CONFESSION DR MAP.ÏIXAC
léger ! Je lai tué, pour que pas une femme n'eût le droit de détourner dédaigneusement la tête en passant auprès de la comtesse de Marillac ! pour que pas un homme n'eût le droit de sourire avec ironie en la regardant ! Elle est digne de l'estime de tous, mon Père ! Vous direz, après moi, que son époux mourant l'a déclaré.... Pensez-vous que Dieu me lasse grâce? Louise, vous m'avez pardonné, n'est-ce pas?
— Vos fautes sont grandes, mon fils ; mais la miséricorde divine est plus grande encore, » dit l'aumônier.
Marillac, avec effort, souleva Louise toujours à genoux , puis il l'attira vers lui, comme s'il avait un dernier secret à , lui confier.
La jeune femme, se soutenant à peine, affaiblie, désolée, se pencha sur le lit de douleurs.
« Écoutez-moi bien, Louise de la Porte, lui dit -il A voix basse. Mes torts ont été graves envers lui. De ce côté, j'ai à réparer aussi ! Pour assurer votre bonheur à tous deux je ne puis plus. .. que mourir! vous serez libres bientôt...,
Mais Louise ne le laissa pas achever.
« Je le jure par le Sauveur ! s'écria-t-elle en étendant sa main vers le Saint- Viatique : la comtesse de Marillac respectera et gardera le nom que vous lui avez donné !
— Allons ! dit Marillac, le bonheur pour moi ne sera pas « de longue durée ; mais il est venu du moins !» Et un sourire de joie, contractant ses lèvres pâles, brilla un instant dans ses yeux presque éteints, car la fièvre l'abandonnait. « Bénissez-moi, mon Père, ajouta-t-il, et vienne la mort sans trop larder; je regrett. rais la vieï »
Le prêtre étendait ses mains sur la tête du blessé, et prononçait les paroles de l'absolution, Louise, courbée sous cette main qui bénissait, semblait vouloir participer au pardon qui allait descendre du ciel quand le gouverneur entra de nouveau dans la chambre, suivi d'un homme de haute stature, cuirassé, botté, éperonné. C'était la Houdi-
I NK MAITHKSSK DE UW\S XIII
uière, le capitaine de la garde du cardinal. Le jeune page tes accompagnait.
A la \iie de l'aumônier remplissant ses saintes fonctions, le page, le capitaine et le gouverneur se mirent à genoux, déposant devant eux sur le carreau, l'un sa toque, l'autre son casque, le dernier son feutre à plumes. Tous trois alors «•misèrent les mains et se t inrent recueillis.
Quand les dernières paroles du prêtre furent prononcées, la Houdinière, se relevant, alla droit à Marillac, et d une contenance un peu embarrassée il lui remit une dépèche de la part du cardinal-duc.
Richelieu faisait au comte grâce de la peine de mort, par lui encourue d'après l'édit contre les duels, et le condamnait seulement h quelques années d'emprisonnement.
A l'audition de ce message, Marillac se redressa à moitié, et, apostrophant la Houdinière d'une voix défaillante, mais où perçait encore un ton de sarcasme et de gaieté :
« Capitaine, lui dit-il, présentez mes compliments à Son Éminence ; mais, vive Dieu ! il faut l'avouer, je joue de malheur lorsqu'il s'agit d'obéir aux volontés du cardinal ! Il veut que je reste à la Bastille, et je vais en sortir.... bientôt ! ... il m'avait ordonné de mourir devant Corbie : le satisfaire m'a été impossible ; aujourd'hui, il m'ordonne de vivre.... et.... je meurs!... »
Marillac était retombé sur son lit. Ses regards se tournèrent alternativement vers Monseigneur et vers Louise ; il articula encore quelques paroles , en tenant sa main appuyée sur la tête du page qui fondait en larmes ; il le recommanda aux bons soins de sa femme ; puis ses yeux se fermèrent. Une heure après, son cœur avait cessé de battre.
Le lendemain , Louis XIII et Richelieu partaient pour rejoindre la Meilleraie sous les murs d'Hesdin. Cinq-Mars était du voyage. De cette campagne, glorieuse dans ses résultats, la Meilleraie revint maréchal de France ; Cinq- Mars, favori du roi; Richelieu, plus puissant que jamais!
CONCLUSION
Quatre ans après, toute la population parisienne affluait vers le village de Saint-Denis, dont les rues étaient tendues de draps noirs, sur lesquels ressortaient seulement, de distance en distance, une torche de cire blanche. L'église, en deuil aussi, et décorée de sombres écussons, s'élevait comme un immense catafalque couvrant un autre catafalque. Et au milieu des rameurs de la multitude, des dernières vibrations de l'orgue, des prières des assistants, on entendit du fond du sanctuaire s'élever la voix d'un héraut d'armes qui criait : « Monsieur le grand chambellan, apportez la bannière de France ! Monsieur le duc de Luynes, apportez la main de justice ! Monsieur le duc de Ventadour, apportez le sceptre royal ! Monsieur le duc d'Uzez, apportez la couronne royale! »
Et lorsqu'ils les. eurent apportés, on les descendit, à l'exception de la bannière, dans le caveau funèbre, et les seize maîtres d hôtel du roi y jetèrent leurs bâtons, couverts de crêpes; et le duc de la Trémouille y mit l'extrémité du sien, courba la tête, et murmura à voix basse ces paroles :
« Le roi est mort ! »
Alors le chef des hérauts d'armes, se tournant vers le
peuple, répéta trois fois : « Le roi est mort ! le roi est mort ! le roi est mort ! » Puis la bannière de France, restée inclinée, tout à coup se releva flottante, et la Trémouille, la tète haute, dit :
« Vive le roi Louis XIV, roi de France et de Navarre î » Et le cri de : « Vive le roi ! » poussé par les grands et par le peuple, par la foule qui encombrait les mes et les chemins, fit retentir les voûtes de l'église, descendit jusque sous le caveau funèbre, en remonta, rejeté par l'écho, et se prolongeant sur la route comme une traînée de poudre, éclata dans les carrefours de la grande ville, où il devint pour les Parisiens un nouveau signal de fêtes et de plaisirs.
Le cardinal avait précédé son maître au tombeau.
Dans la foule qui demeurait là, attentive et curieuse, à Saint-Denis, pour voir défiler les troupes et le haut clergé, tout brillant d'écarlate et d'or, et le parlement, avec ses fourrures, et les capucins, avec leur lourde croix de tons, couronnée d'épines ; et les cinq cents pauvres, tous vêtus de noir, portant un cierge, et précédés de leur bailli, se trouvait un bel adolescent, sergent aux gardes, à l'élégante prestance, à la figure douce et enjouée.
Une main dans l'ouverture de son justaucorps galonné, . de l'autre épointant sa naissante moustache blonde, il promenait ses yeux sur la double ligne du peuple, pour y découvrir des visages de jolies filles, lorsque sa vue s'arrêta avec intérêt sur une femme, jeune encore, mais dont les traits souffrants et abattus décelaient la présence de longs chagrins, autant que celle de la majadie.
L'homme sur le bras duquel elle s'appuyait péniblement paraissait comme elle dévoré d'ennuis secrets, et le débraillé de son costume, ses cheveux en désordre, l'ensemble négligé de sa personne, forcèrent le sergent aux gardes a l'examiner à plusieurs fois, avant de reconnaître en lui ce jeune peintre qu'il avait vu naguère paré de tous les dons
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de la nature, le front radieux, les yeux brillants, et si soigneux dans ses vêtements simples et de bon goût.
Sa présence réveilla dans l'âme du jeune soldat des souvenirs pénibles, mais non sans douceur. Il traversa la foule, rejoignit l'artiste, et, lui frappant familièrement sur l'épaule :
« Maitre Lesueur ne reeonnait-il pas un ancien serviteur du comte de Marillac ? » lui dit-il.
À ce dernier nom prononcé, Lesueur manifesta une violente émotion ; sa figure s'empourpra. La malade, toujours appuyée sur son bras, mais alors placée sur un plan en arrière de lui, releva vivement la tête, porta un doigt à sa bouche, et le sergent aux gardes comprit aussitôt le signe qu'elle lui adressait.
« Oui, j'ai gardé mémoire de vous, répondit Lesueur ; on vous appelait Monseigneur : je ne vous ai connu que sous ce nom.
9 Antoine de Pesme, dit le jeune homme ; de présent, sçrgent aux gardes ! »
Et levant la main vers son chapeau, il se l'enfonça sur la tête avec un air de fierté. Mais la supplication muette qu'on lui avait faite de ne jtlus prononcer le nom de Marillac le laissait tout en désarroi ; car il ne s'était rapproché de Lesueur que pour goûter le plaisir de parler encore de son ancien maître.
Après quelques propos sans suite, ne sachant plus comment alimenter l'entretien, et par manière de lieu commun :
« Ètes-vous marié ? demanda-t-il à Lesueur.
— Non ! » répondit l'artiste avec une sorte d'aigreur , comme si cette question lui eût paru offensante , puis , jetant un coup d'œil sur sa compagne qui se tenait le front baissé, dans un redoublement de souffrance, peut-être : « Pas encore, » ajouta-t-il.
Kt ce mot ranima la malade.
Bientôt, Antoine de Pesme, le sergent aux gardes, serra la main du peintre, et s'éloigna. Lesueur, soutenant toujours
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sa compagne, regagna sa nouvelle demeure, située tout auprès de Saint- Denis.
Qui était cette femme, dont la destinée semblait désormais fixée à la sienne? C'était celle-là qui avait tout quitté pour venir lui prodiguer ses soins et ses secours dans ses afflictions de l'âme et du corps; celle-là, qui l'avait d'abord aimé par reconnaissance ; qui, durant son voyage dans le Dauphiné, avait racheté ses tableaux, surveillé son atelier, entretenu le poli de ses armures, pour lui réserver la surprise du retour ! Et elle avait gardé le silence !.. Bien plus, par un dévouement presque au-dessus de l'humanité, elle était devenue sa confidente , et l'avait servi dans ses amours, lorsqu'elle-même nourrissait pour lui une passion incurable ! Et, après son dernier désastre, elle était revenue à lui pour le soigner, pour le plaindre, pour le consoler. Pendant quatre ans elle avait été sa servante, sa sœur, son amie ! Aujourd'hui , Jeanne osait aspirer à un titre plus haut ; mais Jeanne était mourante d'un mal héréditaire de poitrine, dont sa mère était morte jeune aussi. Il n'y avait dans son désir que l'ambition d'une épitaphe avec ces mots : Kfoose d'Eostache Lesoeur. #
L'artiste résistait encore ; mais le temps pressait.
Ainsi que pour Marillac, le mariage ne devait être pour Lesueur qu'une affaire de forme : l'un n'y avait cherché qu'un levier, afin de s'élever à la fortune et aux honneurs ; l'autre n'y voyait qu'un moyen de s'acquitter et de payer un si long dévouement.
Celui qui avait été aimé de la noble comtesse, de la brillante favorite d'un roi, donna son nom à la pauvre courtisane. Ce nom, Jeanne le reçut à son lit de mort, et ne le porta qu'un jour.
Durant ces quatre années, le souvenir de Louise u' était pas sorti un instant de l'âme de l'artiste ; mais alors Louise était religieuse au couvent de la Visitation. Elle y vivait, tâchnrit de se résigner, à l'exemple de la vertueuse In
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rayelte ; et ses jours se passaient à prier devant la vierge de la chapelle.
Après avoir fermé les yeux de Jeanne, Eustaehe Lesueur, comme chacun sait, entra aux Chartreux, où il mourut jeune encore.
C'est là qu'il composa sa galerie de Saiut-lhuuo. Dans cette longue suite de chefs-d'œuvre, il est des traits gracieux, il est une expression naïve de physionomie, qui, malgré lui, se répétèrent fréquemment sous son pinceau. Celte jeune lille agenouillée devant l'autel ; ce jeune acolyte qui, le Iront baissé, tient un ilambeau ; cet ange qui descend du ciel pour saluer le saint homme, ils ont tous trois la figure de Louise.