UN BOUQUET
nais de tes excursions au pays de Tendi^e, et des charmes de ta princesse ^ je me suis souvent surpris songeant à toute autre chose. Au surplus, je te le répète, rassure -toi. La mort qui use aussi de politesse envers les rois et les cardinaux, se plaît parfois à les faire passer avant de pauvres diables comme nous. Il est possible qu'elle se charge d'arranger mon affaire , à la satisfaction générale.
Alors il prit un petit sifflet appendu à sa portée, et au son qu'il en tira , son palefrenier, son sommelier et son garçon de chambre entrèrent , ou plutôt entra , car c'étaient trois personnes en une, trois offices accumulés sur la tête de son unique serviteur, jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, vif, alerte , la figure enjouée , et qui avant tout avait droit de revendiquer encore le titre de page.
— Monseigneur y lui dit Marillac (qui, par une habitude constante désignait par des sobriquets tout ce qui approchait de lui , aussi bien son valet que ses amis), donne-nous des verres
28r. DOUBLE MYSTÈRE.
et de quoi les remplir; ensuite, couche-toi en travers de ma porte, et dors.
C'était un ordre de ne laisser entrer personne.
€onfi^ence.
Lorsque le page eut obéi , Marillac désignant les bouteilles de vins et de liqueurs de différentes sortes que monseigneur venait de déposer sur un guéridon.
— Vois -tu, Lesueur, dit -il, le tète-à-tête complet est chose languissante , et ne dure pas long-temps sans ennui. Les amans du moins ont toujours en tiers avec eux , ce bel oiseau qui na plumes quaux ailes , comme dit Marot ; aux amis , il faut une table qui les
sépare , et sur laquelle ils puissent s'accouder ; du vin , excellent compagnon , car il fait public , sert de galerie , excite à la confiance , et pousse à la parole !
— Vous ne nous croyez pas seuls, je m'en aperçois fort bien , chevalier , si j'en juge par la quantité de bouteilles étalées devant nous , lui dit Lesueur.
— Oh ! que ta sobriété ne s'épouvante pas î le grand sultan dans une nuit passera en revue ses quinze cents femmes, mais il jettera le mouchoir à quelques-unes, tout au plus. J'aime à c hoisir aussi ; chez moi, la qualité du vin influe sur celle des idées. Tiens, en voici un, par exemple, mûri entre Paris et Etampes, d'un petit crû détestable, et je le trouve délicieux ! — Et il rempUt les deux verres, — C'est la seule redevance que je touche encore des
domaines de ma famille ! II me rappelle ce
beau château d'Olinville, séjour des Marillac, et d'où je sortis pour être présenté, par mon oncle le maréchal, au roi, (jui promit de se charger de ma fortune. Tu vois comme il a tenu
parole. Mais je ne lui en veux pas. Il y eut sans doute chez lui plus d'impuissance que de mauvaise volonté, aussi je porte celle-ci à sa santé, d'autant que cela ne peut lui faire ni bien , ni mal.
Les deux amis trinquèrent . Marillac continua .
— Je te fais grâce de mes jours d'innocence.
Ils ne furent pas de longue durée. A seize ans ,
je sortais des pages ; à ton âge , après avoir fait
la guerre comme volontaire dans la Valteline
et devant La ïloclielle, j'avais enfin obtenu une
lieutenance dans le régiment de Ventadour, et
je servais en Piémont , sous les ordres de mon
oncle , lorsqu'il fat saisi , arrêté au milieu de
son armée , sous le prétexte de concussion et
depéculat; lui, le plus désintéressé des hommes !
Son véritable crime était d'avoir conseillé à la
reine-mère de faire arrêter le cardinal , si le roi
eût dû succomber à la maladie qui l'atteignit,
lors de son séjour à Lyon. Aussi ne put-on lui
faire, comme il le dit dans sa défense, qu'un
procès de paille et de fr>in ! Pour assurer sa I. 19
condamnation, il fallut le traîner de cour en cour, lui donner pour juges, un Châteauneuf ! qiii venait de succéder à mon oncle le garde des sceaux, et ne pouvait se maintenir dans sa nouvelle dignité que par la ruine des deux frères ! un Laffemas, un Moricq, ses ennemis personnels ! Par tous les diables de l'enfer ! qu'au delà de la brèche qu'on vient de franchir sous le feu des mousquetades , on égorge un ennemi désarmé ! cela s'est vu , et m'est peut-être arrivé à moi-même ! le cœur s'endurcit sous le frottement de la cuirasse. Etourdi par le bruit , aveuglé par la poudre, on ne voit pas sa pâleur, on reste sourd à ses cris de miséricorde ! mais, de sang-froid, assassiner un innocent, eu se faisant de la loi un traquenard ! mais des magistrats, poussés par un prêtre, des gens de robe et de soutane, tuer par haine, par vengeance ! les misérables ! Ils se troublaient devant l'arrêt qu'ils allaient porter ! Enfermés dans le château de Pontoise, ils s'y épouvantèrent en entendant la voix d'une jeune fille parvenir jusqu'à eux. C'était ma sœur, ma
CONFIDENCE, 20 i
propre sœur de sang, Sudorius, religieuse Carmélite, adorée, vénérée du peuple de cette ville, pour ses vertus ! car j'ai pour sœur une sainte ; oui , mon ami , une sainte ! Tout le monde ne se ressemble pas dans une même famille !
Puis s'interrompant , et après avoir épuisé le peu de liquide dont son verre était encore humecté :
— Changeons de vin , dit-il tout-à-coup ; décidément le nectar d'Olinville ne sera jamais vin de dessert que pour ceux qui auront dîné de vinaigrette.
Et reprenant son récit:
— De Pontoise , on transporta donc le maréchal , où ? A Ruel ! dans le repaire du tigre ! dans la maison du cardinal ! La prétendue chambre de justice l'y avait suivi. Là, il fut jugé et condamné. — Malheur , Sudorius , à qui franchit le seuil du château de Ruel sur une invitation signée Richelieu ! Les amis ne s'en trouvent guère mieux que les ennemis ; témoin mon oncle , et , récemment , son éminence grise le capucin Joseph, confident
292 DOtBLE MYSTÈRE.
intime de son éminence rouge. Il y entra malade , et pour se refaire ; mais à Ruel, juges et médecins tuent!
— Comment , lui dit Lesueur , si le maréchal était innocent, ne se rencontra-t-il pas des hommes assez généreux et assez puissans pour le défendre?
— Si fait! il s'en rencontra un. Son altesse royale , Gaston , déjà sorti de France , avec sa mère, exilée par le ministre, dans un beau mouvement de prud'hommie , menaça les rapporteurs du procès de leur casser la tête d'un coup de pistolet, s'ils osaient prévariquer. Mais il était à Bruxelles, eux à Paris , et les pistolets n'ont pas si longue portée !
— Eh ! quoi, le roi, le roi de France ! a-t-il donc renié son surnom; il est se s' ère, mais il est juste !
— Oui, juste à tirer de l'arquebuse ! comme on l'a dit. De ce côté, il ne cède sa part de royauté à personne. Cependant, je le dois déclarer en son honneur et gloire , il se montra clément à sa manière. Lox'sque le maréchal des-
cendait le grand escalier de l'Hôtel-de- Ville pour se rendre au supplice, Testu , le chevalier du guet, l'aborda, lui annonçantque Sa Majesté daignait l'exempter de la charrette. En effet, l'échafaud se trouva dressé au bas du perron; il y put monter sans mettre pied à terre; on lui épargna les ennuis de la route. C'est ainsi qu'il mourut. Son frère en reçut le contrecoup dans l'exil ; trois mois après, il n'existait plus!
Les deux amis gardèrent le silence. Marillac s'était couvert le front de sa main ; mais chez lui les émotions pénibles ne pouvaient être durables, car il s'étudiait à les combattre, et, au moment où Lesueur s'y attendait le moins :
— Buvons ! s'écria le chevalier d'une voix forte. — Et soulevant son verre en guise de libation : — A la mémoire de ceux qui ne sont plus!
— A leur mémoire! répéta Lesueur, à peine remis d'un léger émoi causé par l'exclamation imprévue de Marillac.
— Et au repos de ceux qui survivent ! ajouta celui-ci. Allons, Sudorius, ce n'est pas l'histoire de mes oncles que j'ai voulu te conter ; nous voici enfin arrivés à la mienne,
Lesueur toucha son verre de ses lèvres, pour répondre au toast de son ami, et redoubla d'attention.
— Monsieur, soutenu par l'Espagne, à la tète d'une armée de mécontens, venait de rentrer en France, dans l'espérance de renverser le cardinal, poursuivit Marillac. L'aimable et vaillant Henri de Montmorency , maréchal de France, fils et petit-fils de connétables, séduit par les prières du jeune prince, par celles même de sa femme dont, à la Visitation, tu as entendu la voix déchirante, seconde ses projets et soulève la province du Languedoc. Il ne songeait qu'à rapprocher la mère du fils ; moi, je songeais à venger mes oncles, à m'armer contre ce prêtre , qui m'avait forcé de chanter le requiem de toute ma famille ! — Les gendarmes de Ventadour me suivent. Je cours
rejoindre l'armée du prince, et, en route, sans ordre, parmi coup de main, appuyé de quelques habitans , je m'empare de la ville de Faviaux ! On nous reçoit en libérateurs ; on veut nous festoyer, nous laissons faire. Pendant deux jours ce ne sont que bombances , musique , ballets ! Au nom de la ville, les échevins me gratifient d'une somme de trois mille pistoles , pour les avoir débarrassés de leur garnison royale j je les emploie généreusement à leur rendre une fête complète, fête de quarante-huit heures, durant laquelle je fais danser la courante et la pavane à toutes les jolies bourgeoises du pays. — Ce n'était pas trop mal débuter, n'est-ce pas? Et je commençais à trouver la guerre civile chose assez douce ! — Mais , à mon arrivée auprès de Gaston, je vois le désordre installé dans le camp. On avait échoué devant Narbonncj tout le monde s'en rejetait la faute; chacun voulait commander en chef; Puylaurens, favori de monsieur, jalousait Mgiitmorency , le duc d'Elbeuf reixisait de servir sous lui , et Mont-
niorency, était l'ame de l'armée ! l'événement devait prouver que sans lui elle n'existait pas ! — Pour calmer cet esprit de discorde entre les chefs, Gaston les rassemblait à sa table, et les forçait de trinquer ensemble. Les querelles recommençaient le lendemain ; on passait la nuit à boire , le jour à disputer. Cependant l'armée du roi approchait, et l'on se rencontra enfin sous les murs de Castelnaudary . — Quoique bien jeune alors , Sudorius , tu n'as pas pu oublier le dénouement de cette déplorable entreprise.— Engagé le premier, abandonné de ceux qui le suivaient , le noble Montmorency voit son ami, le comte de Rieux, tomber mort à ses pieds. Ne pensant plus qu'à le venger, et sans réfléchir à son isolement, il court au gros de l'armée ennemie , culbute les enfans perdus , traverse à la désespérade une compagnie de gendarmes , au milieu des coups d'épée et de pistolets , et , déjà atteint de dix blessures , rompt six rangs des gardes et tue deux hommes dans le septième! — Pa^; ma mère! j'aurais voulu mourir près de lui, en le défendant! s'écria
Marillac, manifestant une émotion qu'il avait plus facilement surmontée en rappelant la catastrophe de ses oncles. — Bon autant que beau , brave autant que bon , Montmorency était le seul peut-être parmi nous qui n'y fût venu que par un sentiment de générosité et non de vengeance. Ah! du moins ^ pourquoi n'est-il pas mort de ses blessures ! mais non ; le ciel réservait à Richelieu la gloire de faire tomber la plus illustre tête du royaume , celle du vainqueur de Veillane et de Casai ! Dans cette même année i 652 , il devait abattre sous la hache deux maréchaux de France ! Rien ne put le sauver ! ni les prières ardentes de ses amiSj ni celles de sa famille, de ceux-là même qui l'avaient combattu et fait prisonnier! En vain sa sœur, madame de Condé, princesse du sang, tomba aux pieds du cardinal ! le cardinal joua la comédie, pleura j mais le laissa mourir! En vain le duc d'Orléans, réconcilié avec son irère , fit éclater son désespoir et même ses menaces j en vain toute la cour se j[)rosterna comme un seul homme devant le roi , en criant : Grâce
et miséricorde ! Il fut inflexible! inflexible, en entendant les cris et les gémissemens d'un peuple entier retentir dans les rues , sur les places et dans les chemins où il passait ; inflexible , en tenant entre ses mains cet arrêt de mort, que les juges avaient trempé de leurs larmes ! Il fallut à Louis XIII, pour le garder captif à Toulouse , une armée plus nombreuse que celle dont il avait eu besoin pour le vaincre ! Et, au jour marqué pour le supplice, toutes les églises de son royaume tintaient pour les agonisans , tous ses sujets, catholiques etprotestans, faisaient foule dans les temples et hors des temples, priant Dieu pour Henri de Montmorency et maudissant le roi de France !
Après ce mouvement d'indignation forte et expansive , qui tranchait si vivement avec son ton ordinaire, Marillac se lève, en donnant tous les signes d'une vive agitation.
Lesueur, étonné, le suit de l'œil avec intérêt et attendrissement.
— Vous aussi , vous êtes bon et sensible ,
lui dit-il. Je vous avais deviné, et c'est pour cela que je vous aime !
— Aliî c'est lui que tu aurais aimé, si comme moi tu l'avais pu connaître ! Homme de plaisir et d'épée, intrépide soldat, bon chrétien, beau joueur! Oui, mon ami, toutes les vertus et toutes les qualités qui font le parfait gentilliomme! — C'est lui qui disait à son neveu, quelque peu avare , et qui lui représentait une somme qu'il en avait reçue huit jours auparavant : Cela est mal, monsieur; un homme de ^'otre rang devait perdre cet argent au jeu , ou le donner aux pauvres !
Marillac admirait son héros comme Montaigne admirait Paris, jusque dans ses verrues j aussi , s'enthousiasmant de plus en plus, déclara-t-il à Lesueur qu'après avoir parlé de Montmorency, il n'osait plus s'occuper de lui-même.
Lesueur le pressa de poursuivre.
— Non, Sudorius. Qu'est ma vie comparée à la sienne ! et que sont mes mallipurs mis à coté dés siens! Restons-en là, et
buvons à Montmorency ! J'ai justement d'un vin qui va à la circonstance, car la mère vigne en croît encore dans les environs de Toulouse.
Et au coup de sifflet qu'il donna, son page étant accouru.
— Holà ! monseigneur ! ma seule et unique bouteille des Bruyères! J'en veux finir avec elle aujourd'hui, afin qu'il ne me reste plus de ce vin qui me retrace des souvenirs si durs! — S'il est âgé de six ans, dit-il ensuite, — en examinant sa couleur, lorsque monseigneur, de retour du cellier, lui eut rempli son verre, — j'ai pu voir son raisin mûrir sous mes yeux. Car c'est à la chapelle de Notre-Dame-des-Bruyères, tandis que Montmorency attendait son arrêt, nous rencontrant là plusieurs officiers de l'armée de Monsieur, déguisés pour exciter et diriger les efforts du peuple, que, désespérant d'y réussir, nous nous mîmes à comploter contre la vie du cardinal. Projet d'insensés !
— Oui , répondit Lesueur j il vit entouré de sa compagnie des gardes , dit-on, et ne marche que bien cuirassé.
— Sa véritable cuirasse, Sudorius, c'est sa robe de prêtre ! Aussi nous-mêmes reculâmesnous ensuite devant un pareil coup ; mais d'abord , dans le premier élan de notre haine , pour enchaîner plus sûrement notre fidélité les uns envers les autres , nous avions signé un engagement, nous l'avions signé de notre sang ! et après une messe entendue à la chapelle! Nous étions treize : ce nombre porte malheur. Un traître se trouvait parmi nous; car, quoique ce projet fût abandonné, l'engagement ne se retrouva plus. Il était aux mains du cardinal !
— Du cardinal ! s'écria Lesueur épouvanté.
— Oui, du cardinal. Inde irœ l
— Et qu'en advint-il? lui demanda son ami, en laissant lire sur ses traits l'ardent désir qu'il avait de voir enfin s'éclaircir pour lui cette mystérieuse histoire.
— Au fait, répliqua Marillac, puisque, grâce à Montmorency et au vin de Bruyères , voici le premier point de ma narration rattaché à mon exorde , autant l'achever !
Il vida le verre qu'il tenait encore à la main et poursuivit :
— En apprenant la mort du duc, Monsieur, indigné , désespéré , se retira de nouveau vers les Pays-Bas , où j'eus l'honneur de l'accompagner, et à mes frais ; son trésor, comme son armée, étant à tous les diables ! Je vécus donc là de mes faibles talens et de mon crédit, assez grand pour me faire ouvrir les portes de l'hôpital. J'allais me décider à chercher du service en Suède, quand, grâce à monsieur de Puylaurens , son altesse royale se réconciha avec son frère et rentra en France , après une amnistie obtenue pour tous ceux qui l'avaient suivi et s'étaient rendus coupables seulement ^obéissance a ses ordres. — Retiens bien la queue de cette phrase, Sudorius. Elle me rendit vulnérable, et par là je fus frappé. — Presque tous les rebelles du Languedoc furent très-bien reçus à la cour. Monsieur de Puylaurens y gagna même le titre de duc et pair , et le cardinal lui fît épouser une de ses parentes, mademoiselle de Pont-Château, ce qui ne
l'empêcha pas de le faire jeter bientôt à Vinceiines , où il mourut. — Dieu nous garde des parentes du cardinal-duc! — Les autres rentrèrent dans leurs places et dignités, et moi dans ma vie de plaisirs et de traverses , mais sans emploi. Je vendis ce qui me restait à vendre de mon patrimoine et je m'en consolai. Mon repos ne fut pas de longue durée. — Un matin, rentrant chez moi, après avoir fait tapage par la ville , je fus enlevé par des archers, mis en carrosse, et j'allai rejoindre monsieur de Puylaurens à Yincennes, où je craignis fort de finir connue lui. J'avais cru d'abord qu'il ne s'agissait que de bris d'enseignes ou de vitres, et de falots renversés , et je m'attendais à être réclamé par le Châtelet. Mais non !
Ici le front de Marillac se rembrunit.
— Ce qui me reste à te dire, Sudorius, ajouta-t-il , doit constamment être un secret entre toi et moi , entends-tu ?
Lesueur mit la main sur sa poitrine , et fit de la tête un signe d'assentiment.
— Tout le monde ignore et doit ignorer quel lien m'enchaîne au démon ! J'ai promis de le taire, et je l'ai promis à qui pourrait cruellement se venger de mon manque de foi!
— Eh bien ! dit Lesueur ému , en tendant sa main à Marillac : Chevalier, gardez votre secret, non pas que je le puisse trahir! Mais la crainte vous en viendrait peut-être, et ce serait pour vous un tourment de plus.
— Vive Dieu ! tu sauras tout ! Je ne veux point de nouveau demeurer en route! et j'ai besoin d'un ami devant qui je puisse du moins rêver tout haut. Ecoute-moi donc! — Ta te souviens de ce jour où un cri général d'épouvante s'éleva dans Paris : Corbie est pris ! Corbieest aux Espagnols ! Il y a trois ans de cela. — Tandis que nos forces étaient occupées en Italie et en Bourgogne, le cardinal-infant, Jean de Vert , Piccolomini , trouvant la frontière de Picardie découverte , s'emparèrent successivement et avec rapidité delaCapelle,
du Catelet, de Roye, de Corbie enfin, et de là menaçaient la grand'ville , où la terreur tourna toutes les têtes. Des détachemens de Cravattes ( ou Croates ) vinrent même jusqu'aux portes de Paris y porter la désolation et une mode nouvelle. N'ayant
qu'une petite armée à leur opposer, on fit flèche de tout bois ; les laquais et les apprentis se transformèrent en soldats , et les manches de balais en piques ; chaque maison dut fournir un fantassin, chaque porte cochère un cavalier. — Tu vis sans doute cela mieux que moi , Sudorius , car les murs de Vincennes ne sont pas de fine dentelle, et n'ont guère d'échos pour les bruits de Paris. Mais on manquait d'officiers pour toute cette populace de soudards. On en chercha partout , jusque dans les cachots. Et un beau soir, comme je dormais sur mon grabat , rêvant bombance , trictrac et jolies filles : — Prisonnier, me crie une voix glapissante, levez-vous et suivez-moi! — C'était un lieutenant de justice. — Les poiits-levis s'a-
baissent devant nous , je me crois libre ! Il fallut encore monter dans un carrosse qui nous conduisit, avec une assez honnête escorte, jusqu'au petit Luxembourg, où logeait alors le cardinal-duc! — Je ne tardai pas à paraître devant lui, et je le trouvai dans son costume d'égKse, debout, l'air hautain, et se caressant la moustache. Quoiqu'un peu déconcerté, ma fierté voulait tenir tête à son orgueil, et je m'apprêtais à lui demander les raisons de mon injuste emprisonnement , lorsque d'une voix sèche et brève : — Vous avez mérité la mort, monsieur de Marillac , me dit -il ; une mort infamante , comme traître au roi ; et si je vous envoie , et c'est mon devoir^ devant la chambre de l'Arsenal , vous n'en sortirez que pour aller à la place de Grève ou au carrefour Saint-Paul, la corde sur les épaules ! — Tu juges, Sudorius, si un pareil début refroidit ma jactance : — Monseigneur , lui répondis-je , n'ai-je pas été compris dans l'amnistie comme tout autre? — Non, monsieur; vous en êtes excepté de fait, car pour vous emparer de Faviaux, vous n'avez
point attendu les ordres du prince ! — Est - ce son Altesse qui l'a déclaré ? repris-je avec un grand trouble. — Si son Altesse vous justifie, sous serment , ce que je ne puis croire , ajoutat-il, nul n'osera douter de sa parole. — Je respirais ! Une porte de salut m'était ouverte ! il la ferma bien vite. — Alors, ce n'est plus pour crime de haute trahison envers le roi que vous serez condamné, c'est pour projet d'assassinat sur la personne de son ministre ! Nierez - vous votre signature , monsieur? — Et il me montra du doigt , mon nom , écrit de mon sang, au bas du fatal engagement de la chapelle des Bruyères. Je baissai la tête et ne répondis plus rien. Il me scruta l'ame quelque temps, de son regard de hyène , puis : — Prétez-moi bien l'oreille , me dit-il ; vous êtes coupable de deux crimes, dont un seul mériterait mille morts. Il faut que vous mouriez ! cependant il m'est pénible de voir encore le sang d'un Marillac couler sur l'échafaudj je veux vous sauver la honte du supplice, et vous-même exécuterez votre arrêt !
— Coniprends-tu ce que je devins en entendant de telles paroles , Sudorius ?
Celui-ci garda le silence , mais la sueur lui ruisselait du front.
— Bientôt, continua Marillac, le cardinal reprit d'une voix forte. — L'ennemi s'approche de Paris. Je vous nomme capitaine d'une des compagnies de volontaires qui vont marcher pour reprendre Corbie, tombée au pouvoir des Espagnols ; allez combattre , monsieur ; et faites vous tuer ; je vous l'ordonne ! — Je vous remercie , monseigneur, de m'avoir du moins choisi une mort honorable, la mort d'un soldat, lui répondis-je. Il exigea de moi ma parole de gentilhomme que je ne chercherais pas à me soustraire, par la fuite, à ma condamnation. Je la lui donnai.
— Quel horrible traité ! s'écria Lesueur, en joignant les mains. Et qu'avez-vous donc fait, chevalier, pour vous en affranchir?
— Rien , mon ami j le traité dure encore.
Je te l'ai dit, ma vie n'est pas à moi. J'ai tout tenté d'abord pour suivre mes instructions et les exécuter à la lettre. La contrariété du sort m'en a sans cesse ôté les moyens. — Arrivé devant Corbie , j'apprends que l'ennemi , laissant garnison dans la place, s'éloigne et ne tient plus qu'à trois lieues au-delà. Pressé d'en finir , j'obtiens , sous le prétexte de façonner mes hommes à la guerre , l'autorisation de le poursuivre dans sa retraite. J'avais avec moi cent piquiers, qui certes ne se doutaient pas de ce que sjgnifiait tenir la pique haute et doubler lé^ files ; cinquante mousquetaires , autant d'arquebusiers, qui se brûlaient les doigts en abaissant la mèche sur le serpentin , et mettaient le mousquet à côté de la fourchette.Tons palivres diables, récemment sortis des boutiques et des ateliers de Paris ! Après avoir vivement longé la lisière d'un petit bois, nous découvrons tout à coup une compagnie de gendarmes espagnols, se retirant à peti ts pas . — Enfans, dis-je à mes soldats, l'ancienne ordonnance punissait de mort quiconque se
rendait ou fuyait ayant le bras droit entier et le cheval en vie! Mais vous n'avez point de chevaux, et vous êtes gauchers des deux bras ; en avant donc si vous voulez , sinon en retraite à votre tour !
Et, bien monté, je m'élance à toute bride au devant de la gendarmerie, persuadé qu'abandonné de mes lipans , je vais tomber sous le nombre , ainsi que mon noble maître Henri de Montmorency. Non! Mes Parisiens étaient braves de nature et m'aimaient, je ne sais pourquoi. A la vue du danger que je cours , ils poussent des cris d'emportement, et me rejoignant bientôt à grande course au milieu du g^os des Espagnols, ils osent heurter leurs simples casaques contre les cuirasses, frappent d'estoc et de taille , combattent corps à corps , en furieux , comme s'ils avaient reçu du cardinal le même ordre que moi ! L'ennemi les croit appuyés, s'épouvante de cette ardeur; il fuit, et je rentre au camp, devant Corbie , sain et sauf, traînant six prisonniers à ma suite ! — Allons , piquier , la
pique en avant! mousquetaire, ouvre le bassinet , et buvons de ce vin d'Espagne à la santé de mes Parisiens !
— Ah ! de tout cœur , cette fois , dit l'artiste enthousiasmé , jamais je ne fus si fier et si heureux d'être né enfant de Paris !
— Que te dirai-je, mon Raphaël, poursuivit Marillac ; les occasions de mourir la dague au poing ne se présentent pas tous les jours. L'ennemi s'éloignait de plus en plus , et la ville ne bougeait. Le comte de Soissons , le duc d'Orléans, commandaient l'armée; ils m'appelaient à leurs plaisirs ; je prenais la vie en patience , tout en épiant le moyen d'en finir avec elle. Pas une bordée de boulets des assiégés qui ne me trouvât là , prêt à les recevoir ; mais ils labouraient la terre devant moi, ou me passaient par dessus la tête. Enfin, l'espoir me vint de terminer ma cruelle comédie. — Une vigoureuse sortie iiit tentée par la garnison espagnole de Corbie. Je courus à sa rencontre, à peine vêtu,
sans haubert, et laissant dans ma tente, comme par trop d'empressement , mon corselet garni de tassettes. Ainsi fait, et le front seulement couvert d'un feutre, je me jetai sur l'ennemi , hors de mon rang, en désespéré, ne lui disputant que par instinct cette vie que je mettais à sa merci. Puis me sentant défaillir, perdant connaissance, je dis mon in marins et tombai ! — En me réveillant, je me trouve étendu, dans un champ, entouré de cadavres. J'entr'ouvre les yeux avec peine, et vois mon cheval mort sous moi, mon épée rougie jusqu'à la garde ! Je l'avouerai, ma première pensée fut celle de mon salut. J'appelai pour avoir un prêtre, et, nul ne me répondant , j'essayai de me soulever , n'espérant en venir à bout, car j'étais brisé, en lambeaux, inondé de sang! La vie semblait vouloir s'échapper de mon corps par vingt trouées à la fois. Je cherchais mes plaies pour les compter, et bien m'assurer de mon lot! Malédiction! Ce sang n'était pas le mien , Sudorius ! Je n'étais pas même blessé !
— Mais ceci tient du prodige ! Vous aviez donc un charme sur vous ?
— J'avais une petite croix , dernier don de ma mère. Libre à toi de croire ou de ne pas croire à son effet. Tu sais que je suis dévot , juste assez pour penser qu'il est toujours temps de le devenir. Cependant, durant ce jour entier, j'eus foi dans cette relique , comme enfant j'avais foi dans ma mère ! — C'était donc à recommencer encore 1 Le lendemain, j'appris que la tranchée gagnant jusqu'aux abords de la place , on songeait à donner l'assaut. Je m'en réjouis; pour me soustraire à l'échafaud, je ne comptais plus que sur l'huile bouillante, les grenades et les pots à feu ! Mais le malheur me poursuivait ! La ville capitula!
— Dieu en soit béni! je ne vois point dans cet événement de quoi vous affliger, dit Lesueur. Et le cardinal, que pensa-t-il ?
— Après la reprise de Corbie, il visita l'ar-
314 DOUBLE MYSTÈnE.
mée, et, traversant les rangs, quand il me vit à mon poste , à la tête du reste de mes Parisiens , s'arrètant tout court devant moi : — r Vous voilà , monsieur , me dit-il d'un air surpris et mécontent. — Ma foi, monseigneur, il* n'y a pas de ma faute, lui répondisje; et il poursuivit sa route. Depuis, il semble m' oublier , mais sans me perdre de vue néanmoins j car notre traité de sang m'a fait son esclave ! Je dois , par son ordre , paraître devant lui dans des temps marqués : c'est pour cela que demain je me pare, que je m'attife, que je vais à la ccur! Il faut que ma présence lui dise: — Votre victime est toujours prête, quand vous voudrez frapper !^ — Conçois-tu maintenant, Lesueur, mes ennuis de ce matin? comprends-tu, même au sein des plaisirs, 1' mage saisissante qui peut venir me glacer l'ame? Vous tous, libres, jeunes, alertes, au milieu de vos projets de bonheur, la volonté de Dieu peut vous anéantir sans doute ; mais pour mo* , pour moi seu , lecapr.ce d'un homme suffit! Quel but reste à ma vie? Ai-je un avenir? De quel droit
ferais-je des projets , quand le moment présent m'appartient à peine? Puis-je rêver l'ambition et les honneurs, moi qui n'ai pour perspective assurée que l'échafaud? Puis-je être épou-c? Au jour de mes noces, l'ordre de mourir peut m'arriver ! — Allons , que les Saints me soient en aide! et vidons le reste de ce clairet épicé en l'honneur de ma verte vieilless3 ; car je suis peut-être plus vieux que je ne pense.
Lesueur tendit son verre, et lorsqu'il fut rempli, la figure contractée , les yeux grcs de larmes, il s'écria d'une voix forte :
— A la mort du cardinal !
— Silence, imprudent ! lui dit Marillac, en lui retenant le bras. Jette ce vin, Lesueur; il te brûlerait la gorge en passant; renie ce mot : il ne convient ni à ton caractère, ni à tes mœurs si douces et si pures ! Non , je ne veux pas que par moi une idée de haine aille se loger dans ton cœur d'amoureux ; jette ce vin! — Et lui ôtant le verre de la main, il renversa le tout ù
•tic DOUBLE MYSTERE.
travers les cendres de la cheminée. Puis, poursuivant, avec un sourire qui renaissait sur sa figure si variable :
— Je te le répète, Sudorius, je suis moins à plaindre qu'un instant d'humeur noire peut me le faire croire à moi-même. Une vie menacée est comme une maîtresse que l'on soupçonne : on ne l'en aime que plus et l'on apprécie mieux ses charmes. Le cardinal! eh bien! il m'a fait connaître le prix de mes instans, et à lui peut-être je dois de les si bien employer ! N'est-il pas possible que dans 1«^ fond de son cœur il m'ait fait grâce? Tout semblerait le prouver. Ainsi, rassure-toi, Raphaël. Suis-je donc si malheureux ! n'ai-je point une santé de fer pour défier la débauche et la médecine, de la folie en tête et de la joie au cœur, des créanciers pleins de confiance , des maîtresses qui m'adorent, tant que le jeu m'est favorable, et des amis qui m'aiment dans ma bonne ou ma mauvaise fortune; un surtout, mon confident aujourd'hui , qui s'est parfois refusé à partager mes plaisirs, mais que je trou-
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verai touiours là pour partager mes peines et les alléger? n'est-il pas vrai, Sudorius?
Et Marillac tendit ses bras àLesueur, qui s'y précipita, et le tint long-temps embrassé.