INE VISITE AU COUVENT
depuis un mois ) , tels furent les bruits qui , partant de la Bastille et de la porte Saint- Antoine , tournant les boulevards , longeant les quais , gagnant les ponts , se répandirent dans la ville par tous ses abords, comme s'il se fût agi encore d'une invasion espagnole et de la prise de Corbie.
Les gens du faubourg , hommes simples et crédules , qui avaient foi entière dans la puissance du cardinal, n'allaient pas si avant dans les conséquences qu'ils tiraient de la visite du roi, mais ils s'en dédommageaient amplement par les motifs qu'ils supposaient l'avoir déterminée.
Alors , les raisons les plus folles , les plus invraisemblables , leur venaient naturellement à l'esprit et comme de source. — C'était la reine Anne d'Autriche , qui avait fait enfermer mademoiselle de la Fayette à la Visitation, et l'avait contrainte d'y prononcer ses vœux. — Mais le roi, plus amoureux que jamais, avait intéressé le pape dans cette affaire , et , prâce au pontife, la favorite allait être rendue au
1,E PAUBOURG SAINT-ANT01\E.
monde, dé^jagëe de ses liens monastiques, et le roi rëpouserait , après avoir fait prononcer (toujours avec l'aide du pape) la nullité de ses engagemens envers la reine, qui, depuis un si long temps qu'ils étaient mariés , n'avait pu encore le rendre père.
— Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi ? — disait un de ces orateurs en plein vent , en se débarrassant de son tablier de cuir, et le jetant au iond de sa boutique , pour donner plus d'importance à ses paroles ; — le bon roi Henri IV n'a-t-il pas failli épouser sa mie Gabrielle? Le duc de Sully seul y fit obstacle , et grand tort il eut, car Gabrielle d'Estrées valait bien Marie de Médicis !
— Du moins elle était Française ! répliqua un autre avec fierté, en tournant seulement sa tète vers l'interlocuteur ; car, pendant ce beau mouvement d'éloquence, il achevait de profiter de la mince nappe d'eau , qui découlait de l'auvent, pour se laver les mains.
— A quoi bon ces reines qui nous arrivent toujours d'Espagne ou d'Italie , comme la
UNE VISITE Al <;01IVE\T.
guerre et la peste ! s'écria, à son tour, un vieux marchand, ancien ligueur qui n'avait jamais pu rapprendre à respecter les personnes royales.
— Manque - 1 - il donc de jolies filles en France ! ajouta un jeune garçon , en promenant un coup d'œil galant sur, quelques beautés du voisinage , ouvrières , servantes ou lavandières , qui , non loin de lui , avançaient hors des croisées leurs figures plates et niaises , encadrées de cheveux burlesquement désordonnés par des raffales de vent et de pluie.
— Autrefois , — reprit le marchand , en relevant sa moustache , et s'appuyant fièrement sur ses hanches, — il fallait être de meilleur sang français pour avoir droit de bourgeoisie dans quelque bonne ville , que pour être roi de France !
Et ainsi des autres groupes.
La nuit était venue ; la pluie tombait de plus belle , et ils n'avaient point cessé de deviser sur la reine et sur le pape, sur ma<lemoiselle de
l.E FAlBOt^Rr, SAI^T-A^TOI^E.
la Fayette et sur le roi, s'exagéraiit de plus eu plus à eux-mêmes les motifs importans qui l'avaient conduit dans leur quartier.
Cependant les moins curieux et les moins patiens commençaient à quitter la place ; on entendait, de distance en distance, les portes et les volets se fermer , quand enfin une voiture traversa vivement la chaussée caillouteuse du faubourg. C'était Louis XIII, escorté de ses grands mousquetaires. Les curieux en furent pour leurs frais d'attente j car à peine on était sur ses gardes , tant la pluie qui battait avec violence les vitres et les murailles , les ruisseaux qui couraient avec force vers les fossés de la Bastille , et les cascades qui jaillissaient du haut des maisons , le long des gouttières de bois, façonnées en goules et en dragons, luttaient activement contre le bruit du carrosse et le galop des chevaux.
Peut-être aussi faut-il expliquer le fait a l'honneur des orateurs, qui attiraient à eux toute l'attention de leur auditoire. De plus , au milieu de ce déluge, le roi passa dans Yoh-