‹ Une maison de poupée: drame en trois actesChapitre 16 sur 99 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

me voir danser, me travestir et déclamer pour le divertir, il sera bon peut-être que j'aie alors quelque chose à qu6i m'accrocher... (Elle s'arrête.) Bahl ce temps-là ne viendra jamais... Eh bien! Christine, que penses-tu de mon grand secret ? Moi aussi, je suis bonne à quelque chose. Tu peux penser que cette affaire m'a causé beaucoup de soucis. Certes il ne m'était pas facile de payer à des échéances fixes, parce que dans les* affaires il y a d'une part eè qu'on appelle les trois mois et ce qu'on appelle l'amortissement, et tout cela est diablement difficile à arranger. 11 m'a fallu rogner de tous les côtés sur les dépenses de la maison. Je ne pouvais pas économiser grand chose. 11 fallait que Torvald ait une vie facile ; les enfants non plus ne devaient pas être mal vêtus. Tout ce que je recevais pour eux, c'était leur chose, mes chers petits anges t

MADAME LINDE

De sorte, ma pauvre Noca, qu'il t'a fallu tout prélever sur tes dépenses personnelles.

NORA

Naturellement. Après tout ce n'était que juste. Toutes les fois que Torvald me donnait de l'argent pour moi, je n'en dépensais que la moitié. J'achetais toujours les articles bon 'marché. Par bonheur, tout m'allait bien. Aussi Torvald n'a jamais rien remarqué. Mais parfois cela m'était dur, Christine, il est si agréable d*être élégante, N'e^t-il pas vrai?

MADAME LINDE

Je crois bien.

NORA

J'ai eu aussi d'autres recettes. L'hiver dernier j'eus le bonheur de trouver beaucoup de copies. Alors je m'enfermais et j'écrivais jusqu'à une heure avancée de la nuit. Oh ! souvent je me trouvais fatiguée, très fatiguée. Mais c'était bien amusant de travailler pour gagner de l'argent. Il me semblait presque que j'étais un homme.

MADAME LINDE

Combien as-tu pu payer de la sorte ?

Il me serait difficile de te le dire exactement. Ma petite, il n'est pas aisé de débrouiller de genre d'affaire. La seule chose que je sache c'est que j*ai payé tout ce que j'ai pu. Bien souvent je ne savais où donner de la tête... (Elle sourit.) Alors je pensais qu'un vieux monsieur très riche s'était épris de moi.

MADAME LINDE

Quoi ! Quel vieux monsieur ?

NORA

-vPur enfantillage... Il mourait et on ouvrait son testament. On y trouvait en gros caractères cette clause : « Toute ma fortune appartient à la délicieuse, madame Nora Helmer, et lui sera remise sur le champ ».

MADAME LINDE

Mais, chère Nora, quel est ce vieux ijibnsieur?

NORA

Mon Dieu I tu ne comprends rien, ma chère. Ce Vieux monsieur n'existe pas. C'est une idée qui naissait dans mon cerveau quand je ne voyais pas le moyen de me procurer de l'argent. Enfin tout ceci est maintenant tout à fait sans intérêt. Le vieux monsieur peut être ou bon lui semble; ni lui, ni son testament ne m'ii^quiètent parce qu'à présent je suis tranquille. (Elle se lève d'un trait.) Mon Dieu I Quelle joie que d'y penser : tranquille, pouvoir être tranquille, tout à fait tranquille! Jouer avec les enfants, bien arranger la maison, avec goût, comme Torvald peut le désirer. Puis viendra le printemps, le beau ciel bleu. Peut-être alors pourrons-nous un peu voyager. Retourner voir la merl Ohl quelle chose adorable de vivre et d'être heureuse!

On sonne.

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