L ALLEE DE TILLEULS
un moyen de salut pour eux et leurs peuples, que le ciel leur envoie ; c'est la douce intercession de la femme qui vient de son pied nu écraser la tête du serpent. Le serpent, mauvais conseiller, est auprès du Roi, Louise; il obsède son cœur , et y fait entrer la ruse , la rigueur et la défiance ; osez le lui disputer, pour le remplir seulement de douces affections et de pensées généreuses ! Le roi a pour vous , je n'en doute plus , autant d'amour qu'il en pourra jamais ressentir; votre empire sur lui en sera plus fort, et peut-être pourrez-vous réussir là où j'ai échoué!
— Mais la reine sait cet amour ; et comment me représenter devant elle? dit la comtesse.
— Eh bien ! usez de votre pouvoir pour elle d'abord , et elle vous aimera comme elle m'a aimée après m'avoir crainte. N'hésitez pas : si le remords de son action s'est emparé de l'ame du roi , vous n'en avez plus rien à redouter; et Dieu veillera sur vous, quand ce sera pour une cause sainte et juste que vous agirez !
— Non, madame ; non, je ne puis, répondit
Louise. Je ne me sens pas la résolution nécessaire pour accomplir les choses dont vous me parlez , et dont à peine ai-je l'idée. Voulez-vous que moi, ignorante du monde et de la cour, qui ne sais encore que confusément ce qui s'y passe, j'aille, avec mon inexpérience et mon défaut de raison , me mêler à ces dangereux débats? Vous le pouviez, madame; car la force est en vous , et non en moi ! Je ne sais plus qu'aimer et souffrir !
La nuit devenait froide , elles rentrèrent.
Mais le lendemain , vers la même heure, elles s'étaient de nouveau attardées sous l'allée des tilleuls. Les jours suivans , du haut dortoir de la Visitation , les sœurs surveillantes les y purent voir encore.
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Ce ÏDficimcr.
Dans la grande galerie du château neuf, deux hommes occupés aux travaux de peinture que Louis XIII faisait alors exécuter à St.-Germain, causaient vivement à mi-voix , et parfois leurs rires éclataient plus haut que leurs paroles. C'étaient maître Simon Vouet, et son élève Eustache Lesueur.
— Tu as là une jolie connaissance , mon garçon ; je te conseille de t'en vanter , disait Simon Vouet. Oui , pardine , il est en faveur,
2j'l DCPAUT ET «ETOUB.
il est premier gentilhomme, il est comte , et bien autre chose encore !
— Quoi ! vraiment il est marié ? répondait Lesueur. Et sa femme , dites-vous?...
— Et sa femme aussi , interrompait Vouet , avec un gros rire : elle est mariée , doublement mariée , du côté gauche et du côté droit ! Mais il ne faut pas que ce soit cela qui t'empêche de renouer avec lui. Tu crains qu'il ne soit devenu fier, dis-tu ! Bast ! il n'a pas tant de quoi l'être! Le comte de Marillac te sera un bon protecteur, et madame la comtesse une bonne pratique : car si elle se met en tête de se faire peindre, il lui faudra deux portraits à la fois !
Il rit de nouveau ; et Lesueur , soit par déférence , soit entraîné par l'exemple de son patron , souriait à tous les propos facétieux qu'il tenait sur madame de Marillac.
— Ce pauvre chevalier ! disait-il ; mais cela ne m'étonne qu'à moitié. Il ne croyait en rien, pas même à l'amour !
— Pardieu ! l'amour! répondit Vouet. De ce côté, je suis de sa religion. Je n'y crois plus !
et les fumées qui partent d'une bonne rôtisserie , me font tourner la tête plus vite que la voix flûtée d'une jolie donzelle.
— Sa femme est d'une bonne maison , sans doute ?
En faisant cette question , Lesueur ne soupçonnait pas que la réponse pouvait être un coup de foudre pour lui. Heureusement le vieux Simon n'était pas en état de l'instruire sous ce rapport.
— Ce sont toujours les bonnes maisons qui fournissent ce gibier-là à nos rois ; mais en fait d'arbres généalogiques , je ne m'inquiète que de ceux qui s'embranchent avec le mien; et comme la dame n'est sans doute ni une Vouet, ni une Bistournet^ ni une Gandelu , peu m'importe!
Ils se remirent au travail tous deux ; et Lesueur, après avoir réfléchi quelque temps à la singulière destinée de ce Marillac, son ami, autrefois si gai , si franc , le plaignant de la honte qui rejaillissait sur lui d'être le mari d'une pareille femme , écarta toutes ces idées de vice et
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de dégradation, pour en revenir à la douce pensée de Louise, de sa Louise si pure, qu'il n'avait pas revue depuis leur rencontre à Nanterre , mais qu'il re verrait bientôt sans doute , car elle le lui avait promis.
Malgré son brusque départ de la chaumière, qu'il ne savait comment s'expliquer encore , à compter de ce jour, il avait recouvré sa joie et son bonheur; et dans ce même instant, il se livrait aux plus folles espérances.
— • Louise n'est pas mariée , se disait-il ; si elle l'était, se fùt-elle confiée à mon amour avec tant d'abandon? Cet obstacle qui l'épouvante , cette barrière qui se place entre nous , c'est toujours la même. Elle est de sang noble! Eh bien ! par mon travaille puis m'illustrer et m'enrichir ! Et s'il me faut la noblesse , je l'aurai , je l'achèterai , et même , sans la payer de ma fortune, une semblable récompense n'a-telle pas été parfois accordée à un grand peintre!
Et se rappelant la haute faveur dont jouissait
LE DÉJELXEU. 257
Marillac auprès du roi, l'appui qu'il eu pouvait espérer par la suite , les idées les plus bizarres se présentèrent à son esprit.
Quittant son travail, il n'eut rien de plus pressé que de se faire indiquer la demeure du comte ; non qu'il voulût déjà l'entretenir de ses projets, mais l'accueil qu'il allait recevoir de son ami lui apprendrait si, plus tard, il le trouverait disposé à le seconder. Il y alla donc.
A sa vue , Marillac poussa un cri de surprise et presque de joie ; mais une rapide pensée le calma tout aussitôt , et de l'air du plus grand embarras :
— C'est vous , Lesueur ! lui dit-il ; que me voulez-vous?
— Excusez, monsieur le comte, répondit l'artiste tout décontenancé , je croyais trouver ici un ami, un ancien compagnon.... je le vois — je me suis trompé. Adieu !
Il allait s'éloigner ; Marillac l'arrêta, et lui tendant la main :
— Non , Sudorius , de ce côté tu ne t'es point trompé j je t'aime toujours. Pardonne j
mais je m'attendais si peu à te voir ; je te croyais en voyage. . . bien^loin ... à tous les diables ! Ma tête n'y était plus : j'ai tant de tourmens !
Cette fois la surprise de Lesueur changea d'objet. Retrouvant dans son cœur toute l'indulgence d'une ancienne amitié , il se rapprocha de lui, et reprenant sa voix affectueuse :
— Vous malheureux ! dit - il ; je n'ai entendu parler cependant que de votre prospérité. Vous êtes riche aujourd'hui , en faveur?
— Oui , mon ami , et par ma mère ! je donnerais pourtant ma richesse , mon titre de premier gentilhomme , pour n'être plus le comte de Marillac, mais simplement Eustache Lesueur. Oui , crois-moi, je troquerais sans hésiter mon sort contre ton sort, mon nom contre le tien !
— Et moi j'accepterais le marché s'il était possible, dit le jeune homme. Etre riche! être noble! Que pouvez- vous désirer encore?
— Bah ! maître Sudorius , sont-ce là les maximes que vous avez recueillies en province? Eh bien ! l'air de la cour a été plus favorable à
LE DLJEliMER. 2jB
ma vertu ; car je n'y ai puisé , comme lu le vois, que des sentimens d'humilité. Tu me trouves bien changé, n'est-il pas vrai? Eu peut-il être autrement? Quand tu m'as quitté, j'étais pauvre , mais j'étais joueur ; et n'est-eile pas seule attrayante, cette fortune qu'on désire , qu'on espère , qu'on voit venir et s'échapper comme une maîtresse capricieuse? La mort avait prise < le corps sur moi, mais je la bravais, je l'oubliais ainsi que mes autres créanciers ! Je me sentais fier de mon insouciance et de ma vie de plaisirs; car il y avait force et courage jusque dans mes folies. Enfin, — ajouta-t-il en baissant la tête, et donnant à sa voix l'expression du regret, — j'étais... garçon!... Mon ami, je insuis plus rien de tout cela !
— Je sais , en effet , ({uc vous êtes marié , lui dit Lesueur, et ce n'est pas la nouvelle qui m'aie moins étonné. ':
— Ah ! on t'a parlé de ma femme?— répliqua le comte, en l'étudiant attentivement «lu regard ; — et que t'en a-t-on appris?
— Mais... qu'elle est.. . jolie, répondit l'artiste, avec hésitation.
— Oui , mon ami, très-jolie. — Puis, après un soupir : — Tu serais de mon avis si tu la voyais, j'en suis sûr. — Et se reprenant : — Mais. . . elle est loin; elle est. . . à la campagne. . . pour long-temps encore, j'espère... l'air de la cour ne lui valait rien. — Tiens, crois-moi, arrière ce sujet! car de là viennent mes tourmens; oui, mon Sudorius, mes tourmens ! Puisses-tu ne jamais les connaître ! Et cependant peut-être encore cette fois me faudra -t-il te prendre pour confident. Allons! aujourd'hui du moins qu'il n'en soit pas question ; livrons-nous au plaisir de nous revoir et de nous serrer la main !
Lesueur ne donnait de sens à ces paroles qu'en les appliquant à ce que lui avait appris maître Vouet de la comtesse; il ne doutait plus de l'exactitude du récit maintenant, et du fond du cœur il plaignait Marillac et s'appitoyait sur son sort.
LE DÉJELNER. 2G1
— Tu n'as point déjeuné? lui dit celui-ci. — Holà ! monseigneur ! — Pas de façons , Sudorius ! La table excite à la causerie ; elle est nécessaire à ma faconde , tu le sais ; c'est ma tribune , c'est ma chaire! Nous n'aurons pas cette fois pour compagnons les vins d'Olinville et des Bruyères; j'ai rompu avec mes souvenirs; mais les duchés de Bourgogne et de Champagne sont à ta disposition.
Le page accourut , et disposa sur une petite table 5 roulettes ;, un service en vaisselle d'argent , des verres de cristal , de petits bouquets Je sauge et de pùnprenelle , pour réveiller au besoin la saveur du nectar ; puis il servit.
D'abord , le jeune peintre ouvrit des yeux étonnés, à la vue de ce luxe, autrefois inaccoutumé chez Marillac , où de rares assiettes de faïence , ébréchées , dépareillées, eussent seules servi d'ornement à son buffet, s'il en avait eu un.
— ïu restes émerveillé de ma richesse, n'estii pas vrai? lui dit le comte; moi aussi, parfois, mais sans m'en ébaudir. Je n'ai jamais fait cas
262 DÉPART Kl RETOUR.
que (le l'urgent iiiomiayé ; encore à mes veux <tujourd'hui ne représente-t-il qu'une valeur positive, invariable : une pistole n'est qu'une pistôle ; je ne joue plus ! Son prix ne double pour moi que lorsque j'en puis faire offre à mes amis. Parle, Raphaël, — poursuivit-il d'un ton plus pénétré; — je serais si heureux de te rendre un service ! Les voyages sont ruineux ; tu reviens sans doute la sacoche vide; je la puis remplir. Lesueur le remercia de cette bonne volonté, et s'enhardit dans ses espérances en retrouvant son ami tel qu'il l'avait connu naguère.
— Mordieu! — dit alors Marillac, en dépeçant une volaille qui semblait résister au couteau, — les plats d'argent ne rendent pas le vieux gibier plus tendre. — D'où cette bécasse est-elle tombée dans ma cuisine , monseigneur ?
— C'est de la dernière chasse du roi , monsieur le comte, répondit le page.
— Qu'elle aille rôtir en enfer ! vive Dieu ! Sa Majesté Louis-le-Juste, ou plutôt Louis-le-Bègue, n'est pas heureuse lorsqu'elle, chasse pour
moi
LE DÉJELNER. 263
Il resta un moment pensif et soucieux , et Lesueur observa que le nom du roi agissait aujourd'hui sur lui comme autrefois le nom de Richelieu .
Bientôt , afin de se remettre , Marillac lui parla Beaux-Arts , lui demanda des nouvelles de ses travaux , et , par un reste d'habitude , de ses amoui's aussi .
Le jeune homme releva la tète. Le moment était venu peut-être où il allait oser confier à son ami ses projets d'avenir ; mais la présence du page le gênait ; et puis il ne savait comment s'y prendre pour ne point trahir, en parlant de Louise , le serment qu'il avait fait de ne îpoint chercher à connaître son sort.
— A boire ! dit Marillac. — Et lorsque moîiseigneur eut exécuté l'ordre : — Je porte cette rasade à la nouvelle adorée.
Lesueur rapprocha son verre de celui de son ami, et se penchant confidentiellement vers lui :
— A Elle encore , murjnura-t-il , car c'est toujours Elle !
Comprenant aussitôt la difficulté du terrain sur lequel il venait de se placer , le comte tint t [uelques secondes sa main en suspens , avant de pouvoir faire honneur à la santé que luiînême avait proposée.
— Toujours Elle? reprit-il; — et, après un instant d'hésitation : — Eh bien!... à Elle!
— A Louise ! dit Lesueur .
— A Louise ! répéta Marillac. Et résolument il vida son verre d'un coup.
La situation était bizarre et périlleuse ; de part et d'autre elle appelait un aveu,
— Tu l'aimes encore ! poursuivit le mari , croisant les bras et le regardant d'un air de commisération.
— Je n'ai jamais cessé de l'aimer.
— Tant pis !
— Quoi! s'écria Lesueur, en s'oubliant, est-il donc bien vrai qu'elle soit mariée? Oh ! non, non, n'est-ce pas? Ce mariage a failli.
— Au fait , — dit Marillac , revenu d'une première surprise, et affectant un air d'insouciance, sous lequel perçait une poignante iio-
LE DÉJEUNEn. 2G:»
nie, — il se pourrait bien faire qu'elle fut restée fille.
— Mais ne savez-vous rien , ou n'avez-vous donc qu'un doute à ce sujet?
— Tu ne bois pas , Sudorius ; interrompit Marillac, avec un grand calme apparent.
Lesueur par un mouvement machinal, but aussitôt une pleine rasade, sans paraître comprendre ce qu'il faisait , et seulement comme pour se débarrasser d'une objection. Puis, possédé tout à la fois du désir et de la crainte d'apprendre , il allait presser de questions son interlocuteur, lorsqu'une idée lui revint, et l'arrêta tout-à-coup.
— Non , dit-il , quoi que vous sachiez , silence là-dessus ! J'ai promis , j'ai juré de respecter son secret.
Le comte, prenant en pitié l'émotion croissante du jeune homme, avait d'abord tenté de reculer l'explication ; mais sa curiosité jalouse , vivement excitée par ce dernier mot , le força d'v rentrer.
20G DÉPART ET RETOÏ'R.
— A qui donc as-tu promis, as-tu juré ?
Lesueur ne répondit point.
Tous deux alors subissaient la même angoisse ; mais chez l'un , où toutes les impressions étaient naïves , elle se révélait par le coloris de son visage , par ses yeux voilés , par ses lèvres tremblantes ; chez l'autre , à qui l'habitude du jeu avait appris à se vaincre , elle se déguisait habilement , et la contraction à peine sensible de ses traits aurait seule pu découvrir aux regards les plus clairvoyans ce qui se passait dans son ame. Il sembla laisser à son ami le temps de se recueillir , prit la bouteille des mains du page , se versa lui-même à boire , et cherchant à se rendre maître des inflexions de sa voix :
— A qui l'as-tu juré ? répéta-t-il.
— A Louise, dit enfin le jeune peintre.
— Tu l'as donc revue ?
En articulant cette dernière question , Marillac abaissa sur la table la main dont il tenait son verre , car l'oscillation marquée de la li-
LE DÉJEUNER. 'it.7
qneur dans le vase de cristal , trahissait sa forte émotion .
— Oui, je l'ai revue ! par un heureux hasard, « jue je bénis ; je l'ai revue , une seule fois ! mais...
— Mais?
— Je la reverrai, j'en suis sûr 1 j'ai sa parole.
Et les yeux de Lesueur brillaient du double éclat du bonheur et de l'amour !
— Elle ne t'a rien appris de sa destinée ?
— Rien^ et je n'en veux rien connaître que par elle.
— Elle t'aime encore... sans doute? — reprit Marillac, attentif au léger signe affirmatif que lui fit cet autre rival. Et, après un éclair de réflexion. — Eh bien , tant mieux ! dit-il.
La pensée de l'époux se devine facilement. Pour la comtesse , l'amour devenait une sauvegarde contre les séductions de la puissance. Tout entier à ses nouvelles , à ses héroïques résolutions, dans l'intérêt de l'honneur de Louise, Marillac triomphait de sa jalousie , mais non
2G8 %. DEPART ET RETOVR.
sans un cruel effort; car, tandis qu'il questionnait Le^ueur avec un si beau semblant de tranquillité, sa main s'était enfoncée sous son pourpoint , elle avait été chercher son cœur , et peut - être en ce moment la douleur physique chez lui imposait-elle silence à la douleur morale!
Le tant pis de Marillac avait d'abord déconcerté Lesueur ; son tant mieux, le rassura. Le comte semblait l'écouter avec un vif intérêt, et provoquait lui -même ses confidences. Il crut l'instant favorable, et profitant d'une absence momentanée du page.
— Ah ! si vous vouliez me seconder, Marillac, je n'aurais plus rien à désirer! dit-il.
— Comment ? que te manque-t-il encore ?
' — Vous me l'avez rappelé , oui , je suis devenu ambitieux. Le croiriez- vous, je veux être noble ! Oh ! ne m'accusez pas trop vite d'orgueil et d'audace. Par mes travaux, je puis m' illustrer, et cependant ce n'est point sur mon propre mérite, ce n'est pas sur moi que je
compte pour m'obtenir cette faveur signalée, c'est sur vous , sur votre protection !
— Sur moi !
— Le Roi fait des nobles à volonté , poursuivit le jeune homme avec entraînement -, — et vous pouvez tout sur le roi , m'a-t-on dit. Soyez mon interprète auprès de lui ; dites qu'il y va du bonheur , de la vie d'un de ses sujets : faites que je le voie ; je tomberai à ses pieds , je le prierai , je le conjurerai de me donner la noblesse , pour que je puisse épouser Louise !
Tout en désarroi à cette brusque et singulière prétention de son ami , quoi que le comte eût dans l'ame, c'est à grand'peine qu'il résista à la violente envie de rire qui lui prit : — Mordieu ! épouser ma femme, se dit -il , et par ma protection ! et sous le bon plaisir du Roi ! Ses espérances vont trop loin. — Nous causerons de tout cela plus tard, Sudorius; rien ne presse.
Le jeune homme était enchanté : il croyait avoir donné un fondement à ses espérances.
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Marillac se tenait le front baissé , et son mouchoir appuyé sur sa bouche dissimulait le sourire qui s'y agitait encore. Sa pose paraissait être celle de la méditation et du regret. Lesueur s'y méprit.
— Pardon , lui dit-il ; je vous afflige peutêtre , en réveillant en vous des idées que vous preniez soin d'éloigner.
— Tu as raison ; quand je compare notre double destinée , ton sort me fait envie. Je le répète , je voudrais être Eustache Lesueur : tu es aimé , et ta conscience est tranquille.
— Ah 1 s'écria Lesueur avec expansion, que n'avez-vous trouvé une Louise !
— Une Louise ! reprit Marillac. — Et quoique ce mot dût soulever encore en lui une idée à la fois plaisante et pénible , le sourire s'effaça de ses traits, son œil devint fixe et sévère. Les deux coudes sur la table , et la tête entre ses mains, d'une voix profondément altérée : — Tu semblés me plaindre, dit- il; as -tu donc entendu quelqu'un affirmer que je fusse malheureux par ma femme ? JNomme celui-là qui te
LE DÉJEUNER. 27l
l'a dit , il paiera pour tous ; j'aurai son sang ! Oui , puisqu'il faut du sang pour laver l'honneur des femmes ! Nomme-le !
— Mais... dit Lesueur interdit, nul ne m'en a parlé... que vous!... du moins, j'ai cru comprendre . . .
— Il suffit. Au reste, interrompit le comte, tu n'aurais que trop de raisons de t'appitoyer sur moi, si j'osais te découvrir le fond de mon ame. — Ecoute ; et n'accuse pas tes oreilles de tinter à faux ; c'est la vérité que tu vas entendre. Moi aussi, j'aime, Sudorius ; je suis amoureux!... Et conçois-tu bien ce que ce mot signifie prononcé par moi ? par moi , qui n'avais jamais aimé!... Chez vous autres, jeunes gens imberbes , que l'amour vient saisir presque au sortir de l'enfance , il n'est pour vous qu'un sens de plus , un complément à vos facultés : vous le recevez comme une impression fraîche et douce; vous avez conservé vos autres illusions , et il se mêle à votre existence, grandit avec vous , sans secousses, sans efforts ! Dans ce besoin d'affections qui vous possède, il ajoute
272 DÉPART ET RETOIIU.
seulement une flamme nouvelle à ce foyer brûlant encore; car vous veniez d'aimer votre mère ! Mais dans un cœur usé par les plaisirs, endurci par la guerre , par la pensée , par une longue habitude d'indifférence , il ne se glisse plus, doux et pur comme l'air qu'on respire; il se présente menaçant , il entre de force , il brise, il dévaste ! Il a tant d'obstacles à vaincre ! il lui faut tout renverser, puisqu'il a tout à reconstruire ! Et, selon sa nature infernale ou céleste, il vous pousse , aveugle , forcené , vers le crime ou vers la vertu! — L'as-tu connu cet amour-là, jeune homme ? Non , tu t'es montré, tu as levé les yeux au ciel , tu as mis la main sur ton cœur, et l'on t'a aimé , n'est-ce pas ? Et moi , ton confident; moi , qui n'éprouvais alors de sensations qu'en entendant bruire les dés agités dans un cornet ; dont les transes les plus vives se manifestaient à la vue des cartes , glissant et s'alignant entre mes mains , j'ai nié ton amour; en moi-même, je t'ai raillé! J'ai été impitoyable; oui, impitoyable ! — A ton tour maintenant , Lesueur ; pas de pitié pour moi !
Accable-moi de tes mépris, de tes sarcasmes! Non -seulement je suis amoureux, mais je suis jaloux ! et ne suis pas aimé ! En retour d'un dévoûment sans bornes, j'ai recueilli la haine, la haine que j'avais méritée ! Je croyais n'avoir qu'un rival ; j'en ai deux aujourd'hui ! Et telle est ma position sans exemple , que de tous les hommes sur qui cherche à tomber ma colère, tous deux je les excepte ! Contre eux, mon bras serait sans force ; mon épée se briserait dans ma main, plutôt que de se diriger vers leur poitrine ! A tous deux , je dois respect , soit par devoir, soit par remords ! — Eh bien ! Lesueur, parle, réponds ; trouves-tu toujours digne d'envie le sort du comte de Marillac !
Lesueur restait en place, muet, immobile, ne pouvant croire à ce qu'il venait d'entendre.
Marillac se leva , et repoussant la table à l'autre bout de la chambre , au risque de briser tout ce qu'elle supportait :
-^ N'en parlons, plus dit-il. J'ai besoin de
respirer l'air , j'étouffe. Sortons! Holà, monseigneur !
Le page revint avec une aiguière pleine d'eau parfumée ; et tandis que le comte y plonge à peine l'extrémité de ses doigts :
— Tu ne me reconnais plus, Sudorius, n'est-il pas vrai ? Ne suis-je pas encore un joyeux convive? Par le ciel ! tu peux me tenir tête à table aujourd'hui ; tu le vois , nous y sommes aussi déplace^ l'un que l'autre !
LA CALERIE D'AP0T.L0\. 4, '^75
f.a (Galerie ^'3lpt^Uan.
A l'heure où la cloche sonnait le réveil au couvent de la Visitation ;, Louise, ce même jour, en est sortie par la petite porte. Mademoiselle de la Fayette l'a reconduite jusque sur le seuil du couvent, et en la quittant, elle l'endoctrinait encore , et s'efforçait de l'afierniir dans une grande résolution.
Bien enveloppée dans son mantelet, un masque sur la figure, la comtesse se fait d'abord t -ansporter à St- Germain, et se dirige
vers la partie du château occupée par la Reine.
Anne d'Autriche était à peine levée, lorsqu'on lui annonce qu'une femme envoyée par mademoiselle de la Fayette, et chargée d'un message de cette dernière, demande à lui être présentée. Elle dépêche mademoiselle d'Hautefort pour la recevoir et l'introduire ; mais celle-ci ne tarde pas à revenir seule vers sa maîtresse , lui déclarant que cette femme qu'elle a trouvée là, dans l'antichambre, grandement émue et tremblante, n'est autre que madame de Marillac. La Reine fit un geste de surprise et de répulsion , et il fallut toutes les prières de mesdemoiselles d'Hautefort et de Saint-Louis pour la décider à l'admettre en sa présence et à l'entendre.
Soutenue par les deux filles d'honneur qui allèrent au devant d'elle , Louise entra , faiblissant sur ses jambes par la force de Fémotion , et elle s'agenouilla devant la reine, tremblante , la suppliant^, les yeux pleins de larmes.