‹ Une maison mystérieuse à StamboulChapitre 16 sur 17 · UNE .1M/SO.V MYSTERIEUSE · texte numérisé non relu

UNE .1M/SO.V MYSTERIEUSE

— Quand tu voudras boire ou manger, nous t'en don- j ncrons. Nous ne te ferons aucun mal tant que tu te tien- * dras tranquille et que tu te tairas; mais, si tu essayes de Réchapper, nous avons l'ordre de te tuer. » ;^

Là -dessus, la figure qui se penchait vers moi se retira. .] J'avais les mouvements libres; le lourd tapis s'écartait'^ facilement, je pouvais m'asseoir et remuer les jambes en , tous sens : c était beaucoup. J occupais l'extrémité arrière V, d'une charrette fort allongée et recouverte d'une sorte de 1 bâche. En avant se tenait accroupi 1 homme qui venait \ de me parler, et prés de lui le voiturier ou kiradji. r ; !

Je ne pouvais guère apercevoir le visage de ce der-* nier ; mais je reconnaissais parfaitement l'espèce de peau ? fourrée que les kiradji portent sur le dos, même en été,'*, le grand chapeau à bords monstrueux dont ils se coiffent, J et je voyais aussi le manche du fouet indiquant ses fonc- i tions de conducteur. Il eût été pour moi d'une grande j! importance de savoir quel genre d'individu se cachait 'i sous ce costume. Je me disais qu'un kiradji de la vieille " race n'aurait jamais consenti à se faire le complice des.J brigands; cependant il me paraissait difficile d'admettre^ qu'une peau aussi antique n'eût point été transmise de" père en fils depuis un temps immémorial. .'*

Je me penchai de côté pour essayer d'apercevoir lefe^ traits du conducteur, épiant le moment où il se retour*' nerait. J'attendis longtemps; enfin le kiradji remua là % tête :... ses yeux, deux grands yeux bleus nullement^ méchants, rencontrèrent les miens. Le voiturier se hâta* de reprendre sa situation naturelle ; mais un mouvement j rapide des muscles avait soulevé ses sourcils, et son œil:; clignait vers la gauche. ; •'

Je crus comprendre la pantomime. Le soulèvement des'"'

sourcils me disait que je devais être attentif, et le clignement de l'œil me montrait le côté gauche de la voiture. Il y avait peut-être, dans cette direction, quelque chose qui favoriserait ma fuite.

J'examinai du mieux que je pus la voiture de ce côté , sans découvrir d'autre particularité frappante que celle d'une petite corde attachée à la partie supérieure de la ridelle, et qui en descendait pour se perdre au milieu de la paille. Cette corde paraissait tendue fortement; donc elle soutenait un poids assez lourd. Pourquoi le conducteur appelait- il mon attention sur cet objet?

Je feignis de me sentir fatigué de la position que j'avais prise, et je me glissai un peu en avant afin de me rapprocher de la ficelle. Quoique mes mains fussent garrottées, j'arrivai à saisir ce cordon du bout des doigts, et j'étouffai difficilement un cri joyeux, car j'aperçus un couteau que j'attirai à moi.

Le brave kiradji avait dû préparer exprès cet instrument. Il avait eu la précaution de l'attacher par une boucle large, dont je le fis sortir aisément. Je parvins, non sans quelques efforts et beaucoup de précautions , à fourrer le couteau par le manche dans la tige de ma botte, de manière à laisser dépasser toute la longueur de la lame ; puis je ployai le genou pour arriver à toucher cette lame avec mes poignets.

Les cordes dont on m'avait garrotté étaient très fortes ; mais le couteau fit l'office d'une scie sur laquelle je passai et repassai jusqu'à ce que le lien fût tranché. Une feis que j'eus les mains libres, je coupai promptement les liens de mes jambes et je respirai avec délices. Plus d'entraves, et un couteau en ma possession !

Mon surveillant n'avait pu se douter de mes mouve-

: . ta s

202 UNE MAISON MYSTÊMBUSE

mcnts , car je manœuvrais sous la paille dans laquelle je paraissais enfoui.

Me soulevani un instant avec les mains, je jetai Un * coup d'oeil par une fente de la bâche. Ali Mana était à cheval près de la voiture. Il me parut probable qu'un de< /} ses compagnons m'escortait de l'autre côté.

Mon plan fut vite fait. Mes gardiens avaient des armeâ ^ à feu : il fallait éviter une lutte ouverte et recourir à laV > ruse. Je reculai autant que possible et parvins à scier le\ Y fond de la charrette, qui consistait en un treillis de joncV assez vieux. Mon bras restait toujours caché au milieuYi de la paille. Cependant le tapis me gênait, car je l'avais' *\ toujours sous moi, et il faisait obstacle à mes mouve-*' mcnts. D'ailleurs le gardien, assis près du voiturier, se* retournait de temps à autre pour me surveiller. Grâce à j Dieu, le bruit du couteau était couvert par celui des : * roues et du piétinement des chevaux. A \

A un instant où mon Argus me parut occupé avec le * ? kiradji, je réussis à passer mes jambes par le trou que j&-;"i venais d'ouvrir; puis j'y glissai le corps et la tête. Je me-'' ^ trouvai sur la route, derrière la voiture.

Il s'agissait maintenant de me procurer un chevaL Là-, route me sembla déserte et plate , bordée des deux côtés-^ par une foret épaisse. >*•

Comme je l'avais supposé, deux cavaliers escortaient;", [a charrette. Le cheval monté par le jeune derviche était * petit, mais vigoureux, et bien plus ardent que celui de-V f l'autre brigand. Il avait le poil laineux, une crinière Y*

magnifique et une longue queue flottante.

Son allure paraissait élastique, ses jarrets très forts. Je' crus qu'il pourrait aisément porter deux cavaliers, duY*|

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moins pendant quelque temps. Quelle bonne idée! de. Y'

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prisonnier je devenais vainqueur, et je faisais captif mon gardien !

Les cavaliers ne paraissaient ni redouter la moindre rencontre, ni s'occuper de ce qui pouvait arriver derrière eux. Ils chevauchaient en toute confiance, suivant le tour des roues.

Ali ne posait que le bout du pied dans ses étriers. Quoique solidement assis sur sa selle turque, une brusque poussée le jetterait facilement en avant, en lui faisant quitter rétrier.

L'important pour moi était de bien me tenir sur le cheval et d'agir sans retard.

Le couteau entre mes dents, en quelques bonds j'eus rejoint le cavalier, et je m'élançai en croupe, me retenant à la selle.

Le cheval, effrayé, demeura quelques secondes immobile. J'en profitai pour asséner un violent coup de poing sur la nuque d'Ali. Celui-ci lâcha la bride et les étriers en chancelant. Je l'empoignai par la ceinture, et, me soulevant dans un vigoureux effort, j'enlevai le jeune homme pour me mettre à sa place. Tout cela se fit avec la rapidité de l'éclair. Le cheval commençait à se cabrer. D'une main je serrai Ali contre moi ; de l'autre je saisis la bride et parvins à maîtriser l'animal, que je forçai à faire volte-face.

je repris ma route en sens contraire, lentement et sans bruit. Cette route dessinait une large courbe. Arrivé à l'autre extrémité de l'arc, je me retournai.

La voiture continuait à rouler tranquillement, escortée d'un seul cavalier. On ne s'était aperçu de rien. Cela ne m'étonnait pas trop, car les roues avaient des essieux de bois qui faisaient un vacarme infernal. De plus, le second

204 Ytne maison mystérieuse

cavalier, scparé par la charrette et ne songeant point à regarder en arrière, devait rester dans une complète l sécurité.

J'aurais eu grand plaisir à être témoin de l'étonnement •; de mes ex -gardiens quand ils s'apercevraient de ma dis- Y parition, et surtout de l'enlèvement de leur chef. J'aurais >' pu, en cas de poursuite, abandonner Ali et me cacher*' dans les fourrés pour les dépister. Mais fallait-il tenter^ davantage une fortune déjà si propice? D'ailleurs, mes f compagnons m'attendaient ; je devinais leurs inquiétudes. , Je me résolus à hâter mon retour, sans plus me préoc-.* cuper des sbires d'Ali.

Ce dernier, couché en travers du cheval, paraissait toujours évanoui. J'éperonnai ma monture, qui partit au * galop. ' J (

Ali Mana, abasourdi par mon coup de poing et par sa ;< brusque aventure, n'avait pas poussé un cri. Il faisait; entendre seulement quelques sourds grognements. Au'; bout de quelques instants, il se tut et resta immobile. ^ Comme je le serrais fort par la ceinture, je craignis qu'il J^ ne fût étouffé : je lâchai un peu. '■•

Le brave petit cheval galopait toujours, malgré son* double fardeau. J'espérais ne pas tarder à me voir hors" d'atteinte. Du reste, je me serais défendu avec les pisto* lets que portait Ali, et dont je m'étais emparé. , /

Chemin faisant, je tâtai dans les poches du jeune der? viche : j'y retrouvai ma bourse et ma montre. Ma bourse me sembla plus lourde : Ali, la regardant comme sienne,' y avait mis sans doute son propre argent. Je me baissaipour interroger les fontes de la selle : des munitions et' " des vivres les remplissaient jusqu'au bord. r

Cependant nous commencions à dépasser la régioQ '

rh

boisée. Une large plaine, couverte de champs de maïs et de buissons de roses, s'étendait devant moi. Tandis que je contemplais le paysage, les pas d'un cheval se firent entendre : un cavalier arrivait à toute bride par derrière. On avait fini par s'apercevoir de ma fuite ; je pensais que le compagnon d'Ali s'était mis à mes trousses. Je ne le craignais pas beaucoup, avec mes pistolets chargés et mon cheval meilleur que le sien, d'autant que j'approchais de la route fréquentée. Bientôt le cavalier, maîtrisant sa monture, lui fit tourner bride et disparut.

Tout à fait rassuré, je sautai à bas de mon cheval afin de le laisser souffler et de voir ce que devenait mon intéressant captif, que je déposai sur l'herbe. Il respirait sans eifort, son pouls battait régulièrement. J'appuyai ma main sur son épaule en lui disant :

« Ne feins pas plus longtemps, Ali Mana, tu es en pleine connaissance. Ouvre les yeux et réponds. »

Si le jeune derviche s'était un instant évanoui, il avait depuis une demi -heure au moins repris l'usage de ses sens. Il m'entendait parfaitement, j'en demeurais persuadé; mais il ne fit aucun mouvement, peut-être espérait-il encore me tromper et déjouer ma surveillance. J'essayai d'un moyen qui plus d'une fois m'avait déjà réussi. Tirant mon couteau, je murmurai:

« Diable ! il faut voir s'il vit ou non. Voilà une lame avec laquelle on peut faire l'épreuve. »

A peine Ali eut-il senti la pointe du couteau contre sa poitrine, qu'il se souleva, ouvrit de grands yeux et cria de toutes ses forces :

« Ah ! vaïl arrête ! Vas-tu m'assassiner?

— Non, si tu vis; mais, si tu fais le mort, je n'aurai aucun scrupule à t'enfoncer cette pointe dans le gosier. »

Le derviche se mit complètement sur son séant.

« Voyons, Ali Mana, repris -je, où voulais -tu mç,; mener ?

— En lieu sûr. \-

— Sûr !... pour toi ou pour moi ? * '

— Pour tous les deux. "y,

— Pourquoi t'y prendre si brusquement? - \i

— Tu ne courais aucun danger, cfîendi. On t'aurait^

bien traité en attendant ta rançon et le retour de motipère. - :

— Vos intentions me paraissent des plus bienveil* Jantes, je t'en remercie, Ali. Où m'auriez-vous caché j^

— Dans un karaul, au milieu des montagnes. ' p

— Ah ! dans les ruines d'un ancien fort. Avoue qu^ tu espérais que ma captivité faciliterait le retour de to& père. >

— Oui. ■ ' ,r

— Pourquoi cela?

— Parce que tu aurais pu découvrir sa trace. Toi£ hadji a raconté que tu t'y entendais merveilleusement. -^

— A Edirneli ! découvrir des traces ! Comment mV.» serais -je pris?

— Je n'en sais rien, elîendi. 'f

— Eh bien! écoute, Ali. Je sais déjà où est ton père-jf il s'est évadé de la prison avec l'aide de Manach el Bar-^ cha , et suit à présent la voie de l'est vers Adra. Manaciî^ l'accompagne, et un autre aussi. Deux de leurs chevaux^ sont blancs , le troisième noir. »

Le jeune homme me regarda avec une sorte d'effroi s qu'il réprima promptement :

« Tu te trompes, balbutia-t-il, tu te trompes beau-,^ coup!

« Reste là, lui cvi.-u-je, ou je te loge une bulle dans la tête ! »

A STAMBOUL 29 l J

— Je ne me trompe pas ; j'espère en découvrir davantage encore. Où est le billet que vous m'avez pris?

— Quel billet ?

— Un billet qui se trouvait dans la poche de ma

veste .

— Nous l'avons jeté; il ne contenait rien d'important.

— Je crois le contraire. Retourne tes poches. »

Le derviche se leva comme pour mieux obéir, puis d'un bond sauta vers son cheval et l'enfourcha. Il allait mettre le pied dans I'étrier, quand j'accourus à mon tour et le tirai par derrière : Ali perdit l'équilibre et tomba sur le sol.

« Reste là, lui criai- je, ou je te loge une balle dans la tête ! Tu ne m'échapperas pas , malgré toute ton adresse. »

Je vidai moi-même ses poches sans rien y trouver. Je visitai la selle aussi vainement. Enfin je songeai à regarder dans ma propre bourse : j'y vis une quantité de pièces d'or qui ne m'appartenaient point; parmi elles se cachait le billet. Il ne renfermait que trois lignes d'écriture nestalik.

Cette écriture, de droite à gauche et presque oblique, tient le milieu entre l'écriture arabe, rapide et courante (iicskbl), et le talik, beaucoup plus incliné.

Ce papier entre les mains , j'étais tranquille ; mais , comme le temps me manquait pour en déchiffrer les caractères, je le replaçai dans ma bourse en disant :

« J'espère bien trouver là ce que je cherche. Quant à toi , Ali , tu connais la retraite de ton père ?

— Non, effendi. Je ne sais où il est allé pour le moment.

— Penses-tu me faire croire cela?

lui

— Tu sais , effendi , que mon père ne m'a pas vu à

Edirneh.

— Il a dû te faire renseigner par ses affidés. Je suis persuadé, moi, qu'il s'en va droit à Iskenderieh, où son frère Hamad el Amasat l'attend. »

En disant ces mots, j'observais attentivement le visage du derviche : je remarquai qu'il semblait s'éclairer d'un demi -sourire de satisfaction. Je fus certain alors que le père ne se rendait point à Iskenderieh. Ali reprit aussitôt:

« Il se peut que tu aies bien deviné, effendi. Quant à moi, j'ignore où va mon père; mais, je t'en prie, dis-moi tes intentions à mon sujet.

— Qu'en penses-tu, Ali, voyons?

— Tu me laisseras partir?

— Partir !

— Oui, avec mon cheval, car cette bête ne t'appartient pas.

— Tu m'appartiens, toi; à plus forte raison ton cheval, il me semble! Espères -tu que je vais te laisser courir?

— Tu as recouvré ta liberté, je ne t'ai fait 'aucun mal: ,<■*

ft

fc

nous sommes quittes. *

— Quittes! comme tu y vas! Tu me suivras, s'il te \, plaît, jusque dans Andrinople, voire même jusque dans> j la maison où j'ai été enfermé hier ; car je suis curieux & de la visiter en plein jour et, naturellement, avec le cadi \ à mes côtés.

— Effendi, tu ne feras pas cela. Je sais que tu es chré- \ tien et qu Isa ben Maryam, votre Sauveur, a dit : « Aimez T vos ennemis. »

— Tu te reconnais donc pour mon ennemi?

Si

-km

— Je ne l'étais point, mais tu es devenu le mien. J'espère trouver en toi un bon chrétien, j'espère que tu obéiras à la loi de ton maître.

— Oui, j'obéis volontiers à la loi divine.

— Alors, effendi, donne -moi la liberté.

— Ali, mon ennemi, je t'aime tellement, que je ne puis te quitter.

— Ne te joue pas de mon angoisse. Je payerai ma rançon.

— Es -tu riche?

— Non, mais mon père le sera bientôt.

— Au moyen du vol et du brigandage. Je ne voudrais pas toucher un argent si mal acquis.

— Ce n'est point avec cet argent que je te payerai ; tu garderas le tien.,

— Le mien!... As -tu de l'argent à moi?

— Pas en ce moment ; mais mon envoyé est à Stamboul pour toucher la somme que tu as demandée à l'ambassadeur persan. Laisse -moi partir, et on te remettra cette somme dès que nous l'aurons entre les mains.

— O Ali Mana ben Baroud el Amasat, ton esprit est resté dans ton couvent! N'as- tu pas compris q„ue ton envoyé ne recevrait pas une seule piastre? Je vous ai donné le premier nom venu. L'ambassadeur persan ne me connaît point, et moi-même je n'ai aucune relation avec lui.

— Comment ! effendi, tu nous as trompés ? Mon envoyé devra revenir les mains vides ?

— Oui.

— Mais, si tu étais resté notre prisonnier, ta perte était assurée !

— Je le savais ; seulement je savais aussi que vous ne

me tueriez pas moins quand même je payerais une rançon. J'espérais bien, d'ailleurs, me tirer d'affaire. Tu le vois, j'y ai réussi, me voilà libre. î

— Et tu prétends me traîner comme ton prisonnier jusqu'à la ville ? • '\

— Oui.

— Alors rends -moi l'argent que j'ai mis dans ta bourse.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il m'appartient. Il me faudra payer ma nourriture pendant que je serai en prison.

— On te fournira tout ce dont tu auras besoin, sauf les friandises. Quand un derviche jeûnerait un peu, quel mal y aurait-il à cela ?

— En ce cas, c'est toi qui deviens le voleur?

— Nullement. Regarde -moi: vous m'avez assailli en traîtres, j'ai dû lutter pour me défendre, et tes hommes' ont déchiré mes habits. Ne faudra- 1- il pas que j'achète k un nouveau costume? Crois-tu que ces pièces d'or suffiront à payer le dommage subi? Du reste, cette somme ne t'appartient point : un derviche devrait tout abandonner à son ordre.

— Je ne suis plus derviche ; je ne l'étais que pour un temps.

— Afin de mieux servir tes intérêts personnels et ceux de ta bande, n'est-ce pas? Du reste, peu m'importe. Donne-moi tes mains. »

Je tirai une corde des fontes de la selle, où je l'avais découverte avec un certain plaisir. >

« Effendi ! s'écria le jeune homme, que veux -tu faire?

— Te lier.

— Non, non ! tu es un chrétien, tu ne saurais tou«* "\

tv

cher à un musulman. Tu n'as aucun droit sur moi, puisque tu n'es ni cabasser, ni officier du sultan.

— Écoute, Ali: je suis chrétien. Les chrétiens pardonnent l'injure et les mauvais traitements; mais ils regardent comme un devoir d'empêcher un malfaiteur de nuire à leurs semblables. Laisse-moi donc te lier; car, alors même que je répugnerais à me servir d'autres armes, tu sais si mon poing est solide. »

Le pseudo-derviche se résigna en grommelant. Il semblait mou et lâche ; le vice l'avait énervé.

Après lui avoir lié les mains, je l'attachai au pommeau de la selle , puis je montai sur la bête.

« Ce cheval m'appartient, murmurait Ali.

— Le cadi en décidera, répondis -je. Marchons ! » Nous ne tardâmes point à apercevoir le panorama de

la ville et à rejoindre la grande route qui conduit au caravansérail de Mustapha -pacha. Elle était encombrée de voyageurs, qui nous regardèrent avec un certain étonnement, mais ne m'adressèrent pas une seule question.

Les rues d'Andrinople étaient encore plus animées. Tout le monde allait à ses affaires sans s'occuper de moi ni de mon prisonnier.

J'appelai deux cabassers, leur fis ma déclaration et les requis de m'accompagner. Ils y consentirent volontiers. Sur ma demande, ils me conduisirent chez Houlam pour rassurer mes amis. Je leur promis de me rendre ensuite près du cadi.

Tout à coup je remarquai dans la foule un individu que la vue d'Ali fit tressaillir, et qui s'enfuit aussitôt par la prochaine ruelle.

Mon prisonnier l'intéressait sans doute très vivement; Peut-être ce passant effaré faisait -il partie de la bande

des Nasr. Il allait jeter l'alarme parmi les affiliés... Kfè ferais -je pas bien d'envoyer un cabasser sur ses traces/

Mais comment accuser un inconnu d'après un pur soupçon? Fallait -il exposer ce malheureux, fort inn f cent peut-être, aux mauvais traitements dont la justfcc turque ne se fait pas scrupule envers un prévenu de 1 basse classe? D'ailleurs, quel droit avais- je de comman, der à ces cabassers, moi un chrétien? Le plus sage et encore de me taire. 1 ;

Arrivé à la porte de Houlam , je frappai très fort., /Ç portier accourut pour regarder par le judas , puis s'écfàl tout joyeux :

« Hamdoidillah ! est -ce toi, effendi? > r

— Oui. Ouvre vite, Malhem.

. — A l'instant. On est si tourmenté à cause de toi \

te croit perdu ! Te voilà en bonne santé : Dieu soit lotie,,

— Où est hadji Halef Omar? tJ

— Dans le selamlik. Ils y sont tous, ils pleurent s ta disparition. \

— Eh ! mais tu es donc Kara ben Nemsi effendi ? intèr* rompit 1 un des cabassers. '%

— Oui . \

— Quel bonheur ! Nous avons gagné les trois' cé€ piastres ! %

— Trois cents piastres ? . v

— Oui. Cette somme est promise à qui te retrouve^

— C'est moi-môme qui me suis retrouvé, il me sembl, mon brave. Enfin, nous verrons. Entrez. »

Très flatté du haut prix qu on mettait à ma personne^} m'avançai dans le vestibule dont Malhem venait d*ouvr" la porte tout au large. Ce dernier faisait la figure la pjwf drôle en apercevant Ali dans sa posture humiliée.

^Atev^d^p'm'^n^ww^p^v^p^^

Dès que" les sabots du cheval eurent frappé le pavé, tous les habitants de la maison, attirés par le bruit, se précipitèrent au-devant de moi. Halef, oubliant la gravité orientale, fit un saut jusqu'au bas des marches du perron , courut à ma rencontre , me prit les mains et se mit à crier :

« Allah il Allah /est-ce toi? est-ce vraiment toi, sidi?

— Mais oui, Halef, c'est moi. Attends que je descende.

— Et tu rentres à cheval ? Tu viens donc de loin ?

— Oui. La mauvaise chance s'est tournée en bonne fortune. »

Tout le monde criait, battait des mains, m'entourait, me félicitait. Enfin Isla me demanda avec étonnement :

« Qui est celui-là, efFendi?... Quoi!... Ali, le derviche tourneur ! Et tu le ramènes ainsi!... Tu as pu...? »

Dans le premier moment on ne s'était guère occupé que de moi. L'attention se porta alors sur le prisonnier.

« Ali ! répéta Houlam , le fils de celui qui s'est enfui ?

— Lui-même. Venez dans le selamlik, je vous raconterai tout. »

Nous entrâmes dans le salon de réception. Je tenais Ali Mana par le bras et le traînais après moi. Nous ne nous étions pas encore assis, quand le cadi se présenta.

« Comment ! efFendi, s'écria-t-il, te voilà donc retrouvé ? Dieu soit loué !... Mais d'où viens -tu ?

— Je vais tout vous expliquer.

— Effendi, je te faisais chercher avec diligence. Je pensais à toi et à ce précieux café que tu m'as promis, »

Je ne pus m'empêcher de sourire. On s'accroupit en cercle. Ali Mana s'était réfugié dans un coin ; Halef se plaça prés de lui pour le garder. Ma narration fut souvent interrompue par des exclamations de toutes sortes,

306 UNE MAISON MYSTËBIEUSEi 'i

des questions, des cris de surprise. Halef, très grave^\

avait soin de rétablir le silence. - /J

« Taisez -vous! disait -il, laissez parler mon sidi! » ^

Le cadi l'approuvait du regard. En terminant, ]é(

m'adressai à ce dernier pour réclamer l'arrestation imméo

diate du derviche, la visite de la maison où j'avais été ?/

attiré la veille, et la poursuite des voituriers. ' j

« Je vais interroger tout de suite le jeune homme J"**

répondit le magistrat turc. Nous verrons ce qu'il y aura^

à faire. » '

Halef amena le prisonnier devant le cadi, qui, pr0 '

nant un air digne , commença ainsi son interrogatoire tt « Ton nom est Ali Mana ben Baroud el Amasat?

— Oui.

— Ton père se nomme Baroud el Amasat ?

— Oui. \,

— C'est lui qui, dans la soirée d'hier, a réussi à s'enfuir, de la prison ?

— Je n'en sais rien.

— Tu essayes de mentir : prends garde à la bastoph nade ! Connais-tu l'ancien receveur de l'impôt Manacb," elBarcha? **.'

— Non.

— C'est toi qui as attiré hier dans une maison cet honorable efïendi pour le faire prisonnier et le voler ?

— Non.

— Chien , ne mens pas ! Cet elfcndi atteste que c'eçt

toi. :

— Il se trompe. \(

— Tu l'as emmené ce matin , lié sur une voiture de;

paille. w

— Ce n'est pas vrai. Je me trouvais dans la rue : unQr

voilure passa. Je m'arrêtai afin de dire quelques mots au kiradji, qui me connaît. Tout à coup je fus assailli par derrière et frappé^ si violemment, que je perdis connaissance. Lorsque je revins à moi, j'étais prisonnier de cet homme, auquel je n'ai jamais fait le moindre mal.

— Ta langue est fausse et mauvaise ; mais tes mensonges ne feront que rendre ton arFaire plus grave. Nous savons que tu es un Nasr.

— Et moi je ne sais pas ce que c'est.

— Comment! ne te souviens-tu point d'avoir parlé des secrets de l'association à ce sidi, dans le couvent des derviches tourneurs?

— Je ne suis jamais entré en ce lieu. »

Ce système de négation absolue excita la fureur du cadi, qui s'écria :

« Par Allah ! je vais te faire donner la bastonnade si tu persistes dans tes mensonges. Me diras-tu aussi que tu es, comme ton père, un sujet anglais?

— Mon père n'est pas sujet anglais. Le Baroud el Amasat dont on parle ici porte le môme nom que lui; mais je vois bien qu'on fait confusion.

— Si tu n'es pas derviche, quelle profession exerces-tu?

— Je suis un chaijad es semk (pêcheur) ; mais je. voyage en ce moment.

— D'où es -tu?

— D'Inada, près de la mer,

— Où vas -tu ?

— Je me rends à Sofia pour visiter- un de mes parents. Je n'ai pas même passé une heure à Edirneh. J'y suis arrivé la nuit par une porte; j'en sortais par l'autre quand j'ai rencontré la voiture.

— Tu n'es pas un pêcheur, mais un menteur ! Pourrais-tu prouver que tu demeures à Inada?

— Envoyez -y, vous verrez que j'ai dit la vérité. » Cette effronterie mit presque le cadi hors de lui. Il se

tourna vers mes compagnons et dit :

« Isla ben Mafleï, as- tu véritablement vu cet homme ,£ dans le couvent des derviches tourneurs, à Stamboul?

— Oui, affirma Isla, je l'y ai vu. Je le jure par la^J 1 barbe du Prophète et par celle de mon père !

— El toi , Kara ben Nemsi-effendi, tu assures avoir vu À aussi ce jeune homme à Stamboul ?

— Oui. Je l'ai vu dans le couvent des derviches, et je , \ lui ai parlé.

— Tu affirmes que c'est un derviche ?

— Oui. Lui-même me l'avouait encore tout à l'heure. Il ment pour éviter le châtiment. S'il n'est plus derviche, il l'a été.

— Il mérite d'être puni deux fois davantage ; mais comment prouver qu'il ment et que vous dites la vérité? »

La question me sembla digne d'un fonctionnaire turc. « Prouve-lui qu'il a menti, interrompis -je; ce sera prouver que nous avons dit vrai.

— Il faut que j'envoie à Inada, alors...

— Permets -moi de l'interroger à mon tour.

— Oui, parle.

— Ecoute d'abord, cadi. Je t'ai montré hier un billet • trouvé dans l'écurie de la haudjia : le reconnaîtrais -tu? i

— Oui.

— Regarde ! »

Je tirai le papier de ma bourse et le tendis au juge, qui v -

l'examina en tous sens, puis me demanda :

rt.

A STAMBOUL 'iO'ù

« Que veux-tu faire avec ce billet? C'est bien le même.

— Tu vas le voir tout à l'heure. Halef, tu connais ma bourse ?

— Comme la mienne, sidi.

— C'est bien celle-ci, n'est-ce pas?

— Oui, sidi.

— Bien. Maintenant, Ali Mana, réponds-moi: à qui appartiennent les pièces d'or que contient cette bourse?

— A moi,... » balbutia le faux derviche avec une précipitation qu'il essaya de réparer en ajoutant :

« Si la bourse t'appartient véritablement, les pièces d'or sont à toi aussi.

— Tu n'as donc aucune prétention sur cet or?

— Comment réclamerais- je ce que contient ta bourse ? » Le cadi remua la tête en disant :

« EfFendi , ta peine sera perdue. Avec un menteur, il faut d'autres moyens pour obtenir un aveu.

— Le temps presse. Cadi, conduisons cet homme dans la maison où j'ai été enfermé hier. Ceux que nous trouverons là le reconnaîtront sans doute.

— Tu as raison. Nous arrêterons tous les habitants de ce repaire. Ali Mana, dans quelle rue est située la maison?

— Je ne sais. Je ne connais pas cette ville. -•

— Effendi, on n'en tirera rien ainsi. Te crois-tu capable de nous guider?

— Je l'espère.

— Je vais envoyer chercher des cabassers, qui cerneront la demeure de ces brigands. Mais Houlam a promis trois cents piastres de récompense pour ceux qui te ramèneraient : a-t-il l'intention de les donner aux deux hommes que voilà ?

— Je vais les leur remettre moi-même. « <*'

Houlam m'arrêta au moment où je tirais ma bourse/ c< Effendi, s'écria-t-il , tu es mon hôte ; voudrais -tu me

couvrir de honte en m'empêchant de faire honneur à^V

mes engagements ? »

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