CHAPITRE XVI
préparât itô.
Depuis trois jours , renfermé dans ses appartemens du Louvre, tandis que la reine tenait encore sa cour à Saint-Germain , Louis XIII s'y nourrissait de son humeur noire, rudoyant ses
gens, et jusqu'au cardinal , qui, habile à profiter des dispositions du roi , lisant aussi bien que lui-même dans son propre cœur , guettait ces instans d'irritation pour le faire consentir à des mesures énergiques , nécessaires à l'exécution de ses projets .
Espérant survivre à son maître, il lui fit alors approuver et signer l'acte qui privait Anne d'Autriche de la régence , dans le cas où le roi viendrait à mourir avant la majorité de son fils. Parce moyen, Richelieu, s'ouvrant une vaste carrière de puissance , entrevoyait le jour, où possesseur du trône , sans l'occuper cependant , il pourrait marcher à son but d'un pas plus libre et plus ferme, et, débarrassé de son roi, créer enfin pour la France cette forte royauté qui devait écheoir ài^ouis XIV. Mais c'était là un malade qui comptait sur l'héritage d'un autre malade ; et , pour l'achèvement de cette grande œuvre , la ruse et l'adresse devaient succéder à la violence et au génie , le cardinal de Mazarin au cardinal de Richelieu .
Prenant encore son dépit et sa colère pour un redoublement d'amour, le roi ne songeait plus qu'à la possession de Louise. Non-seulement il la voulait sa maîtresse, mais sa maîtresse en titre, reconnue ! Sa haine pour Anne d'Autriche avait fait taire ses scrupules , et il méditait son bonheur comme une vengeance !
Par son ordre , la comtesse a été habiter le
château d'Ecouen, ancienne dépendance du
domaine confisqué de Montmorency, dont
Louis XIII s'était réservé la jouissance viagère;
ChantiUy et les autres biens du duc ayant été
concédés , par grâce royale , à la famille de
Condé. C'est là que Louise essaye d'oublier ses
peines récentes j c'est là que le roi projette de
la revoir avant peu et de la faire enfin consentir
au sort brillant qu'il lui prépare. La Chenaye
ne manque pas de raisons pour encourager son
maître dans ces nouvelles idées , qui favorisent
ses vues ambitieuses; et se défiant d'un retour
de conscience, ou d'une crise maladive, qui
pourrait tout remettre en question , il en hâte
l'exécution avec ardeur et sans relâche. 2. ,4
210 ÉtOUEX.
Celui qui peut-être a le plus vivement ressenti l'affront fait à la comtesse, c'est Marillac! Lorsqu'il commence à contempler les conséquences de sa faute , il en sent l'énormité.
La voix d'une reine abusée a lancé l'anathème sur Louise ! Manquera-t-il donc de gens à la cour pour le répéter? Bientôt, jusque dans les rangs du peuple, des cris de haine s'élèveront contre cette femme, accusée d'avoir détourné, rompu ces liens d'affection que le roi devait à la mère de son fils ! Déclarée parente du cardinal, manqueront-ils de lui imputer une part dans ces mesures terribles que celuici inspire au roi ? Quoi ! Louise vivra flétrie , détestée, et la faute de celui dont elle porte le nom retombera sanglante sur elle ! Cette idée s'agite avec violence dans son cœur. Elle y fait enfin entrer le remords !
De quel droit a-t-il , lui , homme perdu de vices, disposé de la chaste existence de cette jeune fille , pour la jeter à la corruption des cours? Devait-il se faire ainsi l'agent de sa
ruine? L'arracher à un arnour vrai qui sans doute eût suffi à son bonheur , et ne la revêtir de son nom que pour la conduire à la honte ! Maintenant ses torts envers un ami, dont il a si cruellement trompé la confiance , dont il a déchiré le cœur en se jouant, lui apparaissent dans toute leur étendue, car lui aussi connaît le supplice d'un amour jaloux et malheureux !
Mais cet amour vient d'épurer son ame ! Le danger de l'objet aimé y a fait vibrer des cordes jusque-là muettes! Il était destiné à assurer la perte de Louise • c'est là le rôle qu'il avait accepté ! Ce rôle , il le rejette avec horreur ! Il s'en choisit un autre , mission noble et sublime, dont il se juge indigne, mais qu'il accomplira comme expiation! C'est de la protéger , de la sauver de l'infamie , s'il en est temps encore! Dût-il dans cette nouvelle route qu'il vient de tracer devant lui, voir ses honneurs , ses titres , sa récente fortune , tomber plus rapidement encore qu'ils ne lui sont venus ! Dût-il voir, après l'accomplisse-
212 ËCOUEN.
ment de sa tâche , se relever pour lui cet échafaud que Richelieu lui tenait en garde !
Hier , le seul but de ses ardens désirs , c'était la satisfaction d'une passion violemment sentie! Aujourd'hui ce qu'il ambitionne avant tout , c'est l'estime de Louise pour lui, c'est l'estime du monde pour elle !
Le roi cependant se préparait à rendre inutile ce noble dévouement ; et la chute de la comtesse semblait prochaine, inévitable.
Livité par le prince de Condé à l'une de ses chasses, un soir, Louis XIII allait quitter le Louvre pour Chantilly. La Chenaye était du voyage, et l'empressement qu'il mettait à en ordonner lui-même les apprêts, disait assez que quelque chose était sous jeu contre Louise ; car Ecouen se trouvait à mi-rout€! , sur leur passage.
Plus allègre que d'ordinaire, en excellente disposition de santé, le roi venait de demander son carrosse, lorsque, selon l'usage, le
cardinal ^ra//« à sa porte, du peigne dont il se frisait la moustache, et entra aussitôt.
Louis XIII parut décontenancé en le voyant j mais Richelieu ne s'en aperçut, pas, oi- '''ignit de ne s'en point apercevoir.
11 avait à lui soumettre une loi discutée dans le conseil étroit, et à laquelle il ne manquait plus que la signature royale.
C'était un édit contre l^adultère.
Le cardinal mit alors sous les yeux de Louis XIII une liasse contenant de longues considérations, que celui-ci parcourut, plutôt pour se donner un maintien, et cacher le trouble peint sur sa figure, que pour en prendre réellement connaissance ; car sa position était cruelle : juger de l'adultère, lui qui en méditait un double !
Lorsqu'il arriva à l'application pénale :
— La mort! s'écria-t-il. Monsieur le cardinal, vous êtes bien heureux d'être prêtre 3 vous pouvez vous montrer impitoyable, vous, car les passions vous sont inconnues.
214 ÉCOUESî.
— Je n'en ai qu'une , sire : celle du bien public et de la gloire du Roi.
— n ne s'agit point de ma gloire à cette lieureisfQue venez-vous me parler de telles affaires? reprit Louis xiii^ en se levant : il s'agit de ma chasse. — Et il fit appeler de Niert, premier valet de sa garde- robe.
Quand celui-ci fut venu :
— Niert, lui dit le roi, comme s'il n'eût point été question d'autre chose avec le ministre, — tu n'as point oublié de faire partir avec mes équipages une harde de mes chiens greffiers j je ne sais point chasser sans eux. Tu feras mettre dans le carrosse mon arquebuse , l'arquebuse de ma façon : je la veux montrer à monsieur le prince. Fais aussi préparer des hameçons sur-le-champ , car nous courrons sans doute le gibier autour des étangs de Comelles ^ et si l'on se repose , je me charge d'attraper de ces belles carpes que j'y ai vues. J'en veux rapporter quelques-unes à M. le cardinal, qui n'a jamais goûté de ma pèche.
Et se retournant vers ce dernier, lorsque de INiert fut parti :
— Je ne signerai point ! lui dit-il. Je vais me mettre en chasse , et ne dois songer qu'à mon plaisir pour le soin de ma santé. Cela me porterait malheur d'apposer là ma signature. — Puis il ajouta d'un ton plus familier : — Tudieu ! mon cousin , la chose vaut la peine d'être examinée sérieusement. Voulez-vous donc me faire décimer mon peuple?
Richelieu ne répondit rien , et ne mit point en jeu cette volonté puissante à laquelle son maître ne savait pas résister. Il n'avait voulu que hre dans la pensée du roi , et il y avait lu.
— Au revoir, mon cousin, dit Louis xiii, en prenant congé de lui.
— Je souhaite à Votre Majesté unbon voyage et une bonne chasse.
Le roi le regarda , comme s'il eût entrevu un sens ironique à cette dernière phrase. Mais la figure impassible du ministre, la grave ré-
vërence qu'il en reçut, le rassurèrent, et il monta aussitôt en voiture, suivi d'une feible escorte de mousquetaires , commandés par Tréville.
Il avait indiqué Chantilly comme le but de sa course ; mais il tenait à peine la route depuis deux heures , qu'aux approches de Sarcelles il se plaignit d'une violente douleur au côté j et, ne pouvant plus supporter la voiture, il fut forcé de s'arrêter dans ce dernier village pour y passer la nuit. Un riche bourgeois, qui avait là sa maison, la lui céda pour ce temps, et s'alla loger ailleurs.
Quand le roi fut couché, et que tout paraissait tranquille autour de lui, un grand mousquetaire, qui faisait sentinelle le long du mur de l'habitation, crut distinguer dans l'ombre deux hommes qui , par une petite porte de derrière, semblaient vouloir s'introduire dans l'enclos du bourgeois. Il courut à eux le pistolet au poing.
— Qui va là ?
PHÉPARATIFS. 217
— Que VOUS importe ? répondit l'un d'eux d'une voix brusque.
— Pourquoi voulez-vous entrer dans cet enclos ?
— Bien loin d'y vouloir entrer , nous en voulons sortir, dit l'autre.
— Bast ! reprit la sentinelle , sommes-nous ici pour nous faire des contes ?
— Faites venir votre capitaine , dit le premier.
— Vraiment ! vous vous donnerez bien la peine d'aller au-devant de lui, messeigneurs. Allons , ho ! passez à l'inspection ; marchez en avant ! et vertudieu ! si l'un de vous tourne la tête, songez que je lui signe de mon pistolet un passeport pour l'autre monde.
— Nommons-nous, articula d'une voix basse et quelque peu émue , le second , à qui il tardait de voir se terminer cette conversation dans laquelle un pistolet pouvait jouer le rôle d'interlocuteur.
— ' Allons , marchons , faquins !
— Insolent ! dit l'homme à la voix brusque, en portant la main à son épée.
— Des armes ! s'écria le mousquetaire.
Fort heureusement Tréviile accourut alors au bruit.
— Comment ! c'est vous , monsieur ! dit-il , en reconnaissant , grâce à un rayon de la lune , le moins brave des deux champions. Le roi est malade, et vous ne restez point auprès de lui !
— C'est par l'ordre même de Sa Majesté que j'ai quitté sa chambre.
— Et quel est votre compagnon qui prend si bien soin de cacher sa figure sous son manteau .
L'interlocuteur se pencha à l'oreille du capitaine. — Un agent secret du cardinal-duc , dit-il.
— Passez, messieurs.
Les deux inconnus vont alors détacher des chevaux qui, préparés pour eux, les attendent
à quelques pas de là , sous un petit massif d'arbres; puis ils reprennent aussitôt la grande route, en se dirigeant vers Écouen au galop.
f.a diôion.
Louise venait de se coucher. La chambre qu'elle habitait était une salle basse, décorée d'une tapisserie de couleur sombre, et que masquaient en partie , d'un côté , deux grands tableaux assez distans l'un de l'autre , représentant le dernier duc de Montmorency, décapité à Toulouse, et la duchesse sa femme : lui , couvert de son armure , et sa longue épée à la main -, elle , dans un costume grave et sévère, tel qu'elle avait coutume d'en porter.
De l'autre côté, au-dessus de la cheminée, devant une glace, haute et large pour l'époque, car elle avait quatre pieds en tous sens , brûlait une petite lampe , qui jetait dans l'appartement sa lueur faible et douteuse. Des chaises à dossiers, à housses de velours d'un rouge foncé, frangé d'or, une table composée d'un seul cep de vigne, merveilleux par sa surface travaillée et polie, espèce de relique conservée depuis des siècles dans la famille des Montmorencys un buffet de bois noir, ciselé, et à figures grotesques et saillantes ; une horloge à contrepoids, dont le mouvement monotone et régulier, interrompait seul le silence qui régnait dans cette partie du château d'Ecouen, tel était l'ameublement de la salle où Louise se préparait à goûter le sommeil.
Cependant, malgré la tristesse des objets qui l'environnent , malgré ses peines récentes , de douces idées, de doux souvenirs viennent lui sourire et l'occuper.
Dans ce château d'Ecouen , dans cette
salle qui conserve encore les images des nobles Montmorency, c'est la chaumière de la mère Cormier, c'est le jeune artiste, ce sont les chaises de bois et les grossiers escabeaux , où tous deux ils se tenaient devant un feu de sarment, qui se représentent à sa pensée.
Déjà le sommeil commence à la gagner.
Cette puissante faculté de l'ame, qui, lorsque nos sens dorment, évoquant pour nous les tableaux d'une seconde vie, nous fait voir au dedans de nous-mêmes les images d'un monde à venir ou d'un monde oublié, s'exerce déjà pour elle, sans que sa veille ait entièrement cessé ; et c'est encore Lesueur qui se présente à ses yeux plus beau, plus fidèle, plus intéressant que jamais !
Dans cette douce illusion , sa nuit va s'achever sans doute ; Louise l'espère , quand elle entend doucement tourner la porte placée au pied de son lit. On marche, on entre ; elle regarde : c'est le Roi !
Elle crut d'abord que son état de somnolence continuait, et qu'il n'arrivait là que comme un
LA VISIOX. 223
personnage de plus dans ses rêves. Elle se frotta les yeux, regarda de nouveau. C'était bien lui, le Roi , le Roi Louis XIII , avec cette même expression de figure qu'il semblait avoir conservée depuis l'instant où , la pressant violemment entre ses bras , il lui révélait la honte de son mari, et lui demandait ce baiser qu'elle n'avait point accordé , et dont cependant la reine l'avait si bien punie.
— N'ayez pas peur, Louise, dit-il en entrant; c'est moi.
Muette de saisissement , épouvantée, quand elle le vit refermer la porte sur lui, et y mettre les verroux , s'élançant hors de son lit , les pieds et les bras nus , les cheveux en désordre, et les deux mains croisées sur sa poi-j^^ trine, elle tomba suppliante, pouvant à peine murmurer : — Que me voulez-vous ? Grâce , sire!
— Je veux dépiter nos ennemis communs , dit Louis XIII avec un calme affecté; je veux nous venger de la Reine !
— De la Reine! Eh! que puis-je contre eUe?
— Vous pourrez toutj car c'est vous, madame , qui serez la vraie reine : vous en aurez la puissance j l'autre n'en conservera que le nom !
— Ah ! s'écria Louise , en levant vers lui ses mains jointes, pardonnez-lui comme je lui pardonne ! C'est votre femme , sire ; c'est ma souveraine : vous lui devez amour, comme je lui dois respect.
— Non, point de pardon ! dit le roi ; je veux que chacun connaisse que dans mon cœur elle est répudiée.
Louise restait dans sa même posture, interdite ; puis elle ramassa autour d'elle quelques vêtemens, dont elle s'enveloppa à la hâte.
— Ne comprenez-vous donc pas ce que je veux faire pour vous , poursuivit-il j vous ne savez donc point de quel prix est le pouvoir, et ce que vous vaudra l'honneur de régner sur moi? Vous et le cardinal , vous serez mes seuls
LA VISIOX. 225
(juides : lui pour ma gloire et le bien de mon peuple, vous pour mon bonheur !
— Que faut-il donc pour vous rendre heureux? dit-elle, en le regardant avec effroi.
— Marillac, vous ne l'ignorez plus, vous est un étranger. La reine depuis long-temps a pris soin de briser nos liens ; elle a autrefois complotté contre moi avec le comte de Chalais. Je refusais d'y croire , j'y crois maintenant ! Nous sommes donc libres tous les deux, Louise. Il faut que vous m'apparteniez , que vous m'apparteniez comme si un prêtre avait publiquement béni notre union ; il le faut !
— Jamais! s'écria Louise ; non, vous n'auriez pas cette cruauté! Lorsqu'un mépris injuste peut s'attacher à mon nom, laissez-moi du moins cette consolation de pouvoir m'estimer moi-même !
— Et qui oserait vous mépriser, madame, quand publiquement j'avouerai mon amour pour vous , et vous reconnaîtrai pour la maîtresse de mes volontés?
Quoi qu'il eût de résolution de ne pas s'émouvoir, sa voix faiblissait : il se pencha vers Louise ; mais se rejetant en arrière, elle se leva, et , la terreur peinte sur ses traits , elle parcourut la salle, comme pour fuir, interrogea toutes les issues ; mais toutes avaient été fermées en dehors , gi^^ l'exception de celle par laquelle le roi était entré.
Alors , avec un mouvement désespéré , elle revint à lui , tomba de nouveau à ses genoux , le priant, avec des sanglots, de ne la point priver du seul bien dont elle ne lui fut pas redevable, de son honneur, et de reprendre tous les autres ; de la chasser de la cour , oii sa présence pouvait être un sujet de troubles , et de l'oublier enfin.
— Vous qui sembliez avoir pour moi une tendresse de père , lui disait-elle , ne détruisez pas dans mon cœur la reconnaissance qu'y ont fait naître vos bontés. Oh ! je ne vous aimerais plus , sire ; je vous détesterais !
Et les soupirs et les sanglots s'échappaient de
sa bouche avec plus de torce que les paroles.
Le roi la regarda , croisa les bras , et sembla prendre plaisir à la contempler au milieu de cet éclat de beauté que donnent les larmes et l'expression d'une noble douleur. Puis, s'interrompant dans son admiration, et d'une voix sévère :
— En aimez-vous donc un autre , pour refuser ainsi la puissance et les honneurs que je vous offre? Si je le savais, malheur à vous, et malheur à lui ! — Et sentant battre ses artères, il porta la main à son cœur, puis à son fi'ont , qui était brûlant . — Yous le voyez, madame, par ces refus obstinés, vous risquez encore d'allumer mon sang, et de faire revenir mes fièvres. Mais , je vous le déclare , je ne veux cette fois ni me troubler, ni m'attendrir davantage. Ma résolution est prise : vous ne sortirez point d'ici que vous ne soyez à moi. Vrai Dieu ! suis-je le maître? Ignorez-vous maintenant que je vous aime, que je vous aime d'amour?
Et comme Louise, incapable alors d'articuler
i28 • ÉCOUE.N.
un mot ; relevait vers lui son visage tout baigné
de larmes :
— Vos pleurs ne servent de rien ! — reprit-il, s'excitant lui-même à cette dure inflexibilité qui parfois le prenait, et qu'il tenait de sa mère; — des pleurs ! j'en ai vu assez couler, et j'ai dû apprendre , dans mon métier de roi, à les voir sans faiblesse. A vous seule, vous en verseriez autant qu'il en a été répandu devant moi, lorsqu'à genoux aussi, on me demandait la grâce du dernier Montmorency . que cette fois, comme l'autre , ce serait vainement!— Ne veux-tu donc point de mon amour, Louise! Louise, ma bien-aimée , ma mie, ma Gabrielle !
Et tremblant, balbutiant tour à tour des promesses, des reproches, des menaces, il la saisit, l'attire entre ses bras, à moitié évanouie, sans force , et incapable d'opposer à la violence ni un geste , ni même une prière !
Dans ce moment, s'élève un cri terrible, dé-
chiraiit; on eût dit qu'il sortait de l'un des angles de la chambre.
Louis XIII pâlit, écoute, et, soutenant toujours serrée contre sa poitrine cette jeune femme, plus morte que vive, promène autour de lui un regard de crainte et de stupéfaction.
Le silence morne et glacé qui règne partout à cette heure de la nuit, la solitude dans laquelle il se trouve, les clartés changeantes de la lune, alors voilée par un nuage, et qui semblent courir en lueurs blafardes le long des tapisseries sombres ; la lampe près de s'éteindre , crépitante , et dont les jets flambans illuminent soudainement la vaste salle, pour la laisser aussitôt plongée dans une presque obscurité; ces deux lumières, mobiles, incertaines , se succédant sans se confondre ; une feuille détachée de son arbre , et qui vient frôler la vitre ; le tintement lointain d'une cloche, le cornet d'un pâtre , jusqu'au mouvement solennel et régulier de l'horloge, tout dispose ses esprits à des frayeurs superstitieuses.
Puis, les idées de plaisir qui l'ont amené dans ce château d'Ecouen , contrastant avec le souvenir du dernier possesseur de ce domaine , condamné par lui au supplice , ajoutent à l'impression de terreur dont il vient d'être assailli.
Alors comme l'écho de deux voix confuses , mêlées à un bruit d'armes, arriva à son oreille : un gémissement sourd et prolongé se fît entendre.
Le roi laissa échapper de ses bras Louise , qui alla tomber étendue, sans connaissance, sur le plancher.
Agité d'horreur , il avance la main pour saisir la lampe ; la lumière jaillit, et tout à coup l'ombre d'un guerrier couvert de son armure apparaît devant lui, avec un geste de menace ! — C'est Montmorency ! Il ne le peut méconnaître à la fîerté de ses traits , à ce regard qui s'attache sur lui avec une inconcevable fixité. Il recule; une autre ombre, celle d'une femme, à la figure mélancolique, évoquée aussi, vient
à sa rencontre : c'est celle de Marie des Ursins , l'inconsolable veuve du héros !
— Est-elle donc morte! murmura le roi.
Morte ou vivante me poursuivra-t-elle de sa haine !
Et tremblant, hâve, le cœur torturé d'an- {joisses, ne pensant plus guère à ses velléités d'amour et de vengeance, sans même jeter un dernier regard sur Louise gisante à ses pieds, chassé par l'épouvante, il s'enfuit de cette chambre ; et comme il traversait un long corridor-, en appelant d'une voix étouffée la Chenave à son aide, le fantôme dont il se croit poursuivi, s'acharnant sur sa trace, semble, sortant de dessous terre, se lever près de lui.
— Montmorency! Montmorency! grâce!
s'écria à son tour ce Louis le juste , ou plutôt ce Louis le justicier, qui n'a jamais su faire grâce !
De la mahi , il toucha le spectre pour le re-
'232 ËCOUEN.
pousser , et sa main en resta froide ; et lorsqu'il fut dehors, il la vit sanglante, comme si toutes les blessures de sa victime se fussent rouvertes à son approche.
Sans détourner la tête , nommant encore à voix basse ce la Chenaye qui ne reparaissait plus, les yeux couverts de son manteau, pour ne pas revoir la terrible apparition, il franchit ainsi la grande cour du château d'Ecouen, en désordre, courbé par l'effroi, ses cheveux se dressant sur son front. Mais des pas précipités retentissent derrière ses pas ; il regagne à la hâte l'endroit où l'attendait sa monture , puis , seul , sans songer plus à celui qui l'avait accompagné dans cette excursion nocturne, il prend sa course, non par la grande route, mais au hasard, à travers un bois qui s'offre à lui !
Il s'y est à peine enfoncé, qu'il voit des lueurs errantes briller de tous côtés dans le lointain , blanchir les arbres, scintiller dans les taillis et serpenter dans les chemins. Puis , le
LA VlSIO^i. 233
lourd galop d'un cheval se fait entendre encore à sa poursuite. Il lui semble que sous ce poids nouveau la terre pousse des gémissemens et que les cailloux de la route deviennent poussière sous les pieds de bronze du coursier- Tantôme, qu'un vent glacial précède comme un souffle de mort sorti de ses naseaux ! Les nuages, qui alors couvrent le ciel, paraissent eux-mêmes fuir à son approche , tant ils sont rapidement balayés à l'autre bout de l'horizon! Puis, au milieu des sifflemens du vent dans le feuillage , et des clameurs sinistres des oiseaux de nuit , une voix presque éteinte et lamentable, se mêlant à tous ces bruits lugubres, lui crie :
— Sire ! sire ! C'est moi ! c'est moi !
— Grâce! grâce! répète le fugitif.
Puis, le galop du cheval cessa de frapper la terre ; mais le roi sentit aussitôt une vive douleur le saisir à la poitrine , sa respiration devint haletante et pénible. Il crut que le spectre , monté en croupe derrière lui , l'étouffait entre ses bras décharnés!
234 ÉtOUEN.
Alors, toiil cessa. Les esprits lui revinrent, sa douleur s'affaiblit , et il ne vit plus de cette terrible apparition, que les mêmes clartés, qui couraient et se multipliaient sur sa propre route. Il reconnut enfin, à leur uniforme , ses grands mousquetaires , tous munis de flambeaux.
C'était Tréville, qui , chargé de veiller a la sûreté de son maître, et s'étant bientôt aperçu que le compagnon inconnu de la Chenaye ne pouvait être que Louis XIII lui-même, avait mis ses gens en campagne , dans la crainte que malheur n'advînt au Roi, s'aventurant seul, et à cette heure, au milieu d'un pays où une mauvaise rencontre, une méprise, le pouvaient mettre en péril !
Il le reçut pâle et défaillant , regardant encore avec des mouvemens d'horreur sa main tachée de sang ! pouvant à peine articuler des mots sans suite; et, sur-le-champ, il le reconduisit à la maison du bourgeois.
Quant à la Chenaye, plusieurs hommes de
LA VISIOX. 231
l'escorte qui se mirent en quête, le trouvèrent à quelque distance de là, sur la même route, assez grièvement blessé d'une forte contusion au front. Comme son cheval s'était abattu, c'est à sa chute seulement qu'on attribua cette blessure, qui ne laissa pas que de le mettre en danger , et dont , toute sa vie , il conserva la cicatrice. *