‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · LU MIDI · texte numérisé non relu

LU MIDI

mura Louise , plutôt rêveuse que désolée. Mais pourquoi donc alors m'a-t-il épousée? repritelle viveineut.

— Par ambition sans doute, dit madame de Saint-Cernin.

— Par ambition ! répéta Louise , avec un sourire triste et mélancolique ; oui , pour jouir des pompes de la cour , pour avoir des valets , un carrosse , des parures , pour se rapprocher du Roi, n'est- il pas vrai ? C'est cela ! Oh ! je le plains encore bien plus; car la douleur qu'il aura causée à celle qu'il aime est réelle ; et ce bonheur qu'il espérait, il ne l'aura point trouvé !

La jeune et belle comtesse se jeta dans un l^utcuil pour se livrer à ses pensées, et n'entendit pointlesdernières exhortations de la dame de Saint-Cernin , qui l'engageai t à prendre courage, et à se <listraire.

Les nouveaux torts de Marillac, qui venaient de lui être révélés avec si peu de ménagemens, n'avaient point ajouté à son indignation contre lui. Il aimait, il était malheureux sans doute, et

104 INE JOURNÉE DE LOtlSE.

leur situation avait quelque ressemblance lointaine, par laquelle Louise se sentait excitée à l'indulgence. Si Marillac en avait besoin auprès d'elle, n'en avait-elle pas besoin aux yeux d'un autre !

De plus, instruite par l'expérience, Louise commençait à écouter d'une oreille défiante les discours de madame de Saint- Cernin. Ne pouvait-elle avoir intérêt à l'abuser sur son mari, comme autrefois sur Lesueur ?

Une fois le soupçon éveillé , la route s'éclaire facilement. La vérité presque tout entière lui apparut; mais elle la repoussa comme trompeuse , et ne lui voulut prêter quelque réalité qu'après s'être efforcée de l'adoucir.

N'importe, cette fois, Louise ne cédera point à des conseils perfides j elle ne suivra les avis ni de sa tante , ni de la Clienaye, ni de ce prêtre qui s'est fait l'écho des deuxj elle ne suivra que les ordres de sa conscience. Elle sera malheureuse , s'il le faut , mais elle fera son devoir. Si M. de Marillac en aime une autre , eh bien ! elle le plaindra sans l'ac-

cuserj elle attendra qu'il revienne à elle. La vertu est-elle autre chose qu'un sacrifice? Du moins, si quelque jour Lesueur s'inquiète de son sort, il pourra sans honte conserver dans son cœur ce reste d'amour qui y sera encore , peut-être !

•06 ti]\t JOtUAJit hL LUL'IS£.

Ce mv

Lk roi vint à son heure accoutumée .

c'était le soir, lorsqu'il quittait le cardinal. Une petite porte dérobée le conduisait alors, par un long couloir, de son appartement dans celui de la comtesse. Souvent, en arrivant, il y trouvait la baronne et le Père Pradines , tenant compagnie à Louise et il les invitait à rester, ne se souciant pas toujours du tète-àtête. Cette fois, madame de Marillac était seule. Après avoir salué Louis xiii, mais sans

presque lui adresser ses félicitations ordinaires :

— Votre Majesté veut -elle, lui demanda Louise, que je fasse avertir madame ma tante ? Parfois vous avez paru prendre plaisir à son entretien.

— Non, dit-il; à quoi bon?

Pleine de sa préoccupation, sans songer même à s'informer des désirs du roi, elle alla vers une armoire, l'ouvrit, en tira un jeu d'échecs , et le posa sur une table , auprès de laquelle elle arrangea aussitôt deux fauteuils en face l'un de l'autre.

-^ Pas encore ! madame , exclama le roi en riant; vous êtes bien pressée de vous faire battre aujourd'hui ! J'aime à jouer avec vous, c'est vrai ; car si je vous gagne , c'est de franc jeu : vous n'y mettez pas de complaisance comme les autres, du moins. Vous ne savez pas assez bien jouer pour cela. Mais, avant tout, nous avons à causer, et je suis bien aise de vous trouver seule. Votre tante, voyez-vous, c'est bon lorsque je suis dans mes accès de médisance : elle semble y prendre un grand plai-

sir, et cela m'encourage. A cette heure, elle peut dormir. Il faut, madame, que vous me fassiez votre confession ; et les confessions ne se font qu'à deux.

Louise le regarda d'un air étonné.

— Voyons, mon enfant, poursuivit-il, en l'invitant par un signe à s'asseoir auprès de lui , sur un large siège bien moelleux, et à deux places, disposé devant la cheminée. — Ditesmoi d'abord quelle idée vous a conduite dès la fraîche matinée au mont Valérien?

— Quoi ! sire , vous savez déjà ?

— Oui , Louisette, je sais déjà que vous avez été distribuer votre épargne à de pauvres paysans. Cela est très-bien; mais n'y avait-il pas quelque galant caché dans une de ces chaumières ?

Et ce disant, il la regardait fixement entre les yeux, tout en paraissant n'en faire qu'un badinage. Mais quoi qu'il en eût, il se troublait en la voyant^rougir ; car s'il fallait mesurer la force de l'amour d'après la dose de jalousie que chacun possède, Louis xiii , à ce compte,

eût passé pour être d'une complexion plus^ amoureuse encore que son père. Tout lui portait ombrage près de celle qu'il aimait, malgré la tournure platonique de ses affections : ce qui laisse croire facilement qu'il y avait à cet égard chez lui plutôt timidité et dévotion que vraie continence ; manque de santé et non pas de désirs.

— Un galant ! dit Louise , en se remettant : sire, je suis mariée.

— Ob ! mariée ! . . . Et il reprit : cela n'empêcbe pas toujours. Je puis vous citer beaucoup de belles dames... très- mariées... et qui n'en ont pas moins leurs galans : madame deRoban, madame de Cbevreuse, la duchesse de Montbazon

-7- La duchesse ! ah ! sire , c'est mal à vous de le penser : c'est une dame respectable.

— Comme les autres ! comme madame la princesse aussi ; et l'on pourrait aller plus haut, dit-il, en inclinant sa tête d'un air humble. Mais vous n'aimez pas à médire , je crois.

IIO UNE JOLR\ÉE DE I.OUISE.

— Non, sire, et vous voyez que ma tante ne vous eût pas été inutile !

— Eh bien ! qu'avez-vous fait et qu'avezvous vu dans vos chaumières ? C'est une belle chose que la bienfaisance ; et je l'aurais assez aimée si je n'étais roi.

— Mais , sire , ne la pratiquez-vous pas tous les jours?

— Oui .... à mon corps défendant ; car à la cour chacun croit toujours qu'on lui doit plus qu'on ne lui donne ; et si par hasard mes bienfaits ne s'adressent point à des ingrats, c'est au cardinal qu'ils en vont d'abord faire leurs remercîmens.

— C'est un grand tort.

— Non pas ; c'est une grande adresse ! le cardinal peut donner plus que moi , lui; il a plus de pouvoir. Moi, je ne suis rien, que son trèshumble serviteur et son secrétaire-d'état , en cinquième, pour les signatures.

Louise n'osa répondre ; sur ces matières elle était toujours restée muette , autant par modestie et par prudence que par une juste

appréciation de son ignorance sur ce qui touchait à la politique.

Le roi s'enfonça sur le siège double, s'y adossa, se mit à l'aise, croisa ses bras, en paraissant réfléchir , et après quelques instans de silence :

— C'est cela, dit-il, ennuyons-nous!

Quand une personne me plaît, j'aime assez à m'ennuyer auprès d'elle , les pieds devant le feu. L'ennui sans bâillemens est souvent une douce chose!

— Si c'est là votre meilleur passe-temps, lui dit la jolie comtesse , vous devriez avoir des gens en charge pour vous ennuyer, et non plus pour vous divertir. A quoi bon alors Marais et Langely, vos bouffons?

— Vrai Dieu, madame. Marais et Langely s'acquittent très-bien parfois du soin de m'ennuyer ; mais quand ceux-là s'en mêlent , ils m'ennuient trop ! Rien n'est déplaisant comme de s'attrister par l'endroit où l'on s'attend à rire. Au surplus, Louisette, vous ai-je raconté le dernier tour de Marais?

— N'est-ce point, sire, lorsqu'il dit, en votre présence , à messieurs de Bautru et de Nogent : — Vous arrivez à propos, messieurs, pour me seconder. Le roi n'est pas de belle humeur ; à moi seul je n'y pouvais rien , mais à nous trois nous ferons mieux : trois fous valent mieux qu'un ! ou quelque chose de semblable?

— Non , répondit le roi , c'est Langely qui a dit cela, et c'est une impertinence, dont je l'ai fait châtier ; car le comte de Nogent en eur. une grande tristesse pendant long-temps. Le tour de Marais est de plus fraîche date. Le drôle est parfois divertissant , et il a trouvé moyen dernièrement de se montrer bienfaisant comme vous, Louisette; mais à sa manière et à celle de mon cousin le cardinal, sans bourse déher.

Le roi rit alors et se frotta les mains , enchanté d'avoir lancé un trait satirique contre son ministre ; et il reprit l'historiette sur son bouffon Marais.

— On m'avait fait de mauvais rapports, dit-

il;, sur quelques musiciens de ma chapelle, qui s'enivraient;, couraient ks cabarets et les mauvais lieux, faisant ensuite tapage la nuit , comme de hauts seigneurs de ma connaissance, €t m ême de ma parenté . Pour les en punir , je leur fis retrancher la moitié de leurs gages ; ce qui les eût forcés peut-être de mettre de l'eau dans leur vin, et de coucher dans leur lit. Mais, il y a trois jours, Marais, qui m'avait proposé une mascarade pour le petit-coucher, ce dont je ne me souciais guère cependant, me les amena, fagottés de la bonne sorte; car ils n'étaient qu'à demi-vétus , portant un pourpoint sans haut-de-cl musses , ou un haut-dechausses sans pourpoint ; et ils se mirent devant moi à croquer des noix en gambadant. Je commençais à me fâcher de cette escapade, mais l'enfant de la mère folle me riposte d'un grand sérieux : — Eh quoi donc ! sire ; à qui votre Majesté s'en prendra- 1- elle, sinon à elle-même ? Qui n'a que moitié de sa rente ne peut s'habiller qu'à moitié, et ne manger que d'un côté ! — Cela me fit rire ,

114 l\E JOUnNËE DE LOUISE.

et je les rétablis dans leur charge complète .

— Vous bien avez agi , sire , ainsi que Marais.

— Oh ! j'aime mieux Marais que Langelv , dit le roi ; mais j'aime encore mieux mon nain Geoffroy que les deux, parce qu'au moins quand je le vois je ne m'attends pas à rire. — Au reste, reprit-il comme par réflexion , je crois bien que je ne les aime ni les uns ni les autres. C'est sotte chose que tout cela !

Il y eut un nouveau moment de silence ; après quoi, Louis xiii regarda la comtesse d'un air de reproche , et lui dit :

— Mais vous êtes bien discrète aujourd'hui, madame ! IN'avez-vous donc rien à me raconter à votre tour? Je suis en train de parler, moi , et je ne jouerai point aux échecs , quoi que vous en ayez ! Voyons , ne me direz-vous point enfin quelque chose sur ces chaumières que vous avez visitées? IN'y avez-vous rien vu qui mérite d'être rapporté ?

— Pardon, sire.

Et elle lui décrivit le spectacle qui l'avait

frappée à son entrée chez Madeleine Cormier ; elle secoua même l'espèce d'allanguissement qui la tenait , pour lui représenter plus vivement l'action sublime de cette pauvre femme, qui, seule, avait soutenu du travail de ses mains son aïeul et ses petits-fils ; elle passa rapidement sur le beau trait du jeune artiste, venu si généreusement au secours de cette famille malheureuse; mais elle ne put le taire néanmoins ; et comme elle attendait l'effet qu'aurait produit sur le roi, le récit de ce double dévouement :

— C'est une belle chose que le travail ! ditil , sans autrement s'émouvoir. Les gens qui travaillent sont les plus heureux.

Et il partit de là pour énumérer *ous les métiers qu'il savait faire, affirmant que s'il n'était plus roi , il ne se trouverait nullement embarrassé pour vivre.

— Car, poursuivit-il , je ne suis pas un méchant musicien, et je me crois assez bon peintre pour , au besoin , barbouiller des enseignes. Quant à ce qui concerne la vénerie, je

116 i.NE jolkm!;:; ue louise.

gage ^ madame la comtesse, me montrer, le cas échéant, aussi bon commandant de meutes que M. de Marillac! Le blason, j'en serais professeur. Mais ce sont tous là des métiers nobles • et vînt-on à mêles interdire, je me tirerais encore d'affaire.

— Je n'en doute point, dit Louise; j'ai vu , sire , une arquebuse de votre façon , qui m'a semblé parfaitement belle.

— Oh ! ce n'est rien que cela ! je pourrais par moi-même ni'équiper pour aller en chasse sur la terre et sur l'eau; car je sais faire des cornets à poudre, des lacets, des filets et bien d'autres choses! Pour les confitures, je défierais même votre mère abbesse de la Visitation : les dernières que j'ai faites ont été trouvées excellentes par tout le monde quoiqu'un peu brûlées. Si monsieur mon frère se connaît en simples , j'en sais plus que lui en jardinage, et j'espère vous voir manger bientôt de mes petits pois verts , Louisette. Savezvous que l'année dernière j'ai eu la fantaisie

de vivre un jour entier^ sans que ce soit à la charge de mon trésor ? j'y suis parvenu !

Et d'un air satisfait de lai-même , et baissant la voix :

— J'ai fait vendre au marché^ lui dit-il,'une partie de mes légumes , et de l'argent qui m'a fait retour, j'ai eu de quoi mener joyeuse vie vingt-quatre heures durant , aussi bien que le plus riche bourgeois de Paris !

Il regarda alors la comtesse d'un air triomphant, comme attendant ses félicitations; mais Louise, toujours distraite, et qui ne voyait pas bien où il y avait tant à se glorifier pour un roi de France, d'avoir fait vendre des pois verts au marché , ne l'en congratula que médiocrement, ce qui le surprit.

— Mais qu'avez-vous donc , Louise ? Décidément vous êtes triste et maussade aujourd'hui! Vous, quelquefois si gaie et si parlante, faut-il que l'ennui vous prenne, justement comme je me sens le cœur en joie et l'esprit à l'aise! Nous sommes encore au vendredi , et c'est mon jour de bonheur. Voyons,

nia noble comtesse, ayez confiance et dites ceqiiivous contrarie. Faut-il que je vous en supplie?..

En lui parlant ainsi, il se rapprochait d'elle, déroulait les boucles de ses cheveux, et les caressait de la main.

Louise, essayant d'abord de prendre un air plus riant, se défendit contre les reproches du roi, l'assurant que rien ne l'attristait et ne la contrariait, sinon la crainte de lui déplaire. Mais ses yeux démentaient ses paroles, et le galant monarque la pressant toujours de s'expliquer plus ouvertement, et se plaignant

de sa réserve envers un ami , touchée du ton

de bonté qu'il affectait alors :

— Eh bien! sire, lui dit-elle, en déguisant néanmoins la véritable cause de ses ennuis, — oui, quelque chose me peine, et ce n'est pas sans sujet.

— Qu'est-ce donc? lui demanda-t-il aussitôt avec un vif mouvement de curiosité ; de qui avez-vous à vous j^laindre, Louisette?

— De monsieur de Marillac , sire !

Et elle fit un mouvement , comme si elle eût voulu au même instant rattraper les paroles qui venaient de lui échapper, comprenant, par un instinct secret de pudeur et de convevenance, que ce n'était plus au roi qu'elle devait s'adresser pour se plaindre de son mari.

— De monsieur de Marillac ! dit Louis xiii, en reprenant tout à coup un maintien grave et presque sévère. — Qu'est-ce? et qu'a-t-il osé ?

— Osé! Rien, sire, répondit Louise étonnée.

— Eh bien donc, qu'y a-t-il? Voyons! De quoi vous plaignez- vous enfin ?

— C'est que... c'est que... — balbutia la jeune femme. Mais il fallait achever la phrase ; la rougeur lui montait au front. Tandis qu'elle hésitait , le roi lui tenant une de ses mains entre les siennes, semblait l'interroger plus vivement encore par ses regards que par ses paroles. Elle baissa la tête toute confuse, et reprit. — C'est que... il ne m'aime pas... assez !

Le roi sourit d'un air défiant.

— Pas asfeez ! . . . Son amitié vous est donc bien

précieuse î Moi, je crains, madame la comtesse, que vous ne l'aimiez vous-même plus qu'il ne convient! . . plus du moins qu'il ne le mérite,

— Pourquoi cela, sire?

Et , après avoir jeté sur le roi un coup d'œil furtif , elle reprit sa première attitude.

— Allons , dit celui-ci , je savais bien qu'il vous faudrait ce soir en venir avec moi à une confession. Dites, quelles sont les plaintes que vous avez à faire contre ce M. de Marillac ? Comment se conduit-il avec vous ? Je veux le savoir ; je le veux \ entendez - vous Louise ? — Louise rougissait de plus en plus, et son front s'inclinait de même. — Aurait -il manqué au respect qu'il vous doit ?

— Je le vois à peine, murmura- t-el le.

— Et où le voyez-vous ? ajouta le roi , qui, par émotion de jalousie, commençait à se ressentir de son bégaiement.

— Où le hasard me le fait rencontrer , là seulement !

— Ah! fît Louis XIII. — Et sa jBgure se rasséréna. Puis , d'une voix plus ferme : —

Il ne vous a jamais parlé d'amour , n'est-il pas vrai ? il vous a toujours laissée seule et abandonnée à vous-même , comme avant le mariage ?

— Quoi ! vous sav«z ! Et Louise porta à ses yeux la main qui lui restait libre , comme si la honte de son abandon devait retomber sur elle.

— Il n'a point voulu , dit le roi^ manquer à ses engagemens.

— Vous savez donc aussi ^ — s'écria la jeune comtesse ;, en relevant la tête, — qu'il en aime une autre?

Le roi ne répondit que par une exclamation de surprise et de contentement.

— Quoi ! il en aime une autre ! Vrai Dieu l c'est bien î

— C'est bien ! répéta la comtesse interdite , en attachant ses regards sur ceux de son interlocuteur.

- — Oui , Louisette ! maintenant du moins vous pouvez , à votre choix , sans nul remords et sans crainte , aimer ^ comme avant ce prétendu mariage. Où serait le mal, puisqu'il vous en donne l'exemple ? Par la messe ! êtes- vous

si sotte que de vous croire engagée à un pareil mari ?

Chacun autour d'elle , et le roi lui-même , ne semblait-il pas prendre à tâche , en ce jour, d'encourager et de légitimer cet amour qui se réveillait dans son cœur ? Mais de quel argument s'était servi le roi , dont elle n'eût triomphé d'avance ? sa raison aurait-elle moins de force devant lui que devant les perfides suggestions de madame de Saint-Cernin ?

— J'ai promis devant Dieu d'aimer celui-là, dit-elle.

Louis XIII sourit; il prit un air paterne, en regardant Louise avec une expression de douceur et de tendresse , et , l'attirant à lui , la fit s'asseoir sur ses genoux , comme un père qui s'apprête à consoler son enfant.

— L'aimez-vous donc tant? lui dit-il.

— Je tâche! répondit -elle avec un soupir.

— Non , celui-là n'est pas digne de vous. . . . C'est moi qu'il faut aimer, Louise!

— Ah ! sire , s'écria-t-elle , pourrais-je donc ne point vous aimer sans être , à mes propreî^

yeux , une ingrate , digne du mépris de tous ? m'est-il donné d'oublier jamais que je n'étais qu'une pauvre orpheline , la fille d'un de vos emiemis, et que vous avez été pour moi plus qu'un père! Aussi dévouerais-je volontiers ma vie pour vous prouver combien ma reconnaissance et mon amitié vous sont acquises à toujours !

Il la contempla quelque temps sans rien dire, admirant la naïve gracieuseté de son visage , son col élégant, ses formes jeunes et attrayantes, et l'attitude virginale qu'elle gardait, même entre ses bras.

— Il faut m'aimer comme je vous aime , Louise. — Et la pressant avec vivacité contre sa poitrine : — Oh ! c'est que je vous aime bien, moi!

Louise ne redoutait encore rien auprès de lui, tant elle avait une haute idée de sa vertu! Enorgueillie d'avoir pu inspirer une telle amitié, elle sourit, et promenant légèrement ses mains sur la collerette du roi , dont elle paraissait examiner le riche point de Venise :

124 L>E JOLll\£E UE LOllSE.

— M'aimez - VOUS autant que vous aimiez mademoiselle d' Hautef or t? lui dit-elle, croyant l'embarrasser.

— Mille fois plus, Louise; mille fois plus! car elle ne m'aimait pas : elle ne sait et n'a jamais su que railler.

— Alors , autant que notre bonne mademoiselle de la Fayette ! n'est-ce pas cela ?

— Non, Louise; ce n'est point encore cela. Je n'ai jamais éprouvé quelque chose de pareil, qu'une seule fois ! C'était dans une petite ville du Lyonnais, à un bal de bourgeois où je me montrai. Je vis là une jeune fille blonde, si blanche et si avenante, que j'y songeai toute la nuit. Elle se nommait Catherine Gau. Pour ne point me laisser le loisir d'en devenir amoureux , je lui fis donner dix mille écus , et on la maria sur-le-champ.

— Si elle n'a pas été malheureuse en mariage, c'est bien à vous, sire.

— Eh bien ! Louise , poursuivit le roi , à qui son bégaiement reprenait quelque peu, — lorsque je vous vis... au parloir... avecmade-

moiselle de la Fayette^ le jour où je vous troublai si fort en feignant un ton sévère... et vous invitant à vous asseoir... vous le rappelezvous ?

— Comme si ce jour était celui-ci, répondit la jeune fenime, commençant à s'émouvoir, moins de ce que lui disait le roi, que de ses paroles entrecoupées , et de la façon dont il la regardait.

• — Eh bien ! depuis ce moment, je vous ai aimée... comme j'avais aimé celle-là !

— C'est" donc pour cette cause que vous m'avez mariée aussi! s'écria Louise , en essayant de se lever.

^- Mais il la retint. Ses yeux s'animaient ; ses bras , enlacés autour de la taille de Louise , se resserraient.

— Non, dit-il , restez ! . . car il faut que vous m'entendiez. Depuis de trop longs jours... j'hésite à m'expliquer avec vous, . . . comme si la crainte me tenait devant un enfant, ... et que je ne fusse pas le roi de France ! J'ai marié Catherine pour n'y plus prétendre. . . . Pouvais-je ,

sans me manquer à moi-même , lui donner accès dans ma cour. . . et l'admettre auprès de ma personne ? C'eut donc été comme chambrière! De cela, fi!.. Mais, vous, ne suis-je point parvenu à vous élever assez . . . pour vous rapprocher de moi sans éveiller les soupçons? — Je suis content de monsieur de Marillac ; il sera premier gentilhomme; c'est résolu ; Duc, s'il le faut, pour que vous soyez duchesse ! Je ferai pour vous autant que mon père a fait pour madame Gabrielle; je vous donnerai autant de richesses, autant d'honneurs et plus d'amour ! . . .

— Sire, mon amitié... interrompit Louise tremblante.

— D'amitié , point ! dit-il ; qu'en ferais-je ? Le dernier de mes serviteurs peut m'en offrir autant.

Le cœur de Louise battait avec force, et elle s'épouvantait en sentant celui du roi battre avec plus de violence encore.

— Ce que j'ai éprouvé pour Catherine, et ce que j'éprouve pour vous, continua-t-il, c'est de l'amour.... Oui, Louise, de l'amour !

Et ce n'est Jonc point de l'amitié seulement que je vous demande. Vrai Dieu! le bel échange !

— Pardon ! sire , dit Louise toute troublée , et en essuyant de ses deux mains son front couvert de sueur. Pardon! j'ignore ce que je dois répondre.

Il la pressa avec plus de force contre sa poitrine, rapprochant sa tète de la sienne, et lui baisant sa robe et ses cheveux.

— Dans mon royaume, l'amour fait le bonheur de chacun ; serai-je donc le seul qu'il n'aura pas rendu heureux ! Je veux l'être! Le dernier de mes sujets a sa mie qu'il choyé et qu'il caresse. Je veux avoir la mienne aussi; Louise, ce sera vous; n'y consentez-vous pas? — Ecoutez : le jour de cette chasse, dans cette cabane , ma bouche a rencontré la vôtre, sans qu'aucun de nous l'ait cherché. Eh bien ! cette fois, de votre plein vouloir, faites-moi cette bonne chance. Ce sera votre réponse !

Louise était devenue pâle et presque défail-

(28 UKE JOt'RJVÉE DE LOUISE.

iante ; elle hésita un moment : non que les idées d'ambition fussent revenues avec assez de force , ou que les brillantes promesses du monarque amoureux l'eussent éblouie au point de la faire clieoir du haut de ses courageuses résolutions. Mais dans son esprit fasciné par le vertige de la cour, un refus adressé au Roi lui semblait une révolte contre son autorité. Un jour plus tôt, elle eût succombé sans doute.

Déjà le roi rapprochait ses lèvres des siennes . Par un effort soudain , rejetant sa tête en arrière, elle lui appuya fortement sa main sur la poitrine , et son bras étendu maintint la distance.

— Je vous aimerais, lui dit-elle alors avec fermeté , que je ne pourrais le confesser sans crime. Je suis mariée, sire, et mariée par vous!

— Par moi et pour moi! — s'écria Louis xiii, dans l'emportement d'une passion qu'il ressentait pour la première fois avec cette violence. Ses gfenoux étaient tremblans , son visage pourpre,

et son bégaiement redoublait. — Si c'est là seulement ce qui vous retient... rassurez votre conscience... à l'égard de M. de Marillac; il

vous fait quitte de toute fidélité car il sait

que je vous aime : il le sait. . . il le savait!

— Il le savait, Dieu juste !

Ce cri fut poussé par Louise avec une telle énergie d'épouvante et d'indignation, que le roi^ lui-même en demeura intimidé ; ses transports d'amour en furent glacés tout à coup. Cessant de la retenir, ne songeant plus qu'à s'excuser timidement auprès de cette jeune fille exaspérée, il accusa ses complices, rejetant sur eux, comme toutes les ame.s faibles, l'odieux de la faute.

— Pouvais-je prévoir, ajouta-t-il , que vous ignoriez absolument les conditions de ce mariage? S'il en avait été autrement, vous aurais-je été choisir un mari tel que M. de Marillac, mal famé, libertin, capable d'en montrer à toute la noble garçaille du Marais. Comment donc alors, Louisette, expliquiez vous sa conduite? Etes-vous si ignorante du

Lit) UNE JOURNÉE DE LOUISE.

mariage ? Et votre tante enfin ne vous avaitelle pas fait pressentir ce qui devait en être de vous à moi?

— Ma tante aussi ! s'écria Louise.

Ses yeux étaient secs ; mais les contractions de son visage peignaient assez le bouleversement de son ame. Louis xiii en fut touché; il pensa qu'il lui fallait donner le temps de se remettre d'une surprise et d'une émotion si grandes ; et lorsqu'il se rapprocha d'elle pour essayer de la calmer quelque peu , Louise ne chercha pas à l'éviter : tant, dans son cœur^ l'idée de cette double infamie avait éloigné toute autre idée ! Elle parut même reconnaissante des soins qu'il paraissait charitablement lui donner. Il voulut appeler quelqu'un; mais elle s'y refusa, craignant de voir madame deSt-Ceriiin paraître.

Bans ce moment , une petite toux sèche prit au roi. Il porta son mouchoir à sa bouche, et l'en tira taché de sang.

— Ah ! ah ! dit-il , il est bon que je pense à moi, et que je fasse appeler mon médeciii. l ne

autre fois, soyez plus raisonnable, car avec tout ce tracas, vous me feriez mourir. — Adieu, Louise, il se fait tard. Nous sommes restés ensemble long-temps ce soir.

Alors il tendit sa main , qu'elle baisa , sans qu'il y mît obstacle; puis il sortit en lui disant : — Je vous laisse à vos réflexions , madame la comtesse; mais songez que je vous aime, et que je suis le Roi.

— Lesueur ! Lesueur ! s'écria Louise , en tombant aussitôt à genoux ; toi seul es donc pur ! toi seul as donc su rester vertueux ! et c'est toi que je voulais oublier! — Ah! du moins, dans mon malheur, c'est là ma consolation. Non, cet homme n'est pas mon mari ! tous s'accordent à me le dire ; je le crois ! Et maintenant , je puis t'aimer sans remords , mon Lesueur," n'aimer que toi ! Oh ! je le jure , ne dussé->e jamais te revoir, je resterai ta Louise ! . ^j.

Ses larmes coulèrent avec abondanice ," e^feda soulagèrent. Agrandie , exaltée par la .douleur, elle comprit enfin l'amour dans toute sa for(^.

\32 UIVE JOCBNEE DE LOUISE.

Ce ne fut plus désormais pour elle ce sentiment tiède et ingénu qui l'avait d'abord captivée; cette douce émotion qui ne donne qu'un bienêtre de plus aux cœurs heureux ! ce fut sa pensée de tous les instans, sa rêverie de toutes les heures , la cause de toutes ses joies et de toutes ses tristesses , sa force , sa vie , sa conscience!

Ce que n'avait pu Lesueur, faisant valoir par lui-même ses dons de jeunesse , de beauté , de talent, et d'éloquence passionnée , son souvenir seul y suffit!

— Il avait raison cet ermite, ce saint homme, se dit-elle , qui ce matin me recommanda l'aumône comme devant apporter un remède à mes ennuis. Si je n'étais point entrée dans cette chaumière , cette digne femme , sa nourrice, m'eût-elle parlé de lui ? Ce jeune peintre, inconnu de M. de Voiture, ne m'eût inspiré qu'une idée de doute et d'hésitation j Lesueur ne se fût pas levé alors pour se placer entre moi et l'abîme , et j'étais perdue ! car seule que pouvais-jc ?

Elle disait vrai; mais la lutte n'était pas terminée.

Oh ! quelle position pour cette jeune fille , à peine sortie d'un asile de pureté et de candeur, de se trouver tout à coup transportée au milieu de ce que la nature humaine enfante de perversité ! Contrainte de se méfier de ceux-là même qui devaient le plus appeler et mériter ses respects ! n'ayant que son innocence à opposer aux pièges et aux séductions ; encore fascinée par les éblouissemens de la cour, luttant contre ce qui d'abord l'a charmée , et , quand déjà les forces lui manquent, se résolvant à repousser ce vase empoisonné qu'on lui présente de toutes parts , auquel ses lèvres ont touché, et dont elle a par avance ressenti l'enivrement !

Avec sa seule innocence , Louise y eût succombé ; mais l'amour est revenu , et le souvenir de Lesueur est là, qui protège encore l'honneur de Marillac !

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