TA
ft
» if.
Vf
Je n'osai insister. Le riche négociant s'apprêtait à remettre la somme aux cabassers, dont les yeux brillaient de joie, quand, à son tour, le cadi l'arrêta du geste.
« Attendez, dit-il, je suis le chef de ces hommes. Raconte -moi, effendi, comment ils t'ont retrouvé. »
Je ne voulais pas priver les pauvres gens de leur gratification. Je répondis avec empressement : ' J
« Ils m'ont rencontré dans les faubourgs et ramené ici sur ma demande.
— Tu parles sagement, effendi ; mais t'auraient-ils rencontré, si je ne les avais envoyés à ta recherche ? v
— Non, sans doute. %■
— Donc c'est à moi que tu dois cette rencontre ; avoue -le, effendi. » \
Il fallait bien suivre la logique du digne fonctionnaire, a Ce n'était pas le moment, d'ailleurs, de l'indisposer',*"
contre moi.
fc Oui, c'est à ton zèle que je la dois, repris -je en. souriant. x \
— Alors à qui reviennent directement les trois cents -^ piastres?
— En remontant à l'origine des choses, c'est à toi, \ cadi. " *
— Parfait!... Houlam, compte-moi donc tout de suite % la somme convenue, et la justice sera satisfaite. Un cadi) ,' obligé de maintenir les droits de chacun, ne peut oublier ,£
les siens, il me semble. i "**
— Tu parles comme Salomon, cadi. »
Le fonctionnaire empocha sans vergogne les trois cents piastres. Il paraissait enchanté et se frottait les mains; ses subordonnés avaient des mines beaucoup moins réjouies.
Je m'approchai des pauvres diables à la dérobée et leur remis deux pièces d'or prises sur celles qu'Ali avait glissées si gracieusement dans ma bourse. Si je n'avais pas manœuvré avec adresse, le cadi se serait empressé > j'en étais persuadé, de confisquer encore ce pourboire.
Tandis qu'on allait chercher une escouade de cabassers, le cadi, me prenant à part, me demanda :
« EfTendi, es-tu bien sûr de ton affaire? Es-tu certain que cet homme ait été derviche tourneur à Stamboul ?
— Très certain.
— Et il assistait aux mauvais traitements que tu - as subis hier ?
— Il y présidait même. C'est lui qui a fixé la somme de ma rançon.
— Il avait volé ce que tu portais sur toi?
— Oui.
— Ta bourse ?
— Oui. .»
Je compris. Le cadi n'oubliait pas certaine particularité de mon récit : j'avais, trouvé ma bourse plus pleine qu'elle ne l'était auparavant. Il fallait s'enquérir de ce supplément de somme. Excellent et intègre magistrat! Notre homme continua ^donc :
« Ainsi, quand tu lui as repris cette bourse, elle était pleine d'or ?
— Elle contenait quelques pièces d'or que je n'y avais pas mises.
312 U y E MA I S O N M YS7ÉRÏ E U S E
— Ces pièces ne t'appartenaient point.
— Je ne sais trop.
— Non ; c'est à Ali qu'elles appartiennent,
— II faudrait savoir pourquoi ce jeune brigand les i, avait placées dans ma bourse. '•■
— Parce que ta bourse lui paraissait plus commode \ ou meilleure que la sienne. D'ailleurs, telle n'est pas la . question. Personne ne doit garder ce qui ne lui appar- j 1 tient pas. -'■'
— Tu as raison, cadi; mais crois-tu que je sois capable „, . de garder le bien d autrui ? *
— Ces pièces d'or ne sont point à toi.
— Ali Mana ne vient -il pas de déclarer qu'il n'y prétendait en aucune façon? '/'
— Il mentait. *
— Qui le prouve? f .\
— Toi-même, effendi. Tu as raconté tout à l'heure ta"' surprise en ouvrant cette bourse, plus pleine que tu nej t'y attendais. , j.
— C'est vrai. Seulement, comme personne ne réclame, \ il me semble que ce qui est dans ma bourse m'appartient/ ; -
— Non. Cet or doit être remis entre les mains du "' représentant de la justice, jusqu'à ce qu'on parvienne à ' 4 en découvrir le légitime propriétaire.
— Dis -moi, cadi : quand il pleut la nuit dans ta cour, a qui est l'eau qui tombe ? t
— Que veux- tu dire? ' v
— Je dis qu'il a plu la nuit dans ma bourse; par con- ' séquent...
— Tu es un Frank, tu n'entends rien à nos lois. '
— C'est possible ; mais je suis la loi naturelle, je garde ce que le hasard m'a restitué. Crois -tu que ces gens ne ^
m'aient pas causé des dommages plus grands que ceux que je réparerai avec ces quelques pièces ? »
Là-dessus je tournai le dos au cadi, qui n'osa pas insister davantage. Certes, je n'avais nullement l'intention de prendre pour moi cet or volé ; mais il me semblait qu'on en pouvait faire un bon usage , au lieu d'en remplir la poche sans fond de l'avide cadi, dont il ne serait jamais sorti pour une restitution.
Quelques minutes plus tard , nous nous dirigions tous vers l'endroit où j'avais été retenu prisonnier la veille. Les cabassers nous suivaient à distance, afin de ne pas attirer l'attention du public.
Au bout de quelques minutes, nous fûmes au coin de la rue où l'envoyé d'Ali Mana m'avait heurté en me demandant du feu pour sa lanterne. Houlam reconnaissait la place aussi bien que moi. A partir de là, je dus guider seul mes compagnons.
Je retrouvai la maison sans beaucoup de difficulté. Nous frappâmes : personne ne répondit.
« On nous aura vus venir, murmura le cadi. Ils se cachent...
— Je crains autre chose, interrompis-je. Il me semble avoir rencontré un des hommes de la bande, comme je rentrais en ville avec Ali. Le drôle a donné l'alarme, la maison doit être vide.
— Enfonçons les portes! »
Les passants s'amassèrent autour de nous. Le cadi fit avancer ses soldats, sous les coups desquels la porte d'entrée vola bientôt en éclats. Je reconnus l'étroit corridor où avait eu lieu le guet-apens de la veille. Les cabassers se répandirent en un instant par toute la maison, ouvrirent toutes les pièces, fouillèrent du haut en bas
3H î/iVJ? iVA/SOiV MYSTÉRIEUSE
sans trouver personne. Plus d'un indice démontrait que **' les habitants de la maison s'étaient enfuis précipitamment» ; v r"
Je me rendis au lieu dans lequel on m'avait tenu*^ enfermé. Il était ouvert et vide. . » '] >
Quand je revins dans la cour, le cadi interrogeait Ali, 1: Ce dernier témoignait une assurance de plus en plus auda* <V cieuse. Ses craintes au sujet de ses complices se dissi- £ paient sans doate; il nous voyait frustrés dans notf0X attente et prenait un ton insolent. Je répétai ma pre-| mière déposition. Je rappelai la scène de ma lutte avec les brigands, ma conversation avec le jeune derviche. assis près de moi : il nia tout.
« Tu t'obstines à ne pas vouloir reconnaître cette mai-, son ? demanda le cadi. - /*
— Je ne la connais pas.
— Tu n'y es pas venu hier ?
— Jamais de ma vie ! » rf.
Le juge se retourna vers moi.
« Tu entends? dit-il. Un homme saurait-il mentir à ce
point? Je commence à croire que tu te trompes. C
— Et Isla se trompe -t- il aussi, quand il affirme avoir,* Vu ce jeune drôle à Stamboul ?
— Pourquoi ne se tromperait-il pas? Beaucoup de gens se ressemblent. Celui-ci pourrait bien être un pêcheur d'Inada, dont les traits rappellent ceux d'utr' derviche. *'
— Laisse -moi te parler à l'écart, cadi. %
— A quoi bon ? ^
— Je voudrais te dire une chose qu'il est inutile d&^ faire savoir à tout le monde.
— Tous les assistants doivent entendre ta commune cation : fais -la tout haut, eiïendi.
SJ* f*
Hn^^ta^
— Alors tu consens à ce qu'ils apprennent des choses peu agréables pour toi ? »
Le juge réfléchit un peu et repartit :
« Tu ne dois prononcer à mes oreilles que des paroles
agréables. Cependant, afin de te témoigner toute ma
condescendance, je te permets de m'entretenir librement. Viens. »
Il s'éloigna de quelques pas. Je le suivis et lui demandai :
v. D'où vient que tu changes ainsi tout d'un coup ton langage avec moi, cadi? Comment as-tu pu te convaincre d'une manière si soudaine de l'innocence d'un prévenu que tu étais si fort disposé tout à l'heure à déclarer coupable ?
— J'ai vu que tu te trompais.
— Non, murmurai- je d'une voix sourde; non, tu n'as pas vu que je me trompais ; tu as cru t'être trompé toimême .
— Et en quoi? au sujet de ce pêcheur?
— Non, à mon sujet... Tu pensais que je te remettrais la bourse. J'ai résisté : Ali est, innocent.
— EfTendi !
— Cadi !
— Sais -tu que, sur cette seule injure, j'aurais le droit de te faire arrêter ? me dit-il d'un air furieux.
— Tu t'en garderais bien, repris- je sans m'émouvoir, car je suis ici en qualité d'hôte, et l'ombre du sultan m'accompagne; tu n'as aucun pouvoir sur moi. Menice Ali Mana de la bastonnade, fais préparer l'exécution, et tu verras que ce scélérat avouera tout. D'ailleurs sois sûr que, si tu agis suivant la justice, je parlerai de toi avec honneur quand je serai de retour dans ma patrie. Je
316 UXE MAISON MYSTÉRIEUSE y.
dirai que les fonctionnaires du sultan sont des homme» V ^
intègres .
— Quant à cela, tu auras raison. Je vais te le prouver^ tout de suite. » ' rï
Le cadi revint au milieu du groupe qui stationnaityj
a rnnr. et demanda an nrévemi : ,Jj'
dans la cour, et demanda au prévenu : .$
« Connais -tu l'aubergiste Doxati ? fî
— Non. Je ne connais personne dans Andrinople,'' murmura Ali en pâlissant. * 'f.
— Et lui, te connaît -il? V.
— Comment cet homme pourrait-il me connaître? Je' ne suis pas d'ici. .V
— Il ment! interrompis-je. Qu'on aille quérir Doxati,' et tu... Non, attendez!... » V
En parlant au cadi, mon regard avait été machina;^ lement arrêté par un mouvement léger dans une sorte d'appentis que fermait un grillage en bois. Chosêè étrange ! il me semblait voir apparaître à travers les* trous de ce treillis les canons de deux fusils, dont l'un était braqué vers moi, et l'autre menaçait Ali. D'instinct* je reculai, pour me réfugier dans le corridor. ...*,
Au même instant deux coups partirent, suivis d'ex*;* clamations bruyantes :
« Allah ! y a Allah ! Ma ouna ! Mon Dieu ! ô mon ' Dieu! au secours! » gémit un des cabassers, qui chan-^ cela. ,' y^
Il roula sur lui-même et tomba la face contre terre v, baigné dans son sang. ^
La balle m'était destinée; une seconde plus tard elle. 5 m'atteignait. Le tireur n'avait pu s'arrêter à temps eh,'. r me voyant bouger, et le projectile était allé frapper.'! juste à la tempe le cabasser placé un peu en arriére.
AH Mana gisait auprès de l'employé de police,
Quant à l'autre balle, elle n'avait pas manqué son but : AU Mana gisait auprès de l'employé de police.
Tout ému , je rentrai dans la cour. Un étroit escalier conduisait au petit bâtiment garni d'un treillis. Halef s'élançait déjà sur les premières marches en criant :
« Montons , sidi ! »
Je suivis le brave petit homme. Nous trouvâmes un long couloir sur lequel s'ouvraient quelques chambres, ou plutôt quelques trous noirs. L'odeur de la poudre remplissait encore l'étage supérieur.
Nous pénétrâmes dans ces réduits , nous cherchâmes partout... Il fallut constater la disparition de l'ennemi sans pouvoir expliquer par où les meurtriers s'étaient enfuis.
Soudain j'entendis des pas précipités au rez-de-chaussée, vers la droite. J'écoutai quelques instants , puis je m'approchai d'une cloison en planches terminant le bâtiment, et où j'avais remarqué une fente assez large. En y collant mon œil, j'aperçus dans la cour voisine deux individus armés de carabines turques. Ils couraient à toutes jambes.
« Vite, vite! regardez sur la rue! criai -je de toutes mes forces. Ils s'échappent par la maison d'à côté. »
J'étais sur les marches de l'escalier. Le cadi me répondit d'en bas :
« C'est impossible.
— Comment ! impossible ! Je les vois.
— Allez donc, vous autres! ordonna le fonctionnaire à ses gens. Assurez- vous de ce que dit cet effendi. »
Deux cabassers obéirent avec une grave lenteur. Après tout, il m'importait peu que les meurtriers fussent rejoints ou non. Je descendis sans me presser non plus, et le cadi me demanda aussitôt :
<c Effendi, es-tu médecin ? »
On sait que les Orientaux prennent tous les Franks pour des médecins ou des jardiniers.
« A l'occasion, répondis- je.
— Examine donc ces deux hommes : vois s'ils sont complètement morts. » k
Pour Ali Mana , aucun doute n'était possible : la balle lui avait traversé le crâne. Le cabasser, frappé au front, respirait encore, mais ne devait pas tarder à rendre l'âme.
« Mon père ! mon père ! gémissait un jeune employé de police qui s'était accroupi près du corps.
— Eh! qu'as -tu à te plaindre? grommela le cadi. ^ Telle était sa kismet. Le livre portait qu'il devait finir ainsi : Allah sait ce qu'il fait !»
Les deux cabassers envoyés à la poursuite des fugitifs ■;) reparurent d'un air placide ; ils s'étaient peu échauffés. '(
« Eh bien ! interrogea le cadi , cet effendi ne se trom- ; pait-il point? , |
— Non , murmura tranquillement un des policiers.
— Vous avez vu ces scélérats? '%
— Nous les avons vus. i>
— Il fallait les ramener. '*
— Ils étaient déjà presque au bout de la rue.
— Il fallait les rattraper. ,< */
— Nous n'osions le faire ; tu ne nous l'avais pas com- ,mandé. D'après tes ordres, nous devions seulement nous t \ assurer de ce que disait cet effendi. v?
— Chiens de paresseux! Allons, levez- vous tous, \ t courez, empoignez-moi ces brigands!... » r
La troupe sortit à la hâte; mais je tenais pour certain que leur ardeur se ralentirait dès qu'ils ne sentiraient plus sur eux les yeux de leur chef.
ifif
« Allah akbar ! grommelait Halef, ces deux brigands voulaient te tuer, et on va les laisser se sauver !
— Ne t'en inquiète pas, Halef, repris -je. Je reste sain et sauf et m'en remets à la justice du cadi. »
Le cadi regardait attentivement le cadavre d'Ali. « Je ne puis comprendre pourquoi ils l'ont tué, répétait le digne magistrat.
— De peur sans doute qu'il ne vienne à les trahir. C'était un jeune homme sans énergie; on en aurait tiré tout ce qu'on aurait voulu.
— Il a sa récompense, sidi! Mais pourquoi frapper aussi ce cabasser ?
— Le malheureux paye pour moi. La balle m'était destinée : un brusque mouvement m'a sauvé.
— Ils voulaient se venger de toi , effendi ?
— Certainement. Que feras -tu du cadavre de ce brigand?
— Je ne me souillerai point en le touchant. On l'enterrera tout à l'heure; c'est beaucoup pour lui. Son cheval est encore chez Houlam , je vais l'envoyer chercher.
— ■ Mais le père, n'y songes -tu plus, cadi?
— Le père ! Tu veux encore lui donner la chasse ?
— Naturellement.
— Quand pars - tu ?
— N'as -tu plus besoin de nous?
— En aucune façon.
— Je pense ique nous serons prêts dans deux heurei.
— Qu'Allah vous accompagne ! qu'il vous accorde le succès !
— Certes, je compte sur le secours d'Allah; mais je réclame aussi le tien.
*• ri
— Le mien ! comment l'entends -tu ?
— Ne m'as -tu pas promis une formule 4e mandat ,./ d'amener et six cabassers? £
— Oui. Ils devaient se trouver au point du jour :• devant la porte de Houlam ; mais je n'ai pu les envoyer, ; à cause de ton accident* As -tu donc besoin de six ■ hommes ? V
— Non, trois suffisent.
— Dans deux heures ils seront chez ton hôte. Mais
feras-tu ce que tu m'as promis?
— Oui, je tiendrai ma parole. Toi, remplis tes enga- .% gements.
— Adieu donc. Qu'Allah te conserve la santé et la s - v
vie ! qu'il te ramène heureusement dans le pays de tes v pères !»
Il s'éloigna. Depuis que je lui avais refusé l'argent £> renfermé dans ma bourse, sa mine était froide et com--. passée vis-à-vis de moi.
Les cabassers suivirent leur chef. Seul le fils du mort î resta agenouillé près du cadavre , se lamentant à haute voix. ' J
Je pris le reste des pièces d'or qui venaient d'AH .J Mana et les glissai dans la main du jeune homme. * Celui-ci, s'essuyant les yeux, me regarda d'un air \ étonné. Il me demanda en hésitant : 'J*
« C'est pour moi , effendi ? s -
— Oui. Fais enterrer ton père convenablement, et ne parle de rien au cadl. * \
— Seigneur, merci à toi! Ta bonté est comme un >', baume répandu sur la blessure qu'Allah vient de me faire. Mon père a obéi à sa destinée, il est parti. Je suis pauvre ; mais voilà de quoi faire sculpter un turban sur
la pierre de sa tombe, pour que les passants reconnaissent à ce signe un fidèle croyant, fils du Prophète. »
De sorte que j'allais contribuer à la sépulture d'un fidèle musulman. Enfin j'espérais que le pauvre défunt avait vécu dans la bonne foi de son cœur, et je me dis que l'argent d'Ali Mana, empoché par le cadi, n'eût certainement pas été si bien employé.
Comme nous retournions chez Houlam, nous rencontrâmes deux cabassers conduisant par la bride le cheval du faux derviche. La confiscation pouvait être légale; mais le juge en profiterait seul, j'en étais certain.
Ainsi Ali avait reçu sa punition. Nous n'y comptions guère la veille. Il semblait être venu de lui-même la chercher à Andrinople. Seulement son père, encore plus coupable, allait sans doute nous échapper, car tous ces incidents nous faisaient perdre un temps précieux. H fallait nous hâter de le récupérer.
On tint conseil. Houlam appela notre attention sur les meurtriers d'Ali. Suivant lui, ces hommes appartenaient à la bande des Nasr. Cette opinion paraissait vraisemblable; cependant je pensais qu'ils pouvaient bien être du nombre de ces individus désignés' dans la presqu'île par cette périphrase : « ceux qui sont allés dans la montagne; » des brigands, des fugitifs, des gens sans, aveu prêts à toutes les besognes.
Afin de nous orienter un peu, je tirai de ma bourse le billet de-Baroud el Amasat; mais je ne vins point â bout de le déchiffrer, il passa de main en main; chacun l'examina de son mieux. Tous les efforts restèrent infructueux , personne ne parvenait à le lire, kes
lettres, assez distinctement tracées, formaient des mots dont le sens échappait à tous. J'épelai plusieurs fois ces mots, mais toujours sans succès. Halef se montra enfin le plus avisé. Il me demanda :
« Sidi, de qui penses -lu que vient ce billet?
— Je suppose qu'il * été écrit par Hamad el Amasat.
— Eh bien ! cet h on me n'avait-il pas toutes sortes de raisons pour dissimuler? Il s'est servi d'une écriture secrète.
— Tu as raison. ïl pouvait craindre que ce papier ne tombât aux mains d'un ennemi. Les caractères n'offrent rien de particulier; l'arrangement des lettres seul nous déroute. Sa ila ni,... je ne comprends pas. Al,... voilà un mot; mais nahk constitue un monosyllabe qui n'a point de sens dans le langage oriental. Ah! tenez,... en retournant les lettres, cela ferait $*■ khan.
— Tous les mots sont peut-être retournés? interrompit Houlam. Ainsi , quand tu as lu ila, cela faisait sans doute Ali*
— C'est très juste! m'écriai -je. Ali, le nom du jeune derviche, est aussi un mot serbe. Mais que signifie m., ■% ou in en retournant les lettres ? A moins que ce terme ne vienne de la langue roumaine; en ce cas, il équivaudrait à l'adverbe très.
— Lis un peu toutes les lignes à rebours, » demanda Halef.
Je l'essayai, mais ne réussis qu'après beaucoup de peine à grouper mes lettres de manière à obtenir un sens suivi. Enfin j'arrivai à ce résultat : - r
In pripeh beste la haranorman khan ali sa panojir mem- {, likde, j
Cette phrase, mêlée à dessein de mots roumains, turcs et serbes , pouvait se traduire ainsi :
« Très vite ; nouvelle af Karanorman-khan , mais après la foire de Menelik. »
« C'est cela, murmura Houlam, ce doit être cela... Dans quelques jours il y aura une foire à Menelik.
— Mais Karanorman-khan, connaissez-vous ce pays ?» Personne ne le connaissait. Karanorman-khan signifie
littéralement: Maison de la forêt noire ou sombre. Le lieu désigné devait se trouver au fond des bois, mais dans quelle contrée ? Nous nous efforçâmes vainement de le deviner; nos conjectures n'aboutissaient à rien de plausible. « Pourquoi nous tourmenter ainsi? dis-je enfin. Nous savons le principal. La nouvelle doit être portée à Karanorman-khan et sera donnée au marché de Menelik; le mot sa signifie ensuite, après. J'en conclus que le porteur de la nouvelle ira d'abord à Menelik. C'est justement dans cette direction que se rendaient nos trois fugitifs d'hier soir, n'est- il pas vrai?
— Tu as raison , interrompit Houlam , tu as raison , effendi ! C'est là qu'ils se rencontreront avec leurs complices.
— En ce cas , il faut nous hâter et partir le plus tôt possible, remarquai - je. De plus, je crois que nous ferions bien d'envoyer un messager à Iskenderieh pour avertir Henri Malingre.
— Je m'en charge, dit Houlam. Vous allez prendre un dernier repas avec moi. Quant aux provisions de route , j'en aurai soin. »
Deux heures plus tard, nous descendions tout équipés dans la cour : Osco , Omar, Halef et moi. Les autres ne nous accompagnaient point.
« Combien de temps te faudra-t-il? demanda Isla en -V me serrant la main. 1 "
— Je ne sais. Si je parviens à rejoindre le fugitif, je le ramènerai moi-même aussitôt. L'atteindrai -je? où et"-/, quand? Je n'en sais rien. Peut-être ne nous reverrons- % nous plus; car, si Baroud m'échappe, je repartirai pour (3 l'Europe sans revenir ici, probablement.
— Qu'Allah te préserve de tout danger ! Si tu ne/;* retrouves pas Baroud, reviens néanmoins à Stamboul,^ je t'en supplie. Quant à Halef , nous l'emmenons avec 5' nous. f\
— Je resterai avec mon sidil s'écria Halef; je ne le./ quitterai jamais, à moins qu'il ne me chasse. » ,' M
En cet instant arrivèrent les cabassers. J'eus bien de* ^ la peine à ne pas rire en les apercevant montés sur de « méchantes haridelles qui ne valaient pas cent piastre?' ^ et armés jusqu'aux dents, avec les figures les plus paçi»,*'* fiques du monde.
L'un d'eux, poussant son cheval en avant, s'adressa * f tout de suite a moi. • ,f
« EfFendi , tu t'appelles Kara ben Nemsi ? s*
— Oui.
— J'ai l'ordre de me tenir à ta disposition avec mes.-' Jiommes. Je suis le cabass*bachi. " A
• — Le chef des trois autres ? Bien. Tu es muni de h : pièce officielle ? v
— Oui. jf — ^ Vos chevaux marchent bien ? , , ' ,
— Un train d'enfer, effendi. Vous aurez peine à nous '' suivre.
— Tant mieux ! Le cadi vous a marqué le chiffre de ** ce que nous devons vous payer ?
■wt**^^k-^p^^^v^^n«t<
— Oui. Voilà la note écrite : dix piastres chacun par jour... Lis. »
Le cabasser disait vrai ; seulement son chef n'était pas resté dans les conventions. Volontiers j'eusse renvoyé ces trois héros et leurs fringantes montures ; mais j'étais persuadé qu'ils ne resteraient pas longtemps à notre charge.
Le cabass-bachi à cheval ressemblait à une souris des champs égarée dans une gouttière; les autres n'avaient pas meilleure tournure. Je demandai au vaillant chef 4e détachement :
« Vous savez tous ce dont il s'agit?
— Naturellement. Il nous est ordonné de rattraper trois drôles que vous n'avez pu prendre et de les ramener ïl Edirneh. »
Cette façon de comprendre la chose m'amusa. Déci-
dément, je pouvais me promettre de bouffonnes aventures en compagnie de ces trois gaillards.
Pour Halef, il se montrait furieux contre le cadi, et regardait l'envoi de cette escorte ridicule comme une injure.
Les adieux eurent lieu avec toute la solennité orientale, mais on y sentait une véritable cordialité. L'incertitude de nous revoir jamais donnait à ces échanges de vœux et d'amitiés quelque chose de grave et presque de douloureux.
Quant à moi, je ne me séparais pas sans émotion de ces excellentes gens, qui m'avaient si sincèrement traité en ami. Du moins j'emmenais mon petit Halef, mon fidèle, mon dévoué, mon affectueux serviteur, et sa compagnie m'empêcherait de sentir trop vivement l'isolement où j'allais me trouver ; car Osco était presque
328 r/JNT^ MAISON MYSTÉRIEUSE A STAMBOUL
ir
un étranger, et le farouche Omar m'inspirait peu de sympathie.
Je projetais de prendre la route de Filibe en quittant Andrinople. Les circonstances en décidèrent autrement. Nous nous dirigeâmes nar—l^eue^t vers TArda, sur les bords de laquelle nou«\iï<3hs^étljgfn^\promenés la veille au soir, /^> ^ \