UN ACCÈS DE FIÈVRE
fait pour vous , lorsque, abattue par la feini , vous veniez tendre la main à ma porte?
— C'était du pain que je vous demandais , rien de plus j le reste je ne m'en souciais guère, monsieur, dit Jeanne , toujours avec sa voix lente et mignarde. — Vous m'avez voulu voir de beaux ajustemens; j'en ai porté pour vous complaire, parce que je vous devais gratitude et obéissance comme à mon soutien. Mais , de vrai, ils me gênaient d'abord ; j'en avais si peu l'usage. Oh ! qu'alors je i'egrettais bien ma robe à capette ! A présent , je ne dis pas ; j'aime les atours , et je mettrais volontiers des plumes sur mes coiffes de nuit pour dormir plus jolie.
— Eh bien ! vos atours , vos joyaux, qui vous les a donnés ? A qui devez- vous de porter de la soie et du velours , ingrate ?
— Je dois tout cela au plaisir que vous ressentez à me voir belle et brave ; à la satisfaction qui vous en revient quand , le soir, au Cours-la-Reine , vous pouvez dire à vos amis : — Cette fille avenante, que vous trouvez à votre goût , c'est ma princesse ! — Aussi , monsieur,
je prie Dieu chaque matin de vous conserver la santé et la vanité.
— La vanité î dit la Chenaye , en faisant faire à son fauteuil un demi-tour vers le canapé de Jeanne, et en lançant sur elle des regards courroucés. — Est-ce par vanité que je vous ai fait meubler, arranger cette maison oii personne ne vient?
— Excepté vous. Si vous m'aviez mise sur un perchoir, il vous aurait fallu venir percher auprès de moi.
— Est-ce par vanité , que dernièrement je vous ai fait don de trois cents écus bien comptés, bien marqués ; car, certes, ils n'avaient jamais passé par la main des juifs. Qu'en avez -vous fait? Sur ce sujet, vous vous êtes encore obstinée à vous taire ! Par prières et par douces plaintes , je n'en ai jamais pu connaître l'emploi. Me voudriez - vous faire croire que vous en avez gratifié votre père ?
— Sainte Vierge ! dit Jeanne ; trois cents écus à mon père ! Le vin n'est pas en si grande cherté que j'en agisse si libéralement avec lui .