DAMAS. — BALBEK
« Salut, ô Damas, reine des fleur?, ville des parfums, œil brillant de la face du monde, vierge à la couronne de figues délicieuses, dispensatrice de toutes les joies !... O toi, la victorieuse de tous les chagrins !... »
Ainsi salue Damas le voyageur oriental eti apercevant, du haut de Koubbet-en-Nasr, la mosquée qui s'élève tout en face de lui, sur le Djebel es-Salehieh /comme la dominatrice et la gardienne de la cité.
Ce sommet du Salehieh offre incontestablement un des plus magnifiques points de vue de la terre.
En arrière s'étendent les montagnes si pittoresques de l'Anti-Liban, se dressant pareilles à une gigantesque muraille et touchant les cieux. Devant se déroule une
plaine où l'on a cru retrouver l'emplacement du paradis
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terrestre, et dont les poètes musulmans ont tant vanté les délices.
Voici tout d'abord El-Goutah, le vallon fertile qui, sur un mille au moins d'étendue, présente une si riche profusion de verdure, d'arbres fruitiers, de fleurs magnifiques.
Huit branches du fleuve Barada arrosent de leurs eaux limpides cette contrée charmante.
Du sein de la verdure et des fleurs émerge la ville, appelée par les Arabes Ech-Châm. On dirait la réalisation des séduisants mirages qui font tant soupirer le pèlerin du désert.
A Damas, nous mettons le pied sur le domaine de l'histoire, tandis que la légende brode de ses arabesques d'argent les pages de ses antiques annales.
Vers le nord delà cité, voyez-vous le Djebel-Kassioum, sur lequel, suivant les traditions orientales, Caïn tua son frère A bel ?
Dans l'El-Gou , disent les Arabes, croissait l'arbre de la science; sous son ombre fut commis le premier péché. A Damas même s'élève la célèbre mosquée des Ommiades. Le Christ doit s'asseoir sur le minaret de ce temple pour juger, au jour des suprêmes justices, les vivants et les morts.
Les fastes de Damas commencent avec l'origine du monde et ne finiront qu'à ses derniers jours. Nulle autre ville, répètent fièrement les fanatiques damascénes , ne peut se vanter d'une pareille gloire.
Il est certain que Damas compte au nombre des plus antiques cités de notre globe ; mais l'époque de sa fon- ' £ t dation ne saurait être exactement déterminée : les fantaisies de l'imagination musulmane ont emmêlé l'écheveau
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des traditions, nu lieu de le débrouiller. 'La- sainte Ecriture mentionne souvent le nom de Damas, qu'on appelait aussi, dans ces temps reculés, Aram-Damach. David, qui s'en empara, la regardait comme une des plus belles perles de sa couronne. Damas tomba tour à tour sous la domination des Assyriens, des Babyloniens,- des Perses, des Séleucides, des Romains, des Arabes.
Au temps de saint Paul, elle subissait le joug des Romains. « Lève-toi, va dans la rue appelée la rue Droite; demande, dans la maison de Jude , un nommé Saul de Tarse, qui est en ce moment en prière 1 , » dit le Seigneur à Ananie lorsqu'il l'envoie pour rendre la lumière au grand converti du chemin de Damas. Cette rue Droite subsiste encore ; elle conduit de Bab-el-Charki, à l'orient, à Bab-Yahia, vers l'ouest. Elle constitue l'artère principale de la ville, et se nomme Souk el-Djama.
A un quart d'heure de la ville, on voit près du cimetière chrétien une pierre plate qui marque la place où Saul, environné de clarté, entendit la voix divine lui crier : « Je suis Jésus que tu persécutes. Il t'est dur de regimber contre l'aiguillon 2 . »
Tout proche de la porte orientale, belle ruine romaine à trois arcades, on montre la maison d'Ananie. On n'a pas oublié non plus l'endroit de la muraille par lequel saint Paul descendit dans une corbeille; on «le fait voir au voyageur. Il y a là, près d'une ancienne porte murée, une fenêtre qui servit, dit- on, à l'évasion de l'illustre prisonnier
Souvent, très souvent même, Damas fut prise et
1 Act. ix, il.
2 Act. ix, 5.
3 Act, ix, 25.
démantelée ; elle se releva toujours avec une nouvelle vigueur. Une des époques où la ville souffrit davantage fut l'année 1400, lorsque Tamerlan permit à ses hordes féroces de piller Damas pendant dix jours. Les rues se remplirent de sang et de carnage ; les flammes dévorèrent ce que l'ennemi ne put emporter.
Sous le règne des Osmanlis , Damas perdit successivement de son importance ; l'ancienne capitale fut traitée en ville de province et devint le siège d'un pacha. On sait que ce titre répond à celui d'un gouverneur ou d'un administrateur ; on n'ignore pas non plus comment la rapacité des fonctionnaires turcs ou arabes arrive à transformer en désert les plus belles provinces, à précipiter dans une ruine complète les plus florissantes, les plus riches cités.
Aujourd'hui le chiffre officiel de te population de Damas s'élève à deux cent mille habitants; en réalité, il faut réduire ce total à cent cinquante mille.
Les chrétiens sont au nombre de trente mille et même davantage. La population juive varie entre cinq mille et trois mille. Quant aux musulmans, qui forment la majorité, ils sont renommés pour leur fanatisme, lequel surpasse même celui des Arabes de la Mecque. Le temps n'est pas encore éloigné où les chrétiens ne pouvaient monter ni chevaux, ni mulets, ni chameaux. Ils allaient à pied ou sur un âne quand ils voulaient voyager.
Ce fanatisme amenait facilement des rixes sanglantes des attaques à main armée. On se souvient qu'en 1860 mille chrétiens au moins furent égorgés dans les rues de Damas et aux environs.
Les terribles préludes de ces massacres commencèrent simultanément à Hasbeya, sur le versant ouest de l'Hcr-
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mon, à Deir-el-Kamr, au sud de Beyrouth, et dans la ville côtière de Saïda. Le 9 juillet 1860, le muezzin appelait les croyants pour la prière à l'heure de midi, lorsque la populace armée, conduite par les bachi-bouzouk, se jeta sur le quartier chrétien de Damas. Les hommes et les enfants mâles furent égorgés; les femmes, indignement traitées, périrent en partie ou subirent l'esclavage.
Le gouverneur, Achmet-pacha, resta tranquille au fond de son palais pendant ces effroyables massacres. Seul un homme influent et généreux prit la défense des chrétiens, qu'il avait passé sa vie à combattre. Cet homme, on le sait, c'est Abd el Kader, le héros des guerres d'Algérie, qui avait choisi Damas pour lieu de son exil.
Il ouvrit sa maison aux malheureuses victimes du fanatisme mahométan, et combattit avec les hommes de sa famille pour assurer le passage des chrétiens qui fuyaient vers l'ancienne citadelle. Dix mille personnes trouvèrent un refuge dans cette vieille forteresse. Mais à peine les chrétiens y étaient-ils renfermés, que les égorgeurs tentèrent d'enfoncer les portes. Abd el Kader se présenta alors en armes devant les furieux; il menaça de faire mettre le feu aux quatre coins de Damas si la citadelle n'était pas respectée. Cette courageuse attitude sauva les malheureux fugitifs.
De Damas à la Mecque, la grande route de la .caravane demande quarante- cinq jours de parcours. Pour aller à Bagdad, la caravane met de trente-cinq à quarante jours; mais le courrier de la poste fait le trajet en douze jours, à dos de chameau. L'emploi de cette poste est un peu coûteux : le port d'une simple lettre monte à trente-cinq francs , et pour une lettre recommandée il faut payer soixante-douze francs cinquante centimes !
1G UNI-: M A Iti ON MYSTÉRIEUSE
Moi aussi j'avais fait -le chemin de Bagdad à Damas, mais non par la route de la poste. J'avais mes raisons pour cela.
On se souvient que nous étions restés prés d'un cours d'eau, dans Je voisinage de la tour de Nemrod, afin de nous rétablir le plus complètement possible avant de rentrer à Bagdad.
Lorsque nous fûmes prêts à partir, nous interrogeâmes avec grand soin toutes les traces des environs du canal Anana, dans l'espoir de trouver quelque indication sur le sort de mon compagnon anglais, sir Lindsay. Mais nous ne découvrîmes pas le plus petit indice. Arrivés à Bagdad, nous retournâmes chez notre hôte polonais, qui n'avait ni revu l'insulaire ni entendu parler de lui. Je fis des recherches minutieuses, je m'adressai au consulat : tout cela fut en vain.
Il fallait se décider à quitter la ville.
Les ressources pécuniaires ne me manquaient pas : j'avais trouvé un trésor près de la tour de Belus, non pas en grattant parmi les décombres, croyez -le bien, mais d'une autre façon très singulière, et à une place où je ne m'attendais guère à faire pareille découverte. Non , je ne croj'ais pas que ce perfide et si indispensable Mammon se pût cacher là !
Un jour, tandis que mon domestique fidèle, le pauvre Halef, abattu par la fièvre, dormait d'un sommeil profond, je songeais avec inquiétude aux difficultés de la situation, aux soucis de l'avenir. Tout à coup les derniers mots de Marah Dourimée me revinrent en mémoire. Elle m'avait dit, en me remettant l'amulette que je conservais comme souvenir et curiosité : « Tant que cet objet restera fermé, il ne te sera d'aucun secours; mais, si tu as besoin d'aide 3
ouvre le sachet, et le Rouhi Koulyan t'assistera, si loin que tu puisses être de lui. »
Ces mots mystérieux ne mé préoccupèrent pas longtemps ; les Orientaux aiment les énigmes. Depuis lors je portais l'amulette au cou sans y prendre garde. Ce jour- là, le désœuvrement fit que je m'amusai à ouvrir mon petit sachet : que pouvait- il. contenir? en quoi son contenu me serait- il utile? j'étais curieux de le savoir.
Je déliai donc l'amulette, j'en déchirai l'enveloppe... Sous l'étoffe je trouvai un morceau de parchemin , je le dépliai : il enveloppait deux bank- notes anglaises.
11 est à présumer qu'en cet instant ma ligure exprima tout autre chose que la contrariété.
Oui, la bonne vieille avait raison : elle savait me venir en aide, même de loin.
Mais comment cette femme d'Orient s'était -elle procuré ces précieux papiers anglais ?
Pourquoi me creuser la tête là -dessus ? N'v a-t-il pas un peu partout des banques de la vieille Albion ? Ce qui me semblait clair, c'est que Marah Dourimée devait être très riche ou très généreuse, et qu'elle s'était montrée pour moi pleine d'une maternelle sollicitude. J'aurais voulu pouvoir retourner à Lizan, afin de la remercier dignement.
Son présent allait me permettre de faire face à bien des nécessités. La perte de Lindsay me privait d'un riche caissier, et bien souvent déjà je m'étais rappelé sa manière de dire :
« Je paye bien, -wcll! a
Pour un pauvre diable comme moi, la disparition d'un tel compagnon était une épreuve doublement pénible;
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mais le don de l'Esprit de la caverne me tirait pour un temps d'un grand embarras.
Lorsque Halef s'éveilla, je lui fis part de ma découverte. 11 s'en réjouit d'autant plus, que je lui promis de l'accompagner bientôt au campement des Haddedin. Les bank- notes me donnaient le moyen d'entreprendre le voyage, et je tenais non seulement à ramener mon dévoué serviteur parmi les siens , mais encore à délivrer les deux domestiques de Lindsay, qui étaient restés là-bas. Il me semblait avoir reçu à cet égard une sorte de legs implicite du malheureux Anglais ; je me regardais comme moralement obligé à le recueillir.
Après nous être reposés, rétablis et habillés de neuf à Bagdad, nous partîmes à la recherche du camp des nomades, laissant les indications nécessaires pour l'envoi de mon courrier. Nous nous dirigeâmes vers Tekrit, en passant par Samara; puis nous prîmes par l'ouest jusqu'au Thathar, dans le but d'éviter la tribu qui m'avait si mal accueilli naguère, près de la vallée des Degrés.
Arrivés aux ruines célèbres d'El-Hather, deux hommes qui s'y reposaient nous apprirent que les Chammar étaient partis pour leurs pâturages du sud -est, près d'EI-Deïr, sur la rive de l'Euphrate. Ils espéraient y être à l'abri des poursuites du gouverneur de Mossoul, qui les menaçait toujours. Nous nous dirigeâmes aussitôt vers ce lieu, que nous atteignîmes sans incident notable.
Notre apparition au milieu de la tribu excita des cris de joie et des larmes. Amad el Ghandour n'était pas rentré au camp. Les Chammar ignoraient les événements survenus; ils espéraient encore revoir leurs chefs, malgré l'inquiétude que leur causait cette longue absence.
La nouvelle de la mort de Mohammed Emin fut
accueillie avec de vives démonstrations de douleur, et Ton résolut de célébrer une grande cérémonie funèbre en sa mémoire.
Ce deuil public n'empêchait point Hanneh, la jeune femme de mon Halef, de se livrer aux transports de la joie la plus folle à la vue de son mari. Celui-ci n'était pas moins ravi. Son bonheur redoubla lorsque la jeune Arabe, le conduisant à sa tente, lui montra un petit hadji arrivé depuis peu en ce monde pour y entreprendre son pèlerinage. Je fus admis à contempler cette scène de famille.
« Sais-tu, sidi, me demanda Hanneh, quel nom j'ai donné au petit garçon ?
— Non , madame Halef.
— Eh bien, il s'appelle Kara ben Halef, comme toi et son père.
— O la couronne , la fleur des femmes ! s'écria mon petit compagnon, tu as bien choisi! Mon fils sera un héros, comme son père... Son nom doit être plus long que l'épée de l'ennemi... Tous les hommes de la terre l'honoreront ; toutes les jeunes filles seront éprises d'amour à sa rencontre ; tous ses ennemis fuiront devant son seul regard. Ils n'oseront résister dès qu'on prononcera dans le combat le nom de Kara ben Halef Omar ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah ! »
Le cheikh Malek témoigna aussi une grande joie de notre retour. 11 avait pris une influence marquée sur les Haddedin en l'absence de leurs chefs. Je ne doutais pas que son âge, son expérience, ne le missent au rang des candidats à la dignité de cheikh des deux tribus, maintenant que la mort de Mohammed et la disparition d'Amad el Ghandour allaient nécessiter une élection. Dans le cas où les Chammar placeraient le vieux Malek à leur tête.
mon fidèle Halef devenait aussitôt une des autorités du camp , et je voyais s'ouvrir devant lui la voie des honneurs.
Nous visitâmes avec Halef tous les lieux qui , pour moi, ravivaient quelques souvenirs de mon précédent séjour. Le soir, je m'asseyais devant la tente et racontais nos aventures aux nomades, lesquels ne se lassent point d'écouter un narrateur. Halef ne manquait jamais de prendre la parole aux bons endroits, pour faire remarquer que je marchais constamment sous sa protection, et que sa valeur m'avait été d'un grand secours pendant le voyage .
Je m'occupai des deux Irlandais dès que je fus un peu reposé. Ces hommes étaient devenus à demi sauvages» Ils comprenaient assez les Arabes pour vivre aisément au milieu d'eux, et faisaient du reste très bon ménage avec les fils du désert. Cependant ils désiraient beaucoup quitter les tentes.
Ils me prièrent de les prendre avec moi afin de les rapatrier. Ils se montrèrent fort reconnaissants quand je leur dis que j'avais entrepris un si long voyage en partie à cause d'eux.
Mon intention était de visiter la Palestine et de revenir par mer à Constantinople ; mais je voulais revoir Damas. Afin d'éviter toute rencontre désagréable du côté de Mossoul , il me sembla prudent de prendre au sud d'El- Deïr pour m'embarquer sur l'Euphrate, puis traverser ensuite les montagnes du Hauran, par la route desquelles j'arriverais à Damas.
Seulement il me fallut attendre un certain temps avant de mettre mon projet à exécution. Les Haddedîn me retenaient toujours; d'ailleurs, comme Halef insistait pour
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Dnitias.
m'accompagner jusqu'à Damas, je me trouvais obligé de le laisser jouir un peu des joies de la famille, je m'attardai même plus qu'il n'était dans mes intentions. Les semaines succédaient aux semaines; la mauvaise saison, heureusement très courte dans ces contrées, survint : elle commençait à s'achever, quand enfin j'annonçai mon inébranlable résolution de départ.
Les hommes de la tribu, en troupe considérable, nous . firent escorte jusqu'au fleuve. Là nous dîmes adieu aux nomades, moi pour toujours sans doute, Halef pour quelques mois à peine.
Nous prîmes une barque qui nous fit traverser l'Euphrate en diagonale. Au bout d'une semaine de trajet sur le fleuve et sur la rive opposée , j'aperçus les sommets des monts Hauran ; mais, presque aussitôt débarqué, j'avais fait une rencontre qui devait changer considérablement mes plans.
Un matin, nous vîmes, suivant la même route que nous et un peu. en avant, quatre voyageurs montés sur des chameaux.
Les Bédouins du Hauran sont gens assez dangereux ; il ne me déplaisait pas de trouver des compagnons avec lesquels je pusse m'engager sur leur domaine. Je hâtai le pas de ma monture et rejoignis promptement les quatre cavaliers, quoique ceux-ci, peu désireux sans doute de lier conversation, eussent pris en même temps le galop.
Lorsque ces hommes virent qu'ils ne pouvaient nous éviter, ils se rangèrent afin de nous laisser la place libre. L'un d'eux était un vieillard de mine assez respectable ; les autres, trois jeunes serviteurs. Aucun ne semblait belliqueux ; cependant ils avaient la main sur leurs armes
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et nous regardaient avec défiance. Je saluai amicalement :
« Salami m'écriai-jc en retenant mon cheval. Ne tirez point, nous sommes gens fort pacifiques.
— Qui donc êtes -vous? demanda le plus âge de la
troupe.
— Trois Franks et un Arabe , mon serviteur. » La figure du vieillard se rasséréna.
Pour éprouver sans doute la vérité de mon dire, i 1 m'adressa la parole en mauvais français.
a De ouel pays êtes -vous, monsieur?
— De l'Allemagne.* ' Ah ! fit-il, c'est un pays paisible, je crois, dont le
habitants ne pensent qu'à lire des livres et à boire du café ?
— C'est cela même.
— Et d'où venez-vous ? Peut-être êtes-vous négociant
aussi ?
— Non, Je voyage pour connaître les moeurs et les histoires de chaque contrée, afin d'écrire des livres que mes compatriotes liront en buvant leur café. Je viens de Bagdad, je-vais à Damas.
• — ■ Mais alors pourquoi portez- vous tant d'armes, au lieu de ce qu'il faudrait pour écrire ?
— Parce que je me défendrais mal contre les Bédouin
à l'aide d'une simple plume.
— Cela est bien vrai, » dit mon homme en secouant la tête.
Mais je vis qu'il ne pouvait s'imaginer un écrivain allemand qu'avec une plume gigantesque à l'oreille, un pupitre sur la selle et deux énormes encriers des deux cotés de son cheval. Il continua :
« La route va devenir dangereuse dans les montagnes, il faut être prudent. Voulez -vous que nous marchions ensemble ?
— ■ Volontiers. Vous allez à Damas?
— Oui. J'y demeure, je suis marchand. Tous les ans je conduis une petite caravane chez les .Arabes du Sud. En ce moment je rentre chez moi.
— Comment entendez-vous faire le trajet? par les monts du Sud, ou par la route de la Mecque, à gauche?
— Qu'en dites -vous, monsieur?
— 11 me semble que la dernière est la plus sûre.
■ — C'est aussi mon avis. Avez-vous jamais traversé le pays ?
— Non.
— En ce cas, je marcherai le premier. »
La défiance d,e l'honnête négociant paraissait tout à fait dissipée. Il se montra jovial et causeur. Enchanté d'avoir des gens si bien armés à ses cotés, il alla jusqu'à me confier qu'il portait sur lui une assez belle somme. Les Arabes, il est vrai, ne payaient ses marchandises qu'en nature; mais il était parvenu à se défaire fort avantageusement, sur la route, de toute sa pacotille.
« Je fais beaucoup d'affaires, me dit-il; je suis en relations constantes avec Stamboul. Connaissez -vous Stamboul ?
— Oui. Je compte y retourner bientôt.
— Alors je vous donnerai une lettre pour mon frère, qui fait aussi le commerce en cette ville ; vous me rendrez irrand service...
— Avec plaisir. Vous me permettrez de vous aller voir à Damas, quand je serai au- moment de partir?
— Oh ! certainement. D'ailleurs, ma lettre ne vous
sera point inutile : mon" frère Mafleï a beaucoup de relations; il pourra vous présenter, à Constantinople, partout où vous voudrez.
— Mafleï !... Mais je connais ce nom...
— Comment cela?...
— Attendez... Ah ! je m'en souviens: c'est dans mon voyage d'Egypte... J'ai rencontré le fils d'un marchand de Constantinople. Il s'appelait Isla ben Maiieï.
— Vraiment ! . . . Voilà qui est extraordinaire ! C'est mon neveu.
— Le croyez- vous?...
— Oui. Il se nomme Isla ; il a été en Egypte pour délivrer une jeune fille qu'il aimait et qu'on avait enlevée.
— Senitza?
— Mais c'est cela!... Oh! quelle singulière rencontre !... Mon neveu m'a raconté toute son aventure au dernier voyage qu'il a fait à Damas. Il m'a parlé d'un certain Kara ben Nemsi , auquel il doit d'avoir retrouvé sa fiancée. Cet étranger écrivait aussi... Eh! mais comment vous appelez-vous?
— Kara ben Nemsî.
■ — Allah il Allah ! c'est vous ?
— Certainement. Kara ben Nemsi est le nom que je me suis forgé pour voyager dans ces contrées.
— Hamâoulillah ! quel miracle ! Comment ! c'est vous ?
— Demandez plutôt à mon serviteur Halef. II nous a fièrement aidés, je vous assure, quand nous avons enlevé Senitza.
— Seigneur, donnez -moi la main... Non, non, vous ne pouvez me refuser cela : vous descendrez chez moi à Damas, vous et vos gens. Tout ce que j'ai vous appartient ! y>
Le brave homme, tout hors de lui, me secouait les mains, prenait celles de Halef, allait même jusqu'à donner aux Irlandais le même témoignage d'amitié, au grand étonneraient des deux domestiques, qui se demandaient d'où pouvait venir ce subit transport, ni eux ni Halet n'a) r ant compris un mot de notre conversation en français.
Je dis au petit hadji :
« Te souviens -tu d'isla ben Mafleï?
— Oui , sidi. C'est ce jeune homme dont nous avons été chercher la fiancée dans la maison d'Ibrahim Mamour.
— Eh bien ! ce marchand est l'oncle d'isla ben Mafleï.
— Allah soit loué ! Maintenant je trouve à qui parler. Une bonne action ne doit point être tue; il faut la raconter pour qu'elle vive toujours.
— Raconte -moi tout ce qui est arrivé, s'écria le marchand de Damas. Mon neveu me l'a dit, mais je veux aussi l'entendre de ta bouche. »
Halef, enchanté , se lança dans les prés fleuris de la narration orientale. Naturellement je fus qualifié de hckim-bacbi, le médecin le plus renommé de la terre. Isla devint le jeune homme le mieux fait de Stamboul, Senitza la houri la plus délicieuse du paradis ; mais Ibrahim Mamour était le diable en personne, et, pour résumer toute l'histoire, nous avions accompli, le vaillant hadji et moi, une prouesse dont la mémoire se répandrait dans toutes les générations.
Lorsque j'essayais de ramener les faits à une simplicité plus exacte , le cher petit homme s'écriait :
« Sidi, tu ne comprends pas ces choses; moi ji sais tout. N'étais- je pas ton aga, armé du fameux fouet du
Nil? N'ai-je pas tout 'préparé pour la réussite de notre grande entreprise? »
Je finis par nie taire. En Orient, les récits doivent être pompeux. Le marchand de Damas écoutait avec un , bonheur visible ; Halef semblait s'élever extraordinairement dans son estime. La suite prouva que mon hadji avait tout à fait captivé le bonhomme.
Cependant nous rejoignîmes la route de la caravane, et nous nous dirigeâmes par la porte du Ciel dans le faubourg de Meidan, où les pèlerins se rassemblent au temps , du hadj pour se rendre à la Mecque.
Damas, à l'intérieur, ne répond guère à l'idée qu'on * s'est faite en la voyant de loin.
Certes, la ville ne manque pas de monuments curieux ; mais les rues sont étroites, tortueuses, affreusement pavées. ' Les maisons n'ont presque jamais de fenêtres donnant sur '• la rue; l'aspect de leurs murailles de boue est fort laid. f '„ Comme dans la plupart des cités orientales, la propreté de la voirie est exclusivement confiée aux vautours et aux chiens errants. On comprend dans quel état sont * les rues , et je n'apprendrai rien en parlant des miasmes infects qui s'étendent sur toute la cité des Ommiades.
Le quartier des chrétiens se trouve situé au levant de la ville ; il commence à la porte Saint-Thomas et va jusqu'à la route de la caravane de Palmyre. Ce quartier , n'est guère plus propre ni mieux bâti que les autres. Il renferme une quantité de ruines qu on ne relève ni ne'' déblaye. Les Lazaristes possèdent une maison dans cette î partie de Damas. Non loin de cet établissement, en se v dirigeant vers le sud, de l'autre côté de la rue Droite, est / le quartier des juifs. Les musulmans habitent l'ouest de Damas.
C'est chez eux naturellement que se rencontrent les constructions les plus remarquables : la citadelle, le magnifique bazar du grand khan Assad- pacha et la fameuse mosquée des Ommiades, dont l'entrée reste malheureusement interdite aux chrétiens.
Cette mosquée mesure cinq cent cinquante pieds de long-, cent cinquante de large. Elle est construite sur les fondations d'un temple païen que l'empereur Théodose fit détruire.
Arcadius avait bâti à cette même place une magnifique église dédiée à saint Jean- Baptiste. On conservait dans cette église la tôte du Précurseur, que contenait un riche reliquaire.
La précieuse châsse fut enlevée par Khalid lorsqu'il s'empara de Damas, On n'a jamais su ce qu'elle était devenue.
Ce Khalid, surnommé YÉpée de Dieu par les musulmans, ne transforma en mosquée que la moitié de l'église Saint- Jean. C'est là un cas assez rare et motivé par les circonstances.
L'armée qui assiégeait Damas était divisée en deux camps : l'un sous le commandement de Khalid, l'autre sous celui d'Abou Obeïda, général célèbre par sa douceur. Ce dernier se tenait devant la porte de l'Ouest.
Irrité de la longue résistance des assiégés, Khalid jura que, la ville une fois prise, il n'épargnerait pas un seul habitant. Au bout de bien des jours, le chef victorieux enfonça la porte du Levant et pénétra dans Damas, ordonnant à ses soldats de tout égorger. A cette nouvelle, les défenseurs de l'autre partie de la ville se hâtèrent de conclure un arrangement avec Abou Obeïda et lui ouvrirent la porte du Couchant, à condition que la population