fait commettre une série de bêtises. Vous avez des dettes. Je vous ai versé deux cent cinquante francs d'appointements d'avance. Et vous trouvez que cela ne suifit pas? Et voilà qu'aujourd'hui vous me demandez cinq cents francs?... Si ce n'était ce que vous me devez, je me priverais dès aujourd'hui de vos ser-

vices, monsieur. Tenez-le vous pour dit et n'y revenez plus.

Andréa suppliait. Il faisait le tableau de l'horrible détresse dans laquelle Aimée se trouvait. Il n'implorait pas pour lui. C était pour elle.

— Elle va mourir, monsieur. Ce que je vous demande, c'est pour adoucir ses derniers moments. C'est effroyable de la voir privée de tout. Depuis quinze jours, je ne puis môme plus lui donner du vin à boire... Elle boit de l'eau et chaque gorgée qu'elle avale déchire sa poitrine et la fait râler.

— Je n'y peux rien. Tirez-vous seul de votre guêpier...

— Je vous rembourserai par mois, sur mes appointements.

— J'ai dit : Non. Je ne veux pas encourager les mauvaises mœurs.

Il n'y avait pins rien à faire. Patoche serait inflexible. Celte scène s'était passée dans le bureau de la rue Saint-Honoré. Patoche ayant des courses à faire sortit presqu'aussitôt. Moriani resta seul.

Le jeune homme était accablé.

Il fut longtemps le front appuyé sur les mains, les yeux fixes, regardant au fond de lui-même.

Un sourire haineux ciispait ses lèvres. Ses mains se serrèrent et il eut un vague geste de menace vers la porte par où venait de disparaître Patoche. - — Sans cœur et sans pitié I murmura-t-il.

Tout à coup ses yeux tombèrent sur la caisse énorme qui garnissait tout un pan de mur, vers la gauche.

Et la haine de son sourire se changea en une ironie araère. Sans doute cette pensée était importune, car il essaya de la chasser, se leva, marcha vivement dans le bureau, voulut même travailler.

La pensée persistait

Il alla se planter debout devant la caisse et penché sur les serrures, sur le chiffre, il réfléchissait profondément.

Jamais Patoche ne lui confiait le chiffre, jamais non plus la clé.

S'attaquer à la formidable porte de fer, c'était se prendre à l'impossible.

Ses poings crispés s'abattirent contre elle. Ils ne réussirent qu'à se faire du mal.

Il revint à son bureau et se remit h rêver.

Tout à coup il se lève de nouveau. Il se dirige vers le bureau particulier de Patoche. Il l'a vu souvent mettre des billets de banque dans un des tiroirs, — un tiroir à caisse, — avant de les serrer dans le coffre-fort. Peut-être reste-t-il là quelques billets. Peut-être reste-t-il là un rouleau d'or.

Sa résolution est prise. Patoche n'a pas voulu lui rendre ce service. Eh bien, il volera Patoche.

Ses clefs particulières qu'il essaie une à une, ne vont pas à la serrure. Alors, il se sert d'une paire de longs ciseaux très solides et pointus.

Il s'acharne sur le tiroir avec rage. Il fait sauter la serrure.

Dans le tiroir, il n'y a que des papiers sans valeur.

Mais il y a une caisse intérieure, également fermée à clef.

La serrure de celle-là est brisée également.

Dans le fond, cinq ou six pièces d'or seulement, mais dans un portefeuille, un billet de banque de cinq cents francs.

Il prend l'or, il s'empare du billet et cache le tout dans sa poche précipitamment.

Il est blême. De son front ruissellent de grosses gouttes de sueur. Ses mains sont agitées de frissons convulsifs. 11 ne respire plus. Son cœur a cessé de

battre. Il n'a plus maintenant qu'un désir : quitter ce bureau, fuir ces tiroirs ouverts qui semblent crier tout haut son crime.

Et, ne songeant même pas à les refermer, il relève la tête, fait deux pas et pousse un cri d'épouvante tt de rage.

Patoche est devant lui qui le regarde.

Ceries, si Moriani avait eu une arme, à ce moment, Patoche aurait couru le plus grand danger.

En l'état de surexcitation où il était, — c'était une sorte d'ivresse, — il l'aurait tué.

— Monsieur, dit Patoche, vol avec effraction, avec cette aggravation que vous êtes mon employé et que vous aviez ma confiance, ci : Vingt ans de travaux forcés. Je connais mon code pénal aussi bien que mon code de procédure.

Le mot pénétra dans Moriani comme une lame de couteau qui lui eût traversé la poitrine.

— Monsieur Patoche... ayez pitié...

Il tira de sa poche le billet de banque et les pièces d'or et les jeta aux pieds de l'homme d'affaires.

— Tenez, dit-il, je vous assure que je n'ai pris que, cela,

— Cela suffit.

Moriani, l'ivresse passée, tremblait de tous ses membres.

— Monsieur Patoche, je ne savais pas ce que je faisais... la pensée de ma pauvre Aimée qui se meurt... votre refus... mon désespoir... tout cela m'a rendu fou... mais ne me perdez pas... ne me livrez pas... je ne vous ai pas volé... puisque voici l'argent... si vous voulez me livrer à la police, eh bien, j'aime mieux mourir... Je me ferai sauter la cer- ▼elle.

Patoche réfléchissait.

Non pas qu'il eût pitié de ce garçon. Il ne connaissait pas la pitié. Son cœur était inaccessible à ce sentiment; s'il réfléchissait, c'est quil essayait de deviner comment il tirerait parti de la situation.

Moriani, pleurant, s'était mis à, genoux et cherchait ses mains.

— Je ne vous livrerai pas, dit Patoche... soitl... Un éclair de joie éclaira le visage bouleversé

d'Andréa.

— Bien vrai ?

— Oui.

— Oh ! monsieur, que ae ferai-je pas pour vous?

— Je ne vous demande rien. Je vous chasse.

— Âhl monsieur, vous me chassez au moment où vous venez d'enchaîner mon dévouement et la reconnaissance de toute ma vie...

— Eh bien, il est possible que plus tard je fasse appel à l'un et à l'autre. En attendait, vous ne trouverez pas étrange que je prenne contre vous certaines précautions...

— Faites, monsieur. Ne suis-je pas en votre pouvoir ?

Patoche sourit, surveillant Moriani pour l'empêcher de fuir. Mais il n'y avait qu'une porte au bureau — ouvrant sur l'escalier — et Patoche se tenait devant cette porte.

Il appela, d'une voix forte, en se penchant sur la rampe.

— Monsieur Simon.

O'élait le concierge de la maison.

— Monsieur ? répondit celui-ci.

— Allez chercher Lequelet et montez avec lui dans mon bureau.

Lequelet était le marchand de vins voisin.

— Que voulez-vous faire, monsieur? interrogea Moriani, alarmé.

— Vous allez bien voir .

Simon et Lequelet montèrent au bout de cinq minutes. Patoche, du doigt, leur désigna Andréa Moriani et sèchement :

— Ce garçon est mon employé. Je l'ai surpris au moment où il venait de fracturer un tiroir et où il s'enfuyait en m'emportant six cents francs environ.

— Misérable! dirent les deux hommes en s'élançant sur lui.

— Arrêtez! dit Patoche. Je ne veux pas le livrer à la justice...

Et avec un geste noble et la parole emphatique.

— Il se repentira peut-être.

Puis s'adressant à Moriani atterré :

— Reconnaissez, devant ces deux témoins, la vô« rilé de mon accusation.

— L'accusation est vraie ! dit le malheureux.

— C'est parfait. Mettez-vous donc à mon bureau et écrivez.

Moriani se tordait les mains.

Il soupçonnait quelque terrible chose.

— Monsieur Patoche 1 implora-t-il.

— Monsieur?

— Par pitié!...

— Préférez-vous que je fasse appeler des gardiens de la paix?

Moriani essuya son front, puis, en chance tant, il se dirigea vers le bureau, y tomba plutôt qu'il ne s'y assit, prit une plume et attendit.

— Étes-vous prêt?

— Oui, monsieur, dit-il.

— Ecrivez!.-.

Il dicta :

tt Je reconnais avoir fracturé deux tiroirs du bureau de M. Patoche, mon patron, et y avoir volé environ six cents francs. Pris en flagrant délit par

mon patron, je lui ai restitué la somme volée. M. Patoche ne m'a pas livré à la justice parce qu'il a eu pitié de moi, et je n'ai pu lui refuser de lui signer cette accusation que je porte contre moi-même et dont il se servira comme il le jugera convenable. Les témoins qui signent avec moi ont entendu mon aveu et son pardon. »

Quand Moriani eut écrit le dernier mot, Patoche prit le papier, s'assura que rien n'avait été oublié et dit:

— Il ne manque plus que votre signature... Moriani signa. Simon et Lequelet signèrent.

— ivlaintenant, monsieur Moriani, vous êtes libre. Vous pouvez allez vous faire pendre ailleurs.

Le jeune homme obéit; il était oldigé de s'appuyer contre les murs. On eût dit qu'il était ivre.

— Vous avez eu tort de vous montrer si généreux, monsieur Patoche, dit le concierge. Vous vous en repentirez peut-être.

Patoche plia précieusement le paj^ier et le mit dans sa caisse.

Moriani rentra rue Saint-Roch.

Quinze jours après, Aimée agonisait. L'agonie de ces sortes de maladies est longue. Elle mourut doucement.

Patoche n'avait plus entendu parler de son ancien employé.

Et c'est à lui qu'il pensait depuis quelques jours.

— Il a le même âge que Jacques, se disait-il, il est gentil garçon, d'une figure sympaihique, il est fort intelligent... Ah! comme il me serait utile, en ce moment. Mais où diable le retrouver ? Qui sait ail n'est pas retourné en Italie ?

Il avait quelques relations à la Sûreté et au service des garnis; il fit faire une enquête par ces deux services, mais sans résultat ; à la Préfecture, le nom

de Moriani était inconnu; et les inspecteurs des grands garnis ne purent relever ce nom sur les registres des hôtels et des logeurs. Moriani avait disparu de Paris selon toute apparence.

Les jours s'écoulaient et Patoche ne trouvait pas de solution au problème qu'il s'était posé.

Et la misère s'accentuait. L'habit se râpait de plus en plus. La chemise devenait de plus en plus sale. La grande caisse ne s'ouvrait plus depuis longtemps.

Alors il brûla ses vaisseaux.

Il se souvenait d'Antoine de Pontalès et du rôle louche que celui-ci avait joué dans la disparition du fiis de Marguerite.

Dans la détresse où il était, il eut recours à lui.

Il savait qu'Antoine, extrêmement riche, avait fait le mariage rêvé par son ambition. Le département du Loir-et-Cher l'avait envoyé à la Chambre et renouvelait son mandat à toutes les élections. Il était très influent, très considéré, en passe de devenir ministre du commerc.

— Pontalès doit avoir une peur salutaire du scandale, si j'en profitais? Oui, mais il ne doit pas être , commode à effrayer, et s'il lui prenait fantaisie de me faire arrêter pour chantage?... Il a le bras long... et la longueur de son bras pourrait bien m'envoyer faire un tour à la Nouvelle-Calédonie... Le premier prétexte suffirait pour cela... Patoche mon ami, prends garde...

A force d'y songer, il finit par se dire que sans menacer Pontalès d'un scandale, — mais en se rappelant simplement à son souvenir, — il lui emprunterait peut-être quelque argent.

Il se hasarda donc.

Rue de Courcelles, on l'introduisit dans un petit salon.

M. de Pontalès avait plusieurs visiteurs dans son cabinet.

Patoche s'assit et prit patience.

Il n'était pas là depuis un quart d'heure qu'il voyait entrer dans le salon un jeune homme qui semblait un habitué, car il se dirigea droit vers le cabinet de Pontalès et entra après avoir frappé. Il avait sous le bras une serviette bourrée de papiers, et en passant devant Patoche, il avait jeté sur lui un coup d'oeil distrait, le coup d'œil d'un homme qui regarde un inconnu sans le voir, la pensée occupée d'autre chose.

Mais si la vue de Patoche n'avait paru produire aucun effet sur le jeune homme, la vue du jeune homme avait profondément troublé l'agent d'affaires.

A peine avait-il disparu que Patoche se dressait.

Et il ne put retenir une exclamation.

— Mais le voilà! c'est Moriani l... — C'est Moriani, j'en suis sur.

Il se rassit, attendant.

Une heure se passa. Personne ne sortait de chez Pontalès. Patoche entendait un bruit de voix confuses.

Un valet de chambre qui venait d'entrer chez le député, après un coup de sonnette électrique, en ressortit presque aussitôt et vint à Patoche :

— M. le comte ne pourra vous recevoir aujourd'hui, monsieur, dit-il ; M. le comte le regrette beaucoup et prie monsieur, soit de lui écrire, soit d'aller le demander à la Chambre vers trois heures pour lui expliquer le motif de sa visite.

Le motif de sa visite? Patoche n'y songeait plus guère.

— Dites-moi, l'ami... un renseignement, s'il vous plaît 1

Et familièrement, il prit un des boutons d'or de la livrée bleue du valet de chambre. ♦

Il se mit à tortiller ce bouton, entre ses doigts, dans tous les sens.

— A votre service, monsieur.

— Tout à l'heure, un jeune homme est entré ici, puis dans le cabinet de M. de Pontalès... C'est un petit brun, joli garçon...

— M. Pierre Gironde?...

— Comment i'appelez-vous?

Le valet de chambre répéta, complaisant, bien stylé et très digne.

Toutefois il avait l'air un peu surpris de l'allure étrange de Patoche et il regardait avec inquiéiude la chemise jaunie par l'usage, chiffonnée, la cravaty déchirée, usée, le gilet sans boutons, la redingote dont on voyait le lil aux coudes et la graisse sur les revers.

— Vous devez vous tromper, l'ami... dit Patoche.

— Ce jeune homme avait une serviette soui le bras?...

— Justement.

— Un pardessus marron ?

— Je crois que oui.

— Et un monocle?

— En effet.

— Eh bien, je ne me suis pas trompé, c'est M. Pierre Gironde.

— Un député, sans doute, insista Patoche.

— Non, mais le secrétaire de M. le comte. Est-ce tout ce que monsieur désire savoir*?

— Oui, merci, mon ami.

Patoche fit mine de fouiller dans ses poches, mais le valet de chambre, comprenant le geste, lui tourna le dos.

L'homme d'affaires sortit.

Il ne se teuait pas pour battu.

— Pierre Gironde ... se dise ait-il. . . Pierre Gironde, . . Je ne connais pas ce nom-là. Est-ce que je me serais trompé à ce point? Non... Du reste, j'en aurai le cœur net...

Il rentra à l'hôtel de la rue de Oourcelles ; le concierge était sous le porche.

— A quelle heure pourrai-je voir M. Pierre Gironde?

— A trois heures, monsieur...

— Ici, n'est-ce pas?

— Non, M. Gironde sera parti, mais il reste chez lui de trois à cinq heures...

— C'est que j'ai perdu son adresse, fit Patoche, se grattant le crâne.

— Rue de Oourcelles, monsieur, trois maisons plus bas.

A quatre heures, il entrait à l'adresse indiquée. La maison était toute neuve, élégante, confortable.

— Au troisième, au-dessus de l'entresol, avait dit le concierge.

Il appuya sur le bouton d'une sonnelte électrique.

Une bonne vint lui ouvrir.

Dans l'antichambre, quelques vieilles armes, des chinoiseries.

Patoche, ea regardant cela, se disait :

— Si ce n'est pas Moriani, je vais me trouver joliment bête.

Mais il haussa les épaules. Il en avait vu biea d'autres.

— J'inventerai une histoire, se dit-il.

La bonne demandait :

— Qui de vrais-je annoncer?

L'homme d'affaires ouvrait déjà la bouche pour dire son nom mais il réfléchit que ce serait prévenir ainsi Moriani — si Pierre Gironde était bien Moriani — et le mettre sur ses gardes.

Il se retint et avec un geste protecteur de la main :

— Annoncez M. le marquis de la Millenfait. La bonne disparut, revint presque aussitôt.

— Entrez, monsieur.

En même temps que Patoche pénétrait dans le salon, un jeune homme y entrait, par une autre porte.

C'était bien celui qu'il avait vu chez Pontalès.

Il le regarda droit dans les yeux, en le saluant.

Et Patoche eut le plaisir de le voir se troubler un moment, pâlir, comme s'il allait se trouver mal et ne reprendre qu'avec peine sa présence d'esprit.

— C'est lai, murmura Patoche.

Et il acheva son salut, très cérémonieux.

Après quoi, tendant la main à Gironde, avec bonhomie et rondeur, et souriant comme heureux de le revoir :

— Tope là. . . Ça va bien, mon garçon ? Pierre Gironde ne sourcilla pas.

Il abaissa sur Patoche un regard méprisant :

— Vous devenez fou, je suppose ? Vous êtes souffrant?

— Moi? Jamais je ne me suis mieux porté.

— Eh bien, vous vous méprenez, mon brave homme... je ne serre pas la main des gens que je ne connais pas...

— Parce que je suis pauvre ? Parce que mon habit n'est pas de la première jeunesse, ni ma chemise de la première fraîcheur ? Parce que la boue de Paris a usé, depuis trop longtemps, le vernis de mes bottines? Dame, mon garçon, ce n'est pas ma

282 LE RéGIMENT

faute. Il y a des hauts et des bas. Je ne fracture pas les tiroirs, moi.

— Encore une fois, je ne vous connais pas.

— Et moi, je vous connais... Ah! par exemple, je vous connais, mais ce n'est pas sous le nom de Pierre Gironde dont vous vous êtes affublé depuis votre sortie de mes bureaux. Au temps où vous étiez employé du bonhomme Patoche, vous vous appeliez Andréa Moriani, — un nom ronflant et plus poétique que Pierre Gironde qui est bien prosaïque,

— et vous étiez Italien d'origine. Bonjour, Moriani, ça va bien ?

Et de nouveau Patoche tendit la main.

Gironde se dirigea vers la cheminée et tira un cordon.

Patoche s'en émut.

— Hein? Qu'est-ce que vous faites?

— Comme je vois que j'ai affaire à un fou, et peut-être à un fou dangereux, je vais prier ma bonne d'aller me chercher deux gardiens de la paix.

— C'est une bonne idée, cela, monsieur Moriani, car nous ferons de cette façon d'une pierre deux coups... J'ai, chez moi, dans la caisse que vous connaissez, — elle est vide, hélas, depuis longtemps,

— un papier précieux qui me gêne. Je le remettrai à ces honorables messieurs qui vont monter ici et nul doute que la police, guidée par moi, n'en fasse son profit.

Et s'asseyant avec dignité dans un fauteuil profond :

— Et maintenant, j'attends les sergents de ville. La bonne entra.

— Monsieur a sonné?

Il y eut une seconde de silence, — et vraiment ce fut un moment solennel, giïi décida de la vie de ces deux hommes.

Si Gironde donnait suite à son dessein, c'est que Patoche se trompait, abusé par une ressemblance.

S'il renvoyait la domestique, c'est qu'il avouait.

Patoche était dans une cruelle anxiété, mais il n'en faisait rien paraître et il tournait béatement ses pouces.

Quant à Gironde, un pli au front, les yeux plus sombres que d'habitude, les dents serrées, le nez aminci, il présentait tous les symptômes d'une colère intérieure terrible.

La bonne répéta, croyant que son maître n'avait pas remarqué sa présence :

— Monsieur a sonné?

Pierre Gironde fit un signe brusque pour lui indiquer de sortir et d'une voix étranglée, méconnaissable :

— C'est bien, je n'ai plus besoin de vous.

— A la bonne heure ! fit Patoche souriant. La bonne sortit, un peu interloquée.

Elle avait à peine refermé la porte que Patoche se levait et allait à Gironde, les deux mains tendues et le tutoyant.

— - Je te pardonne, mon fils... La santé est bonne?...

Gironde était accablé. Blême, on eût dit qu'il venait de commettre un crime. Ses doigts entrelacés se tordaient.

Enfin il parla :

— Que venez- vous faire ici? Que voulez-vous de moi? Que puis-je avoir de commun avec vous?

— Tu me fais beaucouf de chagrin, mon fils. Non, certes, je ne m'attendais pas à être reçu par toi de cette façon. Et voilà comme tu me récompenses de mes bienfaits? Moi qui, d'un mot, aurais pu t'envoyer au bagne?... Enfin, je suis philosophe.

J'oublierai... Dis donc, où as-tu été pêcher ce nom •de Gironde?

— Peu vous importe.

— Ne nous fâchons pas, hein? Je viens ici pour te proposer une bonne affaire et non pour chercher une querelle. Tu es bien, Moriani?

— Oui, Après?

— Patience. Tout vient à son heure. Pourquoi astu changé de nom?

— Parce que je voulais vous échapper... parce que sous mon nom de Moriani, je me sentais votre esclave... parce que je me disais que sous votre apparente générosité d'autrefois devait se cacher quelque sinistre projet pour l'avenir...

Patoche ricana.

— Pas mal raisonné, cela, mon garçon. J'ai besoin de toi.

— Vous êtes pauvre. Je ne suis pas riche, mais je puis vous secourir. Voulez- vous quelque argent?

— C'est gentil, ce que tu me proposes là, mon enfant. Mais je n'ai pas besoin d'argent. De l'argent, j'en aurai bientôt, plus que je n'en ai jamais eu... et toi aussi... Je ne viens donc pas t'en demander, tranquillise-toi... je viens t'en offrir...

— M'en offrir?... Merci... Je ns vous demande rien...

— Entendons-nous. Je t'apporte la fortune, mais il faut que tu la gagnes. Ta fierté s'opposerait à ce que tu reçoives une aumône... bien qu'atout prendre — - crois-en ma vieille expérience — quand l'argent que l'on reçoit dépasse vingt francs, ce ne soit plus une aumône, mais un don.

Lassé, toujours sombre et le regard en dessous, Pierre Gironde réplique :

— Don ou aumône, je n'ai nul besoin de votre argent.

— Soit. Alors, tu me rendras gratuitement le service que je viens te demander.

— Et ce service?

— Ecoute.

Patoche lui raconta, sans lui nommer Marguerite, Pontalès et Cheverny, l'tiistoire de l'abandon de Jacques.

Moriani l'écouta sans l'interrompre, devinant quelque criminelle intrigue. Il voyait son ancien patron à bout de ressources, il le savait capable de tout, et d'autant plus redoutable qu'il l'avait vu à l'œuvre, patient, rusé, profondément intelligent.

Quand l'homme d'affaires eut fini :

— Pourquoi m'avoir dit cette navrante histoire?

— J'y arrive. J'airetrouvéou je croisavoir retrouvé le fils perdu.

— Que n'allez-vous en secret, le conduire à sa mère ?

Patoche haussa les épaules.

— Et après ?

— Vous serez récompensé par elle, sans doute.

— Le crois-tu? Crois-tu que c'est un service à rendre à une femme que d'aller jeter un enfant dans sa vie, au risque de tout faire découvrir du passé à son mari? Puis, en supposant même que la mère m'en soit reconnaissante, — ce dont je doute, — comment se manifestera cette reconnaissance? Par quelques billets de mille? Fi! Je vaux, ou plutôt nous valons mieux que cela... J'avais bien songé à tout révéler au fils...

— Prenez garde, si le fils est un gredin, il peut abuser de ce secret et n'avoir pas pitié des larmes de sa mère.

Patoche eut un regard ironique et dur.

— La chose aurait marché toute seule si le fils avait été un gredin; malheureusement le fils est

un très honnête garçon, et voilà pourquoi j'ai songé à toi, Andréa, à toi qui me peux tirer de peine...

— Je n'ose comprendre, fit le jeune homme.

— Si tu n'oses comprendre, c'est que tu comprends.

Andréa cacha ses yeux dans ses mains. Toujours la même rage grondait dans son cœur. Ses doigts s'enfonçaient dans son crâne, à travers la forêt épaisse de ses cheveux noirs, et faisaient saigner sa chair.

Tout à coup, relevant la tête.

— Expliquez-vous... Ce que vous rêvez, ce que je devine est atroce... mais je ne veux pas croire que cela soit possible... s'il vous reste du cœur... expliquez-vous...

— Si le fils n'avait pas été si honnête homme, je serais allé le trouver et je lui aurais dit : « Voilà mon secret. Part à deux ! » Eh bien, Andréa, tu n'as pas les mêmes scrupules, toi, j'en suis certain, et ce fils, tu le remplaceras...

— Achevez... on dirait que vous hésitez? Vous avez sans doute horreur de ce que vous allez dire?

— Ma foi non, j'achève. Il ne s'agit pas de te substituer complètement au fils dont je parle. Non. C'est usé, cette intrigue-là. C'est vieux jeu. Nous ferons, si tu veux, plus moderne. Ecoute-moi bien...

— Oh ! certes, je vous écoute et je ne perds pas une de vos paroles.

— A quoi bon te substituer, — je répète le mot, — complètement et pour toujours à ce fils ? De quelle utilité cela serait-il pour nous? D'aucune. Au contraire, ce serait un embarras. Ce que je veux, c'est te voir, pour trois ou quatre mois, prendre le nom que je te donnerai, appeler ta mère la femme que je t'indiquerai et lui raconter aussi souvent qu'elle

LE BÉGIMENT 287

le voudra l'histoire que je te dirai. Pendant ces trois ou quatre mais je ne resterai pas inactif, de mon côté, je te prie de le croire, et au bout de ce laps de temps, nous aurons, toi et moi, de quoi vivre de nos rentes.

— Pour avoir fait un pareil rêve, il faut que vous soyez encore plus lâche et plus misérable que je ne vous ai connu.

— Ne débinons pas les amis, s'il te plaît. En fait de gredinerie, mon garçon, tu n'as rien à me reprocher et nous pouvons nous donner la main. Voyons, réfléchis un peu avant de me lancer tes injures à la face. Est-ce donc un bien grand crime, ce que je propose là? Pas du tout. Une supercherie, rien de plus. La femme que je te ferai connaître a eu un fils. Elle l'a perdu. Elle le croit mort. Mais elle n'en est pas sure. Aucune preuve. Vos âges concordent. Tu l'appelles ta mère. Elle n'a pas perdu le souvenir du fils perdu. Elle le pleure en secret. Quand tu apparais, c'est une joie pour elle. Une crainte aussi, je ne me le dissimule pas, parce qu'il y a le mari et que le mari ignore tout et doit continuer de tout ignorer. A cela près, la voilà heureuse, ta mère, parce qu'elle t'a retrouvé. Tu es gentil avec elle, aimant, respectueux. Elle goûte toutes les joies de la maternité ; elle ne se doute de rien, car la voix du sang, ça n'existe que dans les romans et les drames de l'ancien temps, et ce sont des histoires à dormir debout. Puis, quand j'ai fait ma pelote — ta mère est riche et m'aidera à tourner mon fil — tu es pris d'une belle passion pour les voyages, tu en parles à ta mère et tu quittes la France ; de temps en temps, tu donnes de tes nouvelles avec prudence, car il ne faut pas compromettre la pauvre femme ; tu écris ; si tu reviens en France tu te ménages avec elle quelques rendez- vous. Ce sera parlait. Et

retiens bien ceci : Ta mère aura éprouve, eu ie retrouvant, le plus grand pldisir; mais ce plaisir se fiera émoussé peu à peu et peu à peu sera devenu une gêne, puis un ennui, puis une crainte. Toujours à cause du mari. Da telle sorte que lorsque tu parleras de t'expatrierpour chercher fortune ailleurs, lu seras tout surpris d'entendre ta mère t'encourager. Lejourde ton dé;j art elle pleurera bien encore, m'As au fond quel débarras, et le soupir douloureux qui ciccompagnera ton départ sera également un soupir de soulagement. Dans tout cela, mon fils, jqu'auras-tu à te reprocher? une supercherie, une .simple, modeste et innocente supercherie. Je dirai plus, tu auras fait une bonne action, puisque tu auras rendu le bonheur à ta mère.. . Et maintenant je te remercie de m'avoir laissé parler sans m'interrompre et si tu as quelque objection à me faire, je t'écouterai de même. Parle, mon fils, parle.

Gironde restait silencieux.

Et toujours son regard fuyait Patoche.

Il se sentait entre les mains de cet homme. De là sa rage d'impuissance. Et c'était vainement qu'il cherchait les moyens de lui échapper.

Enfin il fallait répondre. Il essaya de supplier.

— Vous ne m'obligerez pas aune pareille infamie, dit-il. Vous ne pouvez point m'associer à \oà crimes parce que j'ai eu jadis un moment d'oubli. Je ne vous empêcherai pas de donner sait 3 à votre intrigue. Je vous garderai le secret. C'est tout ce que je puis vous promettre, mais n'exigez pas de moi que je joue devant cette mère une aussi odieuse xîomédie.

— Il n'y a pas là de comédie. Tu te laisseras aller et c'est tout.

— Non, jamais je n'y consentirai.

— Réfléchis, mon fils. Outre la fortune que je te

LE BÉGiM.-.NT 280

promets, je te donnerai, ce qui est plus précieux pour loi que la fortune, le papier que tu connais, signé par deux témoins qui vivent toujours, car ils sont en excellente santé, tes amis Simon et Lequelet.' Ce papier, tu dois y tenir. Moi, je n'y tiens pas du touf, je m'empresse de te l'avouer.

— Jamais ! murmira Moriani.

— Tu es fou. C'est ta perte...

- Soit donc.

— Et qui me prouve que depnis que tu m'as quitté, tu ne t'es pas rendu coupable de quelque méfait?

Moriani releva la tête.

— Je le jure 1

— Oh! les serments!

— Ce nom de Pierre Gironde n'est pas le mien, eu effet, mais devais-je garder mon nom, puisque vous pouviez le déshonorer si la fantaisie vous en venait? Vous m'avez retrouvé. II a fallu le hasard.

— Le hasard, oui, mon fils.

— Ce nom de Pierre Gironde était celai du frère de ma maîtresse, celle-là qui est morte de misère et de privations, et pour laquelle j'ai volé votre caisse.

— Avec effraction, mon fils, rappelle-toi, avec eiïracîion.

— Pierre était mort. Aimée était morte. Ils étaient orphelins depuis longtemps. Tous les papiers étaient dans une malle qui appartenait à Aimée. Un casier judjciaire, au nom de Pierre, fou extrait de naissance, enfin tout ce qu'il me fallait pour exécuter mon dessein. Je quittai la rue Saint-Roch. Elle me rappelait de trop tristes souvenirs. J'allai habiter un autre quartier très loin, et ce fut cette fois sous le nom de Gironde. Mais pour moi, cela ne suffisait pas. Je voulais mettre plus de distance

iû

entre vous et. moi. Vous avez pu constater que j'avais reçu qaelque instruction.

-— Tu n'es pas un sot. Il s'en faut de beaucoup.

— Je passai mes examens pour le volontariat d'un an.

— Toi?

— Oui.

— Pourquoi faire ?

— Pour être soldat comme l'eût été Gironde, s'il avait vécu...

— Mais tu n'es pas Français... tu es Italien.

— Qu'importe... ce qu'il fallait, c'était vous fuir...

— Ta as donc bien peur de moi?

— C'est vrai... je l'avoue... ne tenez-vous pas ma vie ?

— Tu exagères.., mais continue, tu m'intéresses...

— Je passai mes examens et je fus reçu... Je Es mon "volonlariat et je sortis, sans avoir reçu une seule punition et avec le grade de sous-oflTcier... Je ne m'en contentai point... C'était une vie nouvelle que j'avais recommencée... Je la voulais la plus honorable... possible... J'aurais voulu donner de mon sang pour effacar l'affreux souvenir qui toutes les nuits me hante — le souvenir de ce tiroir ouvert el fracturé — le souvenir de ma pauvre Aimée, agonisant dans son taudis, alors que je ne pouvais la secourir... Je passai d'autres examens... Je fus reçu encore et je suis sous-lieutenant de réserve dans l'infanterie...

— Et ton régiment?

— Le 145* de ligne.

— En garnison à Nancy ?

— Oui.

— Tiens, c'est curieux. Je connais la femme du colonel...

— C'est peu probable, car le colonel vient d'être nommé; il revient du Tonkin et n'a pas encore paru à son régiment,

— Juste, mon fils. Sais-tu son nom?

— Oui. '

— Le comte Georges de Clieveruy... est-ce cela?

— En effet.

— Ma foi, le hasard arrange bien les choses, mieux probablement que je n'aurais jm le faire moi-même. Le colonel deCheverny — j'aime autant te le dire tout de suite, car malgré ta résistance, tu accepteras certainement mes propositions — le colonel est le mari de ta mère...

— Ma mère ?

— Oui... de celle qui sera ta mère...

— Je viens de vous raconter ce que j'avais fait pour recommencer ma vie. Tous ces efforts serontils perdus ? N'aurez-vous pas pitié de moi? Ah! je sais que vous avez le cœur dur... Si jadis vous aviez cédé quand je vous suppliais, vous ne m'auriez pas excité à commettre un crime. Cependant je vous implore de nouveau. Cette fois je ne suis coupable de rien. Si vous avez besoin d'un complice, cherchez-le autre part. Pourquoi m'avoir choisi, moi, puisque je veux rester honnête? Depuis un an, je iîuis le secrétaire de M. Antoine de Pontalès, le député dont vous connaissez le nom, assurément.

— Mieux que le nom. J'ai été son intendant.

— Il m'estime beaucoup. Je ne puis dire qu'il a de l'affection pour moi, car je crois qu'il n'en a pour personne. Je lui ai rendu quelques services. Il m'aidera à faire fortune. Je crois avoir une certaine entente des affaires. J'arriverai à être riche sans escroquerie , en restant honnête homme. Votre intervention dans ma vie peut déranger toutes ces combinaisons. Vous allez m'obliger à quitter, chea

M. de Pontalès, la place qui me fait vivre et à fuir le monde qui me recevait.

— Au contraire, ce monde, tu le fréquenteras d'autant plus librement que tu serviras mes projets. Réfléchis que Pontalès est le frère de madame de Oheverny et que madame de Chevemy te croira son fils. Elle fera donc tout ce qui dépendra d'elle pour te servir auprès de sou frère.

— Vous avez réponse à tout, je le vois, dit Moriani avec lassitude.

— Crois-moi, mon fils, c'est perdre son temps que de discuter comme nous le faisons. Accepte, je te le conseille.

— Non. Je ne suis pas un malhonnête homme... Je me rappelle ma mère, que je n'ai guère connue, pourtant, car je l'ai perdue alors que j'étais tout petit,.. Elle avait, autant qu'il m'en souvient, une douce figure éclairée par de grands yeux noirs, et bien qu'elle fût jeune, elle avait les cheveux tout blancs, — ils avaient presque subitement blanchi après une maladie. En vous servant, contre madame de Cheverny, cette mère qui pleure son fils, je croirais offenser la mienne. Il me ^enl (lierait voir son visage s'irriter et de ses lèvres, qui n uni jamais prononcé que des paroles de tendies.->e. lomber des menaces et des reproches. Je ne veux pas.

— Il le faut.

— Vous n'avez donc jamais connu votre mère, vous?

— Si, mais il y a si longtemps !

— Mon Dieu, comment faire r'

— Accepte.

Moriani se tordait les mains. Le crime d'autrefois — ce fatal moment d'oubli — se relevait contre lui. Il le payait durement. C'est en vain qu'il essayait de se débattre. Aucune issue ne lui était ouverte. Il

était enfermé par Patoche dans un cercle d'airain. Rien ne pouvait le sauver. Il fallait couber la tête eL se soumettre. Qu'il refuse encore et il est perdu. Si Patoche ne le livre pas, il n'a qu'à montrer à Pontalès le papier signé ijui est la preuve de son crime, et honteusement il sera chassé. Et son crime le poursuivra ainsi, partout où il se présentera. Oui, il est perdu. Il aura voulu être honnêie. Il n'aura pas pu. La fatalité du crime le reprend. C'est com.rae un torrent qui l'entraîne, le roule dans ses vagues, l'assourdit de son grondement tumultueux. Et, fermant les yeux, il se laisse aller à ce qui l'emporte.

Seulement il a une crispation sur les lèvres, un sourire amer et désabusé. Cela seul indique son désespoir.

Patoche suit les variations d'impressions qui passent sur cette physionomie mobile.

Et il est bon juge, Patoche.

Son visage flasque, blanc et mou cache, sous la graisse bouffie qui voile presque ses yeux, une astuce très grande et une profonde connaissance du cœur humain.

Il comprend très bien qu'en Moriani l'honnêteté livre son dernier combat.

Mais elle est vaincue. Il attend, avec patience, pour recueillir le fruit de sa victoire.

— Soit, donc, fit Moriani. Vous êtes mon maître.' Ordonnez.

— Je suis enchanté de te voir plus raisonnable. Tu n'en seras ni plus ni moins honnête. Je t'offre le bonheur. Prends donc ce que je t'offre.

— Je serai, entre vos mains, un instrument passif. Je ne ferai qu'exécuter vos ordres. Je les exécuterai tous, mais je ne les préviendrai pas. Je ne ferai qu'obéir. Ordonnez.

— Je préférerais un peu plus d'initiative ; mais tu €S libre.

— De l'ignoble intrigue à laquelle vous m'associez forcément, je n'entends retirer aucun bénéfice. Je sers vos desseins. Rien de plus. Je ne veux pas être payé.

Patoche fut un peu surpris, mais il répliqua ;

— A ton aise. E:.t-ce tout?

— Non. Croyez-vous que devant cette mère dont les yeux pleins de larmes me contempleront avec autant d'effroi que de bonheur, je ne me troublerai pas ? Me supposez-vous assez de courage pour recevoir ses caresses sans rougir? Elle m'interrogera sans cesse sur ma vie, elle voudra savoir, et plus je lui donnerai de détails et plus il lui semblera connaître son enfant... Croyez-vous que j'aurai assez de présence d'esprit pour ne point me contredire''' Faudra-t-il entasser mensonges sur mensonges ?

— Cela n'aura qu'un temps, je te l'ai dit, et ne te forge pas de difficultés à plaisir ; Ja chose sera plus commode que tu ne le crois. Ainsi tu ne reviens pas sur ta décision ?

— Ma volonté n'est pas libre.

— Écoute donc les instructions que j"ai à te commuDiquer.

Alors, brièvement, clairement, il lui raconta l'abandon du fils de Marguerite, la date, les menues circonstances de temps et de lieux... Il fallait que l'histoire que Gironde raconterait coïncidât avec les souvenirs de Marguerite. Patoche ne parla pas de Routar(^, Au lieu d'un rétameur ambulant, ce fut un charbonnier faisant du charbon dans la forêt qui l'avait recueilli. Le charbonnier, changeant de canton, avait emmené le petit. C'est ainsi que les recherches désespérées de Marguerite n'avaient pu aboutir.

LE RÉGIMKNT 295

Il lui répéta plusieurs fois tous ces détails, en ajoutant d'autres au fur et à mesure qu'ils lui revenaient à la mémoire.

I]t quand il eut achevé ;

— Maintenant, tu es bien vraiment pour quelques m-ois le fils de madame de Cheverny. Il ne te manque rien. Je vais prévenir ta mère.

Il s'arrêta et reprit avec un farouche regard.

— Je vais prévenir ta mère du bonheur qui l'attend. Je te ménagerai ton premier rendez-vous avec elle...

Gironde eut un geste de découragement.

— N'aie aucune crainte. Je ne te quitterai pas. En cette grave conjoncture je te prêterai l'appui de ma présence.

Et il sortit sur ce mot.

En se retrouvant dans la rue de Courcelles, il se frottait les mains ; en somme il avait réussi.

11 avait craint de se heurter, chez Moriani, à une inébranlable volonté.

Maintenant, il était sûr du succès.

Il ne voulait pas perdre de temps, et de la rue de Courcelles, sans prendre la peine de rentrer chez lui, il se rendit rue Ampère, à l'hôtel Cheverny.

Le concierge, le voyant si mal mis, eut quelques hésitations à le laisser monter.

— Madame la comtesse est sortie, dit-il.

— Pour les autres, dit impudemment Patoche, mais pour moi, je suis certain que madame de Cheverny sera chez elle.

11 tira une carte à son nom, inscrivit au crayon : « Ancien intendant de Malpalu » et la tendit au concierge.

— Portez cela. J'attends.

Quelques instants après le concierge revenait et le précédait jusqu'au salon.

Marguerite entra presque aussitôt.

L'oiseau de proie avait été patient. Dans les branches, pendant de longues journées, il avait guetté sa victime.

A présent, il la tenait. Elle était à lui.

Et sans doute cette pensée vint à Patoche, car il grommela :

— Je ne la lâcherai pas.

vu

Marguerite u'était pas venue sans un certain trouble à l'appel de cet homme. Jamais plus, depuis vingt ans, elle n'avait entendu parler de lui. Elle le croyait mort. Et voilà qu'il reparaissait tout à coup. Son instinct de femme lui faisait pressentir quelque mauvaise aventure. Et l'aspect sale et repoussant de Patoche n'était pas fait pour dissiper ce pressentiment. Elle le reconnut à peine, tant il ressemblait peu, ce gros homme ventru, au paysan sec et astucieux qu'elle se rappelait et qui jouait je ne sais quel rôle louche de curieux méchant dans ses souvenirs de jeune fille.

Elle ne lui indiqua pas de siège et resta debout, voulant ainsi l'obliger à faire de même et à abréger sa visite.

Il comprit et avec son aplomb habituel, se laissant tomber nonchalamment dans un fauteuil, il croisa les jambes.

— Vous ne m'attendiez pas, madame ; il y a bien longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir...

— Monsieur, dit Marguerite avec hauteur, mes domestiques ont l'habitude de me parler à la troisième personne.

Patoche ne répliqua rien, mais son œil faux, glissant sous sa paupière graisseuse, alla s'arrêter dans l«s yeux de Marguerite.

— Toi, pensait-il, je vais te rabattre le caquet.

— Que puis-je faire pour votre service, monsieur? disait la comtesse.

— Vous, madame, rien. Je ne viens pas demander. Je viens offrir. Et s'il est un service que l'un peut attendre de l'autre, c'est de moi assurément, non de vous, que viendra ce service!

— Je serais donc votre obligée?

— Pas encore, vous le serez tout à Theure.

— Expliquez-vous.

— Je ne viens pas pour autre chose.

Il se releva, marcha par le salon, se dandinant, s'essayant à l'élégance et les mains derrière le dos.

— Madame, vous êtes riche, vous avez un mari qui vous adore et que vous adorez, une fille qui, paraît-il, est charmante, un fils qui vous donne toutes les satisfactions. Vous avez donc à peu prés tous les bonheurs, car vous avez avec cela la beauté, une beauté de fleur épanouie, que j'ai connue jadis éclatante, quoique en bouton.

Et content de sa phrase, Patoche eut un souriie galant.

Marguerite le regardait avec crainte et surprise.

Elle ne savait trop si elle n'avait pas affaire à un fou.

— Malgré cela, reprit Patache, vous n'êtes pas heureuse.

Elle tressaillit.

— Eh ! monsieur, que vous importe et qui vous fait croire ?

— J'en suis sûr. Ne vous fâchez pas, madame, de ce que je vais vous dire et surtout ne vous alarmez pas. Considérez, en tout ceci, que je suis votre ami.

absoluir.enL dévoué, et que je u'ai en vue que votre bonheur. Non, madame, vous n'êtes pas heure use. Le souvenir du passé vous hante. Et la meilleure preuve que je ne suis pas votre ennemi, tenez, madame, c'est que ce passé je le connais et que je n'en ai jamais rien dit. Il a fallu des circonstances exceptionnelles pour m'oùliger à venir vous trouver aujourd'hui et à vous le rappeler.

Un tremblement prenait Marguerite des pieds à la tête.

Que voulait cet homme à mine louche et sinistre ? Il ne mentait pas. Jadis il avait été mêlé à tout ce drame de la naissance de l'enfant à Malpalu.

Malgré tout, elle Taisait bonne contenance.

Tranquille, comme s'il traitait de la vente d'un fonds de commerce, Patoche poursuivait :

— Je vous ai donc plainte de toute mon âme, madame, car j'ai compris le désespoir où avait dû vous plonger l'abandon de votre enfant... J'ai vu vos larmes et vos angoisses , moi , et je n'oublierai jamais un pareil spectacle...

Marguerite joignit les mains avec un geste d'épouvante.

— Par pitié, monsieur, plus bas, plus bas, mon mari pourrait entendre, et si ce n'est mon mari... mes enfants !

Patoche sourit avec bonhomie, pour lancer cette cruauté :

— Vous ne me conseillez plus de vous parler à la troisième personne ?

— Oh ! monsieur, pardon...

— Il n'y a pas d'offense, madame... il n'y a pas d'offense... que de fois, en ces vingt ans écoulés, vous avez dû penser à votre pauvre enfant perdu 1 que d'imaginations à son sujet? Était-il mort? Et dans quelles épouvantables circonstances!... Fa'->

lait-il le pleurer à tout jamais?... Était-il vivant? Et alors qu'était-il devenu? où était-il tombé ? Dans quelque famille qui le martyrisait peut-être !... Dans quelles anxiétés vous avez vécu, pauvre femme !...

Patoche approcha de ses yeux un mouchoir à carreaux, plusieurs foig troué, et fit mine d'essuyer une larme.

— Eh bien, madame, désormais plus de soucis, plus de regrets, plus de ces imaginations... Vous n'aurez plus besoin de vous rappeler le passé... C'est le présent maintenant qui vous charmera... Je viens vous dire de ne plus pleurer... laissez le sourire reparaître sur vos lèvres... je vous apporte l'espérance...

— Encore une fois, monsieur, expliquez-vous.

— Mieux que l'espérance même, je vous apporte la certitude.

Elle eut un cri, échappé à son amour maternel, un cri de suprême joie, oubliant tout, et sa famille nouvelle, ses enfants, son mari, et la honte du passé qu'elle avait cachée avec tant de soins.

— Mon fils ! Vous venez me parler de mon fils perdu.

— Oui, madame.

— Où est-il? que fait-il? Comment l'avez-vous reconnu? qui vous a prouvé... qui me prouvera à moi-même ?. ..

— Doucement, madame, doucement, fit Patoche en étendant vers elle une main large et énorme, dont les ongles étaient en deuil. Chaque chose en son temps et chaque détail à son heure...

Marguerite était en proie à l'émotion la plus vive. Cette espérance qu'un pareil homme faisait naître, cette certitude qu'il annonçait, tout cela était-il bien réel?... Un reste de défiance lui ven-ait, inspi-

rée par la physionomie du misérable... Vraiment, Une ressemblait pas à un messager de bonheur... Et son sourire donnait à la comtesse comme des nausées...

— Tout d'abord, chère madame, dit Patocne devenant plus familier au fur et à mesure qu'il était écouté avec plus d'intérêt, il faut que je vous renseigne sur votre fils, car c'est en effet de lui que je viens causer avec vous et il est de mon devoir de tranquilli-^er votre cœur de mère. Soyez donc heureuse complètement, chère madame, votre fils est digne de vous. Il était à craindre qu'ainsi abandonné, élevé au hasard, ayant peut-être sous les yeux de mauvais exemples, il ne tournât mal... Au contraire... c'est un honnête jeune homme qui ne connaît pas encore le bonheur qui l'attend, mais auquel, certes, le bonheur est dû, comme une récompense de ses hautes qualités...

Patoche s'arrêta et après une hésitation :

— Dites-moi, madame, avez-vous quelque indice qui puisse vous faire reconnaître votre fils ?...

Et l'homme d'affaires coula un regard en dessous vers la comtesse.

Un pareil indice pouvait être un obstacle à son intrigue.

-- Hélas I non, dit-elle.

— C'est malheureux, dit Patoche.

Et il respira, soulagé. Il n'avait plus rien à craindre.

— Madame, dit-il, c'est toute une histoire qu'il faut que je vous raconte,, un peu longue peut-être, mais si pleine d'intérêt pour vous, que je suis sûr que vous Técouterez jusqu'au bout sans l'interrompre.

Alors, sans aucune hésitation, avec une ressource d'imagination étonnante, il inventa une

légende d'après laquelle il avait fait la connaissance de Pierre Gironde peu de temps auparavant. Il s'était vivement intéressé à ce jeune homme. Il lai avait rendu des services. Il avait ainsi gagné sa confiance. Et Gironde lui avait raconté son histoire. Quel n'avait pas été l'élonnement de Paloche eu entendant Gironde lui dire qu'il avait été trouvé dans la forêt de Russy, non loin du hameau et du château de Chambord. L'année, les détails, l'hiver rigoureux, la neige, tout concordait avec l'histoire de l'enfant de Marguerite. C'est au milieu des broussailles, et non loin du Cosson enflé par les pluies que l'enfant avait été recueilli.

— Par qui? interrogea la comtesse soupçonneuse et qui ne perdait aucun des mouvements de la physionomie de Paloche.

— Par un charbonnier, paraît-il, qui l'adopta, pris de pitié et croyant à un crime. Il s'en allait du pays le lendemain, ayant terminé son charbonnage, et il emporta le petit.

— Le nom de cet homme ?

— Gironde... lit Patoche au hasard.

Il n'avait pas prévu ces questions de détails, mais confiant dans l'invention de son esprit fertile en intrigues et dès longtemps habitué aux surprises, il était prêt à tout.

— Où demeure-t-il?... Je veux le connaître... Je veux le remercier... Je veux faire sa fortune... Je lui dirai que cet enfant qu'il considère depuis si longtemps comme son fils, je ne le lui prends pas... il le verra aussi souvent qu'il le voudra... le changement de situation n'amènera pas de changement dans l'afTection que mon enfant lui doit.

— Que je suis heureux de vous entendre parler de la sorte, madame, et comme le père serait ravi, Ven suis sûr, de vous entendre, lui aussi !... Hélas!...

LE UÉGIiEENT 303

— Que voulez-vous dire ?

— Il est mort.

— Ah 1 depuis longtemps?

■ — Je ne vous renseignerai pas au juste. PieiTe vous le dira lui-même.

— Et la mère adoptive ?...

— Morte depuis plus longtemps encore. Pierre ne l'a jamais connue...

Marguerite n'avait aucun soupçon ; c'était son instinct, seulement, qui la poussait à se méfier et à continuer ses questions.

— Où demeuraient-ils? Où mon fils a-t-il passé sa jeunesse ?

— Dans un petit village de l'Indre. Mais votre fils lui-même se fera un plaisir de vous donner ces renseignements. Je ne veux pas lui déflorer ce plaisir. Il sera si heureux de vous mettre au courant de sa vie.

II craignait que la comtesse ne fût trop pressante. En gagnant du temps, il donnerait un air de réalité à ces détails.

— A mon tour, monsieur, dit madame de Cheverny, je vous demanderai si vous avez quelque preuve de ce que vous m'apprenez là. Tout à l'heure je vous disais qu'aucun indice n'était resté sur ce pauvre enfant, qui put m'indiquer plus tard sa trace et me permettre de le retrouver. Mais ce jeune homme qui porte le nom de Pierre Gironde a-t-il, lui, une preuve quelconque de son abandon ? Je ne suspecte pas votre bonne loi...

— Oh ! madame... je suis un honnête homme.

— Non, je ne vous suspecte pas... mais...

— Je vous comprends, madame, je ne vous en veux pas. Vous êtes obligée de vous entourer de garanties. Vous admettrez bien que les détails que je vous ai donnés concordent avec vos souvenirs...

304 LE RÉGIMEKT

— Certes. .

— Vous pourriez vous dire : Patoche connaissait comme moi ces souvenirs : il avait les mêmes souvenirs que moi. Et il en profite, disons le mot, ma-' dame, bien que ce mot soit très vilain et qu'il me fasse rougir de honte, il en profite pour me faire chanter...

Elle fit un vague geste de dénégation.

Patoche prit un air attristé et plus bas, comme à regret :

— Je suis pauvre, je suis mal mis, je ne paye pas de mine. Je sais tout cela, mais qu'est-ce que cela fait? Est-ce ma faute? Au soupçon qui vous est venu, et dont je ne vous garderai pas rancune, je répondrai seulement ceci : Croyez-vous que, possédant votre secret, si j'avais voulu en profiter, j'aurais attendu vingt ans pour cela? Vingt ans sans même me montrer à vous, paraître sur votre chemin, pour vous émouvoi;' et me faire craindre? Vingt ans sans vous écrire ? Qui donc m'en eût empêché. Personne. Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Parce que je suis un brave homme, madame.

Il avait parlé avec chaleur et conviction, le misérable.

Et son raisonnement était si logique que Marguerite en fut frappée.

C'était vrai ce qu'il disait. Il aurait pu abuser de ce secret, en user du moins. Elle y avait bien souvent pensé, la pauvre femme, à ce Patoche disparu de sa vie, elle l'avait souvent revu dans ses rêves, apparaissant tout à coup comme un mauvais ange.

Elle n'était pas loin de penser qu'elle se trompait sur son compte.

. Patoche devinait ses impressions.

Le clou était enfoncé : il donna le dernier coup de marteau.

— Je ne pouvais avoir de soupçons sur Gironde, comme vous en avez sur moi, madame. Lorsque j'eus entendu ce jeune homme me dire qu*il avait été recueilli pendant le mois de décembre 1859, dans la forêt de Russy ; je n'eus pas d'hésitation: c'était votre fils. Mais je pensai que des inquiétudes vous viendraient, que vous me suspecteriez et sans expliquer à Gironde les raisons de mes questions, — que je mis sur le compte de mon amitié pour lui et de l'intérêt que je lui portais, — je lui demandai s'il possédait quelques preuves de la véracité de ce qu'il me racontait. Il fut surpris. « Pourquoi vous tromperais-je? dit-il. Dans quel but ? » Et il ajouta avec amertume : « Auriez- vous l'espoir de me faire retrouver ma mère? » Car, en tout cela, il ne songe qu'à sa mère, à vous, comme si un secret instinct l'avertissait qu'il ne doit plus songer à son père. Je n'osai pas réitérer ma demande, mais lui-même, quelques instants après, revenant sur ma question, me dit : « Mon père adoptif avait toujours négligé de faire constater d'une façon régulière son adoption. Au point de vue de la loi. il ne le pouvait. Les adoptions sont très difficiles avec les lois françaises. Il fallait certaines conditions qu'il ne pouvait réunir. Mais lorsqu'il sentit ses forces diminuer, lorsqu'il devina que la mort n'était pas loin, il songea à moi. 11 se dit que peut-être un jour il me serait donné d'embrasser ma mère. Je connaissais tous les détails de mon abandon. Il me les avait racontés bien des fois. Ces détails il voulut leur donner en quelque sorte une consécration. Il fit appeler le maire du village où je fus élevé. Tout le monde me croyait le fils de Gironde, le frère d'Aimée. Mon père adoptif dicta au maire tout ce qu'il pouvait révéler sur moi. Le maire écrivit ; mon père signa; le maire mit également sa signature. Et il crut

306 Lîî RÉGIMENT

devoir apposer à côté de sa signature le cachet de la mairie, » Et Pierre Gironde — votre fils, madame, — ajouta avec un sourire d'une tristesse qui vous eût tiré des larmes : « Je u'ai pas d'autre preuve I, d'identité I »

! Patoche se leva et la main appuyée contre son ,cœur:

i — Si vous croyez maintenant, madame, que cela suffit pour vous prouver que vraiment Pierre Gironde est l'enfant abandonné dans la forêt de Russy, dites un mot et je vous l'amènerai quand vous voudrez... ou, si vous craignez sa présence auprès de vous, en cet hôtel, rien ne vous sera plus facile que de vous rencontrer avec lui chez moi, rue Saint-Honoré... Si vous êtes persuadée, au contraire, que je suis un imposteur, je n'ai plus qu'à me retirer, madame ; je me retirerai navré... mais j'emporterai du moins, avec la satisfaction d'avoir fait mon devoir, l'assurance que vous vous préoccupiez peu de ce fils perdu; que sa découverte vous créerait des ennuis que vous voulez éviter et qu'en somme, le meilleur moyen pour vous de continuer à vivre heureuse, c'est encore de laisser au hasard, qui a si bien fait les choses jusqu'aujourd'hui, le soin de veiller sur Gironde. Vous ne connaîtrez alors jamais ce pauvre enfant et lui ne connaîtra jamais la mère à laquelle il a tant rêvé.

— Oh ! monsieur, monsieur, dit-elle, avec élan... ne croyez pas que je sois mauvaise mère... Il ne s'est pas passé un jour de ma vie sans que j'aie pensé à cet enfant perdu. Pas un jour, je le jure, sans que je fusse effrayée des misères qui avaient accompagné sa vie, s'il était vivant. Je l'aime, ce fils inconnu, de toute l'ardeur de ma tendresse maternelle... Oh I monsieur, ne vous offensez pas de ce que je vous ai dit, des demandes que je vous ai

LE r.ÉGIMENT 307

faites. N'était-ce pas tout naturel? Je n'ai pas eu peur d'êtie trompée par vous, monsieur, mais vous pouviez être trompé vous-même. De là mes hésitations...

— Je suis heureux de vous entendre parler ainsi, madame.

Et Marguerite les joues animées, les yeux brillants de larmes :

— Mon fils... mon fils perdu... Je vais le revoir!... Toi après qui j'ai tant soupiré... Qui a manqué à ma vie... Souvenir vivant de mon enfance... Toi qui sans doute es le portrait de Julien... tu n'es pas mort... Je te reverrai... Mon fils... Mon fils... Ah! monsieur, ce serait mal de méconnaiire ma tendresse pour lui... Je ne me dissimule pas que cet enfant est un danger pour moi puisque mon mari ignore ce secret de mon passé, mais peu importe... Dieu protège les mères... Depuis plus de vingt ans, ce fils est sevré des caresses de la sienne... que ferai-je bien pour qu'il oublie? Certes, j'aime mon fils Bernard et ma fille Berneretle si tendres tous deux et si doux, mais je me sens toute troublée à la pensée de revoir cet autre, abandonné et malheureux. Il me semble que je n'ai jamais été mère, que je le deviens pour la première fois! mon fils! mon fils!... et il pensai*, à moi, dites-vous, monsieur, sans me connaître .«■ Il vous parlait de sa mcreV II raim.e? ah! comme son pauvre cœur doit être ulcéré... et comme il a dû souffrir en voyant, autour de lui, les autres petits sous les baisers de leurs mères!...

— Oui madame, il vous adore... et il sera pour vous une source nouvelle de bonheur... n'en doutez pas...

— Quand le verrai-je ?

— Dès que vous le désirerez, madame.

— Demain, je ne suis pas libre.

— Après-demain, à deux heures, si vous le voulez,

— Irai-je chez vous?

— Ce serait, à mon avis, plus prudent.

— Soit donc... votre adresse?...

— Vous l'avez sur ma carte.

— Après-demain donc ?

— Après-demain !

Patoche sortit. Et Marguerite infiniment troublée rentra chez elle, tomba sur une chaise, se répétant : « J'ai retrouvé mon fils perdu 1 »

Et abîmée dans sa rêverie, elle pleurait doucement.

VÏII

— Ne laissons rien au hasard, s'était dit Patoche en sortant de chez madame de Cheverny.

Et il avait couru chez Moriani, rue de Courcelles.

Il trouva le jeune homme chez lui. Patoche lui tendit la main en souriant. Moriani ne la prit pas. L'homme d'affaires ne s'en offensa point. Et avec un grand air de bonté :

— Mon fils, je désire que tu me donnes deux renseignements.

— Que voulez- vous savoir ?

— Le nom du village où habitait Pierre Gironde, le vrai, celui dont tu as pris le nom, avant de venir être apprenti à Paris.

— Boncourt, dans l'Indre.

— Boncourt !... se dit Patoche en se frappant le front... J'y ai vendu une propriété dans le temps. .. Et j'y ai vu le maire à plusieurs reprises... Comme cela tombe...

— Le maire s'appelle Matoret, dit Moriani. J'ai trouvé son nom dans les papiers de Gironde après sa mort.

— Matoret, c'est cela môme, Dis-moi, Pierre

Gironde, le vrai, et sa sœur, étaient-ils nés à Boncourt î*

— Non.

— De mieux en mieux. Je ne veux pas en savoir davantage.

~ Pourquoi ces questions?

— Je te le dirai après-demain ; après-demain je t'invite à venir déjeuner avec moi, rue Saiut- Honoré ; à midi précis, n'est-ce pas, mon garçon ? Sois exact, car à deux heures madame de Cheverny viendra te serrer sur son cœur.

El comme Moriani pâlissant tout à coup, ne retenait pas un geste de désespoir, la figure de Paloche changea, quitta son air honhomme. Les traits semblèrent se tendre, se creuser. Les yeux lancèrent un regard d'une cruauté froide. Il y eut sur tout cela je ne sais quoi d'implacable.

— Moriani, j'ai l'œil sur toi. Je le tiens. Pas de faiblesse. Je te jure que si tu me trahis, je ne le manquerai pas I !...

Et il sortit sur ce mol.

Rentré chez lui, il se mit en devoir de préparer les papiers qui devaient prouver rideulité de Pierre Gironde. I ar.ni ses dossiers, il retrouva facilement l'écriture de Matoret, le maire de Boncouit, des pièces émanant de la mairie et où se trouvait même le cachet communal. Il retrouva môme une lettre écrile par lui quelques mois plus tard à Matoret et qui lui avait été retournée par la poste, Maloret étant mort dans l'intervalle.

— Je suis vraiment servi par le hasard! murmura le gredin.

Et il se mit en devoir de composer, imitant l'écriture de Maloret, — une grosse écriture tremblée d'homme qui tient plus souvent la charrue que la plume — une déclaration où le père Gironde racon-

LE liÉGlMSNT 3ii

tait l'histoire de l'abandon de l'enfant dans les broussailles couvertes de neige de la forêt de Russy.

Après quoi il signa le nom de Matoret et le nom ée Gironde. Il ne lui manquait, pour donner à cette pièce toute sa vraisemblance que le caciiet de la mairie.

Patoche n'était pas embarrassé pour si peu.

Il commanda le cachet ce jour m^me chez un fabricant de la rue de Provence et le lendemain soir on le lui appportait. Un très beau cachet à l'encre noire, large comme une pièce de cinq francs en argent, s'étala bientôt près de la signature de Matoret, lui offrant sa consécration officielle.

— Maintenant je suis prôi, se dit-il.

La matinée du lendemain lui parut très longue. Il attendit Pierre Gironde avec impatience.

Gironde fut exact. A midi, il sonnait et entrait.

En déjeunant, Patoche lui rendit compte de ce qu'il avait fait, lui montra les papiers signés de Matoret et du père Gironde, enfin il lui fit la leçon de manière à ce que Moriani n'hésitât pas.

L'autre écoutait d'un air sombre, mangeant du bout des dents. Evidemment, il répugnait à cette comédie.

Il fut pris d'un tressaillement si violent, au coup de sonnette qui annonçait la comtesse, que Patoche lui glissa à l'oreille :

— Songe aux travaux forcés, mon garçon, songesy bien 1

^ Et i\Iarguerite entrant ne trouva plus devant elle que deux hommes résolus, — l'un maigre lui, l'autre de gaieté de cœur, — à abuser de sa bonne foi, à se joiier de sa tendresse et de ses souffrances maternelles.

Patoche élait un peu plus propre que d'habitude, li avait mis une chemise neuve et il avait brossé

3! 2 LE r.ÉGIUENT

ses vêtements, l'iiabit, le gilet, le pantalon noirs immuables.

Gironde était vêtu d'un complet gris de fer très moulé à sa taille et qui en dégageait toute la souplesse et l'élégance.

Il était bien un peu pâle, mais puisque ses prières à Patoche avaient été vaines, puisqu'il fallait choisir entre deux alternatives, se déshonorer et se perdre, expier le crime d'autrefois, ou se sauver en trompant cette mère, son parti était pris.

Au coup de sonnette de Marguerite, ils se levèrent de table tous les deux.

Moriani resta dans la salle à manger, une petite pièce très obscure donnant sur une cour étroite aux murs jaunes.

Patoche entra dans son bureau — là où trônait la caisse majestueuse — et alla ouvrir.

Madame de Cheverny se glissa dans le bureau,

Patoche referma la porte.

— Madame, dit-il, ayez toute confiance, vous êtes ici sous la protection d'un honnête homme. Vous n'avez rien à craindre.

Marguerite violemment émue, le cœur tressautant à lui faire mal, se taisait, ne trouvant pas un mot. Elle regardait silencieusement autour d'elle, étonnée de ne voir que Patoche, l'interrogeant des yeux, en dépit de tout, craintive et point rassurée.

— Calmez-vous, chère madame, il est ici I dit Patoche.

^— Au moins, fit-elle, recouvrant la parole, vous lui avez dit que je n'ai jamais cessé de l'aimer, de le regretter? Vous lui avez dit que je suis innocente de son abandon ? qu'il n'a été arraché de mes bras que par la force, que par un crime? Car ce fut pour éviter un crime que son père l'emporta en

cette froide nuit d'hiver ? Vous lui avez tout dit? Vous n'avez rien caché ?

— Oui, madame, il vous attend, il vous aime...

— Et il est ici?

— Auprès de vous, madame... son cœur déhorde d'impatience. Un mot de vous, madame, et il sera dans vos bras... soyez forte... La trop grande joie est, comme la trop grande douleur, souvent dangereuse.

— C'est étrange, murmura la pauvre femme, je ne puis croire à tant de bonheur... Mon cœur est serré... je suis triste... et j'ai des pressentiments sinistres...

Elle soupira.

Elle était assise dans l'unique fauteuil qui décorait le bureau de Patoche. La tête baissée, les mains sur les genoux, vêtue de couleur sombre, elle avait l'air en deuil.

Patoche, discret, se tenait à l'écart, attendant ses ordres ne voulant point l'importuner.

Elle se tourna de son côté :

— Je l'attends, dit-elle... Qu'il vienne... Mais laissez-moi seule avec lui, n'est-ce pas?

— Certes, madame...

Il s'inclina respectueusement et se dirigea vers la salle à manger.

Presque aussitôt il reparaissait, tenant Gironde par la main. Celui-ci marchait la tête basse, comme un condamné.

— Madame, dit-il, soyez heureuse... Et toi Pierre, donne-lui toute ta vie pour lui faire oublier ces vingt années passées sans toi.

Il se retira, mais il eut soin de glisser en partant à l'oreille de son complice :

-— Je ne te perds pas de vue. De la salle à manger j'entendrai tout.

Marguerite et Gironde restaient en ijrésence.

Gironde ne la regardait pas. Il n'osait.

Marguerite, seule, l'examinait, — presque sans le voir, car ses yeux étaient voilés; et ses lèvres étaient trop lourdes, trop ciiargées de sanglots pour qu'elle pût parler.

Cette situaiion Lizarre dura longtemps.

Elle eût duré plus longtemps encore si Gironde n'eût prononcé un mot, un seul, d'une voix très basse, com.me une plainte, comme un soupir, comme un suprême appel résumant les souiîrauces du passé et les espérances de l'avenir.

Et ce mot fut :

— Ma mèrr!

Alors tous les soupçons de la première heure, toutes les craintes, tous les pressentiments s'évanouirent chez Marguerite.

Elle éclata en sanglots ; ses bras s'ouvrirent, se tendirent vers Gironde, pendant qu'à l'appel suprême elle répondait d'un autre mot :

— Mon enfant !

Et Gironde s'abattait à ses genoux, cachant dans ses mainijointes sa honte, son épouvante, sa lâcheté.

Patoche, doucement, entr'ouvrit la porte.

Mais, apercevant le groupe formé par la mère et le fils, il la referma avec prudence, vsouriant et murmurant :

— Pas mail...

Longtemps Marguerite et Gironde gardèrent le silence. Tous deux ils se sentaient gênés pour des motifs opposés.

Il serait bien difficile de raconter par quelle multiplicité d'impressions passait madame de Ciieverny .

Le premier sentiment avait été du bonheur et de l'effroi.

Dans le second il y eut de la surprise.

Elle avait pris les deux mains de celui qu'elle croyait son fils.

Elle les serrait dans les siennes et ses yeux tout brouillés par les larmes distinguaient à peine ses traits.

Pendant ce long silence, que de réflexions!

Cepies, elle se sentait mère jusqu'au plus profond des entrailles. Elle adorait Bernard et Bernerette. Elle n'avait vécu que pour eux. Eh Lieu, elle se demandait si elle allait aimer d'une égale afTection celui qu'elle retrouvait. Tout à l'heure elle craignait de l'aimer trop, à présent de ne pas l'aimer assez.

Non pas qu'en elle quelque chose lui criât :

— Celui-lcà est un fourbe qui n'a rien de ton sang dans les veines.

Non. Elle croyait fermement qu'il était le fils de Julien, l'enfant de la faute de sa jeunesse.

Mais ce n'est pas seulement la naissance qui fait la maternité. Les dévouements qui suivent, les sacrifices, les soins de tous les jours, les inquiétudes, tout cela forme une seconde maternité qui attache, plus étroitement que la première, la mère à l'enfant, l'enfant à la mère.

Gironde n'avait été son fils qu'un jour. Depuis vingt ans, il n'était pas son fils. Il le redevenait aujourd'hui.

i Mais cette lacune de vingt ans, n'était-ce pas ';comme un précipice qu'elle ne comblerait jamais? D'autres, des étrangers, avaient passé auprès de ce jeune homme en laissant sur son cœur une empreinte. Laquelle ? bonne ou mauvaise? Elle le saurait plus tard. Mais elle aurait beau faire, cette lacune serait éternelle. Jamais, entre eux, ces soiavenirs si doux de l'extrême enfance qui attendris-

sent, dans l'âge mûr, par leur naïveté. Car l'enfance est tout, dans la vie. Le reste n'est rien. L'homme plus tard vit de son enfance ; c'est là qu'au milieu des orages, il va rechercher un peu de son cœur. L'enfance reste tout ensoleillée, si misérable qu'elle fût. Les misères mêmes s'enveloppent de la poésie lointaine des légendes et n'ont plus d'amertume.

Mai'gc.erite étai't triste, parce qu'elle jalousait ces années écoulées où la mère n'avait point paru.

Mais une profonde pitié la prenait en même temps, quand elle songeait à ce qu'avait pu être Tenfance de cet homme.

Qu'était-il devenu?

Avait-il des vices?

Avait-il les deux grandes qualités qu'elle estimait par-dessus tout : la bonté et la justice ?

Gironde relevait la tête et lui souriait, en répétant :

— Ma mère !

Elle ne répondit pas. Elle l'examinait avec anxiété, étudiant tous ses traits, cherchant à retrouver chez lui quelque ressemblance avec Julien Remondet, le père.

Les fils ne sont pas toujours le portrait des pères, elle le savait. Mais il est rare pourtant qu'il n'y ait pas en eux ^quelques traits rappelant le sang paternel.

C'était ce qu'elle essayait de découvrir en Gironde.

Voilà pourquoi elle le regardait avec une sorte d'ardeur, comme un affamé contemplerait un morceau de painl... comme un avare un trésor convoitél...

Mais rien, en lui, ne rappelait Julien Remondet. Julien avait les cheveux châtains, les yeux d'un brun-clair, la moustache brune. Il avait le front

large, le visage aminci aux pommettes et le menton accusé. Il était grand et très découplé.

Gironde était plutôt petit, très élégant et très bien iait, il avait les pieds minuscules, la main mignonne. Les yeux étaient noirs et allongés, ombragés de cils très longs et si touffus que parlbis ils voilaieut le regard, adoucissant ce que celui-ci avait de trop brillant et lui donnant une singulière langueur. La peau était d'un brun orangé, rappelant les races méridionales et les cheveux très drus avaient le noir luisant du charbon de terre.

Où donc était Julien, en tout cela?

Nulle part !

Et elle, Marguerite, était presque blonde, avec de doux yeux bleus.

Elle soupira.

Rien ne lui rappelait chez le jeune homme l'officier disparu.

Elle en restait surprise et attristée. Et dans le premier moment son cœur se ferma, se replia sur lui-même pour ainsi dire, et elle ne trouva pas un mot de tendresse, pas une formule amicale pour témoigner à ce jeune homme combien elle était heureuse de le retrouver. Que de choses pourtant elle avait à lui dire ! Elle avait tant pensé à ce jour de délices infinies, dans des rêves impossibles, lorsqu'une espérance luisait encore en son esprit! Et de tous ses rêves, rien ne lui revenait à l'esprit I Et de ses douces, gentilles et fondantes paroles maternelles dont elle s'était promis de lui caresser l'àme, elle ne se souvenait plus.

Et Gironde eut peur.

Quelque iustinct révélait-il à cette femme qu'on se jouait d'elle?

Il le crut et regarda Marguerite.

Ses yeux exprimèrent son angoisse, mais Margue-

rite s'y trompa. Elle s'imagina qu'il se voyait mal accueilli et qu'ayant aspiré après cette heure bénie pendant des années, il tombait soudain du faite de ses illusions devant une féjmme qui était sa mère, mais qui n'éprouvait pour lui que de rindifTérence.

Là où il n'y avait chez lui que terreur et remords, elle vit, la pauvre femm.e, tristesse et reproche.

Et cette impression, elle se hâta de la dissiper.

— Cher fils, cher enfant, dit-elle à voix basse, — comme si elle craignait d'entendre l'écho de ses propres paroles, — que de réflexions vous avez dû faire sur votre mère!... Et qu'avez-vous dû penser de votre abandon? Sans doute, vous avez cru que j'étais coupable...

— Jamais je ne l'ai cru... jamais...

— Et que disiez-vous, dès lors ?

— Que le hasai'd vous avait privée de votre enfant... ou peut-être une volonté supérieure à la vôtre et contre laquelle vous avez dû résister vainement.

— C'est cela, c'est cela... Ce fut presqu'un crime, mon tils, et je n'en suis pas coupable. Je vous ai pleuré toute ma vie.

— Madame...

— Appelez-moi votre mère, mon enfant

Le cœur du fourbe se serra, surpris par une émotion d'une intensité qui lui fit mal.

— Ma mère, dit-il en fermant les yeux pendant que sa voix s'altérait.., ma mère... je voudrais vous demander...

— Quoi donc ?

— Mon père vit-il encore V

— Non. Il est mort le jour même de votre abandon. Je vous raconterai quelque jour cette triste et tragique histoire. Il est un aveu, cependant, que je suis obligée de vous faire dès aujourd'hui et la iionte au front...

LE RÉGIMENT 3l9

Elle s'arrêta, essuya ses yeux... Elle était très rouge... Cela était si pénible à dire !... Quel châtiment pour une mère qu'un pareil aveu de la faute d'autrefois fait à son fils, qui interroge et qui juge!...

Il eut pitié de cette femme.

— A quoi bon, ma mère, si cela doit vous faire souffrir...

Elle l'arrêta d'un geste.

— M. de Clieverny ignore même votre existence, il ignore ma faute... Avant d'être sa femme, j'aimais, je voulais être à un autre... De graves considérations de famille ont pesé sur ma volonté, après la mort de votre père... mais la faute était commise... Je l'ai cruellement expiée... Mon fils, vous êtes victime vous-même de cette faute... Je vous prie de me le pardonner... Pardonnez-moi, mon enfant, pour toutes mes angoisses, tous mes désespoirs, toutes mes larmes versées en secret... Pardonnezînoi pour tout l'amour que je vous ai conservé en un coin de mon cœur resté plein de vous, et pour toutes les tendresses, mises en réserve, que je vous prodiguerai dans l'avenir... Pardonnez-moi, mon fils, pardonnez à votre mère coupable de votre naissance, mais innocente de votre abandon.

Et lui, remué jusqu'au fond du cœur, d'une voix sourde :

— Je vous pardonne, mère.

Et si elle l'avait bien remarqué, en cet instant, elle eût vu qu'après ce mot, ses dents faisaient saigner ses lèvres, dans une contraction de rage et de douleur, et ses ongles s'enfonçaient dans le creux de ses mains.

Marguerite essuya ses yeux. La première gêne s'en allait. Son cœur se fondait peu à peu. Et elle se sentait, maintenant, un immense besoin de coufi-

dences. Elle voulait qu'après cet entretien il ne fût plus un étrang'^r pour elle, car il l'était encore. Alors elle pourrait l'aimer à sou aise, puisqu'elle avait tout appris de sa vie.

Elle le lui demanda :

— Racontez-moi tout, dit-elle. Rappelez vos plus lointains souvenirs d'enfance. Pariez-moi surtout des braves gens qui vous ont servi de père et de mère et que je ne pourrai malheureusement remercier, puisqu'ils sont morts. Dites-moi comment vous avez pu, malgré leur pauvreté, vous instruire. Qui vous a soutenu? Qui vous a encouragé? Au lieu d'être ouvrier, puisque votre père était dans une position voisine de la misère, comment avezvous pu sortir de votre village? Conmient vous retrouvé-je à Paris, bien mis, élégant, distingué? Tout cela m'intéresse, mon enfant, c'est tout cela que je veux savoir. Ne vous pressez pas. N'oubliez rien. J'ai mou après-midi entière à vous consacrer.

Il obéit. 11 était préparé à cette question. Il savait comrtientil devait y répondre. Son récit était fait.

Chose singulière, dans ces détails inventés à plaisir, il se rencontra souvent avec les incidents mêmes de la vie de Jacques bien qu'il ne les connût pas.

C'est ainsi qu'il parla du père Gironde comme Jacques eût parlé du père Routard, disant combien il avait été bon et dévoué, quel cœur d'or c'était !. . Il raconta — ainsi que Jacques aurait pu le faire — qu'il avait lu tous les livres qu'on lui avait prêtés, que cela lui avait donné le goût de s'instruire et qu'il prenait souvent sur ses nuits pour travailler. Il avait meublé peu à peu sou esprit d'un grand nombre de connaissances. Et encore très jeune, quand la mort de son père adoptif le réduisit à ses seules ressources, il était parti pour Paris à pied, presque

LE ItÉiilMENT 321

sans argent, couchant dans les granges ou sous les hangars, s'employant duis les fermes à quelque travail extraordinaire , pour payer l'écuellée de soupe qu'on lui tendait avec un morceau de pain et de fromage,

A Paris, il avait eu beaucoup de peine à se placer. Il fut d'abord garçon chez un marchand de vin, puis il tint pendant deux heures par jour les écritures d'un petil tapissier dont la femme venait de mourir et qui se trouvait lui-même malade. De là il passa chez un huissier, puis chez un avoué. Enfin chez Patoche. Il sortit de chez Patoche pour entrer chez Antoine de Pontalès.

— Mou frère? dit-elle avec surprise et inquiétude.

— J'ai appris, il y a deux jours seulement, que M. de Pontalès était votre frère. Et j'en suis heureux, ma mèvi\ car M. de Pontalès, chez qui je suis depuis plus d'un an, pourra vous parler de moi, si vous l'interrogez. .Fai conquis son estime et comme il est riche et influent, il m'aidera à faire ma fortune.

— Vous êtes ambitieux ?

— Je l'étais, parce qu'il faut bien un but à la vie. Maintenant que je vous ai retrouvée, ma inère, je n'ai plus qu'une seule ambition : vous voir le plus souvent possible et me faire aimer de vous.

— Cherenîanl!

— Nous nous verrons souvent, ma mère ?

— Certes... avec prudence, toutefois, dit-elle, le cœur palpitant.

Et il y eut un peu de gène dans son attitude.

C'est qu'elle pensait qu'elle avait maintenant à se cacher de son mari, qu'il lui faudrait faire de sa vie deux parts, l'une consacrée à sa famille légitime, l'autre à cet eu^arit de sa faute aussi sacré

que ses autres enfants. .,

— Ma mère, j'ai une prière à vous adresser.

— Parlez, mon fils.

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas? Pourquoi ne rapprochez-vous pas ainsi, et d'un seul coup, les deux bords de cet abîme que vingt ans d'inconnu ont creusé entre nous? Votre tendre familiarité comblerait cet abîme. Il nie semble que je serais plus près de vous.

— Je le veux bien, dit-elle.

Et pourtant cette idée la rendit triste et inquiète. 11 lui parut que cette marque de tendresse, ainsi donnée à ce jeune homme, était volée à ses deux autres enfants... Ainsi elle le mettait sur le rang des deux autres...

— Merci, mère... mais...

11 s'arrêta. On eût dit qu'il avait autre chose à demander.

— Quoi encore? fit-elle en souriant.

Et tout à coup elle songea qu'il avait peut-être besoin d'argent, qu'il n'osait l'avouer. Ellç était riche. Elle aurait dû y penser tout d'abord. Il avait des goûts d'élégance qui peut-être l'avaient endetté... Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt?

Elle lui dit :

— Confiez-moi tout.., Je ne veux pas que vous ayez le moindre ennui; vous avez des créanciers? vous êtes gêné?

Il rougit. Elle crut l'avoir l'avoir fâché.

— C'est une mère qui vous parle ! dit-elle.

— Mère, j'ai vécu seul jusqu'aujourd'hui, sans protection. Et je continuerai de vivre sans avoir recours à personne. Il se peut que vous soyez riche, mère. Tant mieux, mais je l'ignorerai toujours. Votre fortune ne m'appartient pas, elle est à vos enfants. Elle est à vous et à votre mari. Du reste, je

gagne largement de quoi vivre. M. de Pontalès me donne cinq cents francs par mois et je n'ai pas de dettes. Tranquillisez-vous!...

J'avais cru deviner que vous vouliez me demander quelque chose.

I — C'est vrai.

— Dites, car je ne devinerai plus.

— Je n'ose.

— Pourquoi?

— Cela me semble énorme, à présent que j'y pense...

— Qui sait? Dites toujours, mon fils...

— Vous ne me tutoyez plus?

— Aie confiance en moi... Que désires-tu ? Il parla plus bas encore.

— J'ai un frère, n'est-ce pas ?

— Oui, Bernard.

— Et une sœur?

— Bernerette.

— Je les aime sans les connaître. Les connaît trai-je jamais?

— Cela est grave.

^ Vous voyez, mère... que j'avais raison tout à l'heure d'hésiter... Et il ajouta avec anaertume :

— Je n'aurai jamais que la seconde place dans votre cœur.

— Ohl mon fils!...

— Pardon, mère...

— Je ne refuse pas... seulement il faut me laisser le temps d'y songer... Certes, mon enfant, je te verrais avec joie au milieu de la famille qui est la mienne... et s'il se pouvait que tu ne me quittasses point, je serais complètement heureuse... C'est presque un droit que celui-là pour toi... Et s'il t'est défendu par les lois de le réclamer... ce droit, je to

le reconnais, car il vient de mon cœur... N'as-tu pas souffert assez longtemps de ton isolement?... Par bonheur, dans celte solitude, ton âme ne s'est pas desséchée... Tu as rencontré de braves gens qui t'ont appris à être bon. Mais la vie te doit quand môme une compensation. Et où la trouverais-tu, cette compensation, si ce n'est auprès de moi?... Puisque tout naturellement ton cœur s'élance vers Bernard et Bernerelte, puisque tu ressens pour eux de l'affection, au lieu de les envier, eux plus heureux que toi, je ne puis t'empécher de les aimer... Je n'ai pas le droit de l'appeler mon fils... Bernard et Bernerettene sauront jamais que je suis ta mère... mais je serais heureuse entre toutes, malgré les tristesses du passé, si mon fils et ma fille t'aimaient comme leur frère... Ne serait-ce pas justice et pourquoi ne t'aimeraient-ils pas?

— Alors, mère, je les connaîtrai bientôt?

— Oui.

— Je pourrai devenir leur ami?

— Oui. Laisse-moi seulement le temps de réfléchir à celte présentation. Elle se fera, je l'espère du reste, le plus naturellement du monde. Il y a, entre mon frère Antoine et moi, des souvenirs qui nous ont éloignés l'un de l'autre. Les deux familles ne se voient pas. J'oublierai ces souvenirs. Mon frère A iendra rue Ampère et nous irons rue de Courcelles. Puisque tu es attaché à Pontalés, tu seras vite de nos réunions. Est-ce cela que tu désires?

— Oh! ma mère, que vous êtes bonne!

— Je suis bonne pour moi, surtout, mon fils. Te voir presque librement! Comprendre tes regards pleins de respect, de reconnaissance et de tendresse ! Te faire vivre de ma vie!... Te montrer que, malgré ma faute d'autrefois, j'ai su quand même inspirer autour de moi le respect, l'affection, le dévouement.

LE BÉGIMtNT 325

Puis-je avoir un autre rêve que celui-là? Et ne suis-je pas sûre de voir |tous les jours grandir ton propre amour filial par le spectacle même de l'amour filial de ton frère et de ta sœur?... Seulement, mon fils, il te faudra une extrême prudence... Songe qu'un mot, qu'un regard, qu'un rien échappé à ta tendresse peut perdre ta mère... et briser sa vie... Car je mourrais, mon enfant, de la révélation du secret de ta naissance... Il y a des secrets qui tuent. Celui-là est du nombre.

— C'est à mon tour de vous dire : Mère, ayez confiance en moi.

— J'aurai confiance, mon fils.

— J'ai entendu dire par Patoche que vous ne deviez pas demeurer longtemps à Paris.

— En effet, mon mari a été nommé colonel d'un régiment en garnison à Nancy. Je le suivrai naturellement dans sa nouvelle garnison. Je l'aurais suivi au Tonkin si j'avais pu emmener avec moi mes deux enfants.

— M. de Cheverny est colonel du 145* de ligne, je crois?

— Oui.

— Le hasard a bien fait les choses, mère, car je suis, moi, sous-lieutenant de réserve au même régiment. C'est au 145* que j'irai prochainement passer ma période de vingt-huit jours et faire les grandes manœuvres.

— J'aurai donc deux de mes enfants dans ce régiment, car mon fils Bernard va s'y engager dans quelques jours.

— "raul mieux.

— De Nancy à Paris, il ne nous sera pas commode de nous voir, mon enfant. Mais je ferai de fréquents voyages à Paris. Toi-même, en dehors de ton temps de service, tu pourras venir à Nancy. J'habitv.rai lo

château des Aulnaies, en dehors de la ville. Mon mari l'a acheté et est en train de le meubler. Les Aulnaies sont en pleine campagne. La liberté y est grande. Enfin, il se peut que nous trouvions, à Nancy ou dans les environs, une situation en rapport avec tes goûts. Tu ne tiens pas à Paris?

— Je serai heureux partout où je serai près de

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