‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 2 sur 61 · I.OI1HF DR I-A PORTE · texte numérisé non relu

I.OI1HF DR I-A PORTE

La mère de Louise, née dans la bourgeoisie commerçante de Paris, était morte peu de temps après l'alTaïre de Bonnac.

Issue d'une mésalliance, chose rare à cette époque, Louise avait, presque enfant encore, perdu toute la portion noble de sa famille. Il ne lui restait de ce côté qu'une tante, sœur de son père et veuve du baron de Saint-Cernin. Cette tante depuis longtemps avait abjuré le protestait tisme, et vivait en Touraine des produits d'un petit bien et d'une pension modique qu'on lui faisait sur l'épargne, en faveur de sa conversion.

LOnSB DE LA l'OHTK

Elle avait recueilli Louise auprès d'elle, et c'était là le plus beau trait de sa vie : car madame la baronne do Saint-Cernin, amie de l'aisance et du luxe, malgré sa mince fortune, femme d'intrigue et de plaisir, sous les apparences d'une dévotion outrée, avait pour grande occupation et véritable savoir-faire d'emprunter de l'argent à quelques-uns, qu'elle éblouissait par la dignité étudiée de ses manières, la fausse rigidité de ses principes, et d'en extorquer à quelques autres, comme prix des services qu'elle leur promettait.

Fort heureusement pour son innocence, Louise était encore à cet âge où l'on voit tout sous un prisme enchanté, où l'on ne devine rien, où l'on n'approfondit rien, où l'on ne juge des objets que par les surfaces ; et, abusée commes les autres, elle put longtemps conserver de sa tante la meilleure opinion possible.

Son enfance, de sept ans à quatorze, s'écoula ainsi au milieu d'une honnête société de vieux gentilshommes, à moitié ruinés par les guerres civiles, qui boudaient la cour, tout en exaltant les plaisirs qu'ils y avaient goûtés dans leur jeunesse, sous Henri IV ou Henri III. Elle n'y entendait parler que de chasse, de cartes, des droits de la noblesse, de dévouement au roi et de cabales contre son ministre. Par-dessus tout, ses oreilles y étaient entretenues d'un certain voyage que devait faire la baronne à Paris, pour y être présentée au roi.

Ce grand événement était spécialement mis en jeu devant les gens du menu peuple et les bourgeois qui recouraient à la protection de madame de Saint-Cernin.

Louise s'y laissait prendre comme eux, et l'espoir de voir Paris, la grand' ville, et la cour, dont elle entendait tant discourir, remplirent sa jeune tète de folles visions. Elle ne s'imaginait pas que le bonheur pour elle put jamais naître en Touraine. Tous ces comtes et ces marquis, dont elle vivait entourée, n'avaient de vif et d'aimable

que leurs souvenirs, et leurs souvenirs venaient tous de Paris et de la cour ; et elle voulait remonter à cette source de toute satisfaction !

Elle touchait à sa quatorzième année , et n'avait encore d'autre cause réelle de chagrin et de tristesse que de voir sans cesse et toujours reculer le fameux voyage projeté de Tours à Paris , lorsqu'une lettre , arrivée tout A coup de Paris à Tours, vint mettre le comble à tous ses vœux.

Cette lettre était de maître François le Moutier, son oncle maternel, bourgeois de Paris, pelletier -haubannier, c'est-à-dire fourreur en boutique, syndic de sa communauté , bon homme , fort important dans toute la longueur de la rue Saint-Denis, et même dans les rues environnantes.

11 s'était souvenu qu'il avait en Touraine une nièce, dernier et unique enfant qui restât de l'alliance de sa sœur avec le président de la Porte , et proposait à la baronne de placer à ses frais la jeune fille dans un couvent, à Paris.

Madame de Sainl-Cornin accompagna sa nièce, à la grande satisfaction de ses préteurs et donneurs, enchantés de voir mettre à exécution ce voyage dont il avait été tant question.

François le Moutier reçut la baronne, et même sa nièce, avec tout le respect dû à leur noble naissance , et se tint constamment découvert devant elles. Le lendemain, il les suivit , plutôt qu'il ne les conduisit , dans les promenades et dans les lieux publics. Quelques jours après, Louise fui installée au couvent de la Visitation, où, malgré la sévérité du cloître, adoucie, il est vrai, pour les pensionnaires, elle se sentit heureuse en se trouvant avec des jeunes filles de son âge.

Quant à madame de Saint-Cernin , débarrassée de sa nièce, elle employa son temps à courir les antichambres, à tenter des démarches pour faire augmenter la petite pension qu'elle touchait sur l'épargne. Elle adressa des demandes de tous cotés aux puissances de la cour, non dans

IWm DE LA PORTE. 17

l'espoir d'être exaucée, mais seulement afin d'obtenir en réponse quelques lettres des secrétaires des commandements du roi , de la reine, ou des princes, qu'elle pût montrer à son retour, comme preuves des relations qui existaient, entre elle et ces hauts personnages. Puis enfin elle quitta Paris , après avoir remercié François le Moulier de son hospitalité, et lui avoir acheté, à crédit, une certaine quantité de belles fourrures qui devaient faire pousser des cris d'admiration et d'envie à tontes les élégantes de Tours en Touraine.

Telle était , en résumé , l'histoire des premières années de mademoiselle Maehault de la Porte ; mais on comprend que, dans le récit qu'elle en fit au roi, ce ne fut point sous ces couleurs peu flatteuses qu'elle lui représenta sa tante , la baronne de Saint-Cernin, dont elle ignorait complètement les intrigues et dont elle ne parlait jamais qu'avec respect et reconnaissance.

Kn l'écoutant, Louis avait surtout paru charmé des grâces ingénues de la narratrice. C'est à compter de ce jour que ses visites au couvent devinrent plus fréquentes ; il s'habituait à la présence de la jeune fille et ne tarda pas à la mettre de moitié dans les confidences qu'il faisait à mademoiselle de la Fayette.

Il se risqua devant elle à parler de ses affaires de famille et des intérêts de l'Etat. Grâce peut-être à la jeune pensionnaire, la pauvre recluse fut, comme autrefois, consultée et appréciée. Il en vint, en présence des deux amies, à pouvoir se plaindre tout à son aise , à cœur ouvert ; et c'était là une des plus grandes douceurs de sa vie.

H se plaignit de sa mère, Marie de Médicis , qu'il avait forcée de s'exiler à Bruxelles ; de son frère Gaston, qui vivait retiré à Blois, entouré des espions de Richelieu ; il se plaignit de sa femme, Anne d'Autriche, qu'il ne voyait plus qu'avec autorisation du cardinal; il se plaignit du cardinal lui-même et de ses ex-favoris Baradas et Saint-Simon ; il

allait peut-être aussi se plaindre de mademoiselle d'Haulcfort, mais il n'osa sans doute.

Mademoiselle de la Fayette gardait le silence ; Louise écoutait, indécise et souriante, ne s'hnaginant point qu'un aussi grand prince, dont le nom faisait tout trembler audehors, pût être si misérable dans son intérieur; mais, lorsqu'elle fut bien persuadée qu'ici ce n'était plus feinte, ce grand prestige de la royauté s'évanouit en partie à ses yeux. Les malheurs et la faiblesse du roi diminuèrent pour elle sa puissance ; en voyant sur son front les ennuis et les contrariétés vulgaires, elle n'y vit plus la couronne ; et, de ce moment, elle cessa de ressentir cette émotion de respect craintif qui la glaçait devant lui.

11 la connut alors avec son naturel ouvert et compatissant ; il admira sa raison précoco et candide , et les reflets de cette âme pure vinrent rendre la sérénité à son esprit. Lui , à son tour, s'enhardit aussi auprès d'elle , assez pour la railler sur différentes circonstances quelle lui avait racontées de sa vie; et, comme il se sentait en veine debelle humeur, il tourna même ses railleries contre mademoiselle de la Fayette. A elle , qu'il nommait autrefois sa grondeuse en service ordinaire et extraordinaire , il lui reprocha son silence et le sérieux de son maintien.

En effet , la sainte fille n'avait point pris part à leur conversation. Habile à saisir les sentiments secrets du roi, elle devinait le goût naissant qui le poussait vers Louise, et tâchait de cacher en son cœur son dernier sacrifice !

Dans un des premiers jours de décembre, Louis XIII, malgré un temps humide, un ciel brumeux et chargé, chassait dans les alentours de son petit château de Versailles, lorsqu'un envoyé du cardinal-duc vint l'interrompre , au milieu de ses délassements, pour lui remettre une dépêche pressée.

11 reçut d'abord fort durement le messager ; puis, après un instant de rêverie, il ordonna qu'on lui amenât sa voi-

Page 1