‹ Une maitresse de Louis XIII (volume 2)Chapitre 25 sur 52 · LN HASARD · texte numérisé non relu

LN HASARD

En cet instant , à ce dernier nom plusieurs fois répété , le soldat centenaire , s'agite sur son siège, se débarrasse de l'enveloppe de laine qui lui couvrait les pieds , et laissant cheoir son chapelet de verre, il sort tout à coup de l'espèce de léthargie où il était plongé.

— La Fayette ! répéte-t-il, comme s'il appelait quelqu'un , ou qu'il cherchât à se ressouvenir.

Lesueur et Louise le regardèrent avec une sorte d'appréhension et d'étonnement ; car , complètement livrés l'un et l'autre au charme de se retrouver, de se revoir, de s'entendre , ils avaient oublié que le vieillard existait là , près d'eux, contraste horrible, qui à leurs mouvemens jeunes et gracieux opposait sa froide immobilité, l'aspect de sa peau terreuse et livide à leur teint frais et animé , et semblait faire assister la mort à leurs entretiens d'amour !

Il ouvrit les yeux, remua les lèvres quelque temps, sans plus prononcer un mot; et les nmscles saillans de son visage se contractèrent

202 rVANTERRE.

comme s'il devait mâcherses paroles avant que de les pouvoir rendre. Puis il articula distinctement, mais d'une voix sourde et gutturale :

— Mademoiselle de la Fayette ! . . . maîtresse du Roi!., oh ! la déhontée !

Ce nom avait fait impression sur le vieux soldat, et paraissait réveiller dans sa mémoire confuse l'idée d'un affront non mérité qu'il avait autrefois reçu. Non, certes, que la noble fille en fût cause ; mais ce nom était celui de la favorite d'un roi ; et ce titre de favorite ranimait le profond ressentiment de l'injustice commise envers lui, depuis plus d'un demisiècle peut-être !

Dans les brouillards de son cerveau délabré, confondant tout à la fois les règnes, les temps , les noms , donnant Gabrielle d'Estrées pour maîtresse à Charles IX , Diane de Poitiers à Henri IV , Marie Touchet à Henri II, après un vague murmure , et des phrases tronquées, oii tout cela se trouva pêle-mêle, et la bataille de Marignan à la suite de la Saint- Barthélémy , il poursuivit :

LIV HASAKD. 203

— La duchesse de la Fayette hugue-

notte ! Vieille dagorne ! favorite de

Henri III... Catin ! — J'ai été cassé des hallebardiers par elle ! . . . pour ne lui pas avoir présenté l'arme comme à la Reine ! . . . Pouah !

Le centenaire fit entendre quelques sons qui ressemblaient à un éclat de rire ; puis son front se couvrit soudain de plis larges et pressés. Il regarda autour de lui, et, à la vue de Louise , ses yeux exprimèrent la colère.

-— C'est pour ces visages-là qu'on écrase le peuple!... reprit- il; mais le peuple les méprise ! — Le mépris du peuple , c'est la malédiction de Dieu !

La mère Cormier en ce moment arrivait, la figure rayonnante ; car non -seulement elle avait préparé pour ses hôtes des œufs et de la crème, mais encore elle leur apportait, pour couronner l'œuvre, une assiette de fine pâtisserie .

— Alerte ! dit-elle en entrant ; — aux plus

204 AANTERRE.

pressés les bons morceaux ! . . . J'ai trouvé dans le bourg...

Elle n'acheva point , témoin qu'elle fut de l'accès du vieillard qui venait de se relever droit sur ses jambes ; ce qui pouvait lui préparer une chute mortelle.

Le premier mouvement de la bonne femme fut d'aller aussitôt à lui ; mais les bras et les mains embarrassés par tous ses apprêts de festoyage , elle fit deux ou trois mouvemens d'hésitation entre la table et la cheminée. Enfin , délivrée de sa charge, et courant vers son aïeul , elle le prit à bras-le-corps , le replaça sur sa chaise , le gronda :

— Voyez le libertin ! ne voulait-il pas danser une pavane ! Allons , soyez sage , grand'père , ou je me plaindrai de vous à votre capitaine !

Et quand il se fut calmé à sa voix (car il était souple devant elle , et ne tarda même pas à reprendre ses chansonnettes et ses meâ culpâ ) , elle engagea les jeunes gens à faire honneur à la surprise ; mais nul d'entre eux n'y songeait.

l}«' HASARD. 205

L'éclat du bonheur iie brillait plus sur la figure de Louise , que les folles divagations du vieillard avaient rappelée à ses angoisses du matin. Lesueur ne comprenait rien à la profonde tristesse qui venait de s'emparer d'elle soudainement, après ces instans si doux de confiance et d'amour, ou plutôt il l'attribuait à une impression de terreur causée par l'état de démence du centenaire.

Essayant encore, mais vainement, de sourire à Lesueur, la jeune comtesse tenait ses yeux attachés sur lui , quand tout à coup la porte de la chaumière s'ouvrit, et, suivie de la vieille demoiselle de compagnie , mademoiselle de Chémerault parut sur le seuil.

Un mot de leur part , un nom , un titre , et Lesueur se voyait aussitôt dépouillé de cette illusion qui venait de le rendre à l'espoir, au bonheur, à la vie !

Louise n'hésita pas : elle fit de la tête et du regard un rapide adieu à l'artiste , ainsi qu'à la dame Cormier, et s'élançant vers mademoiselle de Chémerault, avant même qu'elle l'eût pu

reconnaître dans l'obscurité de la chambre, elle la saisit par le bras , et l'entraîna vivement vers la voiture qui les attendait.

— Le roi Dagobert quittait ses chiens plus poliment , dit la mère Cormier, en jetant un coup d'œil de regret sur les préparatifs de son repas.

Page 1