Une maîtresse de Louis XIII
Il y avait grand bruit et grande rumeur tout au long du faubourg Saint-Antoine, à Paris, vers le commencement de décembre de l'année 1657. Malgré la pluie qui tombait par tonents, les marchands, les ouvriers, abrités par leurs auvents et par les étages supérieurs, qui alors surplombaient les rez-de-chaussée et les entre-sols, causaient vivement porte à porte, ou d'une fenêtre à l'autre.
Le grand événement de la journée était le passage du roi , qui , deux heures auparavant , non plus le nez sous le manteau, ou en litière fermée, mais dans une belle voiture, bien escortée de mousquetaires etde*laquais, avait traversé le faubourg pour se rendre au couvent de Sainte -Marie de la Visitation, où vivait cloîtrée, depuis quelques mois, sa dernière favorite, la douce et bonne la Fayette.
Or il était au su de chacun que mademoiselle de la Fayette était devenue l'ennemie du cardinal de Richelieu, m 1
pour n'avoir point voulu se plier à sa volonté et servir ses projets ; que ce n'était qu'après avoir tenté d'affranchir le roi d'une haute et pesante tutelle qu'elle avait songé à chercher dans le cloître un abri contre les séductions du monde ; que le roi n'avait consenti à cette séparation que pressé, torturé, terrassé par la volonté de fer de son ministre, et qu'on avait trouvé la trace de ses larmes sur l'acte d'autorisation signé par lui à cet effet. Donc mademoiselle de la Fayette conservait encore son empire sur le maître, et peut -être enfin, du fond de son couvent, la béguine allait-elle renverser le prince de l'Église !
Lorsqu'on apprit dans Paris la nouvelle visite du roi à Sainte-Marie (c'était la quatrième depuis un mois), tels furent les bruits qui, parlant de la Bastille et de la porte Saint-Antoine, tournant les boulevards, longeant les quais, gagnant les ponts, se répandirent dans la ville par tous ses abords, comme s'il se fût agi encore d'une invasion espagnole et de la prise de Coi bie.
Les gens du faubourg, hommes simples et crédules, qui avaient foi entière dans la puissance du cardinal, n'allaient pas si avant dans les conséquences qu'ils tiraient de la visite du roi ; mais ils s'en dédommageaient amplement par les motifs qu'ils supposaient l'avoir déterminée.
Alors les raisons les plus folles, les plus invraisemblables, leur venaient naturellement à l'esprit et comme de source. C'était la reine Aime d'Autriche qui avait fait enfermer mamoiselle de la Favette à la Visitation, et l'avait contrainte d'v prononcer ses vœux. Mais le roi, plus amoureux que jamais, avait intéressé le pape dans cette affaire, et, grâce au pontife, la favorite allait être rendue au monde, dégagée de ses liens monastiques, et le roi l'épouserait, après avoir fait prononcer (toujours avec l'aide du pape) la nullité de ses engagements envers la reine, qui, depuis un si long temps qu'ils étairn* mariés, n'avait pu encore !<• rendre père.
VISITES AL COUVENT
« Kl pourquoi n'en serait-il pas ainsi? disait un de ces orateurs en plein vent, en se débarrassant de son tablier de cuir et le jetant au fond de sa boutique, pour donner, par la liberté de son geste et de sa pose, plus d'importance à ses paroles ; le bon roi Henri IV n'a-t-il pas failli épouser sa mie Gabrielle? Le duc de Sully seul y fit obstacle, el grand tort il eut, car Gabrielle d'Estrées valait bien Marie de Médicis !
— Du inoins elle était Française ! répliqua un autre avec fierté, en tournant seulement sa tête vers riuterloeuteur ; car, pendant ce beau mouvement d!éloquence, il achevait de profiter de la mince nappe d'eau qui découlait de l'auvent, pour se laver les mains.
— A quoi bon ces reines qui nous arrivent toujours d'Espagne ou d'Italie, comme la guerre et la peste? s'écria, à sou tour, un vieux marchand, ancien ligueur qui n'avait jamais pu rapprendre à respecter les personnes royales.
— Manque-t-il donc de jolies tilles en France? ajouta un jeune garçon en promenant un coup d'œil galant sur quelques beautés du voisinage, ouvrières, servantes ou lavandières, qui, non loin de lui, avançaient hors des croisées leurs figures plates et niaises, encadrées de cheveux burlesqueinent désordonnés par des rafales de vent et de pluie.
— Autrefois, reprit le marchand en relevant sa moustache et s'appuyant fièrement sur ses hanches, il fallait être de meilleur sang français pour avoir droit de bourgeoisie dans quelque bonne ville que pour être roi de France ! »
Et ainsi des autres groupes. *
La nuit était venue ; la pluie tombait de plus belle, et ils n'avaient point cessé de deviser sur la reine et sur le pape, sur mademoiselle de la Fayette et sur le roi, quand enfin une voiture, sortant du couvent de la Visitation, traversa vivement la chaussée caillouteuse du faubourg. C'était Louis XIH, encore escorté de ses grands mousquetaires.
1\>E MAITIŒSSE bE LOUIS XIII.
Les curieux en furent pour leurs frais d'attente ; car «m milieu de ce déluge le roi passa dans l'obscurité, la force du vent ayant éteint les flambeaux des laquais. C'est ainsi qu'il regagna la porte Saint- Antoine, se dirigeant vers le Louvre.
Eh bien , de tous ces caquets aucun n'approchait de la vérité ; et cependant les conséquences de cette visite devaient être immenses pour la France, et même pour l'Europe, quoique accomplies dans des voies tout autres que celles indiquées par messieurs de la ville et du faubourg !
Louis avait autrefois aimé mademoiselle d'Hauteforl, fille d'honneur de la reine et sou amie ; mais, soupçonneux, et naturellement timide et craintif, il s'était bientôt alarmé de l'affection que portait mademoiselle d'Hauteforl à sa maîtresse. 11 n'osait avoir pour confidente celle qui donnait toute sa confiance à la reine, et calculait tristement que ce lien, qu'il voulait former pour lui seul, pour la consolation de son cœur toujours navré, ne serait qu'un appât qui l'attirerait vers Anne d'Autriche ; un bien commun entre eux ; une chaîne qui, en se resserrant, devait les rapprocher l'un de l'autre.
Comme il n'avait et ne voulait avoir avec sa femme que les relations réglées par l'étiquette de la cour (et surtout par le cardinal), il lutta longuement et vainement d'abord contre cet amour, qui le gênait dans ses habitudes domestiques et politiques.
La légèreté de mademoiselle d'Ilautefort vint à son aide.
Elle ne ressentait près du roi que la vanité de l'avoir subjugué, et ne prenait pas la peine de cacher qu'elle n'était que flattée et non séduite par toutes ses prévenances. Louis s'aperçut même qu'elle avait l'oreille plus attentive et le regard plus tendre auprès du beau marquis de Gèvres qu'auprès de lui. Pour la punir dans sa tendresse, il exila le marquis ; pour la châtier dans son orgueil, il feignit de vouloir port or ailleurs ses hommages. L'impitoyable fille prit
VISITES AIT COUVRIT
eu riant l'exil du marquis (peut-être afin de Je faire durer moins longtemps); mais on assure qu'elle ne se contraignit pas dans l'indifférence parfaite qu'elle montra en voyant le roi reporter sur mademoiselle de la Fayette, l'une de ses compagnes, les préférences dont il l'honorait naguère.
En ne visant qu'à la vengeance, Louis XIH trouva ce qu il avait jusqu'alors inutilement cherché ; une amie véritable, qui compatit à ses peines, les partagea, et fit tout pour les adoucir; qui, à ferre de pitié, s'éleva pour lui jusqu a 1 amour le plus pur et le plus tendre ! Mais la vertueuse la Fayette, non contente de travailler à son bonheur, voulut aussi travailler à sa gloire. Elle essaya de relever cetfe âme royale, douée par la nature de quelque énergie, mais qu'une mére ambitieuse avait rapelissée eomme la destinant à loger pour toujours dans le corp< d un faible enfant, et qu'un ministre habile maniait à son gre, la rendant tour à tour pusillanime ou inflexible, selon ses besoins.
C'est contre ce ministre que la favorite a osé lutter, et son entrée au couvent dit à tous de quel côté est restée la victoire.
D'abord inconsolable de cette résolution, qu'il n'attribuait qu'à une vocation religieuse bien prononcée, Loirs se retira en grand émoi dans son château de Saint-Gerînain, déclarant n'y vouloir admettre personne. Richelieu fit respecter cet ordre, et laissa passer la bouderie. Et comme, quelques jours après, à la cour, on s'inquiétait de cette absence prolongée, on apprit que, dans sa solitude, le roi s'occupait d'enluminer des images et de prendre des oiseaux au filet.
A sa première sortie de Saint- Germain, il se rendit en petit équipage à la Visitation.
Hélène-Angélique Lhuillier, la supérieure, vint le recevoir sous la grande entrée du couvent, à la tète de ses religieuses. Le roi n'expliqua pas d'abord le motif de sa visite, dont personne n'était en doute. Il parcourut, avec
l'apparence de l'intérêt et de la curiosité, les bâtiments et l'enclos du cloître, établis sur l'emplacement de l'hôtel de Cossé. Puis, en parcourant le jardin et les anciennes constructions, il se rappela les avoir déjà vus, enfant, avec son père qui y était venu, en famille, faire visite à son ennemi d'autrefois, le maréchal de Cossé.
A lors les souvenirs de son jeune âge le prirent, et il resta quelques instants en rêverie, immobile, songeant à peine à ce qui l'avait amené. Bientôt l'amour lui revint en tête, et il acheva son inspection, cherchant la Fayette partout, n'osant s'enquérir d'elle et ne la rencontrant pas.
La sainte fille, se défiant de ses forces, évitait sa présence.
11 demanda à faire sa prière dans la chapelle, qu'il trouva petite et mesquine. Peut-être pensa-t-il que ce serait de là que partiraient, pour aller au ciel, les vœux les plus ardents pour son bonheur; car sur-le-champ il alloua une forte somme destinée à l'agrandissement et à l'ornement du lieu saint. Enfin, voyant les religieuses émerveillées de sa façon d'agir, et un service en appelant un autre, il se décida à s'informer de la recluse.
Sur l'ordre de la supérieure, elle descendit au parloir, où le roi l'attendait déjà. La sœur qui ordinairement assistait aux conférences se retira par discrétion, et, contre la coutume, on les laissa seuls; mais pouvait-on trop faire pour un si grand roi, le bienfaiteur de la communauté ?
Mademoiselle de la Fayette se disposait alors à prononcer ses vœux, ayant obtenu des dispenses pour son année de noviciat. Elle était émue et tremblante en se présentant devant lui, et tous deux restèrent quelque temps sans s'approcher; elle, la tête baissée, songeant à la grandeur du sacrifice qu'elle faisait à Dieu ; lui étonné de l'impression <{ifil recevait de l'endroit triste et sombre où il se trouvait ; impression que venaient renforcer encore les vêtements de l'ancienne favorite.
11 l avait quittée brillante de charmes et de parure ; son
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souvenir la lui retraçait au moment de leur séparation, dans un des riches appartements du Louvre, reflétant sur elle tout l'éclat du luxe qui l'environnait ; belle de sa beauté naturelle, belle de la rougeur qui lui couvrait le visage, et du désordre de ses cheveux, noirs et soyeux, qui lui tombaient en boucles sur les épaules ; belle surtout de ses yeux humides de larmes, qu'elle essayait en vain de retenir ! Et il la retrouvait dans cette salle basse et froide, à peine éclairée par un jour douteux, et dont les murailles nues présentaient pour tout ornement un petit tableau de dévotion dans un encadrement de bois ; et sa figure était pâle et amaigrie !
Quoique seulement encore postulante au couvent, elle avait déjà , contre la coutume, quitté ses vêtements ordinaires, comme trop mondains. Une robe d'étamine grossière ne semblait la couvrir que pour dissimuler les formes gracieuses de sa taille; et le bandeau de toile sous lequel ses cheveux étaient emprisonnés ne laissait voir soit front que pour montrer les rides précoces qu'une douleur récente y avait creusées.
Elle leva enfin sur lui ses yeux mouillés de pleurs, ainsi qu'au jour de leurs adieux, et elle rencontra le regard trrste et grave du roi, qui n'exprimait plus qu'un seul sentiment, la pitié. Tous deux se tendirent silencieusement la main et se la tinrent pressée, sans pouvoir, ni l'un ni l'autre, trouver une parole. Puis ils se séparèrent : elle, emportant dans son âme aimante le sentiment sublime de la résignation ; lui, dans son âme glacée, celui du désenchantement !
Il ne retourna la voir que lorsqu'elle eut prononcé ses ^ vœux, et pour l'acquit de sa conscience.
Cette fois, la nouvelle intronisée se présenta au parloir accompagnée d'une jeune pensionnaire du couvent, sa protégée, son amie ; ne voulant plus, sans témoins, se retrouver près de celui qu'elle avait sincèrement aimé. 11
g USE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
ne parut nullement contrarié de cette disposition, qui lui épargnait les embarras d'un tète-à-tête, fort graves pour lui, comme il l'avait éprouvé précédemment.
Toute troublée de se voir ainsi admise en tiers dans la société d'un si haut personnage, et tant que dura l'entrevue, la jeune fille, les yeux timidement fixés à terre, les mains croisées sur sa poitrine, se tint debout, blanche, muette, immobile. On l'eut prise pour une statue, si, aux mots obligeants que lui adressait le roi pour la rassurer, elle n'eût de temps en temps répondu par une révérence.
A la visite suivante (qui se fit attendre cependant), elle se montra moins décontenancée ; et, lorsque Louis, en peine d'entretenir vivement la conversation avec mademoiselle de la Fayette, se trouvant moins contraint devant cette enfant, qui ne lui imposait aucune gêne, lui adressa la parole, elle lui répondit sans trop de honte, non sans esprit, et en accompagnant ses réponses de ce sourire joyeux et naïf qu donne tant de charme à la jeunesse.
La visite se prolongeant, Louis XIII se fatigua bientôt de Fa voir toujours debout devant lui : avec une courtoisie qui lui était assez habituelle auprès des femmes, il l'invita à s'asseoir.
Dans son ignorance des usages du grand monde, la jeune fille crut devoir, par respect, ne point déférer à l'invitation ; mais le roi alors, se levant, et feignant, dans ses expressions et le son de sa voix, une sévérité que ses yeux à moitié fermés et la contraction de ses lèvres démentaient :
< Ne savez-vous point / mademoiselle, qu'un roi de France commande même en priant, que ses politesses sont des ordres? Puisque vous n'avez pas cru devoir obéir à ma première sommation, pour la seconde fois, et par toute mon autorité royale, je vous ordonne de vous asseoir ! »
La jeune pensionnaire, d'abord presque effrayée de ce
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Ion, mais aussitôt rassurée par un regard de bonté, qui perçait à travers les cils rapprochés du maître, demi-intimidèe, demi-enhardie, se laissa glisser sur un siège auprès de Mademoiselle de la Fayette, et, rieuse et confuse, cacha sa tète blonde dans le sein de la noble fille, après avoir furtivement jeté sur le roi un coup d'oeil malicieux.
Ce fut dans ce moment que, pour la première fois, lo fils de Henri IV se surprit à contempler avec admiration son front si pur de dix-sept ans, où les passions n'avaient pas encore laissé la plus légère empreinte, ses traits charmants, sa taille fine et flexible, l'enjouement de son regard, qui se devinait encore sous sa paupière abaissée, et ce caractère de naïveté virginale qui, comme une harmonie de formes, se répandait sur toute sa personne.
Il put alors comparer à loisir ces deux tètes de femme, rapprochées Tune de l'autre : la peau brune de la religieuse, ses vêtements sombres, son regard triste et fatigué, faisaient ressortir encore mieux la carnation rosée, l'œil vif et animé, le costume élégant, la pose molle et gracieuse de la jeune pensionnaire.
La pauvre la Fayette n'était plus là que l'ombre au tableau ! Et le roi en lui-même en fit la réflexion.
Après un moment de silence, pendant lequel chacun des trois acteurs de cette scène garda son attitude, lui, l'œil toujours fixé, à travers la grille du parloir, sur ces deux jeunes femmes, dont l'une reposait encore à demi penchée dans les bras de l'autre, qui la contemplait avec un sourire presque maternel :
« Quel est votre nom? demanda-t-il à la jolie fille.
— Louise, répondit celle-ci, en relevant tout à coup sa tête et en la secouant légèrement, pour faire reprendre aux boucles de sa chevelure leur position naturelle.
— - Louise! » répéta le roi. Et, s'adressant à mademoiselle de la Fayette : « Vous aussi, portez le nom de Louise !
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— Je nie nommais Louise dans le inonde, » répondit avec un soupir la nouvelle sœnr de la Visitation.
Un nuage de tristesse couvrit soudain le front du roi, et il reprit d'un air plus sombre :
« De même, je me nomme Louis ! Nous avons été placés tous trois sous la protection du même patron, mon illustre aïeul. Puisse-t-il mieux défendre cette enfant contre l'adversité qu'il ne nous en a défendus nousmêmes,'.... Et votre nom de famille? » ajouta-t-il en se tournant vers sa première interlocutrice.
Louise rougit et pâlit tour à tour ; sa figure, tout à l'heure encore si expressive de candeur et de confiance, se contracta aussitôt par un sentiment de terreur; un souvenir pénible semblait l'agiter. Tremblante, et se pressant contre sa compagne, elle dirigea vers elle un regard craintif pour lui demander assistance.
a Vous n'êtes point raisonnable, lui dit mademoiselle de la Fayette; rassurez-vous, mon enfant. Le roi ne peut songer à vous punir des erreurs de votre famille.... Sire, continua-t-elle en élevant la voix et en donnant à son regard une noble fermeté, Louise est la fille de Guillaume Machault de la Porte, président de Montpellier, l'ami de votre père le Béarnais, de glorieuse mémoire, et, comme lui, né calviniste ; mais qui, après avoir partagé ses dangers, sa bonne et sa mauvaise fortune, ne se sentit pas assez visité par la grâce pour l'imiter dans sa conversion.
— Oui, dit le roi en prenant tout à coup un air de gravité, et, si mon souvenir ne me trompe pas, cet ami de mon père ne fut guère le mien : car, las de prêcher seulement la révolte, il quitta la robe pour l'épée, et se fit un nom parmi les hérétiques, lui et les siens ! On ne parlait alors que des cinq Machault de la Porte, comme autrefois du prince des Ardennes, Aymon, et de ses quatre fils! Mais les uns furent de preux chevaliers, et les autres des rebelles! »
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Louis XIII connaissait peu l'art des ménagements. Le nom seul d'un hérétique suffisait pour exciter sa bile ; aussi prononça-t-il ces mots d'un ton à redoubler les angoisses de la jeune fille.
De plus, accoutumé qu'il était à plier sous une volonté plus forte que la sienne, il trouvait un plaisir secret, une volupté singulière, dans l'effroi qu'il inspirait à des êtres plus faibles que lui. C'était une revanche, un dédommagement qui flattait sa vanité. Ainsi, après avoir voulu feindre d'abord de prendre un ton de sévérité avec Louise, pour s'amuser de son embarras, il y arrivait naturellement, donnant à sa voix et à ses yeux une expression plus dure que ne le comportait sa pensée ; et il jouissait en lui-même à la vue de ce joli visage atterré de crainte, i»t de ces paupières transparentes qui se «ronflaient de larmes.
Mais mademoiselle de la Fayette avait été longtemps à même d'étudier les secrets mobiles de son caractère : loin de se laisser rebuter par cette bourrasque imprévue, à qui il ne fallait que donner une diversion pour la maîtriser, sans s'émouvoir plus, et d'un ton toujours calme, elle essaya, autant que faire se pouvait, la justification de Guillaume de la Porte, le huguenot, rappelant les services rendus par lui à la monarchie héréditaire, et taisant ses succès comme réformateur.
•< N'est-il pas mort ? demanda brusquement le roi.
— Mort! lui et mes quatre frères !... le même jour, •> répondit Louise, et ses larmes débordèrent cette fois et roulèrent le long de ses joues.
Le cruel interrogateur jeta sur elle, à la dérobée, un regard rapide, et se sentit honteux d'avoir . froissé avec tant de rudesse cette Ame si craintive.
« Oui, mort ! et dans des circonstances horribles ! répéta mademoiselle de la Tavette, outrée de sa dureté et résolue de l'en faire repentir. Sa fille, que vous voyez là, tout
émue, comme si Votre Majesté n'avait pas bien mérité son renom de justice, m'a dit les malheurs de son- enfance, et moi je n'ai eu que des pleurs à leur donner ; car ils doivent être un sujet durable de regrets pour elle et pour vous, sire !
— Pour moi ! dit le roi étonné.
— Guillaume de la Porte, malheureusement trop fidèle ù ses fausses croyances, entraîné par MM. de Rohan, se mêla, il y a une douzaine d'années, aux religionnaires du Languedoc. 11 se trouvait faire partie, lui et ses fils, de la garnison du château de Bonnac, qui, tout entière, fut lâchement condamnée à la corde par votre maréchal de Thèmines. Un seul d^ ces malheureux, le plus obscur sans doute, eut sa grâce, mais à la condition impie, épouvantable, de se faire le bourreau des autres ; et,
pour sauver sa vie, il pendit son propre père ! Oui.
sire, son propre père ! et ce ne sera pas sur lui que ce crime retombera !
— J'ai entendu parler de cela, dit le roi.
— Mais vous n'aviez point ordonné ces meurtres ! répliqua la religieuse, dont les traits ranimés avaient secoué leur langueur et leur abattement, et qui, debout, et les mains appuyées sur la tète de Louise, comme pour lui donner sa protection, retrouvait l'énergie de son âme dans la ferveur de son amitié et dans sa sainte indignation. Si vous les avez ordonnés, ajouta-t-elle, malheur au roi de France ! car Dieu lui en demandera compte.
— Thémines avait plein pouvoir.
— 11 en abusa! Vous deviez l'en punir!
— La guerre a de cruelles nécessités , murmura Louis Xlll, qui déjà avait changé de rôle et subissait humblement l'empire d'une âme plus forte que la sienne. Au surplus, le maréchal est mort ; Dieu réglera avec lui. »
Mademoiselle de La Fayette leva les yeux au ciel, après avoir jeté sur le faible monarque un regard de pitié, et elle
VISITES AU COUVENT
rentra bientôt dans son état habituel do calme et dans la paix de sa conscience.
Louise conservait encore une légère agitation. Le roi, revenu à des sentiments plus humains, chercha à la rassurer par des paroles de douceur.
« Mon enfant, lui dit-il, il vous reste donc encore une famille? Et par quel arrêt de la Providence Dieu vous a-t-il rappelée dans le giron de la sainte Église romaine ?
— Je n'en suis jamais sortie, sire, répondit la jeune pensionnaire. Ma mère était catholique. En l épousant, mon père... Dieu bénisse sa mémoire ! »
Elle s'arrêta tout court, après cette exclamation filiale, craignant d'avoir offensé le roi ; mais celui-ci ne laissa* paraître qu'un signe d'approbation, et Louise reprit :
« En l'épousant, mon père ne consulta que sa tendresse pour elle; et il fallait que cette tendresse fût grande, car ils n'élaienl tous deux ni du même culte ni du même rang. Mais ils s'aimaient tant ! elle était si bonne, si belle ! Et lui, il avait tant de vertus !... Pardon, sire. »
Et de nouveau Louise s'interrompit, confuse.
Mais le roi : « Continuez, mon enfant; l'éloge d'un père est toujours bien placé dans la bouche de sa fille. Oui pourrait s'en offenser ne serait pas chrétien. 11 n'eut point de torts envers vous, sans doute; et, s'il en eut envers moi, dès ce jour je les oublie. Je ferai plus : je réparerai de tout mon pouvoir les mauvais traitements dont la fortune usa à votre égard, en souvenir des services rendus à mon père par le votre, et aussi pour vous dédommager du petit chagrin qu'involontairement je vous ai causé. »
Alors il chercha dans les yeux de mademoiselle de la Fayette l'approbation due à ses bonnes paroles; et Louise, rendue à son naturel expansif, transportée de joie, oubliant tout à ooup cette douleur d'un instant dont son visage portait
encore les traces, se jeta au cou de la sœur et l'embrassa vivement, pour la remercier du changement survenu dans son sort et dans l'esprit du maître.
Enhardie, heureuse de son bonheur à venir, pressée par les questions du roi, elle raconta aussitôt, et dans toute l'ingénuité de son âme, l'histoire de sa famille et celle de ses premières années, avant son entrée à la Visitation.
Louis l'écouta avec attention, sourit à plusieurs passages naïfs de son récit, et, quand elle l'eut terminé, il l'assura de nouveau de sa bienveillance, et prit congé des deux amies en promettant à mademoiselle de la Fayette de la revenir voir bientôt. Mais, soitp ir distraction, soit par un effet de sa timidité naturelle, en faisant cette promesse, ce n'était pas la religieuse qu'il regardait.